Réellement, ce qui m’a toujours fait défaut, c’est la confiance en moi.
Je ne me suis jamais cru capable de venir à bout d’une recherche
difficile. Ce n’est pas seulement par manque de confiance dans ma
perspicacité, mais dans la perspicacité humaine. Il me semble toujours
que le jeu des événements est trop complexe pour ne pas mettre en
déroute l’intelligence d’un homme. Aussi, je n’ai jamais cru beaucoup à
ces fameux détectives qui sont plutôt des inventions de romanciers.
L’aide le plus efficace d’un inspecteur de police, c’est le hasard. Ce
n’était pas ma propre habileté, mais le hasard, qui m’avait mis tout à
coup sur la piste de Larcier. Je m’en rendais compte en ce moment, et ce
premier succès ne me donnait pas, sur mon habileté future, de folles
illusions.
Je me disais qu’après avoir reconstitué un bout de la route suivie par
l’assassin, j’allais bientôt me retrouver sans guide, dans un carrefour
dont je n’apercevais même pas tous les chemins! Certainement, si j’avais
été seul, j’aurais renoncé à cette entreprise qui aurait bientôt lassé
mon faible courage, mais heureusement, j’avais un stimulant sur ma
route, et la présence de Blanche Chéron contribuait fortement à
m’empêcher de lâcher prise.
Je mis ma compagne au courant de mes découvertes. Non seulement
l’auxiliaire que je m’étais adjointe m’aidait considérablement à
continuer ma tâche; mais, d’autre part, cette tâche même fortifiait les
liens qu’il y avait entre nous deux. La recherche de Larcier
fournissait un soutien à nos conversations qui, autrement, eussent été
troublées et impatientes. Tout de suite, nous avions eu un sujet de
préoccupations commun, nous savions pourquoi nous étions là tous les
deux. C’était comme un livre que nous lisions ensemble,--livre d’autant
plus attachant que nous étions seuls à en suivre les péripéties, que ce
livre n’était pas fini, qu’on ne pouvait en hâter la lecture, et que
nous n’avions pas la ressource, comme les lecteurs pressés, de tourner
rapidement les feuillets pour voir la fin. Le grand avantage de cette
préoccupation, c’est qu’elle diminuait mon trouble auprès de Blanche,
puisqu’elle apportait constamment une excuse à ma présence. Je n’étais
pas obligé de lui faire la cour; elle n’était pas obligée d’être
coquette. Nous avions moins de méfiance, beaucoup plus d’abandon, et
peut-être, à notre insu, des liens secrets d’amitié se formaient plus
vite entre nos deux âmes...
Nous partîmes pour Bar-le-Duc après le dîner. Mais, quand nous y
arrivâmes, il nous fut impossible de trouver à la gare un renseignement
intéressant. Il n’y avait plus de train à cette heure. La préposée avait
quitté le guichet. Il fallut attendre jusqu’au lendemain.
Nous nous promenâmes de nouveau dans les rues de la ville. Nous entrâmes
au café-concert. Mais Blanche ne s’y plaisait point; nous y restâmes
pourtant jusqu’à la fin, à critiquer ensemble le spectacle.
Blanche avait visité Paris en compagnie de son mari, qui avait fait avec
elle le voyage classique, la conduisant au Théâtre-Français, à l’Opéra,
aux Folies-Bergère. Ils avaient déjeuné au bois de Boulogne, ils avaient
été au Jardin des Plantes. Ils avaient visité en toute hâte le musée du
Louvre et le musée de Cluny. Elle était revenue de sa promenade avec
une satisfaction appréciable: elle avait été à Paris.
Son mari avait fait ses études à Nancy; il avait même passé son bachot,
après plusieurs tentatives. C’était un bon garçon, qui parlait peu.
Faute de mots pour s’exprimer, sa sensibilité, assez vive, restait
bouchée. Ils n’avaient vécu ensemble que huit mois; il était mort d’un
chaud et froid. Elle avait eu à sa mort une douleur facile; les larmes
ne lui avaient pas fait défaut. Autour d’elle, on avait regardé la mort
de M. Chéron comme une chose injuste. C’était un très gentil garçon dont
on se hâta de rappeler les mérites. Son souvenir fut annoté d’éloges
pendant une semaine, puis classé.
On lui en avait voulu cependant de ne pas laisser une succession aussi
nette qu’on l’avait cru d’abord; il avait acheté sur la fin de sa vie,
des valeurs dont la réalisation serait assez lente. Il avait fait un
testament en partie en faveur de sa femme. Quelques mille livres de
rentes restaient à Mᵐᵉ Chéron, mais la liquidation l’obligeait à
demeurer encore dans la famille de son mari. D’ailleurs, elle n’avait
aucune velléité d’indépendance; elle était prête à y demeurer toute sa
vie, si personne ne venait la tirer de là. Elle n’était pas
contredisante de sa nature, déclarait-elle. Elle se mettait parfois en
colère, mais cela ne durait pas.
Après avoir perdu ses parents d’assez bonne heure, elle avait été élevée
par une de ses tantes qui l’aimait beaucoup et qui la gâtait énormément.
Elle n’avait rien appris en classe, mais elle avait beaucoup lu; alors
elle savait des choses à tort et à travers, mais les connaissances
essentielles lui faisaient défaut. Elle répétait souvent qu’elle était
très ignorante; mais il ne fallait pas trop lui donner raison; elle
avait au fond beaucoup d’amour-propre quand on parlait de ses facultés
intellectuelles. C’était en somme une jolie intelligence de femme. Elle
n’inventait rien, mais elle comprenait tout.
Nous parlions tout bas, en rentrant à l’hôtel. Elle s’appuyait à mon
bras, et je me sentais pris pour elle de beaucoup de tendresse...
j’aurais voulu, par affection, poser tendrement mes lèvres sur sa tempe,
en écrasant ses fins cheveux blonds.
En me couchant, je me repris à songer à Larcier et à la piste que
j’étais en train de suivre. Il me sembla que j’avais quitté Toul un peu
vite. J’aurais dû faire une visite au juge d’instruction; certains
points devaient être élucidés. J’étais, décidément, un assez piètre
détective, car si je m’arrêtais avec soin en face de tous les détails,
j’omettais les circonstances essentielles qu’il me fallait connaître
pour mon enquête. C’est que j’étais surtout séduit par ce qui était
ingénieux, comme si la vérité était toujours ingénieuse! Je négligeais
les grosses et fortes traces imprimées sur le sable pour examiner d’un
œil scrutateur et malin de légères éraflures qui indiquaient,
contrairement à l’opinion courante, la direction où, selon moi, le
criminel s’était engagé.
J’étais sur le point de repartir pour Toul, quitte à en revenir dans la
même matinée, quand je jetai les yeux sur un journal, et je vis qu’il
donnait des détails sur l’affaire Larcier.
Le coffre-fort et les meubles du vieux Bonnel avaient été ouverts, mais
il était probable que l’assassin n’y avait trouvé que des titres
nominatifs. Il avait dû les emporter pêle-mêle, car ces meubles étaient
vides maintenant. Ils avaient été ouverts sans être fracturés, avec le
trousseau de clés qui se trouvait probablement dans la poche du mort.
Le malheureux Bonnel avait dû être assassiné au moment où il ouvrait son
coffre-fort, de sorte que l’assassin n’avait pas eu la peine de
chercher le secret de la serrure.
Bien entendu, c’était là l’hypothèse du rédacteur, ou celle du juge
d’instruction; la mienne était tout à fait différente, et je me
réservais, le moment venu, d’attirer sur ce point l’attention de la
justice.
Je savais que Larcier était allé réclamer ses comptes de tutelle. Le
vieux Bonnel lui devait donc de l’argent. Il était peu probable dans ces
conditions qu’il voulût voler le vieillard, et la véritable cause du
crime était celle que j’avais imaginée: une dispute, un accès de colère,
un accident, l’affolement d’être cru coupable... Pourtant le vide des
armoires et du coffre gênait un peu mes suppositions. Pourquoi Larcier
avait-il fait disparaître ces papiers?... Maintenant, il était possible
que le père Bonnel n’eût pas de papiers chez lui. L’enquête que l’on
poursuivrait, en indiquant les maisons de banque avec lesquelles il
était en rapport, donnerait peut-être des résultats... Mais cette
enquête, pour le moment, personne ne songeait à la faire. Pour le juge
d’instruction, l’assassin avait emporté les papiers et ce n’était pas la
peine de chercher plus loin.
Au fond, le plus simple pour moi était d’essayer de retrouver Larcier,
puisque j’étais sur sa trace, et de ne pas m’occuper de l’enquête
judiciaire.
Je me rendis de bonne heure à la gare de Bar-le-Duc, et je trouvai enfin
la préposée aux billets à qui je demandai si elle n’avait pas reçu de
pièces de cinq francs. Sa réponse fut négative. Je lui demandai encore
si elle n’avait pas vu, un jour auparavant, à son guichet, un homme de
haute taille, vêtu d’un chapeau mou et d’un grand pardessus de couleur
sombre, et tenant un mouchoir sur son visage, comme un homme très
enrhumé.
--Oh! vous savez, me dit-elle, il passe tant de monde par ici! Je
pourrais vous dire que je m’en rappelle, mais je ne m’en rappelle pas.
Peut-être qu’à force que vous me demandiez, je finirais par m’imaginer
que je l’ai vu, mais sincèrement, je ne peux pas dire que je m’en
souviens.
Je revins à l’hôtel, où Blanche m’attendait, et je dus avouer que les
indices pour poursuivre Larcier me faisaient un peu défaut.
Je pensais bien qu’il était allé à Paris... Mais, une fois à Paris, où
diriger mes recherches? Ma foi, tant pis! Nous irions à Paris...
D’ailleurs, avant de demander un billet pour Bar-le-Duc, à la petite
gare où il a changé les cent francs, il a demandé un billet pour Paris
et il s’est repris. Il est certainement à Paris, du moins il a dû y
passer. Allons à Paris...
Blanche et moi nous pensions chacun de notre côté: «Qu’importe! puisque
nous y allons ensemble...» Mais aucun de nous n’osait prononcer cette
phrase, et c’est à peine si nous nous la formulions en dedans de nous.