Je ne sais pas de plus néfaste geste que celui de Diogène re

MICHEL CORDAY

Les mains propres

ESSAI D’ÉDUCATION SANS DOGME

PARIS

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, RUE RACINE, 26

Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés

pour tous les pays.

Il a été tiré, de cet ouvrage, quinze exemplaires sur papier de

Hollande, tous numérotés.

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

LIBRAIRIE E. FLAMMARION

Dans la même collection:

Vénus ou les Deux Risques.

Les Embrasés.

Sésame ou la Maternité consentie.

Les Frères Jolidan.

Les Demi-Fous.

La Mémoire du cœur.

Mariage de demain.

Les Révélées.

Les Convenus.

Monsieur, Madame et l’Auto.

Plaisirs d’auto.

Les Casseurs de bois.

EN PRÉPARATION:

Les Feux du Couchant.

Les Hauts Fourneaux.

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.

Copyright 1919 by ERNEST FLAMMARION.

A

LA MÉMOIRE

DE

JEAN JAURÈS

LES MAINS PROPRES

PRÉAMBULE

LE BUT ET LE PLAN

Cet essai s’adresse à ceux qui élèvent leurs enfants en dehors des

dogmes, dans un esprit de libre examen.

Quiconque a entrepris cette tâche en sait les difficultés. Dès qu’on

réfléchit avant d’agir, dès qu’on se demande _pourquoi_ on agit, dès

qu’on ne fait plus une chose uniquement «parce qu’elle se fait», tout

devient problème.

On a quitté la bonne vieille grande route, si commode, si facile, si

plane, et que le troupeau des générations a suivie. On a devant soi

l’espace en friche, où serpentent quelques pistes indécises, toutes

fraîches. Où est la bonne direction? Ici, faut-il prendre à droite, à

gauche? Parfois, on sent l’angoisse du doute. Mais il faut avancer.

Alors, on jette des vues, on s’oriente, on se décide. Et l’on marche, en

entraînant ses petits par la main.

Il faut que l’effort de chaque pionnier serve à ceux qui lui

succéderont. Il faut qu’ils puissent profiter de ses recherches, qu’ils

retrouvent les déterminations qu’il a prises, les directions qu’il a

suivies, l’empreinte de ses pas.

Cet ouvrage n’a pas d’autre but, ni d’autre plan. C’est un ensemble de

modestes solutions aux innombrables problèmes qui se posent au long de

la route. Ce n’est qu’une suite d’opinions. Et on ne s’en étonnera pas.

En effet, qu’est-ce qu’éduquer? C’est compléter, fortifier et redresser,

par l’influence du milieu, les notions confuses déposées dans le petit

être par l’atavisme et l’hérédité. Or, nous ne pouvons agir sur l’enfant

que par notre exemple, nos causeries, nos enseignements; et nous ne

faisons alors, en toutes ces circonstances, qu’imprimer dans la jeune

cervelle nos propres opinions sur toutes choses...

La première partie de cet essai est précisément un exposé des opinions

générales dont nous souhaitons que les enfants soient pénétrés, plus

encore par les entretiens de leurs parents et l’atmosphère du foyer que

par la lecture des livres et les leçons des maîtres.

La seconde partie est toute d’adaptation.

Quant au titre de cet ouvrage, il est emprunté à l’une de ces vues

morales qui se sont affranchies des anciens dogmes.

PREMIÈRE PARTIE

OPINIONS

CHAPITRE PREMIER

LE BONHEUR

Quand on se lance, hors de la grande route, hors des chemins battus,

possède-t-on une indication générale sur la direction à suivre? La vie

humaine a-t-elle une tendance? Car cette tendance devrait nous guider.

Nous devrions marcher dans son sens.

Oh! Il ne s’agit pas de rechercher le destin final de l’homme. A ce

sujet, disons-nous simplement que cette planète mourra comme les autres.

Il s’agit de savoir s’il existe une aspiration commune à tous les êtres

depuis qu’ils respirent sur la terre, un signe indicateur de la vie.

Hélas! La plupart des humains ne se posent même pas la question. Ils

naissent, subsistent, meurent, sans avoir pris conscience de ce qu’ils

ont tenté de réaliser pendant leur vie.

Et pourtant, cette tendance existe. Voyez une rue fréquentée, vers le

soir. Tous les passants courent, se hâtent, se pressent. Or, si les buts

sont différents, le mobile est unique. Obéissant tout droit à leur

instinct débridé ou tenus en lisière par le devoir, cherchant l’utile ou

l’agréable, la hautaine volupté du sacrifice ou le bas plaisir,

regardant le ciel ou la terre, tous aspirent à réaliser leur désir, tous

vont vers leur satisfaction. Oui, tous, malgré des apparences

contraires, malgré de déconcertants détours, tous veulent leur bonheur.

C’est l’instinct primordial de toute existence. On le surprend chez le

plus infime animalcule dans le champ du microscope. Il fuit la peine et

cherche la joie, c’est-à-dire qu’il fuit le milieu où il souffre et

cherche le milieu où il se plaît. En quoi il obéit bien à la loi de la

vie: car la joie est de la vie accrue, plus intense et plus ardente; et

la douleur est de la vie diminuée, l’acheminement vers la mort.

Mais qu’est-ce donc que le bonheur? Ce serait folie d’en donner une

définition applicable à tous les humains, puisque ce milliard et demi

d’êtres sont différents les uns des autres, puisqu’il n’y a pas deux

visages--ni sans doute deux cerveaux--identiquement semblables. Il y a

autant de bonheurs que d’individus.

Mais peu importe qu’on demande ces joies au pouvoir, aux honneurs, à

l’art, aux voyages, aux plaisirs de la table ou de l’amour, à la

conscience de la tâche accomplie, aux sereines recherches du

laboratoire, aux élans de l’altruisme, aux félicités du propriétaire, du

collectionneur, à de modestes travaux manuels, même aux émotions de la

chasse ou de la pêche. Tous ces bonheurs ont des traits communs. Ils

donnent à l’être sa satisfaction, le sens de la plénitude. Ils portent

la vie à sa plus haute tension.

Il existe dans la nature un exemple de cette tendance continuelle à

s’accroître. C’est le végétal. Une plante, une vie humaine s’efforcent

toutes deux d’atteindre leur exubérance totale. Elles s’élèvent, l’une

vers la lumière, l’autre vers le bonheur.

Au surplus, la croissance de l’esprit est toute pareille à celle de la

plante, qui d’abord cherche sa subsistance de toutes parts, aveuglément,

par ses mille racines, dans l’obscurité de la terre, puis, s’élançant au

jour, se nourrit d’éléments plus subtils, obéit à ses affinités et enfin

s’exprime et s’épanouit dans les contours précis de ses verdures

fleuries.

Si toutes les manifestations d’une existence, actes et pensées,

pouvaient prendre une forme sensible, s’inscrire dans l’espace comme

autant de feuilles et de fleurs, l’ensemble d’une vie complète

apparaîtrait comme un bel arbre, harmonieux, touffu, luxuriant, étendant

ses branches en tous sens, dans un frémissant désir de s’accroître

encore.

Un beau rosier est l’image du bonheur.

Et, de même qu’il y a des végétaux de toutes tailles, du chêne au brin

d’herbe, mais qui tous ont ce caractère commun de remplir leur ligne, de

tendre vers leur complet développement, de même il y a des vies de

toutes envergures, les unes très modestes, les autres magnifiques, mais

qui toutes peuvent être également heureuses, atteindre leur plein

épanouissement. Ce n’est pas une question de dimension, c’est une

question de densité, de plénitude. Une destinée heureuse, c’est une

destinée remplie.

Enfin, de ce point de vue, le but de l’éducation apparaît. Éduquer,

c’est cultiver. C’est favoriser l’expansion de la plante humaine. C’est

la redresser, l’abreuver, l’émonder, la bien exposer, de façon qu’elle

soit forte, saine, qu’elle donne toutes les qualités de l’espèce,

qu’elle atteigne sa plus haute puissance.

* * * * *

Devant la morale du bonheur, une objection se dresse aussitôt. Mais,

dira-t-on, si chacun poursuit son bonheur, uniquement son bonheur,

chacun blessera son voisin, dans cette poursuite. Aussi faut-il en

tracer immédiatement les bornes. Oh! elles sont indiquées dans toutes

les morales, par la simple loi: «Tu ne nuiras pas.» Il faut s’arrêter au

moment de nuire. _Notre bonheur a pour limites le bonheur du voisin._

Pour reprendre l’analogie avec le monde végétal, un groupe humain ne

doit plus être l’inculte forêt où les arbres s’étouffent mutuellement.

Une société civilisée doit être un jardin, cultivé avec intelligence, où

chaque plante, pour donner toutes ses fleurs et tous ses fruits, arrête

ses frondaisons aux frondaisons voisines.

Ainsi la plante reste d’un exemple total: monter bien droit, dans la

clarté, s’accroître, s’épanouir, s’orner de fleurs, se répandre en

parfums, donner des fruits, et ne borner son expansion qu’à l’expansion

des autres.

D’ailleurs--et ceci est capital--cette limitation elle-même apparaît de

notre intérêt. Les preuves en abondent.

Il est bien certain que si chacun s’efforçait d’observer cette loi

restrictive, tant de heurts, de drames, de souffrances seraient évités,

que l’état général de l’humanité serait meilleur. Le monde serait plus

agréable à habiter. La vie d’un village est symbolique à cet égard. Là,

par une lente sagesse, tous les habitants sont parvenus à respecter la

terre du voisin. Leur bien se borne au bien d’autrui. Ne sont-ils pas

plus heureux que s’ils dépassaient les limites de leur propre domaine et

débordaient sans cesse sur les domaines adjacents? Que de querelles, de

luttes, de haines abolies! Ce serait la guerre. C’est la paix.

Il y a aussi un fait d’expérience qui, dans l’intérêt de notre propre

bonheur, doit nous détourner de nuire. C’est que, le plus souvent, tout

acte nuisible retombe sur son auteur. La loi d’équilibre, ou de

compensation, joue. Cet acte nuisible fait _boomerang_. On croit le

projeter contre autrui. Il revient à son point de départ. Le bonheur

conquis sur le voisin n’est plus du bonheur. On l’a payé trop cher. On

lui garde rigueur des remords qu’il éveille. Au fond, nous souffrons

plus du mal que nous faisons que du mal qu’on nous fait.

Enfin, la notion relativement récente, pour ainsi dire scientifique, de

la solidarité, vient encore confirmer qu’il est de notre intérêt de ne

pas nuire. En lésant autrui, nous ne sommes jamais sûrs de ne pas nous

léser nous-mêmes, précisément parce que toutes les cellules sociales

sont dépendantes, solidaires. Quand un point de l’organisme s’enflamme,

tout l’organisme a la fièvre. Tout ce qui nuit à la collectivité nuit à

l’individu. Celui qui, au mépris de la prudence ou de l’hygiène, jette

quelque virus dans la circulation, est-il jamais sûr que le mal,

cheminant à travers le monde, ne viendra pas frapper l’un des siens?

Ainsi, le souci bien compris de notre bonheur même, nous amène à le

borner. Et ceux-là se trompent qui accusent la morale du bonheur de

n’avoir ni sanctions ni freins. Elle les trouve en elle-même.

* * * * *

Au surplus, la compréhension, le soin de notre propre bonheur, ne nous

détournent pas seulement de nuire, de faire le mal. Ils nous incitent

aussi à faire le bien, car ces lois d’équilibre et de réciprocité jouent

pour le bien comme pour le mal. Faire du bien à autrui, c’est en faire à

soi-même. On fait des heureux pour être heureux. On reçoit en reflet le

bonheur que l’on donne.

* * * * *

Oui, entre la morale religieuse, froide, tranchante, nue, austère, et la

sauvage morale de la force, la morale du browning, il y a place pour une

morale souriante, épanouie, rayonnante, la morale de la fleur.

* * * * *

Il ne faut point cependant opposer la morale du bonheur aux morales

religieuses. Leur antagonisme est plus apparent que réel. Il est dans

les mots. Qui n’applique en fait la morale du bonheur?

Il faut, au contraire, considérer cette morale humaine comme le

prolongement des morales divines. Celles-ci tenaient l’homme en lisière.

Elles guidaient ses pas. Elles le jugeaient incapable encore de marcher

seul. Ainsi, la morale chrétienne le maintenait dans le droit chemin par

la crainte de l’enfer et l’espoir du paradis.

La morale du bonheur marque un progrès. Elle correspond à un état

nouveau de civilisation. Elle estime que la créature peut enfin

s’affranchir de tutelle, qu’elle est adulte, qu’elle peut avancer sans

aide, que sa conscience avertie peut éclairer sa conduite.

* * * * *

Les connaissances humaines se présentent comme un tronc dont trois

rameaux ont jailli: art, science, morale. Le premier, l’art, a donné son

élan et ne progresse plus guère; le deuxième, celui de la science, vient

de se développer prodigieusement; le troisième, celui de la morale,

végète. Faut-il désespérer qu’il rattrape les deux autres?

* * * * *

Il faudrait embellir la vie, la fleurir. N’est-ce pas la tendance

générale des progrès humains? En effet, quels étaient les instincts

primitifs de l’homme? Se nourrir, se reposer, se reproduire. Voyez comme

nous avons peu à peu paré, enjolivé ces trois instincts grossiers! Du

besoin de se nourrir, nous avons fait le délicat plaisir de la table. Du

besoin de se reposer, la volupté du lit. Et le besoin de se reproduire

est devenu l’amour...

Il y a tant à faire, pour embellir la vie, pour l’égayer. Qu’y a-t-il de

plus triste qu’une fête foraine? Ces musées d’horreur, ces jeux de

massacre, ces manèges bruyants et laids. Ne pourrait-on pas, peu à peu,

couler à des divertissements plus jolis, sans s’écarter du goût de la

foule? On ne dira jamais assez la tristesse des monuments publics. Et

les magasins? Pourquoi ne sont-ils pas généralement plus plaisants aux

yeux? Pourquoi la rôtisserie, la poissonnerie, la boucherie, ne

sont-elles pas toujours décorées de céramiques, de marbres? Pourquoi ne

pas rechercher un décor qui soit plus joyeux sans être plus coûteux? Les

tentatives qu’on a faites en ce sens ont presque choqué. Il semble qu’il

y ait quelque chose de sacrilège à mettre de la grâce, de la beauté,

dans le détail de la vie.

* * * * *

Une humanité travaillant pour le bonheur tendrait à encourager par les

plus belles récompenses tous ceux qui collaborent à ce bonheur,

l’artiste, l’inventeur... Et ce ne sont pas les grands héros.

* * * * *

Mettons dans notre vie de la grâce, de l’élégance, de la bonté, de la

poésie, des enthousiasmes, du plaisir. En un mot, cherchons à

l’accroître, à la fleurir, à la faire la plus opulente, la plus

luxuriante.

Ayons aussi des raisons, des buts de vivre. Sans quoi, nous descendons à

la conception la plus misérable, la plus primitive de la vie, un état

inconscient où l’être ne cherche qu’à subsister au jour le jour.

* * * * *

Candide disait: «Cultivons notre jardin».

Oui. Représentons-nous chaque existence comme un jardin. Et voyez, à

surface égale, combien les jardins sont différents. L’un est la brousse,

l’autre le paradis. Tout dépend des soins qu’on y donne.

* * * * *

Nous ne pouvons pas prétendre au bonheur absolu, mais nous devons

chercher à l’atteindre par le plus grand nombre de points possible.

Notre bonheur est enclos dans notre vie, comme la statue dans le bloc de

marbre. C’est à nous de le dégager. Les sculpteurs praticiens procèdent

comme si la statue existait déjà dans sa gangue de pierre. Ils

l’atteignent par des sondages nombreux, qui s’arrêtent juste à la

surface de la future image. Ils la touchent par points. Nous devons être

les praticiens de notre bonheur.

* * * * *

Il faut saisir les beaux instants, c’est-à-dire ceux où l’on est heureux

sans nuire. Et il faut aussi les proclamer, en soi, autour de soi. On

dit plus volontiers: «Quel sale temps!» que: «Le beau temps...» Il faut

que nos propos soient à l’image de la vie, qui roule le bon et le

mauvais. Ne serait-ce que pour _régler notre pensée sur nos paroles_ et

nous pénétrer de ce sens de l’équilibre.

Il y a d’ailleurs un bonheur dont nous ne prenons pas assez conscience:

l’absence de malheur. Par exemple, que de justes petites voluptés on se

procure à se rendre compte qu’on ne souffre plus de maux familiers dont

on a pâti. Nous n’en jouissons pas. Nous ne nous disons pas assez:

«Quelle chance de ne pas avoir mal à la tête, mal aux dents!»

* * * * *

Au fond, tous nos actes tendent vers l’utile ou l’agréable. Cette

formule en deux mots enferme notre vie. C’est un vase qui la contient. A

nous d’en faire une belle amphore, de l’élargir vers le haut, d’y mettre

toutes les belles fleurs de l’élégance, de l’art, de l’altruisme.

* * * * *

L’aspect d’une roseraie publique, comme celle de Bagatelle, un dimanche,

où la foule lente, recueillie, discrète, se promène sous les arceaux de

fleurs, apparaît une anticipation, une vision de demain.

CHAPITRE II

LE TEMPS

La foi dans l’avenir.--La connaissance de l’avenir.--Le présent vaut le

passé.--L’héritage du passé.

Foi dans l’avenir.

Nous aussi, nous croyons à une vie meilleure, à une vie future. Mais

nous ne la garantissons pas dans cet au-delà de la mort que nul encore

n’a sondé d’un regard certain. Notre vie meilleure, c’est celle de nos

descendants. Notre vie meilleure, c’est l’Avenir. Elle n’est pas dans le

ciel. Elle est sur la terre. C’est la vie que nous forgeons pour ceux

qui nous succéderont. Nous y croyons parce que nous y travaillons, parce

qu’elle est le prolongement de notre vie. Voilà l’acte de foi qui doit

nous soutenir au cours de notre existence. Cette vie meilleure, nous ne

l’attendons pas dans la résignation, sous le joug des dogmes. Nous la

préparons, nous apportons notre humble pierre à l’édifice, dans le

courage et l’allégresse.

* * * * *

Devant les vagues monstrueuses, stupides et magnifiques qui se jettent

et se brisent contre la jetée, je pense que les hommes ont dompté les

forces extérieures de la nature et qu’ils n’ont pas encore dompté les

forces intérieures, c’est-à-dire celles qui sont en eux: la colère, la

haine, la méchanceté, celles qui les poussent à nuire, à tuer... Ils ont

asservi les flots, les vents, la foudre; ils n’ont point encore refréné

leurs instincts barbares.

Mais qui donc aurait osé prédire aux premiers hommes ces victoires sur

la nature déchaînée? Et qui peut assurer que les hommes futurs ne

couronneront pas cette victoire, en l’achevant sur eux-mêmes?

* * * * *

Dans les grandes maladies qui frôlent la mort, les êtres se montrent

souvent si beaux, si grands, si délicats, si exquis, si touchants,

qu’ils dévoilent une humanité supérieure.

Ils montrent ce qu’ils auraient pu être, ce qu’ils auraient été s’ils

avaient pu se libérer de toutes les entraves qui les retenaient de

montrer le meilleur d’eux-mêmes.

On dirait qu’au seuil de la mort ils voient l’avenir des hommes et déjà

le réalisent.

* * * * *

J’entends des gens dire que nous avons la même mentalité que l’homme des

cavernes, que la morale n’a pas fait de progrès, parallèlement à la

science et sous son influence.

Est-ce bien sûr? Et surtout s’est-il écoulé assez de temps pour que ces

progrès nous soient sensibles? Les phénomènes d’évolution, ceux qui ont

sculpté la surface de la terre, ceux qui ont peu à peu réalisé l’être

humain, sont tellement lents, exigent tant de milliers d’années!

Les notions acquises depuis quelques siècles seulement modifient

peut-être l’esprit de l’homme. Mais l’empreinte n’est pas encore assez

profonde pour que nous discernions ce relief nouveau.

Prenez en exemple la conception de _l’infini_, la conception qu’il y a

des astres derrière les astres, qu’il n’y a pas de limites à l’espace.

Elle est récente, puisque les anciens voyaient un univers borné, voûté.

Elle est fille de l’astronomie moderne. Or, cette notion de l’infini, de

notre terre perdue comme un grain de boue, comme une cellule isolée d’un

organisme immense, cette notion n’est-elle pas pour nous montrer la

petitesse, la vanité de nos querelles, de nos luttes, et par conséquent

pour améliorer peu à peu la morale? Ne donne-t-elle pas à l’esprit une

sorte d’apaisement bienfaisant, cette sérénité de l’aéronaute ou de

l’aviateur qui vogue dans l’espace? Peut-être cette influence d’une

vérité neuve s’exerce-t-elle en ce moment même sur nos cerveaux?

Peut-être modifie-t-elle le sens de nos élans, de nos aspirations? Mais

la métamorphose est trop fraîche, trop actuelle, pour que nous en

prenions nettement conscience.

* * * * *

On dit que la science ne change pas la vie. Cependant, prenez un modeste

exemple: le téléphone... N’a-t-il pas créé un état nouveau des relations

humaines? Ces gens qui sont éloignés et qui se parlent à l’oreille, qui

s’entendent sans se voir, comme des aveugles séparés par l’espace et non

plus par la nuit... N’a-t-il pas donné à l’amour, à l’important amour,

une facette nouvelle? Entendre une voix chère et ne pas voir le visage.

Avoir un peu plus que la pensée, un peu plus que l’écriture, avoir la

parole... et n’avoir pas les lèvres. Et si chacun voulait dresser le

bilan de ce qu’il doit au téléphone, de ce qu’il a pu faire grâce à lui

et de ce qu’il n’aurait pas fait sans lui, il serait bien contraint de

reconnaître qu’il y a quelque chose de changé dans sa vie.

D’une façon générale, les communications rapides, transports et

messages, ont rendu la vie plus sensible, en réunissant des êtres chers,

en assurant de prompts secours. Elles la rendent plus dense et plus

pleine, puisqu’elles permettent, dans un même temps, d’agir davantage.

Et elles n’ont fait qu’ébaucher, depuis quatre-vingts ans, leur œuvre de

pénétration internationale.

Il n’est pas jusqu’à la photographie qui n’ait réagi sur les mœurs.

Depuis trente ans qu’elle s’est vulgarisée, on a pu, grâce à elle,

prendre d’une même personne d’innombrables aspects, exacts et vivants.

Grâce à elle, les absents et les morts sourient sous nos yeux. Ainsi

a-t-elle fortifié les liens des générations et le culte du souvenir.

* * * * *

Un esprit de tradition, fidèle au passé, reconnaîtra aisément que la

découverte de l’imprimerie et de l’Amérique entraîna la Renaissance et

la Réforme, bref agit sur les mœurs, il y a quatre cents ans.

Mais demandez-lui si le chemin de fer et le téléphone, la sans-fil et

l’aviation exerceront une influence morale, il niera.

Ce qu’il y a d’ailleurs d’un peu comique chez les zélateurs du passé,

les ennemis du progrès, c’est qu’ils se servent de la science, tout en

la maudissant. Ils usent de la dépêche, du petit bleu, des transports

rapides, auto et chemin de fer, pour leurs affaires et leurs plaisirs.

Ils vantent les vieux logis et ils les désertent. Ils dénigrent la

maison moderne et ils s’y portent en foule. Ils blaguent les médecins et

les appellent au premier bobo. Ils ne dédaignent ni l’ascenseur, ni

l’incandescence. Et ils ne pourraient plus se passer de leur journal,

vite informé, vite imprimé, vite servi...

* * * * *

Il y a, malgré tout, bien des raisons de croire à un progrès des mœurs,

des raisons tirées de la vie courante. Ainsi, on n’abîme pas le matériel

du chemin de fer, bien qu’on puisse impunément, quand on est seul dans

un compartiment, obéir à un instinct de rapt et de destruction. C’est un

humble et curieux signe d’honnêteté générale.

* * * * *

Chaque fois qu’on modifie un engin de transport en commun, on va

toujours de l’inconfort vers le confort. Rappelez-vous le vieil omnibus,

la diligence. Voyez les transformations successives du wagon, du

tramway. N’est-ce point là un signe que l’humanité tend inconsciemment

vers le mieux-être?

* * * * *

Le progrès s’affranchit difficilement de la routine. Il ne s’arrache pas

sans peine aux formes du passé. Ainsi, les premières automobiles étaient

juchées sur de grandes roues arrière parce qu’elles dérivaient des

voitures à chevaux. On n’en vint que plus tard aux petites roues égales.

* * * * *

Nous raillons les Anglais pour les perruques de leurs juges et le

cérémonial suranné de leurs fêtes royales. Ils nous raillent pour nos

barrières d’octroi et pour nos duels, parce qu’ils sont affranchis de

ces usages.

Dans une mue perpétuelle, le monde se dépouille de ses vieilles plumes.

Il en reste de ci, de là, quelques-unes. Et nous rions de celles du

voisin.

* * * * *

Toutes les qualités acquises, les sentiments délicats, les fines

sensations, tout ce que l’homme a conquis depuis qu’il apparut faible et

nu sur la terre, me semblent comparables à cet humus qui s’est lentement

déposé sur la rude écorce du globe, cet humus qui n’est que le résidu de

la vie, la poussière accumulée des générations, et qui nous donne les

fleurs.

* * * * *

Je ne sais pas de plus néfaste geste que celui de Diogène rejetant

l’écuelle dont il se servait, à la vue d’un enfant qui buvait dans le

creux de sa main. Est-ce qu’au contraire le progrès humain n’est pas une

suite d’acquisitions? La créature jetée nue sur la terre, peu à peu, à

_accru_ sa vie. Elle l’a parée, elle l’a embellie. Elle l’a adoucie.

Supprimer l’écuelle, c’est retourner à l’état primitif. C’est marcher en

arrière. C’est renier tout l’effort séculaire que représente la création

de cette écuelle.

La connaissance de l’avenir.

On ne peut pas prétendre qu’on ne prédira jamais l’avenir. On prédit

déjà l’avenir astronomique, le retour des éclipses et des comètes.

Or, il en est d’un geste humain comme de la marche d’une étoile dans le

ciel. L’un et l’autre sont le résultat de causes déterminantes, de

forces précises et qui se composent. Le phénomène terrestre est

peut-être plus complexe que le phénomène céleste, mais tous deux sont du

même ordre. On ne peut donc pas affirmer qu’on ne prédira pas l’un comme

on a prédit l’autre.

* * * * *

Quelle sera la prochaine prévision? Sans doute la connaissance exacte du

temps, au point de vue météorologique, grâce à une étude méthodique de

ses phénomènes et grâce à leur coordination, rendue possible par les

moyens de communication instantanée, comme la télégraphie sans fil.

Déjà, on annonce plusieurs jours d’avance la marche d’une inondation,

celle d’un cyclone, d’une dépression barométrique.

* * * * *

L’usage des graphiques, des courbes qui enregistrent par exemple la

température ou la pression barométrique, nous familiarise avec l’idée de

la connaissance de l’avenir. En effet, si on arrête la courbe en un

point quelconque, on connaît la direction qu’elle va suivre

_immédiatement au delà_ de ce point. Cette direction se confond pendant

quelques instants avec celle de ce qu’on nomme la «tangente» en ce

point, tangente qui nous est connue. On peut donc dire que l’on sait

quelle sera la température ou la pression un peu au delà du moment

présent. On a pu prédire quelques conditions de l’avenir immédiat.

* * * * *

S’accommodera-t-on de savoir l’avenir? Oui. Car nous connaissons déjà

une circonstance future de notre existence: nous avons la certitude de

notre mort. Et nous nous en accommodons.

* * * * *

Les alchimistes ont cherché la transmutation des corps, c’est-à-dire

l’unité de la matière. Sans doute cette notion deviendra-t-elle une

vérité scientifique. De même la lecture de la pensée, qui n’est encore

qu’une ressource de prestidigitateur, deviendra, elle aussi, une science

exacte. Ainsi, des empiriques, guidés par un obscur instinct, ont

entrevu l’avenir. Pourquoi ne soulèverions-nous pas d’autres pans du

voile?

* * * * *

Nous devons lutter contre une paresse de notre esprit, qui se refuse à

concevoir un autre état de mœurs que l’état actuel. Bien qu’un regard

jeté sur le passé suffise à nous convaincre de la réalité d’une

évolution, nous avons peine à admettre que cette évolution se

poursuivra. C’est ainsi que, de très bonne foi, des gens vous écrasent

sous des formules comme celle-ci: «Il y aura toujours des douanes»,

lorsqu’on s’efforce d’évoquer un temps où les nations tireraient leurs

ressources financières d’un autre système fiscal et supprimeraient ainsi

une chance de guerre.

* * * * *

Nos descendants seraient étonnés de quelques traits de barbarie de notre

époque, comme nous le sommes nous-mêmes par l’histoire des serfs qui

battaient l’eau des douves afin d’apaiser les grenouilles et de protéger

le sommeil du seigneur. Comme nous le sommes par ces révélations sur la

saleté de la noblesse du grand Roy, sur l’absence de lieux d’aisances au

château de Versailles, sur la misère des paysans réduits à manger de la

terre...

Ils douteront de l’existence d’une société où l’ouvrier peinait de

l’aube au soir pour subsister tandis que le financier gagnait des

millions en signant un ordre. D’une société où cinq cents francs de

fleurs décoraient le couvert d’un dîner, tandis que des miséreux

s’alignaient aux portes des casernes en attendant une écuellée de soupe.

Ils refuseront de croire que des gabelous et des douaniers palpaient les

sacs à main, tripotaient les victuailles, faisaient ouvrir les malles,

violaient les intimités du linge, et fouillaient les personnes même

jusque dans leurs plus secrets replis.

Ils seront stupéfaits de constater que la mémoire, la seule mémoire,

donnait accès aux carrières les plus recherchées. Car, pour devenir

ingénieur, médecin, professeur, avocat, officier, il fallait subir des

examens qui étaient uniquement des exercices de mémoire et qui ne

tenaient nul compte du caractère, de l’intelligence, ni du jugement.

Et notre hygiène, dont le taudis reste la tare honteuse, ne leur

inspirera qu’un dégoût apitoyé. Ne seront-ils pas ébahis d’apprendre que

nos ménagères avaient le droit--qu’elles exerçaient avec la gravité

sereine du devoir--de verser sur la foule matinale, en marche vers les

ateliers et les bureaux, tous les déchets, tous les détritus d’humanité,

toutes les poussières, toutes les pellicules, tous les germes de mort,

contenus dans les tapis, les paillassons, les plumeaux et les chiffons

secoués par les fenêtres?

Puissions-nous les étonner comme nos ancêtres nous étonnent. Car

l’humanité aura donc fait un nouveau pas vers le mieux.

* * * * *

Les enfants se plaisent à ce jeu des anticipations, qui prennent pour

eux des allures de contes de fées. Ils adorent bâtir les palais de

l’avenir. Ainsi leur esprit s’aère et s’élargit. Ils se familiarisent

avec l’espace et le temps. Quand je cherchais devant mon fils, tout

petit, les progrès possibles de l’espèce humaine, il me disait avec un

grand geste généreux: «Je te donne des siècles, je te donne des

siècles...»

Le présent vaut le passé.

Chaque génération se juge supérieure à celle qui la suit. C’est

évidemment une illusion, dont on retrouve la trace dans tous les livres

de tous les temps. Ainsi que le disait déjà Montesquieu, si cette

déchéance se marquait ainsi d’âge en âge, nous serions retournés au

temps des cavernes.

Les hommes les plus intelligents écrivent ou s’écrient: «Ah! de mon

temps!... Tout s’en va...» Évidemment, ce que nous regrettons dans le

passé, c’est notre jeunesse. Cette explication simpliste devrait suffire

à nous garder de ce travers. Mais il y a d’autres raisons à cette

singulière illusion. Ainsi, la plupart des hommes mûrs accusent les

jeunes de férocité. C’est un des grands griefs de chaque génération

contre celle qui lui succède. D’où vient cette accusation--évidemment

fausse, car si chaque génération dépassait la précédente en férocité,

nous serions en effet redevenus de véritables bêtes fauves? Elle vient

surtout d’une singulière _faculté d’oubli_, qui nous fait perdre le

souvenir, dans l’âge mûr, de ce que nous avons été dans notre jeunesse.

Un capitaine manque d’indulgence aux frasques d’un sous-lieutenant comme

s’il ne se rappelait pas avoir commis des frasques de sous-lieutenant.

Un père met son fils interne comme s’il ne se rappelait pas ses propres

souffrances d’interne. Et, d’une façon plus générale, ces manières

cassantes et roides, cet appétit ingénu de parvenir, enfin tous ces

défauts inhérents à la jeunesse, nous ne nous rappelons pas les avoir

eus. Nous les condamnons chez ceux qui nous suivent comme des signes

nouveaux, des marques de dégénérescence. Enfin, il faut ajouter que

notre propre jeunesse nous apparaît dans le lointain, tout empoétisée

par la mélancolie du regret. Le passé est un jardin dont nous ne voyons

plus que les fleurs.

* * * * *

Il faut réagir, même de bonne heure, contre notre étrange penchant de

dénigrer notre temps et de trouver le passé bien supérieur. _Notre

présent sera le passé de l’avenir._ Ne l’oublions pas. Et à ce

moment-là, on le trouvera admirable.

Supposez qu’il y ait eu, vers l’an 1600, des journaux à chroniques. J’en

vois une, inspirée par une invention nouvelle, et qu’on dénigre,

naturellement. «Où allons-nous? On vient de construire des moulins à

eau! Comment dire l’horreur de ce bâtiment qui s’accroupit grossièrement

sur le ruisseau, jambe de ci, jambe de là, qui le barre et qui le bat?

C’en est fini de la poésie de la rivière qui serpentait librement à

travers les prairies. Où est le vieux moulin de nos pères, qui tournait

gaiement ses ailes dans le vent?...»

Et à son tour, le moulin à eau est devenu le vieux moulin poétique.

C’est le temps qui embellit tout.

* * * * *

Il en est des choses comme des actrices: on ne les trouve belles que

lorsqu’elles ne sont plus toutes jeunes. Pour que nous apparaisse la

beauté d’un objet nouveau, il faut du temps. Quand nos ancêtres

sculptaient des cathédrales, ils n’en savaient pas toute la beauté. Il a

fallu des siècles pour dégager leur sévère splendeur. Il a fallu

l’éducation des yeux, le consentement des générations. A peine nos

enfants commencent-ils à goûter la beauté d’une locomotive. Et nous qui

donnons notre admiration aux travaux romains, nous la refusons encore à

ces grands viaducs, à ces audacieuses et légères dentelles d’acier

jetées en écharpe sur la gorge des montagnes.

* * * * *

Soyons fiers du présent. Quelle joie, quel orgueil d’avoir assisté à

l’éclosion de tant de découvertes! Plaignons ceux que l’orientation de

leur esprit a détournés de goûter ces splendides, ces poétiques délices

des grands horizons de science, l’air et la mer pénétrés, l’univers

dévoilé, la cellule violée, l’atome grandi, la terre réduite.

L’héritage du passé.

Il serait parfaitement injuste de croire qu’on répudie tout le passé

parce qu’on aime la vie moderne. _On peut avoir tout ensemble le culte

du souvenir et de l’avenir._ On peut être épris des grandes découvertes

scientifiques, en sentir l’ardente poésie, et s’attacher passionnément

aux vestiges émouvants ou gracieux des époques disparues.

Nous ne sommes pas les ennemis de tout le passé. Nous voudrions garder

tout ce qu’il eut d’aimable et n’abolir que ce qu’il eut de nuisible.

Nous voudrions n’accepter son héritage que sous bénéfice d’inventaire,

le soumettre à l’examen. Il faut trier le passé, et non pas le tuer.

On peut être remué jusqu’aux larmes par une antique maison, un bibelot

vénérable, une coutume touchante, une vieille chanson, se passionner

pour les annales de sa famille, pour les lieux où elle a vécu, être

rassuré, satisfait de sentir au-dessous de soi des racines profondes,

sans pour cela tout admirer du passé, aveuglément, en bloc, sans pour

cela respecter les superstitions, les cruautés, l’ignorance, sous

couleur qu’elles nous ont été léguées par les ancêtres!

Par exemple, est-il rien de plus charmant, de plus justifié, que le

costume régional? Il résulte du climat. Il est, comme la flore, le

produit du sol et le reflet du ciel. Loin de le laisser disparaître, ne

devrait-on pas s’efforcer de le ressusciter?

Nous voulons également ramener les belles ruines à la lumière du jour,

célébrer ainsi la durée dans ses plus nobles monuments.

Nous voulons que survivent les touchants usages, les vieilles fêtes

locales, les jolies traditions. Nous voulons que refleurisse sans cesse

cette guirlande légère qui court au long des âges.

Mais nous entendons alléger la chaîne pesante des préjugés qui nous rive

aux erreurs du passé.

* * * * *

Car ces préjugés, ces traditions, ces usages, sont oppressifs. Tous

exigent qu’on leur obéisse, et qu’on les suive.

Il importe donc de les examiner avant de les suivre et de ne leur obéir

que s’ils apparaissent dignes d’être obéis.

Il faut rigoureusement leur demander leur origine, leurs papiers, leur

justification. Ah! c’est un jeu curieux, que d’observer ainsi toutes les

coutumes, toutes les «convenances», d’un regard neuf, d’un esprit

affranchi. On en voit dont éclate l’illogisme cruel. Ainsi, une société

qui exalte la repopulation et qui devrait par conséquent honorer la

maternité sous toutes ses formes, écrase sous la honte la fille-mère.

Ailleurs, cet illogisme apparaît surtout grotesque. Voici un trait que

j’en ai cité souvent. Un homme découvre la photo de sa femme enlacée à

pleins bras par un galant. Altéré de sang, il fonce sur la coupable, qui

reconnaît en souriant l’épreuve: c’est l’instantané d’un tour de valse,

dans une garden-party. Aussitôt le mari s’écroule. Il tuait le couple

immobile. Il demande pardon au couple mobile.

Sous ce jour cru, tout aspect de la vie devient un sujet d’étonnement.

S’agit-il d’un repas? Tout fait question. Pourquoi les hommes ont-ils

choisi comme tenue de gala précisément celle des domestiques? Comment

tolérons-nous que des êtres, qui nous sont semblables, se tiennent

debout derrière nous, nous présentant des plats, nous versant à boire?

Comment poussons-nous l’inconscience jusqu’à parler devant eux comme

s’ils n’existaient pas? Comment les femmes osent-elles s’accrocher des

bijoux un peu partout, pour une courte jouissance d’ostentation et de

coquetterie, quand chacun de ces grains de pierre ferait la fortune

d’une humble famille, quand un rang de perles représente un collier de

bonheurs? Qui règla l’ordre des préséances? Pourquoi place-t-on très

haut certaines professions et en tient-on d’autres en petite estime?

Quelles lois mystérieuses dressèrent la hiérarchie des métiers? On

exalte le chirurgien, on méprise un peu le dentiste. Pourtant tous deux

ne font que curer des parties différentes de l’individu...

Le spectacle de la rue n’est pas moins riche en surprises pour peu qu’on

se soit un instant dépouillé de ses préjugés, qu’on l’examine avec un

esprit tout neuf, mis à nu. On s’étonne alors que les passants

s’étreignent les mains pour marquer ou feindre de la sympathie, qu’ils

se découvrent le crâne pour témoigner de la déférence. Les modes

deviennent des motifs d’hilarité: se parer de la dépouille des oiseaux

ou des animaux à fourrure, se comprimer à la taille des organes vitaux,

tour à tour s’anéantir ou s’exagérer la poitrine, l’abdomen et les

hanches, tout apparaît follement jovial. Les costumes d’exception

deviennent comiques. On s’aperçoit que le même bicorne coiffe la tête du

général, du garçon de recettes, du polytechnicien et du gardien de

musée. Pourquoi le militaire et le garçon boucher sont-ils seuls à

porter au côté l’instrument de leur profession, l’un le sabre et l’autre

la pierre à affûter? On reste stupéfait de la vénération qui s’attache

aux emblèmes honorifiques. Pourquoi des hommes inspirent-ils plus de

respect en s’enveloppant les jambes dans l’unique fourreau d’une robe

que dans les deux fourreaux d’un pantalon? Passe-t-il un enterrement?

Stupeur nouvelle. Bien qu’ils aient l’horreur et l’effroi de la mort,

les hommes la saluent comme une amie et les femmes l’honorent du même

signe que leur dieu. Tous tolèrent, bien qu’ils cherchent à l’écarter de

leur pensée, qu’elle s’impose en spectacle, conduite par un cocher à

silhouette de polichinelle, entourée de déguisés macabres, suivie d’une

foule où tout choque, la douleur vraie qui s’exhibe, et l’indifférence

qui se masque mal.

Ainsi, qu’on lise un journal, un livre, ou qu’on observe la vie de ce

regard dépouillé, nos mœurs ne cessent pas de surprendre. Leurs lois

apparaissent incohérentes, mettant ici de la honte sur une maladie, là

de la gloire sur le massacre, parfois aussi injuste dans leurs pudeurs

que dans leurs enthousiasmes, dans leurs sévérités que dans leurs

indulgences, dans le choix de leurs victimes innocentes que dans celui

de leurs héros malfaisants.

C’est pourquoi un rigoureux examen s’impose, devant l’amas des coutumes,

énorme bric-à-brac hérité d’un passé proche ou lointain, où se côtoient

l’excellent et le pire, le robuste et le vermoulu, le grotesque et le

charmant. Autant il importe de conserver, de consolider les bons usages,

autant il est juste de travailler à détruire les mauvais.

* * * * *

Il en est des habitudes comme des traditions. Il ne faut leur obéir

qu’après les avoir examinées. Elles servent en nous l’instinct du

moindre effort. Ce sont des lignes de moindre résistance que notre

esprit suit volontiers, comme l’eau qui descend au flanc des vallées

suit les pentes les plus rapides.

Mais il y a deux sortes d’habitudes. La bonne habitude, c’est celle qui

simplifie notre vie, en nous facilitant des actes nécessaires mais peu

intéressants. Ainsi, pour tous les gestes de la toilette, le rangement

d’objets dont nous usons pareillement chaque jour, l’habitude est

excellente. Elle nous dispense de réfléchir, de chercher, elle nous

épargne du temps, dans des besognes qui ne sont vraiment dignes ni de

réflexion, ni de recherches.

Qui ne connaît la mauvaise habitude, l’ineffaçable pli de l’esprit, né

de la répétition d’un acte que nous ne pouvons plus nous empêcher

d’accomplir, même en nous en représentant le ridicule ou la nocivité? Il

faut la briser impitoyablement, car elle nous enlève sans profit le

contrôle de nous-même et nous ravale au rang de la brute.

* * * * *

Si l’on réfléchissait avant d’agir... La face du monde changerait. Rien

ne serait perdu, mais tout serait nouveau. On condamne, on exécute, au

nom de l’usage, sans voir plus loin. Ah! évidemment, cette règle est

simple et commode. Ne rien discuter, épouser les idées reçues, respecter

toutes les traditions, agir comme les autres, s’habiller comme les

autres, penser comme les autres... Oui, c’est une ligne de vie qu’on

serait tenté de suivre. D’autant qu’en dehors de cette voie, on tâtonne,

sans guide et sous les coups. Mais c’est justement parce que cette

morale est oppressive et cruelle, impitoyable, qu’on ne peut pas s’y

soumettre sans lâcheté. Et puis, on ne peut plus la respecter dès qu’on

l’examine.

* * * * *

En abordant les traditions et les usages avec circonspection, en

examinant à la lumière de la raison cette floraison poussée sur la

couche du passé, où le bon et le mauvais s’entremêlent, nous faisons

acte de progrès. Car, en obéissant à _toutes_ les coutumes, par simple

esprit d’imitation, parce que «cela se fait», pour «faire comme tout le

monde», nous nous rapprochons de la bête qui, guidée par l’instinct,

accomplit toujours la même tâche avec les mêmes gestes, sans y

réfléchir.

* * * * *

Cet instinct d’imitation, ce souci de «faire comme les autres, d’être

comme les autres», sont tout-puissants. Ils n’en sont pas plus

respectables. Dans une assemblée bien éduquée, il ferait beau voir que

tous les individus ne fussent pas habillés de la même façon! Avoir la

même tenue que les autres... mais c’est un besoin profond. Quand un

convive en redingote tombe, dans un dîner, parmi des habits noirs,

pourquoi son vêtement lui pèse-t-il cent mille kilos sur les épaules,

pourquoi est-il empoisonné au point de vouloir reprendre la porte? Ce

n’est pas par vanité, car même si son costume était plus fastueux que

les autres, il éprouverait la même gêne. Ce qui l’oppresse, c’est que ce

costume soit _différent_ des autres. C’est un instinct si violent qu’il

en est agressif. Si quelqu’un se promenait dans la rue en violet,

couleur discrète mais inaccoutumée, il irait sous les rires et bientôt

sous les huées. Pourtant il ne nuirait à personne, il ne choquerait

aucun sentiment vraiment respectable. Mais il faut être comme les autres

et faire comme les autres. Nous sommes encore des êtres d’habitude,

comme ces insectes qui tuent celui d’entre eux qui, pour une cause

quelconque, a cessé de leur ressembler. Nous les imitons presque. La

foule a houspillé, frappé des malheureuses qui essayaient de lancer à la

ville la mode, pourtant discrète et commode, de la jupe-culotte adoptée

à bicyclette.

* * * * *

Il y a aussi, dans le respect des usages, un grand souci du qu’en

dira-t-on, souci qui n’est ni très noble, ni très courageux.

Il y a enfin, dans ce respect aveugle, une grande paresse morale. Balzac

dit d’un de ses personnages: «Les institutions pensaient pour lui». Le

contrôle et la critique des usages exigent en effet un effort continu.

Est-ce à dire qu’il faille s’en affranchir a priori? Mille fois non.

Encore une fois, il y a des traditions excellentes dans le legs du

passé. L’important est de les discerner.

* * * * *

Certes, on est sans cesse obligé de faire des concessions au milieu où

l’on vit. Pour rester avec ses semblables, il faut adopter la plupart de

leurs conventions. Un homme à qui la langue française déplairait serait

obligé de la parler en France pour se faire comprendre. Il doit obéir à

la loi, aux autorités. S’il refuse l’impôt, on le vend. S’il résiste à

un agent, on l’empoigne. S’il insiste, on l’esquinte. Et il n’a même pas

la faculté de se retirer dans une île sauvage, car les naturels le

mettraient à la broche, sous couleur, précisément, qu’il n’a pas leurs

coutumes.

* * * * *

Il y aurait d’ailleurs un grave danger à mépriser ouvertement tous les

usages reçus. On ne peut pas--à moins d’être un apôtre--vivre hors du

temps et du milieu où l’on est né. A anticiper trop, on s’amoindrit

inutilement, on se nuit. Et on a rarement le droit de se nuire.

Il y a des concessions nécessaires. Rien n’était plus stupide que le

duel, où l’offensé pouvait se faire percer la peau par un offenseur plus

habile ou plus heureux. Et cependant, celui qui refusait le duel, au nom

de ses principes, se diminuait socialement, puisque sa conviction

pouvait être prise pour de la crainte.

Il en est de même du mari qui se sait trompé. Il peut, intérieurement,

admettre cette situation; mais, face au monde, il se ridiculise.

De là encore, la nécessité de cacher une liaison qui, sans léser

personne, heurte les préjugés... Car, en l’affichant, on risquerait de

nuire à cette union même, à ceux qui l’ont contractée.

Ainsi il y a de durs compromis entre le besoin d’adapter ses actes à ses

doctrines et l’impossibilité d’échapper à son époque. On n’agit pas

toujours comme on pense.

Mais on peut toujours travailler à détruire pour les générations

suivantes les préjugés dont on est contraint de porter le joug.

* * * * *

Dans cette sorte de défiance consciente contre les préjugés et

traditions, on aura souvent à lutter contre le «vieil homme»,

c’est-à-dire celui qui garde en nous tous les instincts ataviques que

nous roulons dans notre sang. C’est l’ancestral, le barbare, le féodal.

Il a des réveils, des élans, et des impulsions réprouvés par l’homme de

raison qui s’est peu à peu développé en nous. D’où des conflits

fréquents... Il faut terrasser le vieil homme.

* * * * *

Nous sommes comme ces insectes qui ont des antennes et un lourd

arrière-train. Nous avons des antennes qui tâtent l’avenir et nous

sommes retenus dans notre marche par un arrière-train lourd des préjugés

du passé.

* * * * *

Élevés dans l’esprit d’examen, les enfants s’exposent à ce que, plus

tard, parvenus à l’âge adulte, on les accuse de vouloir tout détruire.

Il serait profondément injuste de confondre l’esprit critique et

l’esprit destructeur. Il est bien entendu qu’on ne peut enlever une

pierre de l’édifice des mœurs sans en tenir une autre prête à lui être

substituée. Toute convenance dont on croit devoir s’affranchir au nom de

l’intelligence de la vie doit être remplacée par une règle meilleure.

* * * * *

S’il me semble juste et bon de soumettre à l’examen les traditions, les

convenances, les préjugés, les habitudes, il ne s’ensuit pas qu’il

faille faire fi de la règle et de l’ordre. Ce sont des directrices

nécessaires à la vie de la société comme à celle de l’individu. La

marche de l’univers est l’exemple parfait, le chef-d’œuvre de l’ordre.

C’est une des conséquences de la loi d’équilibre à qui tout obéit. Et la

règle facilite l’existence. C’est un guide, une rampe d’appui. Mais elle

aussi, il faut l’examiner avant de la suivre. Elle peut être caduque,

vermoulue. Elle peut nous entraîner dans des détours inutiles.

Mettons donc de l’ordre dans notre vie, mais un ordre consenti, dont

nous aurons mis nous-mêmes les lois en harmonie avec le bon sens et les

exigences du milieu. Donnons-nous des règles, mais des règles vérifiées,

que nous aurons soumises à ce même travail de mise au point.

CHAPITRE III

LA VIE

La vie en souplesse.--La vie est complexe.--La vie est

précaire.--L’inutile tristesse.--L’harmonie dans la vie.--Le plan du

réel.

La vie en souplesse.

Les mains propres · 第 1 / 12 段