Nous nous étions tus. M. Galoin nous raconta ce qui suit:
--En arrivant à Toul, je m’étais rendu tout de suite à la maison du
crime et j’avais fait demander par des gens du voisinage le commissaire
de police, en lui disant que j’étais envoyé par la Sûreté. Il vint assez
vite, et nous parcourûmes ensemble la maison du crime. C’est à ce moment
que je découvris dans le grenier les papiers dont je vous ai parlé. Je
n’y attachais pas encore une très grande importance, et je ne me rendis
compte de ce qu’ils valaient que lorsque j’examinai les vêtements de
Larcier. Ils étaient déposés au greffe, avec les autres pièces à
conviction, et j’obtins, assez difficilement d’ailleurs, un mot du juge
d’instruction, pour qu’on me laissât regarder de très près ces
vêtements, ou plutôt les morceaux de ces vêtements--car il faut que je
vous parle ici d’une particularité intéressante, et dont les journaux
n’ont pas fait mention--c’est que la tunique était tailladée. J’examinai
les morceaux de drap qui, par endroits, adhéraient à la doublure, et je
fus frappé d’un détail qui avait échappé, je crois, à la sagacité de M.
le juge d’instruction: les vêtements avaient été bien lavés, mais
c’était surtout du côté de la doublure de satinette grise. Aucune trace
de sang n’y demeurait; mais je vis, sur le contour de la tache qu’y
avait laissée l’humidité, un léger liséré brunâtre. Je pensai donc que
ces vêtements avaient été tachés de sang sur la doublure...
Pourquoi l’assassin s’était-il ainsi taché? Je rapprochai ce fait de la
disparition du cadavre, puis je rentrai précipitamment à l’hôtel, où
j’examinai une partie des papiers que j’avais dénichés au grenier.
C’est dans ces papiers que je découvris les noms de quelques
correspondants de Bonnel, et particulièrement de ce Hilbert, sur qui
j’ai enfin mis la main.
Parmi ces adresses, se trouvaient aussi celles de deux ou trois maisons
de banque de Paris.
Je pris le train de nuit, de façon à être à Paris de très bonne heure,
puisque nous devions partir à quatre heures pour Londres. D’ailleurs, si
mon enquête n’avait pas été suffisamment avancée à ce moment-là, je vous
aurais prié de remettre le voyage, ma présence à Paris étant nécessaire.
C’est grâce aux deux ou trois visites que je fis avant de vous retrouver
à la gare du Nord, que je pus reconstituer la vie de Bonnel...
Je n’avais pas communiqué mes impressions au juge de Toul, puisque
celui-ci avait son idée, et il ne faut pas contrarier les gens... mais
ma conviction était faite.
Etant donné ce que vous m’aviez dit, j’étais sûr désormais que Larcier
était venu demander ses comptes de tutelle à son oncle, et mes
investigations m’avaient prouvé que le vieux Bonnel était à peu près
ruiné... J’ai très bien pu reconstituer sa vie pendant ces dernières
années...
Ce qui perd des scélérats comme ce Bonnel, c’est qu’ils ne sont pas tout
à fait des scélérats. Il y a chez eux beaucoup plus de négligence,
d’imprudence et parfois de guigne, que de scélératesse.
Il y avait seize ans que le père Bonnel, pour la première fois, avait
été sollicité par un de ses amis pour une affaire de bourse qui devait
donner des résultats extraordinaires. Il perdit ce jour-là cinquante
mille francs, qu’il était sûr de pouvoir rétablir, et qui faisaient
partie de l’actif des mineurs Larcier. C’est pour rattraper ces
cinquante mille francs malencontreusement perdus que Bonnel, pendant
seize ans, s’acharna à spéculer; non pas avec une déveine persistante,
car il se serait peut-être arrêté, mais avec des alternatives de chance
et de malchance qui, même dans les meilleurs moments, le laissaient
assez loin du pair pour qu’il n’osât pas s’arrêter, et pour qu’il
repartît encore à la recherche de ce qui lui manquait pour combler le
déficit.
Après douze ans de lutte, le capital des enfants Larcier se trouva
complètement anéanti. Il y avait quatre ans que Bonnel empruntait pour
envoyer à Mᵐᵉ Larcier et à ses enfants les intérêts dont ils avaient
besoin pour vivre.
Dès lors, le père Bonnel s’enfonça dans toutes sortes de combinaisons,
réussit à trouver quelques clients qui lui confiaient des fonds qu’il
hasardait, soi-disant, dans des spéculations, et pour lesquels il
donnait de soi-disant dividendes de quinze à dix-huit pour cent.
C’était, bien entendu, le capital qui lui servait à payer ces arrérages,
et à servir en même temps toutes les rentes en retard qu’il devait
envoyer à Mᵐᵉ Larcier.
Il trouva pas mal d’argent autour de lui et grâce à ses combinaisons, il
aurait pu se soutenir pendant une dizaine d’années encore peut-être.
Mais il voulait spéculer, avoir l’espoir de rembourser. Il ne voulait
pas se résoudre à être un escroc à ses propres yeux. Aussi continuait-il
à spéculer, espérant toujours qu’il mettrait la main sur le
renseignement précieux, sur l’affaire magnifique qui le tirerait d’un
seul coup de ses embarras et lui permettrait de faire honneur à ses
engagements.
Depuis six mois il amusait la mère de Larcier avec des promesses, pour
éluder les demandes de rentes en retard qu’elle lui réclamait.
Quand Larcier arriva, le soir, à la porte de son tuteur, il sonna trois
fois avant qu’on vînt lui ouvrir. Puis le vieillard descendit lui-même.
Il eut un sursaut en voyant son pupille. Il bredouilla quelques mots
pour expliquer qu’il n’avait pas de domestique. Le vrai est que son
unique bonne était partie depuis une quinzaine, et qu’il avait pris,
pour la remplacer, une femme de ménage qui ne venait que le matin.
Le père Bonnel préparait lui-même son dîner: des œufs et de la
charcuterie. Les voisins savaient qu’il vivait très simplement, mais ils
attribuaient cette économie à une certaine rapacité, et son renom
d’avarice ne faisait qu’accroître la confiance des personnes qui lui
avaient remis des fonds.
Il emmena Larcier jusque dans sa salle à manger, et ne songea qu’au bout
d’un instant à lui demander s’il avait dîné.
Larcier cherchait à dire des paroles vagues, préoccupé de l’idée qu’il
avait à demander de l’argent, et ne se doutant pas que son vieux tuteur
était encore plus tourmenté.
Il accepta de se mettre à table...
On ne peut pas savoir exactement à quel moment Larcier parla au
vieillard de ses comptes de tutelle. Il est probable que ce fut après
dîner. L’autre dut être affolé par cette mise en demeure. Puis il monta
avec son pupille dans son bureau qui se trouvait à l’étage supérieur.
Il y eut, sans doute, une préméditation, extrêmement courte et rapide...
Il me semble qu’il faut admettre l’idée de la préméditation, parce que
Bonnel devait apercevoir les avantages de la disparition de Larcier et
de sa propre disparition; en tuant Larcier, il se débarrassait d’un
créancier gênant. En se tuant lui-même d’apparence, il se débarrassait
de tous ses créanciers. En enlevant tous ses papiers, il faisait
disparaître les traces de ses escroqueries...
Il est certain, selon moi, que Larcier a été frappé dans le bureau de
son tuteur, pendant qu’assis à table il attendait que le vieillard prît
place sur son fauteuil et étalât devant lui les papiers qu’il était allé
chercher dans son secrétaire. Le secrétaire se trouvait derrière
Larcier... J’ai visité le bureau. Les sièges n’étaient plus à la place
qu’ils occupaient au moment du crime, mais j’ai vu que, normalement,
Larcier avait dû se placer en face du fauteuil de Bonnel, par conséquent
de l’autre côté du bureau, soit entre le bureau et le secrétaire, et
Bonnel a dû prendre, dans son secrétaire qu’il a ouvert, une arme, un
couteau... Il s’est vu tout à coup derrière Larcier; l’occasion
s’offrait à lui, et il a donné dans le dos du jeune homme un coup de
couteau qui a dû amener une mort immédiate. La tunique devait se trouver
percée dans le dos, à gauche. Mais le trou fait par l’arme eût fourni
une preuve accablante contre Bonnel. Aussi a-t-il pris soin de couper
avec un ciseau l’étoffe de la tunique en différents sens, ce qui a fait
croire au magistrat instructeur que l’assassin avait eu d’abord
l’intention de brûler la veste compromettante, et qu’il y avait
probablement renoncé, parce que cela lui semblait un peu long. Le juge a
bien fait réunir les différents morceaux de la tunique, mais il ne les a
pas fait mesurer. Il aurait pu constater que le côté droit se trouvait
plus étroit que le côté gauche, parce que la lame avait produit un trou
régulier, et que, pour faire disparaître cette trace, l’assassin avait
coupé une bande mince d’étoffe qu’il avait emportée probablement avec
lui, pour la jeter quelque part, ou pour la brûler. Cette dernière
hypothèse est moins probable que l’autre, car j’ai examiné la cheminée
et je n’ai trouvé aucune espèce de cendres.
Qu’est-ce que Bonnel a fait du corps de Larcier? Nous n’en savons rien,
et Bonnel seul, si nous mettons la main sur lui, pourra nous le dire.
La vérité, c’est qu’on n’a pas procédé, sur ce point, à des recherches
minutieuses. On s’est contenté de regarder si le cadavre n’avait pas été
enfoui dans le jardin. On a examiné également une pièce de terre que
possédait le vieux Bonnel, qui est située à deux kilomètres de là. Si
l’on se donnait la peine d’explorer le pays, on trouverait peut-être le
corps, soit dans la rivière, soit dans l’un de ces fossés recouverts
d’une espèce d’aqueduc pour l’écoulement des eaux, comme il y en a
beaucoup de ce côté-là. Nous aurons probablement tous les détails en
mettant la main sur Bonnel.
Le crime aura dû être commis assez tôt dans la soirée. Comme l’assassin
n’a pris le train qu’à quatre heures trente du matin, à la petite gare
près de Toul, il a eu quatre ou cinq heures devant lui pour préparer
cette fausse piste et faire disparaître le corps. N’oublions pas
qu’après avoir tué Larcier, Bonnel l’a fouillé et a trouvé dans sa
poche la procuration que Mᵐᵉ Chéron avait donnée à la victime. C’était
assez imprudent de toucher cet argent, mais il est probable que
l’assassin n’avait aucune ressource et qu’il a préféré courir ce risque
que de mourir de faim. Il s’est donc fabriqué pour lui une fausse
procuration au nom de Marteau... Il est bien certain que Marteau et
Bonnel ne font qu’un.
Pour toucher de l’argent, il me semblait extraordinaire que l’assassin
eût pris un complice. C’est la première circonstance qui ma donné
l’éveil. Certes, l’assassin avait besoin de cet argent. Certes, si cet
assassin eût été Larcier, il eût été dangereux pour lui, étant donné que
l’affaire était connue, d’aller voir aussi ouvertement un homme
d’affaires de Paris...
Voilà donc pourquoi j’étais persuadé que si nous retrouvions Marteau
nous retrouverions Bonnel... Nous l’avons d’ailleurs retrouvé... J’ai
enfin, hier, mis la main sur Hilbert, qui habite à deux pas d’ici, près
du Soho square. J’avais pris des renseignements sur ce Hilbert qui a une
réputation assez fâcheuse. Il était bien possible que Bonnel se fût
confié à lui, ayant besoin de lui pour des affaires encore en train.
Il était dangereux d’aller chez Hilbert et d’obtenir de lui des
renseignements qu’il ne m’eût sans doute pas donnés; le meilleur parti
était de suivre Hilbert, ou de s’aposter aux environs de sa porte pour
le cas où Bonnel viendrait lui rendre visite.
J’étais donc en faction depuis dix heures du matin, aussitôt après avoir
eu l’adresse de Hilbert par le marchand de tabac que j’ai retrouvé. Vers
onze heures et demie, j’ai vu Hilbert sortir de chez lui. Je me suis
attaché à ses pas. Il est allé à la gare de Waterloo où il a pris le
train pour Claremond. A la gare de Claremond, un homme âgé l’attendait,
en qui je reconnus Bonnel.
Je ne sais pas ce qu’ils sont allés manigancer dans une maison du
village, mais moi, je me suis mis en faction à l’auberge voisine, et,
quand ils sont repartis prendre le train, je me suis trouvé derrière
eux, en faisant, naturellement, tous mes efforts pour me dissimuler.
C’était d’autant plus difficile que je voulais avoir l’oreille au guet.
J’avais envoyé une dépêche à Paris pour obtenir un mandat d’amener. J’ai
téléphoné à l’hôtel pour voir si mon mandat d’amener était là. Comme
j’avais déjà prévenu la police anglaise, je trouvai à Waterloo street,
en arrivant, un détective qui s’est joint à moi, et qui s’est attaché
aux pas de Hilbert. Maintenant Hilbert et Bonnel sont dans la petite
maison de Hilbert, près du Soho. Je ne sais pas ce qu’ils trament entre
eux, mais d’après mon collègue d’ici, Bonnel doit quitter Londres et
même l’Angleterre dès demain. Il n’y a donc pas de temps à perdre...