De Folkestone à Londres, le voyage se fit sans incidents. A la gare de
Charing-Cross, M. Galoin nous quitta, après avoir pris rendez-vous avec
nous pour dîner à l’hôtel qu’il nous indiqua.
C’était un hôtel français, nouvellement bâti, qui se trouvait dans une
petite rue toute proche de Leicester square.
Blanche ouvrait de grands yeux en traversant Londres dans l’auto où nous
étions montés. J’étais tout heureux de la voir près de moi, étonnée et
émerveillée, et très content aussi de rester seul avec elle. Il me
semblait que nous retrouvions notre intimité, un instant troublée par la
présence de M. Galoin.
Nous allâmes déposer notre petit bagage à l’hôtel, puis nous nous
promenâmes dans Coventry street et dans Piccadilly en attendant l’heure
du dîner.
Le soir, je retrouvai M. Galoin. Il paraissait de bonne humeur, mais un
peu agité. Il m’expliqua qu’il en était ainsi chaque fois qu’il suivait
une piste.
Comme Blanche était très fatiguée de son voyage, elle monta se coucher
presque tout de suite après le dîner, et nous restâmes, M. Galoin et
moi, à nous promener devant l’hôtel. Puis nous gagnâmes Leicester square
dont nous fîmes trois ou quatre fois le tour. M. Galoin me parlait de
Londres, qu’il aimait beaucoup.
--Malheureusement, je n’ai jamais pu y venir en promenade. J’avais
toujours une occupation qui m’absorbait, et cela m’amuserait de flâner
dans Londres.
Je n’osais pas l’interroger sur ses démarches, mais il y vint de
lui-même.
--Vous savez que, depuis notre arrivée à Londres, dit-il, jusqu’à
l’heure du dîner, soit en trois heures, j’ai vu des quantités de
personnes.
Puis il me dit sans transition:
--Je ne me rappelle plus s’il y avait une sonnette à la porte du petit
jardin de la maison de Toul. Je vois bien la charnière et les gonds qui
étaient à gauche, mais je ne vois pas s’il y avait au haut de la porte
une petite tige de fer pour sonner en ouvrant.
Je le regardai avec un peu de stupéfaction:
--Vous connaissez le jardin de Toul?
--Oui, me dit-il. J’y suis allé avant-hier. C’est pour cela que nous ne
sommes partis que plus tard... Je ne savais pas comment l’enquête avait
été menée là-bas... Légèrement... un peu légèrement. Ils n’ont même pas
été jusqu’au grenier, où se trouvait une caisse de vieux papiers
intéressants. Ce sont ces papiers qui m’ont fourni des indications pour
mes recherches à Londres. J’ai vu quelles relations le vieux Bonnel
avait ici. J’ai vu qu’il était en rapport avec un nommé Hilbert, qui est
homme d’affaires à Londres.
--Alors vous avez pensé que Larcier, ayant trouvé de ces papiers parmi
ceux qu’il a emportés, s’est mis en relation avec ce Hilbert?
M. Galoin ne répondit pas. Il fit simplement un geste évasif dont je ne
saisis pas la signification et dont je fus un peu surpris; car il
m’avait semblé que, sur la piste mystérieuse qu’il suivait en ce moment,
il s’avançait avec beaucoup de certitude.
--Le diable, continua-t-il, c’est que ce Hilbert n’habite plus à
l’adresse que j’ai retrouvée dans les papiers du grenier. Ils sont
assez anciens. Ils remontent à dix ou douze ans. Depuis ce temps-là,
Hilbert a déménagé probablement deux fois. Je ne sais pas exactement où
il perche, mais je sais qu’il est vivant, et qu’il est à Londres.
L’adresse qu’indiquaient les papiers de Toul est une petite rue près de
Ludgate-Hill. Je m’y suis rendu cet après-midi. Hilbert en est parti
depuis longtemps, et je n’ai d’abord trouvé personne qui se souvînt de
lui. Ce n’est qu’au bout d’un moment qu’ayant frappé à tout hasard à une
porte, dans l’escalier, au deuxième étage, je me suis trouvé en présence
d’un vieux commis d’assurance qui se souvenait de Hilbert, et qui a pu
m’indiquer, non pas l’adresse de mon homme, mais un marchand de tabac de
Fleet street, dont Hilbert avait été jadis le client et l’ami. Je me
suis rendu dans Fleet street... Ce marchand de tabac avait cédé son
fonds. Son successeur ne savait pas du tout où il demeurait, mais il
m’a donné l’adresse d’une autre personne qui sait où est présentement le
marchand de tabac... Vous voyez qu’il faut y mettre de la patience.
Cette autre personne n’était chez elle ce soir; je la verrai sûrement
demain matin, et je pense bien retrouver le marchand de tabac dans la
journée de demain. Je pense que le marchand de tabac ne sera pas long à
me donner l’adresse de Hilbert et, quand j’aurai mis la main sur
Hilbert, je retrouverai promptement... Enfin nous ne serons pas loin de
la solution.
--Mais croyez-vous, interrompis-je, que Larcier soit encore à Londres?
M. Galoin fit son geste évasif. Il en était ainsi toutes les fois que je
lui parlais de Larcier, et il semblait avoir complètement oublié celui
que nous recherchions.
Je me disais: «C’est un homme qui ne complique pas les difficultés. Il
veut d’abord mettre la main sur Marteau, et il sait que, quand il aura
Marteau, Larcier ne sera pas loin.»
--Je vais avoir ma journée de demain très occupée, continua M. Galoin,
ce qui vous permettra de faire visiter plus complètement Londres à Mᵐᵉ
Chéron... Elle est charmante, cette dame!
M. Galoin savait-il les rapports exacts qu’il y avait entre Blanche
Chéron et moi? Etait-il au courant des relations de Blanche et de
Larcier?
Nous marchâmes quelques instants en silence, et je me demandai pendant
ce temps si je devais éclairer mon compagnon sur ce point.
Je lui racontai donc ce qu’il en était, comment Blanche et moi nous
avions été rapprochés par notre désir commun de retrouver Larcier, et
quels liens d’affection très tendre unissaient Blanche à mon pauvre
ami.