C’était la première gare sur la ligne de Paris. Je n’avais pas songé à
diriger mes investigations de ce côté, car il me semblait douteux que
l’assassin ne se fût pas dirigé vers la Belgique.
Je m’étais attablé devant l’auberge, je buvais tranquillement un verre
de limonade, pensant qu’il était inutile d’aller demander quoi que ce
soit à cette gare, d’autant que j’étais un peu fatigué de recevoir
toujours la même réponse négative. Ce n’était pas à la même personne que
je m’adressais, mais, à force de parler de la même chose, il me
semblait que je devais lasser les gens par mon insistance. Pourtant
aucun des individus interrogés n’était au courant de mes précédentes
questions.
J’étais donc assis à la porte de l’auberge pendant que l’aubergiste
buvait un verre à la table voisine, en compagnie d’un marchand de
chevaux des environs, lequel avait son cabriolet arrêté le long du
trottoir. Un peu fatigué, moi aussi, par ma longue promenade en voiture,
je me laissai aller à mes pensées confuses où apparaissait de temps en
temps le visage charmant de Blanche Chéron... Quand, tout à coup, un mot
que j’entendis me fit relever la tête, et j’aperçus à côté de moi,
parlant à l’aubergiste, un employé de la petite station. Dans ma
distraction, je ne l’avais pas vu sortir de la gare. Il tendait à
l’aubergiste un billet de banque maculé de sang et lui demandait la
monnaie. J’en avais précisément sur moi, toute préparée pour changer
contre un des fameux billets, si je le retrouvais dans une gare.
Comme l’aubergiste se fouillait et ne paraissait pas trouver la monnaie
demandée, je tendis la mienne à l’employé de la gare. Je pris entre mes
mains son billet sanglant et je lui demandai depuis quand il l’avait
dans sa caisse.
--C’est, dit-il, ma femme qui l’a reçu il y a deux jours, d’un monsieur
qui prenait le train. Elle a donné à peu près toute la monnaie que nous
avions, et maintenant nous en voilà démunis.
Je serrai précieusement le billet dans ma poche, et ne voulant pas
mettre tous les gens qui étaient là au courant de mes recherches, je me
bornai à demander simplement à l’employé si le train pour Toul allait
bientôt passer. Il fallait attendre une demi-heure; l’express qui était
annoncé ne s’arrêtait pas à cette station. J’attendis que l’employé eût
regagné la station, et quelques minutes après, je me rendis
nonchalamment jusqu’à la petite gare, et je le retrouvai sur le quai.
Je lui demandai alors si je ne pouvais pas avoir, par sa femme, le
signalement du voyageur mystérieux qui avait changé ce billet.
La femme était en train de sécher du linge dans le petit jardinet
attenant à la gare. Il l’alla chercher et elle retrouva facilement dans
sa mémoire les détails qui m’étaient nécessaires:
Elle avait vu, en effet, le matin qui avait suivi la nuit du crime, un
voyageur prendre, à six heures quarante-cinq, le train omnibus qui
venait de Toul et s’en allait dans la direction de Paris. Le voyageur
qui lui avait demandé le billet était d’assez grande taille, un peu plus
grand que vous, me dit-elle.
C’était là bien la taille de Larcier. Elle n’avait pas vu son visage; il
paraissait enrhumé, ajouta-t-elle, et tenait un mouchoir devant son nez
et sa bouche.
Le billet de banque venait bien de Larcier. Il ne me restait plus qu’à
rentrer à Toul et à retourner chez le boucher pour lui demander s’il
reconnaissait bien là l’un des trois billets qu’il avait portés au père
Bonnel, la veille du crime.
Dans le train de Toul, je travaillai à reconstituer le voyage de
Larcier. Je ne pensais pas qu’il fût parti pour quelques instants du
côté de Paris, quitte à revenir ensuite sur ses pas, pour donner une
fausse piste à la justice. C’était compliqué et inutile. Je sais bien
que, dans le moment d’affolement qui suit un crime, les assassins usent
ainsi d’un luxe de précautions dangereux. Mais il était plus naturel de
penser que Larcier avait pris un train omnibus jusqu’à la prochaine
station importante et que, là, il avait attendu l’express. Le billet qui
avait été délivré à la gare était d’ailleurs un billet pour Bar-le-Duc,
et la femme du chef de gare m’avait donné un renseignement assez
précieux: c’est que Larcier lui avait d’abord demandé un billet pour
Paris, qu’il s’était repris et avait demandé ensuite un billet pour
Bar-le-Duc.
--J’avais eu assez de mal, me dit-elle, à trouver la monnaie de cent
francs; j’aurais eu dans ma caisse de quoi rendre, si ç’avait été un
billet de Paris; mais, pour un billet de Bar-le-Duc, j’avais beaucoup de
monnaie à donner. J’ai dû prendre deux pièces de cinq francs en argent
que j’avais mises de côté et que je ne voulais pas dépenser, deux pièces
qui étaient dans mon porte-monnaie à moi et que je gardais pour ma
petite-fille.
C’est ainsi que le hasard, après m’avoir fourni un indice assez précieux
avec ce billet de banque maculé de sang, m’en donnait un second, et les
pièces de cinq francs allaient sans doute fournir un nouveau jalon pour
retrouver le coupable à la trace. Mon parti était pris. Nous partirions
dès le soir même, après dîner, pour Bar-le-Duc, et nous compléterions
notre enquête auprès de la préposée aux billets. Nous verrions alors si
un voyageur lui avait pris un billet pour Paris et l’avait payé avec une
pièce de quarante francs. Je pensais d’ailleurs qu’il pouvait bien avoir
payé avec son autre monnaie, et que la réponse négative de la préposée
ne prouverait pas du tout que Larcier ne s’était pas dirigé sur Paris.
A la gare de Toul, je pris une voiture qui me conduisit chez le boucher
Félix, lequel reconnut parfaitement le billet qu’il avait apporté au
vieux Bonnel. Je rentrai à l’hôtel peu après et j’annonçai à Blanche,
qui m’attendait dans le salon, le résultat de mes recherches.