progrès de vitesse. On voyage plus vite, on correspond plus vite, on
«portraitise» plus vite. Locomotion, télégraphie, photographie, ce sont
des progrès de vitesse. On tend partout vers l’instantané. Je crois
qu’après avoir progressé en vitesse, on progressera en souplesse.
J’entends par là que la vie, après être devenue plus rapide, deviendra
plus plastique. Ce sera--pour qui a foi dans le progrès et pour qui en
voit les signes dans ces changements--la prochaine amélioration humaine.
* * * * *
Si l’on admet que l’enfant recommence l’humanité, en parcourt toutes les
étapes, on s’aperçoit que nous progressons en souplesse. En effet,
l’enfant manque d’abord de souplesse. Pour atteindre un but, il fait un
mouvement démesuré, il déploie une trop grande énergie. Il commence par
s’envoyer la cuiller dans l’œil pour atteindre sa bouche. C’est peu à
peu qu’il calcule son geste et son effort pour obtenir le résultat avec
la moindre dépense, une souple facilité.
Il en est de même dans le début d’un exercice physique, tel que
l’escrime. D’abord, on se roidit, on se fatigue. Et c’est peu à peu
qu’on gagne en harmonieuse souplesse ce qu’on épargne en force
maladroite.
En ces matières, l’éducation tend donc à développer _le moindre effort_
pour atteindre le but. Ainsi, le ruisseau, pour descendre de la montagne
à la plaine, se trace le chemin le plus court. Ainsi le courant
électrique suit la ligne de moindre résistance. Mais il ne faut pas
considérer cette recherche du moindre effort comme un encouragement à la
paresse! Loin de là. Il s’agit du «moindre effort pour un résultat
déterminé». Il s’agit de la meilleure utilisation, du meilleur
rendement. C’est encore le triomphe de l’élégance et de la souplesse.
* * * * *
Un symptôme--qui est en même temps un symbole--de cette tendance à
l’assouplissement de la vie: le train était obligé de suivre sa voie;
puis l’auto s’affranchit du rail et peut, à la même vitesse, suivre son
caprice au long des routes; enfin l’aéroplane s’évade de la terre même,
il a tout l’espace pour sa fantaisie.
* * * * *
L’idée de souplesse s’appliquera aux usages trop rigides, à ceux qu’on
suit uniquement «parce que cela se fait». On les brisera, dans le sens
où l’on brise une chaussure trop étroite pour l’assouplir et l’adapter à
son pied.
Elle s’appliquera aux habitudes qui, si elles nous aident parfois,
souvent nous ankylosent.
Elle s’appliquera aux règles de la vie usuelle, qui ont souvent quelque
chose d’automatique, d’inutilement dur. Par exemple, on se déplacera
vers des villégiatures, non pas une seule fois par an comme on en avait
coutume au temps des voyages difficiles, mais plusieurs fois, selon les
loisirs, selon la couleur du ciel, selon les opportunités. Et déjà cette
tendance se dessine. On s’échappe de la ville à diverses vacances. On va
et on vient. On étend les congés des enfants, sans nuire à leurs études.
Il y a plus d’aisance dans le jeu de la vie.
* * * * *
Il faut assouplir les règles de la vie ménagère. Elles sont trop
rigides. Ainsi, quand elle «fait» une chambre, la servante ouvre la
fenêtre aussi largement tous les jours. Il faudrait nuancer, ouvrir plus
ou moins selon que le temps est humide ou sec, que le vent est plus ou
moins violent.
Déjà, pour le vêtement masculin, nous avons suivi cette loi de
l’assouplissement. Ce n’est plus la gaine étroite, l’armure rigide qui
s’imposaient à nos ancêtres. Aisé, flottant, il se plie, s’adapte à
notre forme, «sur mesure».
Pourquoi ne pas suivre cette tendance dans toutes les directions de la
vie pratique?
* * * * *
Il faut aussi composer avec soi-même, ne pas s’imposer inutilement une
roide discipline, mais au contraire tirer de soi, de son organisme, le
meilleur profit. Ainsi, a-t-on sommeil le matin? Est-on, comme on dit,
«du soir»? Il ne faut pas lutter, et souffrir vainement toute sa vie. Il
faut transporter au soir la besogne qu’on aurait voulu faire le matin.
Il faut adapter au mieux son labeur aux besoins de son être physique.
* * * * *
Ainsi, dans les bureaux, les ateliers, ne devrait-on pas essayer, même
avec des grossières approximations, de se guider sur le soleil, pour
commencer le travail[1].
[1] Écrit en 1913.
De l’hiver à l’été, il y a _quatre_ heures de différence, quant au lever
du soleil. On devrait commencer la journée beaucoup plus tard en hiver,
beaucoup plus tôt en été, afin de travailler moins à la lumière
artificielle et de mieux profiter du jour.
Salaires, emploi du temps, pourraient être modifiés de façon que ni la
production ni les gains ne soient, au total, troublés par ces
changements saisonniers.
Il faut assouplir la vie, la dure vie.
* * * * *
La vie matérielle, la vie des coutumes, deviendront donc plus souples.
Et aussi la vie morale. L’indulgence, c’est la souplesse de l’esprit.
Nous adapterons nos jugements aux êtres, aux circonstances. Oui, il faut
des règles, mais non pas des règles rigides. Il faut des règles souples,
qui s’appliquent à notre silhouette. Nous avions un dur étalon, le mètre
de platine, qui ne se courbe pas. Au mètre droit, substituons le
mètre-ruban.
La vie est complexe.
Recherchons à toute action des causes multiples. Certes, un de ces
mobiles est souvent prédominant. C’est en général le seul que nous
apercevions. Nous aurions grand tort de négliger les autres. D’autant
que nous risquerions d’en méconnaître de fort importants. En effet,
toutes les forces qui nous sollicitent sont comme autant de poids que
nous jetons dans la balance de notre jugement. Or, n’est-ce pas souvent
un tout petit poids, ajouté au dernier moment, qui décide du sens où
vont incliner les plateaux?
Ainsi l’idée d’unité s’oppose et nuit à l’idée de complexité. Que de
malentendus naissent de ce fâcheux concept d’une cause unique, qui nous
masque les autres!
C’est un excellent exercice que de suivre ainsi le jeu de nos décisions,
d’en analyser tous les éléments. Cet entraînement nous rend plus habiles
et plus prompts à nous déterminer.
Puis, bien pénétrés par notre propre exemple de la complexité des
causes, nous pénétrerons, parfois mieux qu’eux-mêmes, les raisons des
autres.
Cette compréhension nous assure un grand avantage dans tous nos rapports
avec notre prochain, qu’il s’agisse de persuader, de vaincre ou de
pardonner.
* * * * *
Un exemple de la complexité de la moindre sensation: celle du chaud, du
froid. Nous croyons qu’elle est enregistrée par le thermomètre, par
l’_unique_ thermomètre. C’est inexact. Il y a des jours où le
thermomètre est très bas et où nous avons chaud et réciproquement. Pour
recueillir toutes les coordonnées, tous les éléments de notre
impression, il faudrait en même temps employer le baromètre qui mesure
la pression, l’hygromètre qui mesure l’humidité, l’anémomètre qui mesure
la force du vent, le radiomètre qui mesure celle du soleil. Peut-être
d’autres, qui mesureraient la tension électrique...
Rien n’est simple.
* * * * *
Nous appelons souvent mensonge une des faces de la vérité, une de celles
qui ne nous apparaissent pas.
Pliés à concevoir l’_unité_ du vrai, nous accusons de fausseté tout ce
qui n’est point à cette couleur unique du vrai.
* * * * *
La vérité est si diverse qu’on peut en peindre deux aspects opposés,
également exacts et sincères. Cela dépend du point de vue où l’on s’est
placé.
Il est plus juste encore de représenter la vérité comme une matière
plastique, analogue à la glaise, que chacun pétrit à son empreinte.
Les avocats exploitent précisément cette plasticité des faits. Ils
s’efforcent de leur donner une figure favorable à la cause qu’ils
défendent. Ce n’est pas de l’artifice. C’est de l’art.
* * * * *
L’idée d’unité fait qu’on s’étonne de voir un même être se présenter
sous des aspects différents. On l’accuse de manquer de sincérité. Mais
nous ne nous étonnons pourtant pas qu’un même arbre soit, l’hiver et
l’été, nu ou couvert de feuilles. L’apparence change. L’armature reste.
* * * * *
Habituons-nous à la diversité d’un même être, avant qu’il soit diminué à
nos yeux du fait d’être divers. Tel homme aime une femme et en parle
légèrement. Pourtant, il est sincère, tour à tour, dans la tendresse et
l’ironie.
Un ami ne nous trahit pas parce qu’il médit un tantinet de nous. Ce sont
des états différents. Voilà tout.
Vous protestez? Vous vous cabrez? Mais vous-même, vous savez bien que
vous avez été dans ces états différents, sans cesser d’être vous-même.
Examinez-vous. N’avez-vous pas été tour à tour tendre et dur, cruel et
bon, sensible et sec?
Cette diversité de l’être apparaît dans les témoignages en justice. L’un
dit d’un accusé: il était doux. Un autre: il était violent. Un
troisième: il était franc. Un autre encore: il était fourbe. Témoins à
charge, témoins à décharge trouvent dans sa vie des traits opposés et
qui peuvent être _tous vrais_. Car nous sommes divers.
Cela déroute notre coutume de penser selon l’_unité_, de juger les
hommes comme s’ils étaient des statues, d’une seule matière, tout en
bronze, tout en marbre. Et nous ne sommes qu’une mosaïque.
* * * * *
Au point de vue de la diversité de l’être, nous pouvons constater sur
nous-même, dans le détail de la vie, des manifestations d’un instinct et
d’un contre-instinct correspondant.
Exemple: nous sommes sociables, puisque la solitude nous est mortelle,
ainsi que le prouve le régime cellulaire. Et nous souhaitons
farouchement d’être seul en wagon. De même, l’homme a certainement le
goût et le besoin d’une compagne. Par là, il est monogame. Et en même
temps il aspire à la polygamie. Ces contradictions sont innombrables. En
sa diversité, la créature apparaît contradictoire.
Chacun de nous est un livre dont les feuillets ne se répètent pas.
Nous-même, nous n’en savons pas déchiffrer toutes les pages. Et nous ne
savons même pas d’où vient le souffle qui les fait tourner.
* * * * *
Dans l’amas des usages, il en est de bons et de mauvais. Eux aussi sont
divers. Mais notre esprit, plié à l’unité, accepte tout. La crainte et
la paresse aidant, il refuse de procéder à l’inventaire, de conserver
les uns et de détruire les autres.
On ne déplorera jamais assez cet esprit d’unité. Tout est composé, tout
est complexe.
* * * * *
Cette idée de diversité doit s’appliquer aussi à la multitude, aux êtres
considérés les uns par rapport aux autres. Il y a longtemps qu’on a
remarqué que les empreintes digitales diffèrent d’un individu à l’autre.
Il faut transporter cette notion dans le domaine moral. Tous les
individus sont aussi différents les uns des autres que leur empreinte
digitale.
La première conséquence, c’est qu’il ne faut pas juger un autre d’après
soi. En lui prêtant nos propres mobiles, nous risquerions fort de nous
tromper. D’autant que lui-même, tombant dans le même travers, nous prête
les siens. C’est la source d’innombrables malentendus.
Une autre conséquence de cette diversité, c’est de faire apparaître le
défaut de la Loi, telle que nous l’ont léguée les civilisations
antiques. Pénétrée de l’esprit d’unité, elle entend s’appliquer à tous
les hommes, les juger comme s’ils étaient identiques. Les soumettant au
même gabarit, elle opprime trop les uns, épargne trop les autres.
L’idée de diversité et l’idée de souplesse, dominées elles-mêmes par la
notion du déterminisme, présideront sans doute à la refonte des Codes.
La vie est précaire.
Deux conceptions de la vie sont en présence. La première est fondée sur
la certitude de vivre très vieux. Celui qui l’adopte dira par exemple:
«Dans dix ans, je ferai cela», quitte à s’évaporer dans dix jours. Elle
a pour principal inconvénient de sacrifier les plus belles années de la
vie à la préparation de la vieillesse, de choisir une situation
médiocre, où l’on rogne sur le superflu, sur le nécessaire, pendant sa
jeunesse et sa maturité, pour avoir droit à cette retraite à laquelle on
ne parviendra peut-être pas...
La seconde conception consiste à prendre conscience de la précarité de
l’avenir, de la fragilité de la vie, de l’imprévu du lendemain. C’est à
elle que va ma préférence. Je la crois plus humaine. La première
ressemble trop à la sérénité animale.
On m’a souvent opposé que le sens de la précarité de l’avenir
décourageait l’effort. C’est une erreur. N’ayant pas la certitude béate
d’une longue vie, on n’en est que plus pressé d’aboutir, de réaliser sa
tâche, de créer l’œuvre qu’on veut laisser après soi. C’est un
stimulant, non pas un anesthésiant.
Et, au point de vue spécial de la retraite, de l’épargne à réserver pour
la vieillesse, cette idée de la fragilité de la vie n’entraîne pas une
frivole insouciance de l’avenir, un gaspillage au jour le jour. Non.
Elle restreint simplement la part énorme que l’on sacrifie à cette
retraite dans la société actuelle, part démesurée, puisqu’on voit des
milliers de gens choisir le métier de fonctionnaire, être malheureux
toute leur vie, pour cette fameuse retraite dont ils ne doutent pas de
jouir, et dont beaucoup ne jouiront pas.
* * * * *
J’ai entendu des gens qui, se plaignant de leurs occupations,
soupiraient: «On oublie de vivre...» Et c’est vrai.
Ne conçoit-on pas une existence plus souple, plus intelligente, où l’on
ait le temps de vivre? Par exemple, ne pourrait-on pas avoir la sagesse
de se retirer plus tôt, en pleine force, au risque de n’avoir pas autant
d’aisance? A quoi bon tant de richesse, si on meurt avant d’en profiter?
* * * * *
Des commerçants, des industriels, des grands cultivateurs, hésitent
souvent à saisir l’occasion unique d’un voyage qui émaillerait leur vie
d’un rare souvenir. Ils obéissent plus à la routine qu’au zèle. Qu’ils
tombent gravement malades, ou qu’ils se cassent une jambe, ils feront
ainsi la preuve qu’ils ont pu abandonner pour un temps leurs affaires
sans qu’elles en souffrent sérieusement.
* * * * *
Pour réagir contre cette foi instinctive dans la sécurité de l’avenir,
pour laisser la place du hasard, il existe un moyen qui, si puéril qu’il
paraisse, n’en est pas moins efficace. A propos d’un voyage prochain, on
dit, on écrit, avec une lourde certitude: «Je partirai tel jour...
j’arriverai tel jour... je prendrai le train de telle heure...» Écrivez
ou dites plutôt: «_Je compte_ partir... _je me propose_ d’arriver...
_j’ai l’intention_ de prendre tel train...» On est contraint de penser
les mots qu’on prononce. Par ce simple artifice, on prend le sens de la
précarité de la vie, on fait la part du destin, on s’incline légèrement
devant le dieu inconnu.
* * * * *
Notre vie sera courte ou longue, nous ne le savons pas d’avance.
L’important, c’est qu’elle soit toujours pleine et brillante.
Nous soufflons chacun notre bulle de savon. Nous ne savons pas quand
elle éclatera. Peut-être sera-t-elle encore petite à ce moment-là.
Peut-être sera-t-elle devenue grande. Mais l’important, c’est qu’elle
soit emplie d’un souffle sain, et qu’elle s’irise...
L’inutile tristesse.
Que d’exemples on pourrait donner du fâcheux penchant qui nous incline à
ne voir que le mauvais côté de la vie! J’en ai déjà cité. Vieux restes
sans doute des terreurs ancestrales, du temps où l’homme désarmé
tremblait devant les monstres et peuplait la nature de fantômes et de
divinités féroces.
Ainsi le paysan se plaint sans cesse du mauvais temps. Il constate bien
plus rarement le beau temps. D’une façon plus générale, on constate plus
volontiers le mal que le bien. Les journaux sont le plus frappant
exemple de cette tendance. Ils sont tristes. Ils n’enregistrent que le
crime et l’accident. Ils ne donnent pas un reflet exact de la vie. Cela
réagit certainement sur la mentalité du pays. Car nous sommes des
imitateurs-nés.
Pourquoi, dans ces quotidiens, ne pas donner aux événements heureux,
gais, curieux, une place analogue à celle qu’ils tiennent dans la vie à
côté des événements dramatiques? Faut-il vraiment du sang pour exciter
l’intérêt? Plus tard, en feuilletant nos journaux, on s’étonnera de voir
que neuf portraits sur dix représentaient des assassins.
* * * * *
Pourquoi, lorsqu’on a commencé de bâtir des gares, des casernes, des
hôpitaux, des lycées, a-t-on fait «triste?» Pourquoi n’avoir pas fait
riant? Il n’en eût guère coûté davantage. Je sais deux gares charmantes.
L’une, où le poste d’aiguillage est pavoisé de roses. L’autre, où la
vigne entoure les piliers de la marquise et fait à son fronton une frise
admirable. L’exemple est à suivre.
Les seuls établissements publics qui soient gracieux, n’étaient pas
destinés à leur emploi actuel: les ministères, installés dans des palais
désaffectés. Et encore, bien vite, l’esprit administratif a su les
enlaidir, à grand renfort de banquettes, de cloisons, de tapis verts,
taches d’encre et garçons de bureau.
* * * * *
Ouvrez un dictionnaire de synonymes. Les mots tristes ont beaucoup plus
d’équivalents que les mots gais.
Autre preuve du triste penchant qu’on pourrait redresser: La plupart des
présages annoncent un événement fâcheux: le sel répandu, les couverts
croisés, treize à table, la glace brisée, etc. Il n’y en a qu’un qui
soit optimiste. «Araignée du soir, espoir». Encore semble-t-il avoir été
forgé pour faire pendant à: «Araignée du matin, chagrin».
En somme, il y a peu de présages de bonheur.
* * * * *
Nous avons un mot qui signifie: dire de quelqu’un du mal injustifié.
C’est médire.
Mais nous n’avons pas de mot qui signifie: dire de quelqu’un du bien
injustifié.
* * * * *
Une preuve encore que nous inclinons vers la tristesse: la plupart de
nos rêves sont tristes. Ce sont des «cauchemars». Notre esprit, libre,
sans brides, lancé dans le champ infini des imaginations, se repaît de
malheurs.
* * * * *
Nous sommes encore si peu accoutumés au bonheur que nous ne voulons pas
y croire. La nouvelle d’une grande joie nous laisse d’abord incrédules:
«Non? Ce n’est pas possible? Ce n’est pas vrai...» Le premier cri
d’allégresse, c’est un cri de doute.
L’harmonie dans la vie.
Nous ne savons pas mettre d’harmonie, d’équilibre, entre nos
dépenses--ou nos épargnes--et leurs effets. Nous ne réglons pas nos
efforts sur leurs résultats. Nous obéissons encore à des instincts que
nous ne soumettons pas à la raison.
Ainsi, pour économiser le prix d’une voiture, une bourgeoise en tenue de
gala risquera, un soir de pluie, de perdre sa robe, ou même sa vie, si
la bronchite s’ensuit.
Et l’exemple du télégramme? On s’évertue à parler petit nègre, on
compromet la clarté du texte--au risque d’être incompris, de perdre tout
le bénéfice d’une affaire, quelquefois des milliers de francs--pour
économiser un mot, un sou!
* * * * *
Dans une maison où l’argent coule à flot, et presque sans contrôle, on
fera la toute petite économie d’un blanchissage et l’on assiéra son
convive devant une nappe maculée d’une tache douteuse et gênante...
* * * * *
On voit une femme de condition moyenne passer des heures à ravauder une
paire de chaussettes. Elle passe, à cette besogne ingrate, un temps
démesuré. Car elle essaie de restaurer, de ressusciter cette ruine qui
n’est plus que reprises. Et elle ne réfléchit pas au prix minime de cet
article.
Je crois donc qu’il faudrait mettre les jeunes filles en garde contre
cette tendance, leur apprendre l’usage harmonieux de leur temps et de
leurs occupations.
* * * * *
On peut citer encore, comme exemple de dépense démesurée d’énergie,
celui de l’homme qui--sans raison capitale--veut attraper le tramway...
Il court, s’accroche, se cramponne, flotte en drapeau au flanc de la
voiture. Enfin il se hisse. Il a risqué de se faire tuer ou tout au
moins de se faire broyer les jambes. Et tout cela pour gagner deux
minutes! N’y a-t-il pas disproportion entre le risque et le résultat?...
Ah! si, en des occasions capitales de sa vie, qui le laissent au
contraire indolent et mou, il développait cette sauvage ardeur!
Le «plan du réel».
Nous ne manquons pas d’éprouver une déception chaque fois que nous
apprenons une défaillance de notre prochain. A la faveur d’un scandale,
ouvre-t-on l’armoire secrète d’une famille, y découvre-t-on fatalement
quelque linge sale? Nous révèle-t-on dans notre entourage quelque
faiblesse, quelque turpitude? Nous en ressentons chaque fois une
surprise déçue. Quelque chose en nous se décroche, automatiquement. Nous
n’apprenons la vie qu’à coups d’étonnements attristés. Pourquoi?
Surtout parce que notre éducation nous a peint un monde parfait. Les
livres qui composent la bibliothèque enfantine ne connaissent pas les
fléchissements soudains de la créature. Les personnages n’en sont point
humains. Ce sont de pures marionnettes qui s’agitent au-dessus de la
vie. Puis, au foyer, les parents--ces modèles immédiats--apparaissent
impeccables, dans une sorte de surhumanité. Le bandeau du respect cache
aux petits les fautes des grands. Bref, nous ne tentons rien pour
acheminer prudemment l’enfant vers l’humaine vérité. Qu’arrive-t-il?
Qu’il place les êtres dans une atmosphère idéale, sur un plan trop
élevé. Pour les ramener au plan du réel, il doit les faire descendre.
Chaque fois, c’est la chute d’un ange.
Enfin, nous portons peut-être en nous l’image d’un monde supérieur. Elle
illustrerait notre espoir qu’il se réalise. Elle serait une
anticipation. Le sentiment du divin, qui s’agite au fond des âmes, n’est
peut-être lui-même que l’aspiration vers ces temps meilleurs, la
prescience de l’homme futur. Dieu, c’est une prévision...
* * * * *
Ah! pourquoi a-t-on cultivé en nous cette notion d’une humanité dès
maintenant parfaite? Pourquoi, aux yeux de l’enfant, a-t-on placé les
individus sur un plan supérieur au réel?
Acquérir de l’expérience, c’est perdre ensuite ces illusions dont on
prit soin de nous nourrir. Nous employons notre existence à dépouiller,
de désenchantement en désenchantement, cette ingénuité tenace. Ce doit
être une des causes de la tristesse de la vie.
Si on nous avait peu à peu dévoilé la faiblesse et la misère pitoyables
de la créature, nous ne sentirions pas cette continuelle «chute des
feuilles» dans notre cœur. Nous n’éprouverions pas, par exemple, un
inutile déchirement à découvrir que nos parents eurent des travers et
des défaillances, comme les autres. Cela nous paraîtrait naturel.
Erreur néfaste, de nous avoir fait vivre d’abord dans un monde si haut,
qu’ensuite la réalité nous apparaisse toujours basse. En célébrant
éperdûment dans nos poèmes et dans nos romans «l’haleine parfumée» de
toutes les amantes, nous avons mis dans chaque baiser une déception.
* * * * *
«Mais, en montrant aux enfants la vie telle qu’elle est, vous allez en
faire d’affreux petits sceptiques, des pessimistes féroces et
recroquevillés!» Telle est l’objection qui se dresse contre cette vue.
Elle ne me paraît pas fondée. L’éducation au foyer permet le tact, la
mesure, la prudence, l’art patient des préparations. Par elle,
l’adolescent ne sera-t-il pas mieux initié aux réalités que par le choc
brutal de ces réalités mêmes? Et puis, à tout prendre, si l’existence
doit lui réserver des étonnements, ne doit-on pas préférer, à la triste
surprise des désillusions, la surprise heureuse de découvrir ce qu’il y
a--malgré tout--de joli, d’élégant dans la vie?
* * * * *
Il y a peut-être de l’égoïsme aussi chez les parents qui veulent garder
à leurs enfants toute la fleur de l’ignorance pour s’en donner
l’agréable spectacle. Ainsi, je ne suis pas bien sûr que «Noël» soit une
si charmante fiction. Est-ce bien pour la joie des enfants que nous la
conservons? N’est-ce pas pour le plaisir que nous donne la vue de leur
fraîche surprise? Qui donc a mis en balance l’allégresse de l’enfant le
soir de Noël, avec sa secrète déception le jour où il apprend qu’il n’y
a pas de Noël?
* * * * *
Il n’y a guère de collaborateurs, même de ceux dont nous associons, dont
nous soudons les noms, comme Erckmann-Chatrian, qui ne se soient, à un
moment de leur vie, brouillés et combattus. Chaque fois que nous
apprenons une de ces haines intimes, c’est en nous une déception, un
décrochement d’illusion. Pourquoi? Parce que nous portons en nous, par
hérédité, par éducation, peut-être par instinct du futur, cette notion
des affections fraternelles, parfaites, immuables. La vie se charge de
la détruire. Si nous n’avions pas cette idée préconçue, et cultivée en
nous, toute union de ce genre serait à nos yeux l’heureuse surprise.
* * * * *