Le lendemain matin, je retrouvai Blanche devant un café au lait, dans la
salle à manger de l’hôtel. Nous partîmes ensemble dans une voiture que
j’avais commandée. C’était plus pratique que le chemin de fer. En effet,
j’avais besoin de m’arrêter à toutes les stations, ou du moins aux trois
ou quatre premières stations qui suivaient Toul sur la ligne de
Bar-le-Duc. Le train ne m’aurait pas permis de descendre aux stations,
d’aller jusqu’au guichet des billets, et de soumettre le préposé à un
interrogatoire en règle. Souvent, d’ailleurs, dans ces petites gares,
il n’y a pas d’employé spécial pour la distribution des billets; c’est
le chef de gare qui s’en charge, et au moment du passage d’un train, il
est d’ordinaire trop occupé à son service. Il fallait, de toute
nécessité, se présenter à ces gares en dehors des heures du passage des
trains. Une voiture, ce serait donc plus commode; nous n’étions, du
reste, qu’à vingt kilomètres de Toul, tout au plus. J’avais acheté le
plan du pays, afin de nous diriger dans la campagne, au cas où le cocher
ne s’y serait pas reconnu.
Nous prîmes place dans la victoria, devant l’hôtel. Je vis que Blanche
avait quitté sa robe tailleur; elle avait mis une robe de linon bleu
clair et un chapeau printanier. Elle ne s’était pas crue obligée, même
pour ce voyage de recherches austères et tristes, de n’emporter avec
elle qu’un seul vêtement.
Notre première étape fut assez longue, la route montait la plupart du
temps. Elle passait à travers un bois où il faisait frais. Blanche avait
eu l’imprudence de ne pas apporter de manteau. Je vis qu’elle avait
froid et je lui proposai de retirer mon veston pour le lui jeter sur les
épaules, mais elle s’y refusa énergiquement. Je pris donc la liberté de
passer mon bras derrière son dos, de façon à la protéger un peu et à lui
garantir surtout le bras qui n’était pas contre moi. Nous faisions cela
gentiment, en camarades, vraiment sans penser à mal.
Je fus un peu distrait pendant quelque temps, parce que j’avais eu
l’idée folle que Larcier pouvait s’être réfugié dans cette petite forêt
et que nous allions le voir, hâve et décharné, apparaître dans un
taillis. Mais c’était une supposition absurde.
Quand le petit bois fut traversé, de nouveau, le soleil, bien découvert,
nous réchauffa. Mais Blanche restait toujours dans mon bras; ce n’est
qu’au bout de quelques instants qu’elle se dit que la température ne
justifiait plus le geste protecteur dont je l’avais entourée. Elle se
dégagea tout doucement et s’écarta un peu de moi; je n’osai la retenir.
A la première station, notre enquête ne nous donna aucun résultat: non
seulement, depuis plusieurs jours, la préposée aux billets n’avait pas
reçu de billet de banque taché de sang, mais elle n’avait reçu aucun
billet de banque, ce qui coupait court, en ce qui la concernait, à toute
question insistante.
Nous reprîmes donc notre route, et la voiture suivit la voie pendant une
bonne lieue. Aussi n’accordions-nous au paysage que quelques regards
assez distraits. Nous parlions de toutes sortes de choses, d’un voyage
qu’elle avait fait en Allemagne, de ma vie de régiment... Le temps
passait très vite. Arrivés à la gare en question, nous causions encore
dans la voiture arrêtée depuis quelques instants déjà. Je me levai pour
continuer tout de même cette enquête.
Il n’y avait personne dans la gare, qui paraissait complètement
abandonnée. Comme je me promenais sur le quai, à la recherche du chef de
gare, j’aperçus tout à coup, très loin, un paysan qui travaillait la
terre et qui parut s’arrêter pour regarder dans ma direction. Je le vis
s’avancer à pas lents pendant quelques minutes. Enfin, il arriva dans la
gare, prit une casquette dans un petit réduit qu’il ouvrit, et, muni de
cet insigne officiel, me demanda ce qu’il y avait pour mon service.
C’était un homme de quarante-cinq ans. Sur la tête et sur les joues,
au-dessous des yeux, un poil jaune blanc, tout droit, semblait planté
comme des piquants de hérisson. Il réfléchit longtemps après avoir
entendu ma question, balança la tête et répondit «Non! non!» Puis nous
restâmes quelques instants sans rien dire. Je le saluai et le quittai.
Il retourna à son travail agricole.
Le même insuccès nous attendait à la gare suivante où une vieille femme
poussa la complaisance jusqu’à aller chercher dans sa caisse le seul
billet de banque qui s’y trouvait et qui était tout neuf, sans une seule
maculature.
La station d’après se trouvait à vingt-sept kilomètres de Toul et à dix
kilomètres de l’endroit où nous étions. Il nous sembla douteux que
Larcier fût allé si loin pour prendre son train. Nous résolûmes donc de
retourner à Toul, et nous demandâmes au cocher de prendre un autre
chemin. Je souhaitais intérieurement qu’il nous emmenât à travers bois,
de façon à reprendre avec ma compagne le geste protecteur auquel j’avais
dû renoncer. Mais il ne m’en fournit pas l’occasion; il s’en alla tout
bonnement sur la grand’route.
Au retour, la conversation fut ininterrompue et très animée. Nous
rattrapions les vingt années de vie que nous avions passées sans nous
voir.
Vers une heure de l’après-midi, nous nous arrêtâmes dans un petit
village où nous trouvâmes assez difficilement de quoi déjeuner, une
omelette au lard et un peu de jambon. Une bière du pays assez alcoolisée
donna beaucoup d’entrain à ma jeune compagne. Cette promenade l’avait un
peu fatiguée, car, en rentrant à Toul, vers quatre heures de
l’après-midi, elle fut obligée d’aller se reposer dans sa chambre,
pendant que j’allais, de mon côté, jusqu’à la maison Bonnel, autant par
désœuvrement que par espoir de découvrir un nouvel indice.
Mais là-bas, je retrouvai le garde de ville, toujours dans la même
position, à la porte de la grille. C’était un vieux garde à cheveux
gris, à qui l’uniforme militaire avait cessé de convenir depuis de
longues années, car on l’eût vu plutôt en bras de chemise devant
quelque débit de vin. J’osai à peine lui demander s’il y avait quelque
chose de nouveau, tant je sentais en lui une forte indifférence pour
tous les événements qui, depuis deux jours, avaient bouleversé ses
parages. Ne sachant que faire, je suivis la route, en continuant à
tourner le dos à Toul, et j’arrivai à quinze cents mètres de là, à un
petit café qui se trouvait en face d’une station.