Pourtant, avant de quitter Bar-le-Duc, il me semblait qu’il fallait
absolument épuiser toutes les chances de retrouver la trace de Larcier.
Nous n’avions d’autres indices que son signalement et que ces pièces de
cinq francs que lui avait données dans sa monnaie la préposée aux
billets de la petite gare. Cette double pièce de cinq francs me semblait
bien l’objet rare et anormal que le destin ingénieux avait choisi pour
me mettre spécialement sur la trace du coupable. Aussi est-ce là-dessus
que je fis porter mes investigations. J’interrogeai encore le buffetier
de la gare, le patron et les garçons de l’auberge qui se trouvait en
face de la station, pour tâcher de savoir si, en attendant sa
correspondance, Larcier ne s’était pas arrêté là et n’avait pas utilisé
ces dix francs accusateurs.
Mais je ne recueillis aucun indice, et force fut d’abandonner cette
piste. Nous prîmes le train de Paris, en nous en remettant au hasard.
Je disais de temps en temps à Blanche «Procédons avec méthode,
patiemment». Nous réfléchissions pendant deux minutes, ou plutôt nous
croyions réfléchir, et nous rêvions... Puis notre pensée prenait une
autre route. Ni l’un ni l’autre nous n’étions capables d’un effort
sérieux: elle, parce que cela l’ennuyait; moi, parce que je n’avais pas
confiance en moi. Les complications de la vie m’effrayaient, et j’avais
bien l’impression que je n’arriverais jamais à éclaircir ce mystère.
Tant que nos recherches semblaient suivre une route à peu près certaine,
Blanche et moi nous n’étions pas gênés d’être ensemble; mais, à présent,
il nous semblait que le prétexte qui nous réunissait disparaissait un
peu, car vraiment nous avions bien peu d’espoir de retrouver à Paris la
trace de Larcier.
Je fouillais dans mes souvenirs, j’essayais de retrouver certaines
conversations que j’avais eues avec mon ami. Ne m’avait-il pas parlé
d’un hôtel où il descendait à Paris?... Mais il était peu vraisemblable
qu’il eût songé à descendre à cet hôtel où il devait être connu;
pourtant, il ne fallait pas écarter tout de suite cette indication.
Nous partîmes de bonne heure pour Paris. Nous avions pris des secondes.
C’est Blanche qui me le conseilla. Elle voulait à toute force avoir sa
part des dépenses du voyage. Je refusai. Mais, comme elle insista, je
fus obligé d’accepter sa contribution, car, en somme, nous n’étions pas
«ensemble». Nous voyagions simplement de concert, comme deux camarades,
et aucun lien sentimental ne m’autorisait à prendre à mes frais son
entretien et ses voyages.
--Mais, lui dis-je, vous devez avoir emporté très peu d’argent de
là-bas...
C’est curieux comme le hasard d’une conversation peut vous amener tout à
coup sur une piste; cette simple question mit en mouvement quelques
souvenirs qui devaient nous être précieux pour notre enquête.
C’est ainsi qu’après avoir longtemps cherché un objet perdu, on tombe
dessus par hasard, en cherchant autre chose.
Blanche, à ma question, avait répondu:
--Je n’ai pas d’argent, mais je peux en avoir à Paris.
Elle se frappa le front...
--Mais j’y songe! J’ai 3.500 francs à toucher à Paris, chez un homme
d’affaires. J’avais donné à Larcier une autorisation de toucher cette
somme et de me la rapporter. Car vous savez qu’il comptait aller passer
quelques jours à Paris. Il serait tout à fait curieux qu’il fût allé
chez cet homme d’affaires pour toucher cet argent. Je sais très bien que
ce n’était pas à lui; mais vraiment, s’il est affolé par la poursuite de
la justice, je l’excuse parfaitement, et même je l’approuve. Il a eu
raison de se procurer de l’argent où il a pu. Il savait que je ne le
désavouerais pas.
Nous arrivâmes à Paris, après avoir déjeuné dans le train du contenu
d’un petit panier. Il était deux heures environ quand nous débarquâmes à
la gare de l’Est.
Je pris le bras de Blanche. J’étais heureux de me promener avec elle
dans ces rues où j’avais été élevé, autour de la gare de l’Est, la rue
de Chabrol, la rue d’Hauteville, dans tout ce quartier propre et un peu
sévère, animé par le commerce et par la montée des voyageurs vers les
gares de l’Est et du Nord.
Maintenant, ma famille s’était retirée à la campagne, en Bourgogne. Je
n’avais à Paris que quelques cousins que je ne tenais pas à voir...
J’étais résolu à mener avec Blanche une vie très libre de voyageur
étranger.
Nous descendîmes dans un hôtel de la rue Vivienne où j’étais venu
quelquefois. Blanche avait une chambre au premier. On avait d’abord
voulu m’en donner une près de la sienne, mais j’avais refusé et j’en
avais demandé une autre, à l’étage supérieur. Il y avait déjà vraiment
entre nous trop d’intimité...
Mais nous avions pris, une fois pour toutes, l’habitude de nous promener
bras dessus bras dessous, en bons camarades.
Nous étions venus à pied à l’hôtel. Nous avions confié nos valises à un
commissionnaire qui se tenait devant la gare avec sa voiture à bras.
Puis, après avoir retenu nos deux chambres, nous étions allés sur le
boulevard nous asseoir à la terrasse d’un café... On nous servit des
glaces, et nous restions là, devant nos consommations, tout à la joie,
presque inconsciente, d’être ensemble, quand Blanche me dit:
--Nous devrions peut-être aller chez cet homme d’affaires. Si Larcier a
cherché de l’argent chez lui, nous aurons ainsi sa trace; s’il n’y est
pas passé, je toucherai moi-même cette somme qui me sera pour le moment
assez utile.
Il s’agissait de retrouver le nom de l’homme en question. C’était
quelque chose comme «Morilleau», mais elle n’en était pas sûre... Il
habitait rue de la Victoire; elle se souvint du numéro; nous en étions
tout près.
Nous nous y rendîmes en nous promenant.
M. Morilleau s’appelait Moriceau. Il habitait sur la cour, à l’entresol,
un appartement composé de plusieurs pièces sombres, encombrées de
dossiers. Il nous reçut lui-même. C’était un petit homme gras et
luisant, mis avec une certaine recherche, mais avec plus de raffinement
dans la coupe de ses effets que dans leur propreté. Il avait le cou
entouré d’une cravate noire abondante. Une fine poussière blanche
sucrait son col et ses épaules. Une double chaîne d’or se courbait en
accent circonflexe sur son gilet gonflé d’un ventre confortable.
Blanche Chéron lui expliqua l’objet de sa visite, et, dès le premier
mot, M. Moriceau releva les sourcils avec étonnement. L’argent n’était
plus chez lui; on était venu le chercher de la part de Larcier. Il
expliqua que quelques jours auparavant--il nous donna la date, et nous
reconnûmes que c’était bien le lendemain du crime--il avait reçu la
visite, non pas de M. Larcier lui-même, mais d’un individu envoyé par
lui et qui portait une procuration régulière.
X
--Ce M. Marteau, dit M. Moriceau en consultant son dossier, m’a donc
exhibé cette procuration, ainsi que la procuration que vous aviez
vous-même, chère madame, donnée à M. Larcier. Je lui ai donc versé les
trois mille cinq cents francs.
M. Moriceau n’était pas, évidemment, au courant du crime de Toul; il
avait peut-être lu dans les journaux un récit de cette affaire; mais le
nom de Larcier ne l’avait pas frappé, et il ne s’était pas douté qu’il
avait versé de l’argent à un assassin...
Je demandai à revoir les pièces qu’il avait gardées. J’examinai la
signature de Larcier sur l’une d’elles. Elle était bien formée et ne
tremblait pas.
Nous prîmes congé de M. Moriceau, en nous excusant, et nous allâmes dans
les rues, un peu au hasard, en songeant à ce que nous venions
d’apprendre.
En tout cas, nous savions quelque chose de nouveau; Larcier avait
certainement passé par Paris. Il avait employé là un nommé Marteau qu’on
pourrait peut-être retrouver.
Mais à quel hôtel était descendu Larcier? J’avais été assez distrait
pour oublier de demander à M. Moriceau si par hasard il ne le savait
pas.
Je priai donc Blanche de m’attendre, et je remontai chez l’homme
d’affaires. Je le rencontrai au moment où il allait sortir. Il portait
un chapeau haut de forme très brillant et des gants blancs encore
présentables.
Au moment où Marteau était venu de la part de Larcier chercher l’argent,
M. Moriceau s’était aperçu qu’il n’avait pas chez lui une somme aussi
forte. Il proposa donc à Marteau de lui faire porter cette somme à
l’hôtel.
Marteau hésita. Il dit que M. Larcier allait quitter Paris tout de
suite... Puis, sur l’insistance de M. Moriceau, Marteau finit par
indiquer l’hôtel. C’était l’hôtel Savarin, rue Saint-Denis. Une heure
après cette conversation, M. Moriceau avait envoyé sa bonne porter la
somme à l’hôtel, elle y avait trouvé Marteau, qui lui avait remis le
reçu.
Je demandai à M. Moriceau le signalement de Marteau. C’était un homme
âgé, bien dans le type de ces vieux hommes d’affaires, faits au
rebuffades, qui s’occupent des recouvrements de créances. M. Moriceau ne
le connaissait pas, mais on retrouverait facilement sa trace.
Nanti de tous ces renseignements, je retrouvai Blanche. Nous nous dîmes
avec satisfaction que nous avions une piste. Nous étions contents de
nous rapprocher de la vérité et peut-être d’avoir enfin trouvé un bon
prétexte pour être ensemble à Paris.
Nous allâmes sans retard à l’hôtel Savarin. C’est un petit hôtel, très
étroit de façade, comme il y en a tant dans les rues du centre. Le
bureau, attenant à un petit salon, se trouvait au rez-de-chaussée, à
gauche de l’allée d’entrée.
J’avais eu l’idée de retenir une chambre à l’hôtel, afin de m’y
installer. Il m’était ainsi plus facile de causer avec les gens de la
maison que si j’étais venu en inquisiteur.
Je pris donc une chambre au deuxième. Nous convînmes avec Blanche
qu’elle retournerait à l’hôtel de la rue Vivienne, qui était très
convenable, et où elle était en sûreté. Moi, au besoin, je viendrais
coucher à l’hôtel Savarin.
Je m’assis dans le salon de l’hôtel, et je pris l’air d’un homme
harassé, afin d’avoir un prétexte d’y rester quelques instants et
d’engager la conversation avec un vieux monsieur à barbe blanche,
légèrement impotent, qui était le père de la maîtresse d’hôtel.
Blanche était assise près de moi, et, pour ne pas brusquer cet homme aux
sourcils broussailleux, nous écoutâmes patiemment toute sa conversation.
Il paraissait très préoccupé des travaux de voirie qui se faisaient au
coin de la rue. Il dit que c’était malsain, que ça faisait sortir de
terre toutes sortes de fièvres. C’était, en somme, un vieil homme
agressif, qui paraissait être de l’opposition; mais dès que, par
complaisance, on semblait se rallier à ses idées, il n’en fallait pas
davantage pour qu’il redevînt gouvernemental. Nous échangeâmes ainsi
quelques propos sur la politique, puis je lâchai ce mot, innocemment:
--Vous avez dû avoir à l’hôtel un nommé Marteau?
--Oui, il y a deux ou trois jours. Il n’est pas resté longtemps; il est
arrivé un soir, puis le lendemain matin, après qu’on lui a eu apporté de
l’argent, il est parti... Où donc est-il parti?...
Il se posait la question à lui-même, m’épargnant ainsi la peine de
l’interroger. Justement, un long garçon d’hôtel, à l’œil funèbre,
passait dans le couloir. Il l’appela:
--Adolphe! Où donc est parti ce m’sieu Marteau, le savez-vous?
--Quand il a fait porter ses bagages à la gare, il a dit: «Gare de
Lyon!», répondit Adolphe, mais il a changé d’adresse au tournant de la
rue, et il a dit au chauffeur «Gare du Nord!» Je sais ça parce que le
chauffeur qu’il a demandé est précisément une connaissance à moi. C’est
le mari de la fruitière de la rue des Petits-Champs. Ce M. Marteau,
comme vous dites, m’a demandé un taxi. Alors, moi, comme de juste, je
suis allé lui chercher mon copain qui se trouvait arrêté, avec sa
voiture, devant chez sa femme. J’y ai ramené cette voiture.
Adolphe, quand il parlait, avait l’air beaucoup moins lugubre. Je lui
demandai de tâcher de retrouver ce chauffeur. Sans répondre, il partit
brusquement. Nous comprîmes qu’il allait le chercher à sa place
ordinaire.
C’était évidemment une faute de Marteau, s’il voulait cacher sa trace,
de faire chercher un chauffeur par un garçon d’hôtel. Il arrive très
souvent, en effet, que les garçons ramènent de préférence des camarades
à eux, soit de la station, soit de devant un marchand de vin.
Au bout de très peu de temps, nous vîmes apparaître un gros homme, dans
une houppelande de drap bleu. C’était le mari de la fruitière. Une
grande partie de son existence devait s’écouler à la porte de la
boutique où il stationnait de longues heures. Le drapeau de son compteur
portait un manchon noir, afin de lui permettre de refuser les clients.
Il ne cherchait pas après l’ouvrage. Il avait probablement pris ce
métier de chauffeur parce qu’il faut avoir un état et que celui-là lui
semblait honorifique.
Il nous raconta très complaisamment qu’il avait conduit Marteau à la
gare du Nord, aux grandes lignes. Il ne savait pas exactement pour
quelle destination, mais peut-être qu’en retournant à la gare, on
pourrait retrouver un des hommes d’équipe et savoir dans quel train on
avait porté la valise, plutôt lourde, que le voyageur avait avec lui.
Il nous donna le signalement de Marteau: c’était un homme assez âgé,
haut et mince.
Un moment, l’idée me vint que Marteau n’existait pas, et que Larcier
s’était grimé. Mais j’écartai tout de suite cette idée romanesque: il
faut, pour se faire une tête, et pouvoir se promener, grimé, en plein
jour, une expérience qui manquait à mon ami. Marteau était évidemment un
envoyé de Larcier. Il était bien possible que Larcier fût déjà passé à
l’étranger, en Angleterre par exemple, et que Marteau, rencontré à Paris
et chargé de faire l’encaissement chez M. Moriceau, fût ensuite allé le
retrouver à Londres.
Comment Larcier connaissait-il ce Marteau? Il ne m’avait jamais parlé de
lui, mais il était fort possible qu’il eût connu à Paris des gens dont
il ne m’eût jamais parlé. Notre amitié ne datait en somme que de mon
entrée au régiment. Les gens les plus confiants, qui ne cachent rien à
un ami, ne lui parlent cependant de certaines de leurs connaissances que
lorsque l’occasion s’en présente.