II

Il était donc facile de cacher jusqu’au lendemain l’absence de Larcier.

Pourtant je n’étais pas tranquille en le conduisant à la gare... Lui ne

pensait qu’à l’explication fâcheuse qu’il aurait avec son parent.

--L’oncle Bonnel--je l’appelle oncle bien qu’il ne soit que mon

cousin--l’oncle Bonnel est un vieil original, très ferme et très

autoritaire. Jamais je n’oserai lui dire tout de suite que j’ai perdu de

l’argent au jeu. Soi-disant, je viendrai lui réclamer mon compte de

tutelle, qui devrait être réglé depuis plusieurs mois... J’ai près de

vingt-deux ans, tu sais, je suis entré au service à dix-neuf ans.

--Mais comment se fait-il qu’il n’ait pas encore réglé les comptes en

question?

--Oh! parce qu’il est persuadé que l’argent est en meilleures mains chez

lui que chez moi... Il a toujours l’air de ne pas me prendre au sérieux.

Il a peur que nous dissipions notre petite fortune, que je fasse de

mauvais placements... Il l’a dit maintes fois à maman, qui semble tout à

fait de son avis. Non qu’elle se méfie de moi! Pauvre maman! Si elle

savait que je joue, elle serait stupéfaite et bien attristée!... Non,

elle me croit un garçon très rangé, mais elle me trouve tout de même un

peu jeune, et elle a une grande confiance dans l’oncle Bonnel.

A ce moment, le train entrait en gare. Je serrai la main de Larcier...

Je le vois encore au moment où il montait en wagon; il était grand et

mince, la taille bien prise dans sa tunique ajustée. (Dans notre

régiment, les sous-officiers faisaient «fantaisie». Le colonel était

assez coulant.)

Je regardai le train s’éloigner. Larcier, à la portière, hochait la tête

en signe d’adieu. Il était préoccupé, mais il s’efforçait de me sourire.

En m’en allant, je me disais que j’avais bien tort de me «biler», qu’il

aurait ses cinq mille francs et qu’il en serait quitte pour une scène un

peu dure avec son tuteur.

A ce moment, je n’avais pas trop d’inquiétude, mais surtout du remords

de lui avoir fait perdre une somme aussi importante. Je me disais que

c’était moi qui l’avais mis en relation avec ces réservistes.

Je revins au quartier pour le pansage du soir. Dans la cour, des

sous-officiers m’appelèrent. Ils savaient déjà que Larcier avait pris

une culotte. Pourtant, il avait été convenu entre les joueurs qu’on n’en

parlerait à personne, à cause de l’importance des différences. Or,

c’est justement pour cette raison qu’on en parla. Ces jeunes gens

racontèrent complaisamment qu’ils avaient joué très cher, et plaignirent

le malheureux Larcier.

--Je lui ai pris, pour ma part, deux mille francs, et ça ne me fait

aucun plaisir, disait un brigadier de réserve, un employé du Crédit

Foncier, qui pensait sournoisement que cette somme ferait un bon appoint

pour l’achat projeté d’une voiturette.

Le chef Raoul, du troisième escadron, énonçait, sans s’adresser à moi,

des petites réflexions qui m’étaient évidemment destinées. C’était un

petit blond, à binocle, qui parlait d’une voix douce, en desserrant à

peine les lèvres. Un engagé l’avait surnommé «Pince à sucre».

--Moi, je m’explique qu’on fasse des folies au jeu quand on a les

moyens. Larcier ne m’intéresse pas. Il a joué parce qu’il était persuadé

qu’il gagnerait. Il a vu devant lui des jeunes gens de Paris qui

avaient du pognon, il a voulu en profiter...

--Je ne crois pas que cela soit juste, répondis-je en me contenant.

Larcier n’avait besoin de rien; il ne tenait pas à gagner. Il a joué

d’abord pour s’amuser, il a perdu, puis il a couru après son argent.

Le chef répondit par un simple signe de doute, poli et légèrement

insolent. Il se mit à parler attentivement à un autre sous-officier,

masquant à peine son intention de ne pas continuer la conversation avec

moi.

Je m’en allai, très agacé, aux écuries, où les hommes de mon peloton

avaient commencé le pansage. Je me promenais dans les travées. Au fur et

à mesure que je passais devant eux, les cavaliers nonchalants se

remettaient à frotter leur bête, mais je faisais bien peu attention à

eux.

Soudain, je me trouvai face à face avec l’officier de semaine, le

lieutenant Richin de Roisin, qui m’interpella:

--Eh bien, Ferrat, qu’est-ce qu’on me raconte sur Larcier? Il paraît

qu’il lui est arrivé quelque chose de désagréable?...

--Mon lieutenant, vous savez?

--Oui, Raynaud me l’a dit.

Le maréchal des logis Raynaud était assez lié avec le lieutenant de

Roisin. Ils étaient «pays» et s’étaient tutoyés jadis.

Je vis bien ce qui s’était passé. Les sous-officiers n’auraient jamais

osé ouvertement rapporter l’histoire aux officiers, mais ils savaient

bien que Raynaud la dirait en copain, à l’officier, et que, par ce

dernier, elle serait colportée en haut lieu.

Le lieutenant de Roisin me fit d’abord un cours de morale sur les

dangers du jeu, puis il me demanda des détails sur la partie, et se mit

à me raconter lui-même des histoires de baccara avec tant de passion

qu’il en oublia d’envoyer les chevaux à l’abreuvoir. On sonna la soupe.

Tous les chevaux des autres pelotons étaient déjà rentrés manger leur

avoine... Et nos hommes de la travée, étonnés d’une séance si prolongée,

continuaient à étriller leur monture. Les plus proches étaient excédés

par le travail que leur imposait le fatigant voisinage du lieutenant.

Ce soir-là, j’évitai d’aller dîner à la cantine. Je m’en allai à un

petit restaurant où je savais me trouver seul. Mais, à neuf heures, il

me fallut rentrer au quartier pour rendre l’appel de mon peloton,

d’autant plus qu’en l’absence de Larcier, je voulais rendre également

l’appel au peloton d’à côté.

Après neuf heures, les sous-officiers qui ne sortaient pas en ville--et,

comme ce soir-là ce n’était pas jour de théâtre, ils étaient assez

nombreux--les chefs, les fourriers, les maréchaux des logis se rendirent

à la cantine, où ils restèrent à deviser, auprès du comptoir, jusqu’à

l’extinction des feux.

L’un d’eux, probablement délégué par le groupe, m’invita à venir auprès

d’eux. Ils tenaient «à m’avoir». Par une espèce de bravade, j’acceptai

leur invitation, et je passai une heure en leur compagnie. Ils me

parlaient de Larcier avec une compassion feinte. Mais je les sentais

tous ligués contre lui et contre moi. Peut-être, si j’avais passé la

soirée avec un seul d’entre eux, eussé-je éveillé en lui un peu de vraie

sympathie et vaincu son parti pris de rancune et de haine. Mais je

sentais bien que je n’entamerais pas un tel faisceau de malveillances.

Ils détestaient franchement Larcier. Cette histoire qui arrivait les

vengeait. C’était une aubaine que leur envoyait le destin; ils

n’auraient jamais eu la générosité d’y renoncer.

L'affaire Larcier · 第 12 / 30 题