Le petit café où j’étais assis occupait le rez-de-chaussée d’une espèce
d’auberge, où venaient séjourner pendant quelques heures les voyageurs
qu’une mauvaise correspondance de trains obligeait à demeurer une partie
de la nuit aux environs de la station. A cette heure matinale, il n’y
avait, en dehors de moi, dans la salle, que deux consommateurs, des
marchands de bestiaux, qui avaient commencé une partie d’écarté avec de
vieilles cartes tordues. J’avais en face de moi un billard usé; sur le
mur, une pancarte jaunie indiquait une série de coups, des massés, des
quatre-bandes et des rétros.
Cette sorte de vague contentement fatigué persista pendant le petit
trajet en chemin de fer. J’étais seul dans mon compartiment. La campagne
au dehors était fraîche, déserte et claire. J’avais bien dormi la nuit,
et j’étais en bon état de santé. Je n’avais aucune impatience d’arriver
à l’endroit où j’allais parce que je savais que j’y arriverais trop tôt
et que je serais obligé de me promener dans les rues de la petite ville
avant de pouvoir aller rendre visite à Mᵐᵉ Chéron.
Le train, après une demi-heure de route, s’arrêta pour la première fois
dans une gentille petite gare aux fenêtres fleuries, ornée sur un côté
d’un petit jardinet. A la porte, un omnibus anonyme attendait le train.
Le conducteur, descendu de son siège, avait entamé une conversation
lente et peu passionnée avec un vieux vagabond de l’endroit.
Je descendis le chemin qui conduisait aux premières maisons. Puis je
m’en allai jusqu’au cœur de la ville. La poste, une grande épicerie, une
pâtisserie, un marchand d’essence pour automobiles, un petit café et une
mercerie étaient rangés proprement autour d’un assez grand espace qui
s’ornait en son milieu d’une statue de général que j’allai reconnaître,
moins par curiosité que par désœuvrement. Mais le nom ne me dit rien.
Cette petite ville matinale était déjà éveillée; les rideaux des
fenêtres étaient tirés et les devantures des magasins s’ouvraient. Comme
je traversais la place, un grand attelage de bœufs longeait une des rues
qui la bordaient. Ces bœufs tiraient un énorme tronc d’arbre qui
semblait avoir été mis là pour compléter le paysage. C’est ainsi que
différents véhicules, camions de livraison, limousines et taxis,
croisent un mitron porteur d’un panier, sur ces prospectus illustrés où
s’étend la façade exagérément développée d’un grand magasin.
Je m’assis sur un banc, décidé à goûter pendant quelques instants le
calme et le charme de cette petite place; mais, au bout de deux minutes,
je m’aperçus que j’y étais peu sensible, et qu’il me fallait me forcer
pour me complaire encore à la poésie du lieu. Je décidai d’aller dans le
petit café et d’écrire une lettre à Mᵐᵉ Chéron, afin de la prévenir de
mon arrivée et de lui annoncer ma visite pour dans deux heures. Il
fallait la préparer à me voir et lui permettre de s’habiller.
Je lui écrivis donc un mot dans ce sens et je le fis porter à domicile
par un gamin qui se trouvait à la porte du café, dans l’attitude
nonchalante de ces jeunes gens sans position, sévèrement jugés par
l’opinion publique qui prétend qu’ils cherchent de l’ouvrage et prient
le bon Dieu de n’en pas trouver... Puis, après avoir pris un second café
noir, après avoir fait l’inventaire du petit établissement où je me
trouvais et constaté qu’il ne renfermait que les classiques accessoires
d’un petit café provincial, après avoir, sur le billard au drap aminci
et sec, aux bandes inflexibles, préparé, en plaçant les billes, quelques
carambolages inratables, je demandai le Bottin des départements et je
m’absorbai longtemps dans une étude géographique du département de
Meurthe-et-Moselle.
Je m’ennuyais, j’aurais voulu parler à quelqu’un, mais la seule personne
qui se trouvât au café était la patronne, une dame âgée, insociable à
force d’être grosse, et dont le visage ne marquait d’ailleurs aucune
cordialité... Les deux heures ne se tiraient pas. J’essayai de
m’endormir, mais j’étais très mal installé sur cette banquette que
recouvrait une glissante moleskine.
Pourtant, il valait encore mieux rester là que d’errer dans la rue ou
dans la campagne. J’aurais pu acheter un livre à la papeterie voisine...
Je n’avais aucun goût pour la lecture et pour entrer dans des histoires
fictives quand j’étais moi-même mêlé à une aventure tragique et vraie;
et puis le charme de la lecture ne m’attire vraiment que lorsque je n’ai
pas le temps de m’y livrer...
Enfin cette chose invraisemblable arriva que la grande aiguille de la
pendule finit tout de même le double tour qu’elle devait accomplir et
que je pus me diriger vers la petite rue où habitait Mᵐᵉ Chéron.
Je me trouvai bientôt devant une grille, en face d’une petite maison
blanche, bien carrée, précédée d’un jardin où se trouvaient une pièce
d’eau, sans eau, et une boule de verre sur un trépied. Je me dis, pour
excuser ce décor, que Mᵐᵉ Chéron n’habitait pas chez elle, mais chez
ses beaux-parents, et que cette boule de verre ne lui était pas
imputable. Une Atalante en plâtre sale, à l’entrée d’un bosquet,
s’élançait dans une course éternelle. J’arrivai jusqu’à un perron et à
une porte vitrée, derrière laquelle se trouvait la plus âgée des femmes
de ménage de France, dont le visage, serré dans un bonnet, se
rétrécissait à vue d’œil. Elle me fit entrer dans un salon obscur où
tout, piano, fauteuils et pendule, était recouvert de housses. Il
semblait qu’un invisible éteignoir pesât sur cette pièce. Je m’assis sur
un canapé qui, sous sa housse blanche, se boursouflait de petits paquets
de camphre ou de naphtaline. J’étais le seul objet qui ne fût pas
recouvert d’un dessus protecteur. Il me semblait que je profanais ce
mystère, et qu’arrivant, moi, intrus, au milieu de ces choses endormies,
il n’y avait aucune raison pour que je ne m’endormisse point à mon tour.
Je me sentais m’identifier peu à peu à ce mobilier engourdi et ce fut
une surprise et un sursaut quand la porte craqua et que la lumière
envahit à nouveau ce séjour du sommeil.
--Oh! vous êtes dans une complète obscurité, monsieur! Je ne comprends
pas Emérancie de vous laisser ainsi là-dedans. Pourquoi n’a-t-elle pas
ouvert les fenêtres?
Et Mᵐᵉ Chéron, sans aucun respect pour le sommeil des fauteuils,
bousculant les meubles qui lui barraient le chemin, alla jusqu’à la
fenêtre. D’un geste vigoureux, elle triompha de la mauvaise volonté
geignante de la fenêtre et releva jusqu’au ciel les persiennes rétives
et qui grinçaient. Puis elle se retourna. Je me trouvai en présence
d’une femme blonde, plutôt petite et mince, avec de beaux yeux gris et
doux et des dents éclatantes. Elle s’assit en face de moi, le visage
empreint d’une gravité qui lui seyait d’autant plus qu’on sentait bien
qu’elle ne lui était pas habituelle.
--Croyez-vous, me dit-elle, quelle chose épouvantable!... Je ne sais
plus que penser... Qu’est-il arrivé, au juste?
Je lui racontai ma visite à Toul et comment j’avais appris ce qu’elle
savait maintenant par la lecture des journaux. Elle me dit avec beaucoup
d’expansion toute sa peine et tout l’énervement que lui causait
l’attitude de sa famille, depuis longtemps défavorable à Larcier et qui,
avec un air apitoyé, triomphait de ce malheur. Elle avait donc autour
d’elle la même hostilité hypocrite que celle que j’avais laissée au
quartier, et ce fut pour nous deux un grand soulagement de nous
retrouver l’un et l’autre et de communier dans notre amitié pour le
pauvre Larcier.
Nous avions eu la même idée: on était bien forcé de s’incliner devant le
faisceau de preuves qu’avait réunies la justice, mais il nous était
impossible de croire que Larcier fût un criminel.
Elle n’avait pas comme moi imaginé l’hypothèse d’un accident, et ses
impressions avaient été plus confuses. Aussi fut-elle très soulagée
quand je lui parlai de ma supposition. Elle aussi désirait revoir
Larcier, lui parler, entendre de lui le récit de ce qui s’était passé.
Ce qui nous effrayait un peu, c’est qu’il ne nous eût pas écrit; mais,
après tout, s’il voulait se soustraire aux recherches de la justice, il
était un peu dangereux de nous donner de ses nouvelles. Je dis à Mᵐᵉ
Chéron que j’allais me mettre à la recherche de mon camarade, et que
j’avais obtenu une permission pour cela.
Elle me remercia avec effusion; elle allait passer au milieu de sa
famille des journées intolérables... Elle m’envia d’avoir trouvé cette
occupation, et du mouvement que je me donnerais. Elle aurait bien voulu
pouvoir se joindre à moi, mais comment?
--Ne pourrions-nous pas, lui dis-je, imaginer un voyage quelconque chez
une de vos amies, et vous viendriez me rejoindre, pour nous mettre tous
deux en campagne?
Elle réfléchit quelques instants et hocha légèrement la tête... Ce
n’était guère possible... Elle avait bien une amie qui habitait Lille et
chez qui elle aurait pu aller soi-disant pendant quelques jours... Je la
pressai de mettre cette idée à exécution. Si son amie lui était dévouée,
elle pouvait lui exposer tout ce qui en était. Cette amie se chargerait
volontiers d’envoyer à la famille toutes les lettres qu’elle lui ferait
parvenir à Lille, et pendant ce temps, nous irions tous les deux
poursuivre notre enquête, chercher à la trace l’ami qui s’était enfui.
J’avais vu tout de suite que Mᵐᵉ Chéron était une personne un peu timide
et très docile.
Elle subissait l’influence de sa famille, mais si une influence plus
proche se trouvait agir sur elle, sa docilité la faisait instantanément
changer de maître. Moi qui ne suis pas très énergique pour moi-même, je
la sollicitai énergiquement de parler à sa famille. Elle voulait n’en
dire quelques mots que le soir; mais le temps pressait. Je l’obligeai à
monter tout de suite chez elle et à dire pourquoi j’étais venu. On
n’avait pas besoin de savoir que j’étais l’ami de Larcier. Je
connaissais simplement Mᵐᵉ Tubaud, de Lille, qui m’avait chargé de venir
l’inviter tout de suite et la prier de se rendre sans retard dans le
Nord.
Mᵐᵉ Tubaud semblait dire qu’il y aurait un mariage en train pour Mᵐᵉ
Chéron et un monsieur à qui elle voulait la présenter sans retard. Nous
savions que cet argument agirait sur la famille qui était assez
désireuse de la voir se marier, d’autant plus que le bruit qui pouvait
se faire autour des fiançailles probables entre le malheureux Larcier et
Mᵐᵉ Chéron s’éteindrait de lui-même dès qu’on la verrait accepter
d’autres projets.
--Ne pensez-vous pas, dit-elle, que vous feriez bien de déjeuner avec
nous?
Mais c’était une idée imprudente! On m’interrogerait sur les Tubaud...
Je risquerais de dire des bêtises... Il valait mieux que je reprisse
tout de suite le train pour la prochaine station. Mᵐᵉ Chéron prendrait
elle-même le train de trois heures et je la retrouverais sur la route.
V
J’avais besoin de faire de grands efforts de mémoire pour me rappeler
que j’étais en somme dans une passe très triste de ma vie et pour ne pas
me sentir trop léger, pendant que j’attendais, à la petite gare du
Herchis, Blanche Chéron, qui était partie de chez elle deux heures après
moi. Enfin, le train entra en gare, et j’eus d’abord une angoisse de ne
pas la voir à une portière... Mais j’aperçus son canotier au ruban
blanc, ses cheveux blonds, son visage clair.
Je montai dans son compartiment et lui serrai la main. Nous nous
connaissions depuis longtemps désormais.
Le voyage jusqu’à Toul fut occupé par toutes sortes de conversations sur
le bourg où elle habitait, sur son veuvage, sur sa vie de jeune fille.
Au début, nous avions pris un petit air triste, en raison du deuil
amical qui nous frappait tous deux; mais ce ton mélancolique avait
disparu peu à peu. Pourtant, en arrivant à Toul, nous nous sentîmes
devenir graves... C’était là que s’était passé le drame, et qu’il
faudrait commencer notre enquête.
Je décidai d’abord de conduire Blanche à l’hôtel de Lorraine, pendant
que j’irais jusqu’à la maison du crime et que je tâcherais de savoir si
l’instruction n’avait pas fait quelque progrès.
Quand j’arrivai à la maison Bonnel, je ne trouvai là qu’un vieux garde
de ville à qui on avait donné la surveillance des diverses pièces à
conviction qui n’avaient pas encore été déménagées. On les avait
laissées dans la salle à manger de façon à reconstituer au besoin les
principales scènes du crime en présence du magistrat instructeur. Je ne
pus rien tirer de ce vieux garde, que l’affaire Bonnel semblait
intéresser fort peu, et qui paraissait troublé seulement par les
incartades de quelques gamins qui, au bout de la rue, s’amusaient à
dégrader un réverbère. J’allais quitter la maison et me rendre à
l’hôtel, quand je rencontrai une vieille femme en noir qui habitait la
maison d’à côté et qui m’avait probablement vu la veille parmi les gens
qui entouraient la maison du crime. Elle se mit à m’interroger
curieusement sur la vie de Larcier.
Elle me dit qu’elle l’avait vu entrer l’avant-veille au soir chez son
cousin, et que le vieillard avait reçu, dans la même journée, une somme
d’argent du boucher Félix, avec qui il était en relations d’affaires.
Ce vieux Bonnel, en effet, faisait des opérations de banque, plaçait des
fonds pour le compte des petits commerçants de la localité.
J’allai voir le boucher, car il ne fallait négliger aucun élément
d’enquête. Ce boucher, qui habitait à la sortie de la ville, me donna
avec empressement tous les renseignements que je lui demandai. C’était
un grand gaillard, un vrai boucher, frisé, coloré et gras à
l’ordonnance. Il paraissait très content d’avoir été mêlé à cette
affaire. Il craignait bien que son argent ne fût perdu; mais, il ne
s’agissait que d’une somme de trois cents francs qu’il avait apportée à
M. Bonnel pour acheter quelques petites actions d’un emprunt étranger, à
vingt-cinq francs l’une. M. Bonnel lui avait recommandé cette petite
spéculation. Il avait donc versé les trois cents francs en trois billets
de cent francs... «Peut-être, ajouta-t-il, que ces trois billets
pourraient faire retrouver la piste de l’assassin. Je me souviens
qu’ils étaient marqués de sang. Je les avais eus moi-même aux abattoirs
et je les avais presque refusés, tellement qu’ils étaient tachés.»
Je rentrai à l’hôtel, muni de cette indication qui pouvait donner un
point de départ à nos recherches. Mᵐᵉ Chéron m’attendait pour dîner. Sa
chambre avait maintenant un air habité et charmant. Ce n’était plus une
chambre d’hôtel; le logis avait pris quelque chose d’elle...
Je lui racontai sans retard le premier résultat de mon enquête. Puis je
lui dis ce que j’avais décidé. Larcier, pour s’enfuir, avait dû prendre
un train à la gare de Toul, ou dans une des stations voisines; nous
n’avions qu’à nous rendre d’abord à la gare de Toul, puis dans toutes
les petites gares des environs pour demander aux préposées aux billets
si elles n’avaient pas donné un billet de chemin de fer et de la
monnaie, en échange d’un billet de banque taché de sang.
Nous allâmes, dès le soir, à la gare de Toul, sans grand espoir
d’obtenir un renseignement satisfaisant, car il était douteux que
Larcier eût pris le train à cet endroit. La préposée aux billets était
certaine de n’avoir pas reçu de billet taché.
Il était un peu tard pour continuer nos investigations le même soir.
Nous rentrâmes dîner à l’hôtel, dans la salle de la table d’hôte, à une
petite table à part. Nous formions un petit couple assez gentil. Et nous
étions une peu gênés de penser que les autres convives avaient
l’impression que nous vivions ensemble.
Après le dîner, nous allâmes nous promener dans la ville, que Mᵐᵉ Chéron
ne connaissait pas. Blanche avait pris mon bras, et nous prolongeâmes le
plus longtemps possible cette promenade. Nous parlions peu. Nous étions
très sensibles, l’un et l’autre, au charme de cette nuit printanière
dans une petite ville à peu près inconnue, où l’on ne connaît pas son
chemin, où l’on va une peu au hasard, avec la petite appréhension de se
perdre et la certitude qu’on se retrouvera facilement.
Nous rentrâmes à l’hôtel; Blanche était un peu fatiguée. Je la
reconduisis jusqu’à la porte de sa chambre, et j’allai me coucher...
Comme mon existence avait été changée en l’espace de deux jours! Que de
nouveautés! Que d’incidents! Que d’accidents! Que de malheurs
supportables! Que de bonheurs équivoques! La vie est singulière!... Elle
ne bouge pas pendant des mois et des mois, puis tout à coup, en deux ou
trois jours, la roue tourne avec une rapidité inconcevable. Elle
s’affole... Les événements se précipitent... Le décor change, les
préoccupations se transforment du tout au tout. C’est comme un brusque
tournant de chemin qui découvre tout à coup un pays ignoré. Le pays que
je voyais devant moi me paraissait souriant et calme. J’avais bien des
inquiétudes. Je ne voulais pas les apercevoir... Je ne savais pas où
j’allais, mais la route était agréable.