CHAPITRE VI.

Travaux littéraires.--Je commence ma tragédie des _Vénitiens_; à quelle

occasion.--Retour de Leclerc à Paris.--Traité de Léoben.--Ce que c'était

alors qu'un bal.--Renseignemens sur quelques héros de l'année

d'Italie.--Je pars pour l'Italie avec Leclerc.

Le second anniversaire du 13 vendémiaire fut célébré moitié chez

Tallien, moitié chez Barras. Tallien donna dans son jardin un grand

dîner, dont le Directoire fit les frais; et Barras donna, aux frais du

Directoire aussi, un grand bal au Luxembourg. J'avais été invité au

dîner, j'y allai; mais je refusai d'accompagner Mme Tallien au bal,

quoiqu'elle fût autorisée à y mener sa société tout entière. J'étais

assez connu de Barras pour qu'il m'invitât personnellement, et c'est, je

crois, parce qu'il me connaissait qu'il ne m'invita pas personnellement.

Être bienvenu chez Mme Tallien n'était pas un motif pour être bienvenu

de lui: cela me confirma dans la résolution de ne plus retourner chez

lui. Je tiens note de ce fait, parce qu'il ne fut pas sans influence sur

mon avenir. C'est à cette occasion que je retournai dans la vallée de

Montmorency, où je commençai une liaison que le temps n'a fait que

fortifier, liaison à laquelle j'ai dû le complément de mon bonheur au

temps de ma prospérité, et mes plus douces consolations pendant mes

longues infortunes.

Je ne suis jamais resté long-temps inoccupé: pour peu que mon coeur

laissât de liberté à ma tête, un ouvrage fini, j'en entreprenais un

nouveau; quelquefois même j'ai travaillé en dépit de certaines

préoccupations dont je n'ai pas été toujours exempt, et jusque sous leur

influence; les scènes dont je leur suis redevable ne sont pas les moins

bonnes que j'aie faites, si j'en ai fait de bonnes.

Vers la fin de l'automne de 1796, je commençai ma tragédie des

_Vénitiens_. C'est à une circonstance singulière que je dois le sujet de

cette pièce. Après en avoir ébauché successivement plusieurs autres, je

m'étais arrêté sur un sujet qui m'avait été indiqué par ce pauvre

Florian; mon plan était fait dans ma tête, comme d'habitude; déjà j'en

avais versifié quelques scènes en arpentant la forêt de Montmorency, et

même le chemin de Paris, où je ne sais quelle affaire m'avait appelé,

quand à mon arrivée le hasard me fait rencontrer mon ami Maret.

«Que fais-tu pour le moment? me dit-il. As-tu quelque ouvrage sur le

métier?--Oui: j'ai enfin trouvé un sujet qui me convient, un sujet neuf,

et je m'en occupe.--Un sujet neuf! j'en connais un: et si je t'avais

rencontré quelques heures plus tôt...--Un peu plus tôt, un peu plus

tard, qu'importe? Quel est ce sujet?--Un trait historique, un trait que

j'ai trouvé dans un recueil périodique, _les Soirées

littéraires._--Prête-moi le volume.--Il n'est plus chez moi.--Ne peux-tu

me raconter ce trait?--Rien de plus facile»; et il me le raconte[29].

Personne ne raconte avec plus de talent. Ma tête se montait à mesure

qu'il avançait dans sa narration: «C'est en effet un sujet superbe!

m'écriai-je: action intéressante, catastrophe terrible; moeurs civiles et

politiques toutes particulières. C'est un sujet admirable! je m'en

empare.--Il n'est plus temps; j'ai raconté hier ce trait dans une

société où se trouvaient Legouvé et Luce de Lancival...--Et Luce s'est

jeté dessus?--Non; il ne croit pas que cela puisse s'adapter à la scène

française; mais Legouvé n'en juge pas tout-à-fait de même; il m'a dit

qu'il y penserait. N'y pense donc pas: je ne voudrais pas par une

étourderie vous avoir mis en rivalité.--Legouvé ne traitera pas ce

sujet-là; il n'est ni dans la nature de son esprit, ni dans le genre de

son talent. Au premier aspect il n'a vu que les ressources; la réflexion

lui en fera voir les difficultés; il reculera devant elles. Ce n'est, au

reste, qu'à son désistement que je m'en saisirai; je l'obtiendrai sans

le solliciter. Je cours chez lui. Chemin faisant, je ferai mon plan.

Adieu.»

Ce que j'avais prévu arriva. Refroidi par la réflexion, Legouvé avait

fini par penser comme Luce, et par trouver le sujet intraitable. Il

l'était, en effet, pour l'auteur qui voudrait le traiter comme un sujet

de l'histoire grecque ou de l'histoire romaine, comme un sujet de

l'antiquité. Les formes, le ton, le style convenable à ces sortes de

sujets ne sauraient s'appliquer à des sujets modernes sans y produire

d'étranges disparates: convenables à des moeurs essentiellement

héroïques, à des moeurs presque fictives, ces formes, ce ton, ce style,

seraient en continuel désaccord avec les moeurs positives et moins

guindées des temps modernes. Tel a toujours été mon sentiment. Cet

inconvénient avait surtout frappé Legouvé, qui à un beau talent joignait

un goût un peu timide: trouvant que le ton habituel de la tragédie ne

convenait pas à ce sujet, si éminemment tragique, et, n'osant pas le

traiter avec le ton convenable, il y renonça. Je fus plus hardi.

Qu'on me permette de rappeler ici ce que j'ai dit à cette occasion dans

la préface des _Vénitiens_, en 1818. «Penser qu'il n'y a qu'un ton et

qu'un style convenables à la tragédie, c'est faire de l'accessoire le

principal. N'est-ce donc pas la nature du sujet qui constitue la

tragédie? Qu'est-elle par elle-même? sinon une action dont le but est

d'inspirer la terreur et la pitié. Or les sujets de nature à produire ce

double effet pouvant se trouver chez les modernes comme chez les

anciens, il en résulte que si l'essence de la tragédie est invariable,

sa forme ne l'est pas, et qu'elle doit être modifiée par les moeurs de

l'époque à laquelle appartient le sujet. En fait de tragédie, la forme

doit toujours être noble comme les idées, comme les sentimens, comme le

style, parce que la noblesse tient à l'essence de ce genre; mais cette

noblesse n'exclut ni les intérêts privés, ni les moeurs simples, ni le

dialogue naturel; et, soit dit en passant, si elle n'interdit pas

l'accès du théâtre aux nobles avilis, à plus forte raison le permet-elle

aux personnages qui se montrent nobles dans des conditions inférieures.»

Sur le refus de Legouvé, je me livrai tout entier à l'exécution de mon

plan que j'avais en effet combiné tout en me rendant chez lui; mais je

ne me mis à écrire qu'après avoir fait une étude approfondie des lois et

des constitutions vénitiennes. Le livre d'Hamelot de la Houssaie sur _le

gouvernement de Venise_, livre que feu le comte _Colchen_ d'obligeante

mémoire m'engagea à consulter, à étudier même, et dont il me donna un

exemplaire, est la source où je puisai les documens les plus utiles sur

le but, le caractère et l'origine de ces institutions qui n'ont point eu

de modèle.

J'achevai mes deux premiers actes au milieu des bals nombreux que l'on

donna cet hiver à Paris où j'étais revenu, et je comptais bien au

printemps aller faire les trois autres dans la vallée qui m'était

devenue plus chère; mais le sort en avait décidé autrement. Il était

écrit là-haut que ce serait sur les lieux même où l'action que je

retraçais s'était accomplie que j'achèverais de l'étudier, et qu'avant

de la peindre dans tous ses détails, je visiterais dans tous leurs

détours, dans toutes leurs profondeurs, les lieux terribles qui lui

avaient servi de théâtre.

Vers la fin d'avril, le canon se fait entendre au milieu de la journée.

C'est probablement quelque nouvelle victoire de l'armée d'Italie, se

disait-on; car depuis que Moreau avait ramené son armée sur le Rhin, la

guerre ne se faisait plus activement qu'en Italie. On ne se trompait

pas. C'était en effet une nouvelle de l'armée d'Italie que proclamait le

canon, et une nouvelle inespérée; la nouvelle de la signature des

préliminaires de paix entre la république française et l'empire

d'Allemagne à Léoben.

Un officier général de l'armée de Bonaparte apportait ce traité, et cet

officier était Leclerc.

C'est chez Méchin, qui donnait un bal à l'occasion de son mariage avec

la belle Mlle Raoul, que je retrouvai Leclerc. J'étais avec Lenoir. De

quel coeur il nous embrassa! Comme il se félicitait d'avoir suivi notre

conseil! Représentant pour le moment l'armée la plus illustre de

l'Europe, et comblé des témoignages que l'admiration publique prodiguait

aux glorieuses campagnes auxquelles il avait participé, comme il nous

savait gré de l'avoir arraché des antichambres du Directoire! comme il

nous remerciait de l'avoir poussé dans la carrière où il avait rencontré

tant d'honneurs!

L'honneur plus grand, si ambitieux que fût Leclerc, n'était pas d'avoir

obtenu à vingt-cinq ans le grade de général de brigade: qu'était-ce que

cela en comparaison du bonheur d'obtenir la main de la soeur de son

général, la main de cette _Paulette_ dont il était amoureux depuis trois

ans; de cette _Paulette_ qui était reconnue pour la plus jolie, à cette

époque si abondante en jolies femmes, de cette _Paulette_ à laquelle la

haute renommée que son frère venait de conquérir donnait d'ailleurs un

prix si haut!

Leclerc venait faire à Paris ses affaires autant que celles de l'armée

d'Italie. Tout en négociant avec le Directoire, il s'occupait des

préparatifs de son mariage qui devait se faire à son retour à Milan où

_Paulette_ l'attendait. Il désirait avoir au moins un de nous deux pour

témoin d'un bonheur auquel nous avions indirectement contribué. Lenoir

ne pouvait pas quitter Paris où de graves intérêts le retenaient. «Mais

toi, tu es libre, me dit-il, tu peux faire partout ce que tu as à faire;

je t'emmène.»

Cette fois-là, si on ne me laissa pas le temps de me déterminer, on me

laissa du moins celui de faire mes apprêts ou mes adieux. Je ne voulais

pas partir sans prendre congé de la famille qui déjà m'avait adopté; il

me fallait pour cela retourner à Saint-Leu. Leclerc qui était de

Pontoise, et voulait aussi aller voir sa famille, me proposa de l'y

accompagner. «Chemin faisant, nous causerons», me dit-il. J'acceptai

avec d'autant plus de plaisir une place dans sa voiture, que ce voyage

se faisait à peu près dans la direction du mien, et que de Pontoise je

pouvais en une heure de marche me rendre à Saint-Leu par mes bois

favoris: de l'un à l'autre endroit, il y a tout au plus deux lieues; ce

n'était, ce ne serait encore pour moi qu'une promenade.

Cependant le bal allait son train; puisque nous y sommes encore, faisons

connaître ce que c'était alors qu'un bal.

Qu'un bal différait alors de ces réunions où dix ans avant j'avais passé

de si joyeuses soirées, des nuits si joyeuses! Dans ma première

jeunesse, le plaisir était le seul objet qu'on cherchât dans un bal. On

dansait pour se divertir, sans trop songer à ce qu'en penseraient les

gens qui regardaient; on dansait pour soi, non pas pour les autres:

danse sans prétention, mais non pas sans grâce, danse qu'avait adoptée

la cour, à l'exemple de cette gracieuse Marie-Antoinette, et qu'à

l'imitation de la cour adoptait la bonne société de Paris.

La révolution, qui semblait devoir donner plus de gravité aux moeurs,

produisit un effet tout contraire. Des esprits en qui elle n'avait pas

développé de hautes ambitions, tourmentés cependant du besoin de se

signaler par une supériorité quelconque, s'efforçaient d'obtenir par

l'emploi de leurs facultés physiques une célébrité qu'ils n'auraient pas

pu atteindre par l'emploi de leurs facultés morales. La danse était

devenue l'objet de l'application de ces gens incapables de s'appliquer à

autre chose; mais, et c'est le propre de la sottise qui gâte tout ce

qu'elle croit perfectionner, ils en avaient dénaturé le caractère.

Substituant aux grâces simples et décentes qu'elle avait antérieurement

dans les salons une imitation prétentieuse des formes qu'elle affecte

sur la scène, d'un amusement qu'elle avait été, ils en avaient fait un

travail; la salle de bal n'était plus qu'un théâtre où des écervelés des

deux sexes venaient se disputer les applaudissemens des spectateurs,

qui, non moins frivoles qu'eux, montaient sur des banquettes, et de là

les jugeaient comme des loges on juge des sauteurs à gages.

Je serais fâché qu'un homme qui m'intéresserait figurât gauchement dans

un bal, et surtout assez gauchement pour plus amuser les autres qu'il ne

s'amuserait lui-même; mais je serais plus fâché encore qu'il excellât

dans un exercice aussi futile, au point de faire croire qu'il y aurait

donné le temps qu'on ne doit qu'à d'utiles occupations; ses succès ne me

paraîtraient excusables qu'autant que sa supériorité dans une faculté

grave, dans une honorable profession, prouverait que ce qu'on peut

regarder comme le produit d'une étude longue et sérieuse n'est en lui

qu'un développement de dispositions naturelles. Helvétius fut beau

danseur; mais il est permis de croire que l'acquisition de son talent

n'a préjudicié en aucune manière à la culture de son esprit, et qu'il ne

lui donna que le temps que les hommes les plus sévères ne peuvent

refuser à leurs délassemens, le temps qu'Ésope employait à jouer aux

noix et Boileau à jouer aux quilles.

Ce préjugé contre la perfection dans un art futile se réveille en moi

surtout quand je le trouve dans une femme. Portés à un certain point,

les succès d'une femme dans la pratique de certains arts m'inquiètent

soit relativement aux causes qui ont pu la déterminer à s'y adonner si

passionnément, soit relativement aux conséquences qu'ils peuvent

entraîner. Sous ce rapport, je suis assez de l'avis de Salluste. Je

n'aime pas à voir une femme danser mieux qu'il ne convient à une honnête

femme, _saltare elegantiùs quàm necesse est probæ_. Une femme n'est pas

perdue, je le sais, pour posséder ce talent au plus haut degré. Mais

porté à ce degré-là, ce talent peut être pour elle un instrument de

perte, _instrumentum luxuriæ_. (Catilina.)

La justesse de ces appréhensions n'a été que trop fréquemment démontrée

à cette époque. Ce n'est pas à propos de danse seulement que les

danseuses les plus admirées firent alors parler d'elles, et leur nom que

je ne prononcerai pas, dut au scandale aussi une célébrité qui

heureusement n'a guère excédé la durée de quelques mois de carnaval.

Trenitz, le plus renommé des danseurs de ce temps-là, s'en est fait,

lui, une plus solide. Elle a duré autant que la contredanse à laquelle

il avait donné son nom, et qui n'a pas été à la mode moins de deux ans.

Ce Trenitz, qui avait tout son esprit dans ses jambes, a fait tourner

plus d'une tête: des femmes ont quitté leur mari, et, qui pis est, leurs

enfans, pour s'attacher à ses pas. Atteint du mal qu'il donnait aux

autres, il est mort fou à Charenton.

Mais les chevaux nous attendent. J'accompagnai Leclerc dans la visite

qu'il fit à sa mère. Près d'elle se trouvait une jeune fille qui depuis

a épousé le général Davoust. Sa toilette simple et modeste ne m'empêcha

pas d'être frappé de sa beauté, qui n'était pas encore celle d'une femme

faite.

Mme Leclerc soutenait sa maison et sa famille avec les produits d'un

commerce des plus utiles, celui des farines. La _Biographie Universelle_

parle avec dédain de cette industrie. Celle à laquelle s'est livré

l'éditeur de tant de notices calomnieuses est-elle plus honorable? lui

donne-t-elle le droit de mépriser quelque profession que ce soit? ne

vaut-il pas mieux vivre modestement d'une spéculation qui nourrit les

hommes, que de s'enrichir en trafiquant de mensonges et de diffamations?

Cette faute n'est pas au reste la seule qui se trouve dans cette

Biographie à l'article _Leclerc_. Rédigé après la chute de Napoléon, il

l'est avec une malveillance facile à concevoir dans un homme de parti,

mais avec une inexactitude qu'on ne conçoit pas dans un historien.

Tout en roulant, Leclerc me mit au courant de ce qui le concernait, et

aussi de ce qui concernait ses compagnons d'armes. Il me raconta

quantité de traits relatifs aux personnages qui entouraient le général

Bonaparte, et particulièrement à Murat et à Lannes qu'il enviait plus

qu'il ne les aimait. Il n'avait pas une haute estime pour leur talent,

mais il avait la plus grande admiration pour leur bravoure: elle était

en effet hors de toute comparaison.

«Ce fou de Murat, me disait-il, pendant que l'ennemi nous canonnait et

nous fusillait du haut des murs de Gradisca, n'allait-il pas frapper aux

portes de cette ville avec la poignée de son sabre, en sommant, avec son

accent gascon, les bourgeois, qu'il appelait _pékins_, de les lui

ouvrir?

«Et Lannes! de peur de n'être pas reconnu à son uniforme et à son

écharpe, cet autre Gascon a-t-il jamais manqué de marcher à la tête de

sa brigade avec un chapeau galonné et surmonté d'un plumet plus haut et

plus touffu que celui d'un mulet de Provence? Aussi n'est-il jamais

revenu d'une affaire sans être blessé, et n'était-il pas guéri de sa

seizième blessure, quand, apprenant que le soldat hésitait à Arcole, il

endosse son uniforme, s'empanache de son chapeau, et court recevoir la

dix-septième.»

Ce qu'il y a de plaisant, c'est que Leclerc, plus flegmatique dans la

société, était tout aussi animé qu'eux dans l'action; mais les

militaires sont comme les femmes et comme les poëtes; il est rare que

les éloges qu'ils donnent à leurs rivaux ne soient pas accompagnés de

quelques correctifs. Leclerc me raconta aussi quelques particularités

sur Masséna, sur Joubert, sur Augereau, sur Junot, sur Clarke le

négociateur, sur Haller le financier, sur Collot le munitionnaire, gens

habiles dans leur partie respective, et servant avec autant de zèle que

d'intelligence les projets du grand homme. Ainsi, avant de sortir de

France, je connaissais le personnel de l'armée d'Italie comme si j'en

avais fait partie depuis le commencement de la campagne.

Cette conversation m'apprit plusieurs anecdotes qui trouveront leur

place dans ces Mémoires, quand viendra leur tour: c'est ici la place de

celle qu'on va lire.

L'on venait d'apprendre à Paris que le 20 avril, reprenant enfin

l'offensive, et repassant le Rhin, le général Moreau avait enlevé à

l'ennemi quatre mille hommes et vingt pièces de canon. «C'est à moi

qu'il est redevable de ce succès, me dit Leclerc. En vertu d'un

passeport qui m'a été délivré à Léoben par les Autrichiens, je suis venu

droit ici par l'Allemagne, et j'ai traversé l'armée qu'ils ont sur le

Rhin. Ayant eu le loisir de prendre connaissance de ses positions, et de

remarquer qu'à la nouvelle de la conclusion du traité que je portais à

la ratification du Directoire, tenant la paix pour certaine, elle

s'était relâchée de sa vigilance, «Ne pourriez-vous, ai-je dit à Moreau,

profiter de la circonstance avant que l'armistice soit proclamé?» Moreau

m'a compris, et il ne s'en trouve pas mal, comme tu vois.

«Cette opération-là me semble plus habile que loyale, dis-je à

Leclerc.--À la guerre comme à la guerre; _dolus an virtus_», me

répondit-il; Leclerc savait assez bien son Virgile.

Peu de jours après cette excursion, nous partîmes pour l'Italie en

suivant la route du Bourbonnais.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome II · 第 47 / 62 题