CHAPITRE IV.

Tendance de l'esprit public.--Bal funèbre.--Modes bizarres.--Fortunes

nouvelles.

Cependant s'accomplissait la révolution qui depuis le 13 vendémiaire

s'était manifestée dans les moeurs; cette journée avait raffermi la

république, mais cette république n'était pas celle de Sparte: c'était

celle d'Athènes avec son goût effréné pour le luxe et pour les plaisirs,

avec cet esprit licencieux et malin qui, ne ménageant ni les héros ni

les dieux, épargnait moins encore les hommes que l'intrigue, le hasard

ou même le mérite avaient portés à la tête des affaires publiques.

Les cinq républicains dont la fortune avait fait des cinquièmes de roi,

expiaient déjà cette faveur qui leur donnait plus d'envieux que d'amis.

C'est contre eux surtout que se dirigeaient les attaques de la presse

qui, depuis le règne du Directoire, se dédommageait, par tous les excès

de la licence, de l'esclavage excessif où elle avait été maintenue

pendant la tyrannie du comité de salut public. Comme on ne pouvait

impunément faire une guerre directe à la constitution, on la faisait aux

hommes sur qui reposait son existence, et on la leur faisait avec toute

la virulence qui, pendant la courte session de l'Assemblée législative,

avait renversé les institutions de l'Assemblée constituante. Mus par des

opinions différentes, mais tendant vers un pareil but, cent journaux

harcelaient de mille manières, pour renverser le pouvoir, les

dépositaires de ce pouvoir, enchaînés par des lois qui les livraient à

l'attaque et ne leur permettaient pas la défense.

Dès lors il était facile de prévoir que la stabilité des choses en

France ne reposait pas encore sur une base inébranlable; que la

révolution qui avait donné naissance au Directoire ne serait pas la

dernière, et qu'en séparant le pouvoir exécutif du pouvoir législatif,

si longtemps exercés simultanément par la Convention, on n'avait fait

que préparer une révolution plus ou moins éloignée, qui rendrait à ce

pouvoir trop faiblement organisé le poids, l'énergie et l'intensité que

les auteurs de la constitution de l'an III lui avaient refusés ou

n'avaient pas osé lui donner.

Soit par horreur du despotisme de la législature, soit par un effet des

anciennes habitudes, la majorité des Français tendait évidemment vers la

monarchie, mais elle y tendait sans trop y songer, par une pente douce,

à travers un chemin semé de fleurs.

Comme en certains pays, où tout enterrement est suivi d'une orgie, où la

joie succède brusquement aux larmes et se manifeste au milieu du deuil,

c'était tous les jours à Paris une fête nouvelle. Les jardins publics ne

désemplissaient pas; les salles de concert, les salles de bal, comme les

salles de spectacles, étaient trop étroites pour contenir la foule qui

s'y portait, foule d'autant plus avide de plaisirs qu'elle en avait été

plus long-temps privée; foule à laquelle ne dédaignaient pas de se mêler

quantité de _ci-devant nobles_, pour parler le langage du temps,

lesquels, échappés à la faux révolutionnaire, survivaient à leurs

familles massacrées.

Mais, indépendamment des fêtes publiques, ceux-ci avaient encore des

fêtes particulières, et ce n'était pas pour oublier leurs malheurs

qu'ils se rassemblaient aux accords du violon, quoique ce ne fut pas

pour s'en affliger. L'on n'était admis à s'amuser dans ces réunions

qu'en prouvant qu'on était affecté d'une douleur inconsolable, qu'on

avait quelque victime à pleurer, ou qu'on avait été soi-même désigné

pour victime, ce que les hommes s'étudiaient à rappeler en portant leurs

cheveux nattés et relevés en chignon, et les femmes par leur affectation

à n'orner d'aucune parure leur tête dont les cheveux étaient coupés.

Cela s'appelait être coiffé à la victime. Pas une tête de femme alors

qui ne fut tondue.

À cette mode succéda bientôt, il est vrai, une mode tout opposée, celle

de porter de longs cheveux qu'on laissait négligemment flotter. Grand

bénéfice pour les coiffeurs, qui revendirent aux dames ce dont leurs

ciseaux les avaient débarrassées quelque mois auparavant. Alors fut

inventée la perruque appelée _cache-folie_, perruque dans laquelle il

n'entrait que des cheveux blonds, et pendant le règne de laquelle la

femme la plus raisonnable aurait rougi d'être brune.

Les vêtemens du sexe cependant s'étaient modifiés sous une influence

tout opposée. Si le royalisme présidait à l'arrangement des cheveux, du

moins l'intention qui dirigeait la coupe des robes était-elle toute

républicaine. Ces robes étaient de longues tuniques de mousseline ou de

percale blanche, ornées de bandes ou de broderies en laine (on avait

alors horreur de la soie), et soutenues par une ceinture qui s'attachait

sous la gorge. Recouvrant les formes sans les déguiser, cette tunique en

révélait toutes les perfections au plus léger mouvement du corps; un

schall négligemment jeté sur le cou complétait cette toilette qui

n'était rien moins que dénuée de grâce; toilette que je n'ai jamais

entendu critiquer par une femme bien faite, et qui n'était réputée

indécente que par celles qui tiraient leurs scrupules d'un principe qui

n'appartenait pas tout-à-fait à la vertu.

Ce costume, né de notre république, fut insensiblement adopté chez les

nations les plus hostiles à notre république, et finit par devenir une

mode européenne. Il ne tint pas aux belles dames qui donnaient alors le

ton à Paris d'en faire adopter un, sinon plus sévère, du moins plus

régulier encore, historiquement parlant.

Coiffées d'un réseau de pourpre qui derrière maintenait leurs cheveux

retenus devant par un diadème d'or enrichi de camées; chaussées de

sandales fixées par des ligatures de pourpre dans les losanges

desquelles se dessinaient leurs jambes revêtues d'un tricot couleur de

chair, et les doigts de leurs pieds ornés de bagues; les épaules à

demi-voilées par des manches courtes et fendues, d'où s'élançaient leurs

bras nus dans les trois quarts de leur longueur, et parés au-dessus du

coude d'un large bracelet d'or enrichi de pierreries; chargées enfin

par-dessus la tunique, dont la ceinture était attachée sous le sein par

un camée, d'un manteau de pourpre que tantôt elles laissaient se

développer comme celui d'une princesse tragique, ou qu'elles relevaient

tantôt pour s'en draper comme une statue, l'Égérie de Tallien et ses

élégantes amies se montrèrent dans les salons et même au théâtre dans

l'appareil que Mme Vestris et Mlle Raucourt étalaient sur la scène. On

se pressait au sortir du spectacle pour contempler ces modernes Aspasie,

pour les admirer peut-être: personne toutefois ne s'avisa de les imiter,

et toute leur bonne grâce sous ce costume renouvelé des Grecs ne put

accréditer une mode qui ne s'accordait ni avec l'état présent des

fortunes, ni avec les éternelles intempéries du climat de Paris.

Personne, ai-je dit: je me trompe; je me rappelle qu'une Flamande, qu'il

serait peu charitable de nommer, n'eut pas peur d'endosser un habit si

peu favorable aux épaules plates, aux jambes grêles, aux bras décharnés.

Ces dames imitaient l'antiquité, celle-ci la parodiait.

Je les rencontrai toutes quatre un soir, au faubourg Saint-Honoré, dans

un magnifique hôtel qu'un musicien venait d'acheter, maison ouverte à

tout venant, où, dans des fêtes continuelles, il se hâtait de se

débarrasser des immenses bénéfices qu'il avait faits dans les

fournitures de l'armée. C'était à qui l'y aiderait. Un ami en amenait un

autre; je ne sais qui ce soir-là y présentait Talma lequel y présentait

Lenoir qui m'y présentait. À l'aspect de ces dames en toge, nous

regrettions de n'avoir pas revêtu l'habit romain, et nous nous

promettions de réparer cette faute à la première occasion; mais elle ne

se représenta pas. L'amphitryon ne nous laissa pas le temps de faire

notre toilette, il en fut de sa fortune comme de celle du citoyen

Beauregard, comme d'une décoration de théâtre: elle disparut pendant que

nous changions d'habits.

Rien de plus fréquent alors que ces péripéties. Chaque jour on voyait

disparaître des fortunes écloses de la veille. Aucune époque n'avait été

plus favorable aux spéculations; à celles qui se faisaient sur le

papier-monnaie, il faut joindre celles qui se faisaient sur les

fournitures de l'État, qui n'a jamais eu plus de besoins et moins de

crédit. Pour approvisionner la capitale et les armées que n'alimentaient

plus les réquisitions, il fallait recourir aux traitans; Dieu sait s'ils

profitaient de l'occasion. Les uns, qui avaient été violemment

dépouillés de leurs biens par le gouvernement révolutionnaire, ne se

faisaient pas scrupule de regagner par la fraude ce que la violence leur

avait enlevé; les autres prétendaient ne rien faire que de juste en

reprenant au gouvernement ce qu'il avait injustement acquis.

La pénurie où tombèrent les propriétaires de maisons fut aussi une

source de prospérité pour bien des gens. Écrasés par les impositions de

toute espèce dont étaient chargés ces immeubles qui ne leur rapportaient

rien, ils se voyaient contraints de les vendre; et comme les paiemens se

faisaient en papier, quiconque avait de l'argent pouvait, en le

convertissant en papier, acquérir au plus bas prix des maisons

magnifiques, soit à la ville, soit à la campagne. Je sais un capitaliste

qui, à l'aide d'une opération semblable, avec mille louis d'or qu'il

avait enfouis pendant la prohibition du numéraire, se procura les

millions exigés pour une propriété dont il a refusé, il y a quelques

années, quinze cent mille francs en argent.

C'était en homme d'esprit avoir profité de la circonstance; mais tel

était l'état des choses, que la circonstance profitait souvent à des

gens qui n'avaient pas d'esprit. Ainsi, pour avoir soumissionné au

hasard, sans avoir un sou vaillant, un groupe de maisons dont il est

resté adjudicataire, faute d'avoir trouvé à qui la revendre, un imbécile

est devenu millionnaire malgré lui.

On ne voyait qu'écriteaux portant: _Maison à vendre_. Plus d'une maison

s'est vendue sur le pas de la porte. Sans même y entrer, un passant

l'acheta sur la seule inspection, et la revendit, avant d'avoir tourné

le coin de la rue, à un passant qui ne l'avait même pas regardée.

Le trafic des domaines nationaux enrichit aussi beaucoup de gens. Comme

la politique du gouvernement en rendait l'acquisition plus facile, en

raison de ce que l'opinion publique semblait plus le réprouver,

l'attrait d'un bénéfice assuré avait fini par triompher de la

délicatesse d'un certain nombre de spéculateurs. Les gens à scrupule

seuls restèrent pauvres. Pauvres gens!

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome II · 第 43 / 62 题