NOTES.

[1: Marchand de toile qui avait fortement contribué à appeler

Robespierre au tribunal de Versailles. Il fut aussi député à la

Convention.]

[2: Mme GAIL (Sophie Garre). Née avec le goût de tous les arts, elle

cultiva surtout la musique. Ses dispositions pour cet art se

manifestèrent par des compositions pleines de grâces qu'elle produisait

à un âge où d'ordinaire on a peine à concevoir les compositions des

autres. Quelques romances qu'elle publia en 1790 dans les journaux de

musique, et que les amateurs accueillirent, furent distinguées des

connaisseurs. L'étonnement se serait mêlé au plaisir si on avait su

qu'elles étaient l'ouvrage d'un enfant de douze ans.

Celui qui écrit cette notice ne se rappelle pas sans émotion les succès

précoces d'un talent aux efforts duquel il se plaisait à fournir des

thèmes, en s'essayant aussi.

C'est vers 1794 que Mlle Garre échangea son nom contre celui qu'elle a

rendu plus célèbre. Elle épousa à cette époque M. Gail, professeur ou

lecteur au collége de France. Cet helléniste jouissait dès lors de toute

sa réputation. Des travaux pénibles et utiles sur les langues anciennes,

des versions du grec en latin, des éditions correctes, élucidées de

commentaires, fortifiées de notes, et aussi, je crois, quelques doctes

querelles, l'avaient fait connaître dans le monde savant. Il mérita

d'obtenir Mlle Garre, puisqu'il avait apprécié ses qualités. Leur

mariage ne fut pas heureux cependant. L'art et la science qu'il avait

rapprochés s'effarouchèrent réciproquement.

Une séparation volontaire rompit, au bout de quelques années, cette

union où l'un trouvait trop de distractions et l'autre trop peu

d'agrémens, et rendit les deux époux à leurs goûts dominans. L'art et la

science y gagnèrent. M. Gail acheva dans la retraite sa version de

Thucydide, et Mme Gail, rentrée dans la société, en fit les délices par

des talens qui se perfectionnèrent en s'exerçant.

La vie dépendante et sédentaire convenait peu à une imagination aussi

active que la sienne. Libre une fois, c'est en voyageant qu'elle fit

l'essai de son affranchissement. Après avoir parcouru les provinces

méridionales de la France, elle voulut voir l'Espagne. En y cherchant le

plaisir, elle y trouva la gloire. C'est avec les yeux et les oreilles de

l'artiste qu'elle parcourait cette péninsule qui ne semble déshéritée

des arts que parce qu'elle a renoncé à faire valoir leur succession, et

où l'on retrouve si souvent leurs traces entre celles des Arabes et des

Goths.

L'accent et la modulation de la musique espagnole attirèrent surtout

l'attention de la voyageuse, et restèrent profondément gravés dans sa

mémoire. Ils se reproduisent fréquemment dans ses compositions, mais

embellis par un talent plein de charmes, mais modifiés par un goût

exquis. Tel air des _deux Jaloux_, tel morceau de la _Sérénade_ n'est

que le développement d'un trait de ces chansons monotones et

mélancoliques que hurlent les Catalans, que lamentent les Andalous.

Modulé par Mme Gail, ce chant, toujours original, se change en musique

des plus suaves.

Ce n'est qu'au retour de ses voyages que Mme Gail songea sérieusement à

travailler pour la scène. Avant, elle s'était bien essayée dans le genre

dramatique; un opéra de sa composition, représenté en société, avait été

applaudi par Méhul lui-même. Elle n'avait pu néanmoins se résoudre à

offrir au public un ouvrage que ce grand maître ne trouvait pas exempt

de fautes. Une étude opiniâtre et plus approfondie de l'art lui donna

bientôt les moyens d'exprimer ses idées avec autant de pureté qu'elles

avaient de charmes, avec cette correction sans laquelle, dans tous les

arts, les succès du génie même sont incomplets.

C'est par un chef-d'oeuvre que Mme Gail débuta. Peu d'opéras ont été

entendus avec autant d'enthousiasme que _les deux Jaloux_. peu l'ont

autant mérité. Une musique neuve et non pas étrange, originale et non

pas bizarre, gracieuse et non pas affectée, assure à cette jolie comédie

un succès aussi durable que celui dont jouissent les plus aimables

productions de Grétry[3].

On sait que cet opéra est tiré d'une comédie en cinq actes de Dufresny;

comédie réduite, avec beaucoup d'habileté, en un acte par M. Vial,

auteur de plusieurs autres ouvrages charmans aussi, et qui lui

appartiennent en entier.

Après cet opéra, Mme Gail en fit représenter un autre encore en un acte,

intitulé _Mlle de Launay à la Bastille_. Le fond en est tiré des

mémoires de cette dame, plus connue sous le nom de Mme de Staal. C'est

une intrigue assez triste, dans laquelle le gouverneur même de la

Bastille joue le rôle de médiateur entre cette prisonnière qu'il aime,

et un prisonnier qui en est aimé. Présentée sous un aspect comique,

cette situation pouvait être piquante: mais dans cet opéra, qui tient

plus du drame que de la comédie, le gouverneur est martyr et non pas

dupe; or les martyrs ne sont pas gais.

Cet ouvrage eut peu de succès. La musique néanmoins ne diminua pas la

haute idée qu'on avait conçue du talent de Mme Gail. Entre plusieurs

morceaux accueillis avec transports, on distingua la romance délicieuse

que termine ce refrain: _ma liberté! ma liberté!_ ainsi chante Philomèle

captive. Ces morceaux auraient maintenu la pièce au théâtre si, en

France, on ne voulait pas être intéressé par le drame autant qu'enchanté

par la musique.

_La Sérénade_ est le dernier ouvrage dramatique de Mme Gail. Ce n'est

pas par défaut de gaieté que pèche cette comédie dont Regnard est

l'auteur, et dont on a fait un opéra en la semant d'airs et de morceaux

d'ensemble. Nous ne ferons pas l'éloge de cette délicieuse production.

La musique de _la Sérénade_ est dans la mémoire de tout le monde; celle

des _deux Jaloux_ ne lui est supérieure ni en facilité, ni en

originalité, ni en grâces. Hélas! c'était le chant du cygne.

Et la main qui tirait de la lyre des sons si harmonieux s'est glacée! Et

la voix qui modulait des accens si mélodieux s'est éteinte! Que ne

pouvait-on pas attendre d'un talent qui, dans l'espace de si peu

d'années, avait donné des preuves si brillantes de son heureuse

fécondité, d'un talent dont les ressources se multipliaient à mesure

qu'il multipliait ses productions! Mme Gail s'occupait à consolider sa

gloire par des ouvrages de plus longue haleine, quand une maladie aiguë

est venue l'enlever aux arts et à l'amitié. Elle était tout au plus âgée

de quarante-trois ans.

Quand on songe que si la jeunesse de l'artiste date de l'époque où il

commence à produire, elle ne finit qu'à celle où il cesse de produire,

on peut dire que Mme Gail est morte dans la fleur de sa jeunesse; et si

l'on juge de ce qu'elle pouvait faire par ce qu'elle a fait, quelle

source de regrets pour les amis des arts que cette mort prématurée!

Les chansons, les romances et autres compositions légères de Mme Gail

auraient peut-être suffi à lui acquérir la réputation que lui assurent

ses grandes compositions. Ces sortes de pièces, qui sont en musique ce

que les pièces fugitives sont en poésie, suffisent aussi à la gloire de

leur auteur, quand elles portent le cachet du génie. N'eût-il fait que

ses poésies légères, Voltaire serait immortel. Saint-Aulaire s'est

immortalisé par quatre vers. Tel homme en a fait quarante mille, et

n'est pas connu. L'important est de faire des vers et des chants qu'on

retienne: tel était surtout le talent de Mme Gail.

Qui ne connaît ses pièces détachées? De quel salon n'ont-elles pas fait

les délices? De quelles réunions, dans quelle solitude ne se sont-elles

pas fait entendre? Dans quelle partie du monde civilisé n'ont-elles pas

été portées par la voix de l'art et de la beauté? Chacun les

redemandait, c'était en faire l'éloge. Garat les louait mieux que

personne, il les chantait. Après avoir exécuté les morceaux, les plus

pathétiques de Gluck, de Mozart, de Nazolini, il ne croyait un concert

complet que lorsqu'il avait fait entendre quelques productions de cette

verve gracieuse et facile. Qui ne lui a pas entendu chanter en duo, avec

sa femme, la jolie romance qui commence par ce vers: _La jeune et

sensible Isabelle_? Si Pétrarque n'a rien fait de plus ingénieux que ces

couplets qui sont de Mme de Bourdie, Cimarosa n'a rien composé de plus

gracieux que cet air qui est de Mme Gail.

Son talent faisait le charme continuel de la société. Il se prêtait à

tous les caprices, quelque acte de complaisance qu'on en exigeât. Sous

les doigts de cette femme habile, le piano suffisait à tout ce que la

circonstance pouvait en réclamer. Que de fois, dans nos réunions,

n'a-t-il pas tenu lieu d'orchestre! Les airs que Mme Gail improvisait

alors, à la demande des danseurs, retenaient dans le salon, comme

auditeurs, ceux-là même pour qui la danse avait le moins d'attraits; et

ces airs qui, à son insu, bientôt se répandaient dans Paris, n'étaient

pas moins originaux, pas moins mélodieux que ceux qu'elle travaillait à

loisir.

À ce talent si supérieur, Mme Gail joignait toutes les qualités d'une

femme aimable, tous les avantages d'une femme d'esprit. Dès sa première

jeunesse, elle avait vécu dans la société des littérateurs et des poëtes

les plus célèbres de l'époque. À la ville, dans la maison de son père,

elle avait vu souvent La Harpe; elle avait rencontré souvent aussi

Delille à la campagne, dans les bois de Meudon. Elle aimait la poésie

avec passion; elle aimait avec passion tous les arts. Les talens, de

quelque nature qu'ils fussent, n'avaient pas d'appréciateur plus

délicat, plus enthousiaste. Ils ne sauraient trop la regretter.

L'amitié l'a regrettée plus encore. Mme Gail inspirait ce noble

sentiment aussi vivement qu'elle le ressentait. Nous jugeons par

nous-mêmes de la douleur que sa perte laisse dans la société intime dont

elle était l'âme, et qui se composait surtout de ses vieux amis.

Une circonstance toute particulière a mêlé une émotion bien douce aux

sentimens douloureux que cette femme si sincèrement aimante a dû

éprouver en se voyant arracher, à la force de l'âge, à tout ce qu'elle

aimait. L'unique fruit de son mariage, son fils s'était montré digne

d'elle. Il avait remporté le prix sur le sujet proposé cette année-là

par l'académie des belles-lettres. Le jour de deuil se changea pour

cette mère en un jour de triomphe; et ce n'est qu'après avoir vu les

lauriers sur le front de son enfant que ses yeux consolés se sont fermés

pour jamais.

Ainsi mourut, heureuse encore, cette femme qui a mérité de l'être, et de

l'être plus long-temps; cette femme qui a traversé la vie sans avoir

fait aucun mal; cette femme dont le passage en ce monde n'est signalé

que par la production du talent le plus aimable; cette femme dont le

génie ajoutait encore aux jouissances du bonheur même; cette femme qui,

dans des temps de malheur et de persécution, a si souvent suspendu les

peines du proscrit que venaient charmer jusque dans les cachots, jusque

dans l'exil, ses chants qui désormais ne seront plus entendus sans

douleur par un de ceux dont ils ont fait la consolation.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome II · 第 48 / 62 题