L’affaire Larcier

I

Nous étions, Larcier et moi, sous-officiers aux dragons à Nancy. Je

terminais mon service, et Larcier, qui voulait faire sa carrière

militaire, était sur le point de rengager. Nous avions passé maréchaux

des logis de très bonne heure, et pourtant, dans notre régiment, ce

n’était pas facile, car il y avait beaucoup de rengagés; mais il en

était parti plusieurs d’un seul coup et nous en avions profité.

Nous n’étions pas très liés avec les autres sous-officiers, qui étaient

d’une tout autre génération, je veux dire qu’ils avaient deux ou trois

ans de plus que nous, mais ces trois ans étaient trois années de

service. C’était considérable.

Quelques-uns d’entre eux ne nous aimaient pas, et avaient fini par nous

rendre antipathiques à tous les autres. Cette hostilité qui nous

entourait était d’autant plus dangereuse qu’elle ne nous préoccupait pas

et que nous ne faisions rien pour l’atténuer. Larcier et moi, nous nous

suffisions l’un à l’autre, et nous leur montrions trop clairement que

nous n’avions besoin de personne. Comme tous ces sous-officiers

n’avaient pas grand chose à faire, quand les classes étaient terminées,

et comme peu d’entre eux se préparaient à Saumur, la haine véritable

qu’ils nous vouaient était devenue pour eux une espèce de passe-temps,

auquel ils eussent difficilement renoncé.

Larcier était du pays, c’est-à-dire que sa famille habitait à dix lieues

de là. Il m’emmena un jour chez lui, et je fis la connaissance de sa

mère et de ses deux jeunes frères. Son père avait été professeur au

lycée de Nancy; il était mort d’une fièvre cérébrale, en leur laissant

une petite fortune que gérait un de leurs cousins, un vieux monsieur qui

avait été notaire dans les Vosges, et qui habitait maintenant à Toul,

dans un faubourg.

A sa majorité, Robert Larcier n’avait pas réclamé son compte de tutelle;

il lui semblait préférable d’ajourner ces formalités jusqu’à l’époque de

son réengagement. Il continuait à recevoir du vieux monsieur les sommes

nécessaires à sa modeste vie de sous-officier.

Une rencontre que nous fîmes dans notre garnison changea assez

subitement les conditions de notre existence.

Parmi les réservistes, arrivèrent quelques sous-officiers, dont un de

mes camarades de lycée. C’était le fils d’un gros marchand de chevaux

de Paris, un garçon très bon vivant et qui ne demandait qu’à «tirer»

joyeusement sa période d’exercice. Il avait pris une chambre dans le

meilleur hôtel, et tous les soirs il nous réunissait à cinq ou six. On

buvait, on jouait au baccara. Il y avait là d’autres jeunes gens de

Paris: le fils d’un agent de change, un journaliste, un marchand de

bronze... Tous ces jeunes gens avaient de l’argent sur eux et étaient

passablement joueurs.

Moi, que le jeu a toujours effrayé, je restais un peu à l’écart. De

temps en temps, je hasardais une pièce de cent sous, que je perdais, et

j’en avais des remords cuisants.

Le malheureux Larcier, par contre, avait un vrai tempérament de joueur.

Il perdit un soir plus de cinq cents francs. Comme il était un peu en

avance avec son parent, il n’osa pas les lui demander; il n’osa pas non

plus les demander à sa mère. Heureusement que je pus les lui prêter. Mes

parents, qui habitaient Chalon-sur-Saône, m’envoyèrent cette somme par

mandat.

L’histoire fut propagée avec une certaine perfidie par un sous-officier

de l’active, à qui un réserviste l’avait racontée. Le capitaine de

Halban, qui commandait notre escadron, fit venir Larcier au bureau et

l’attrapa dans les grands prix, à la satisfaction sournoise du chef

Audibert, qui détestait particulièrement Larcier. Celui-ci fut très

affecté de ces remontrances, qui firent naître en lui un sentiment de

révolte. D’ordinaire, c’était un garçon soumis. Mais il faut croire que

sa perte au jeu l’avait aigri. Il parla du capitaine avec une vive

irritation, et, pour la première fois, s’exaspéra de l’attitude des

sous-officiers, qui, jusque-là, l’avait laissé si indifférent.

A la fin, il se dit: «J’aurai payé cette leçon cinq cents francs et je

ne jouerai plus. Voilà tout! Je m’arrêterai là et ce ne sera pas cher.»

Le soir, nous traînions dans les rues de la ville. Comme je ne lui

proposais pas de retourner à l’hôtel où était installé mon ami de Paris,

il se décida à me dire hypocritement:

--Ce n’est peut-être pas gentil de ne pas aller les revoir, sous

prétexte que j’ai perdu.

Je cédai, par faiblesse. Nous arrivâmes dans la chambre des réservistes.

Le baccara était déjà commencé. Il les regarda d’un air dégagé.

On lui demanda pourquoi il ne jouait pas. Il répondit avec une franchise

un peu forcée qu’il avait déjà beaucoup trop perdu, qu’il n’avait pas

les moyens de jouer ce jeu-là.

--D’ailleurs, ajouta-t-il, je n’ai pas sur moi de quoi payer. Même si je

fais une différence peu importante, de mille ou deux mille francs, je ne

pourrai pas la régler dans les vingt-quatre heures, car il me faudra

plus d’un jour pour les obtenir de mon vieux parent... J’aime mieux,

dit-il encore, mais sans grande conviction, ne pas me mettre tous ces

soucis en tête.

On insista:

--Vous n’aurez pas besoin de nous payer tout de suite, nous sommes ici

pour une période de vingt-huit jours, encore trois semaines à tirer...

Vous voyez que nous sommes de revue!

Il me prit à part, et me dit:

--Ecoute, Ferrat. Je vais jouer simplement pour rattraper les cinq cents

francs que tu m’as prêtés...

--Mon vieux, je t’en supplie! Ces cinq cents francs, je n’en ai pas

besoin. Tu me les rendras dans un an ou deux ans... Je ne veux pas que

tu te remettes à jouer à cause de moi. Tu vas t’enfoncer davantage!...

--Mais non, vieux, j’ai eu une déveine inouïe hier soir, je ne l’aurai

pas ce soir... Ce n’est pas possible... Je suis en veine, je sens que

je suis en veine... J’ai l’impression que je vais gagner tout ce que je

voudrai...

Il n’y avait qu’à le laisser faire... C’était fini... Cette passion

l’avait repris. Il n’écouterait plus aucune remontrance.

Il s’assit à la table de jeu, et, quand nous rentrâmes au quartier, à

trois heures du matin, il avait perdu près de cinq mille francs...

Nous marchions en silence dans la cour du quartier. Il ne pouvait se

décider à monter dans sa chambre.

--Tu penses bien, me dit-il, que je ne veux pas profiter du délai que

ces gens-là m’ont accordé; d’autant que, lorsque nous avons eu fini de

jouer, ils ne m’ont pas répété ce qu’ils m’avaient dit avant le jeu: que

j’avais le temps de les payer, que nous étions entre camarades... Ce ne

sont pas de mauvais garçons, ajouta-t-il, mais je sens bien qu’ils n’ont

pas voulu, en me disant de ne pas me presser, risquer de retarder la

rentrée de leur argent... Oh! j’ai senti cela!...

C’était aussi mon avis. J’aurais voulu qu’au moment où l’on s’était

quitté, l’un des gagnants dît à ce malheureux Larcier quelques paroles

bienveillantes, mais tous semblaient avoir les lèvres vissées.

Pour ne pas l’affoler, je lui cachai mon impression, je lui dis au

contraire qu’ils m’avaient paru, à moi, bien désireux de ne lui causer

aucun désagrément...

--Non, non, répéta-t-il, je ne peux pas les faire attendre. Il est

quatre heures; je vais tâcher de dormir quelques heures, puis j’irai

trouver le vieux, aujourd’hui même, à Toul. Il faudra bien qu’il me

donne de l’argent. L’important pour moi, c’est que maman ne soit au

courant de rien. Ça lui ferait trop de peine...

--Alors, tu vas demander une permission pour aller à Toul?

--Non, je ne demanderai pas de permission. Il faudrait donner des

explications au capiston, lui dire pourquoi je vais là-bas, lui faire ma

confession. Après l’algarade de l’autre jour, je ne veux pas... Et je

n’ai pas la tête à trouver une blague...

Je ne le reconnaissais plus. Il parlait comme un homme désorbité. Le jeu

l’avait complètement changé. C’était auparavant un garçon si régulier,

si ordonné et si strict sur les questions de discipline! Un être ardent

qui vivait en lui, sans qu’il s’en doutât, était sorti soudain...

Jusqu’à sa manière de parler s’était modifiée. Il était plus décidé

qu’avant, plus obstiné...

Quelle impression douloureuse de voir se transformer ainsi, d’une façon

imprévue, un homme que l’on aime d’amitié, que l’on croit si bien

connaître! Nos idées, nos sentiments en sont brusqués...

J’allai le conduire à la gare vers trois heures; le matin il y avait eu

une revue, et il n’avait pas pu quitter le quartier. Il arriverait à

Toul pour dîner. En somme, avec la complaisance de l’adjudant de

semaine, il pouvait très bien ne rentrer que le lendemain matin, vers

onze heures, pour le dressage des chevaux. D’ici là, certainement

personne ne demanderait après lui. Si l’officier de semaine le cherchait

pour le pansage du soir ou pour celui du lendemain matin, on en serait

quitte pour inventer quelque histoire; qu’il avait été souffrant et

qu’il était monté dans sa chambre... Quand un sous-officier invoque une

excuse de ce genre, on ne lui fait pas l’injure de ne pas le croire et

l’on n’exige pas qu’il aille à la visite du médecin.

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