Tendance de l'esprit public.--Bal funèbre.--Modes bizarres.--Fortunes
nouvelles.
Cependant s'accomplissait la révolution qui depuis le 13 vendémiaire
s'était manifestée dans les moeurs; cette journée avait raffermi la
république, mais cette république n'était pas celle de Sparte: c'était
celle d'Athènes avec son goût effréné pour le luxe et pour les plaisirs,
avec cet esprit licencieux et malin qui, ne ménageant ni les héros ni
les dieux, épargnait moins encore les hommes que l'intrigue, le hasard
ou même le mérite avaient portés à la tête des affaires publiques.
Les cinq républicains dont la fortune avait fait des cinquièmes de roi,
expiaient déjà cette faveur qui leur donnait plus d'envieux que d'amis.
C'est contre eux surtout que se dirigeaient les attaques de la presse
qui, depuis le règne du Directoire, se dédommageait, par tous les excès
de la licence, de l'esclavage excessif où elle avait été maintenue
pendant la tyrannie du comité de salut public. Comme on ne pouvait
impunément faire une guerre directe à la constitution, on la faisait aux
hommes sur qui reposait son existence, et on la leur faisait avec toute
la virulence qui, pendant la courte session de l'Assemblée législative,
avait renversé les institutions de l'Assemblée constituante. Mus par des
opinions différentes, mais tendant vers un pareil but, cent journaux
harcelaient de mille manières, pour renverser le pouvoir, les
dépositaires de ce pouvoir, enchaînés par des lois qui les livraient à
l'attaque et ne leur permettaient pas la défense.
Dès lors il était facile de prévoir que la stabilité des choses en
France ne reposait pas encore sur une base inébranlable; que la
révolution qui avait donné naissance au Directoire ne serait pas la
dernière, et qu'en séparant le pouvoir exécutif du pouvoir législatif,
si longtemps exercés simultanément par la Convention, on n'avait fait
que préparer une révolution plus ou moins éloignée, qui rendrait à ce
pouvoir trop faiblement organisé le poids, l'énergie et l'intensité que
les auteurs de la constitution de l'an III lui avaient refusés ou
n'avaient pas osé lui donner.
Soit par horreur du despotisme de la législature, soit par un effet des
anciennes habitudes, la majorité des Français tendait évidemment vers la
monarchie, mais elle y tendait sans trop y songer, par une pente douce,
à travers un chemin semé de fleurs.
Comme en certains pays, où tout enterrement est suivi d'une orgie, où la
joie succède brusquement aux larmes et se manifeste au milieu du deuil,
c'était tous les jours à Paris une fête nouvelle. Les jardins publics ne
désemplissaient pas; les salles de concert, les salles de bal, comme les
salles de spectacles, étaient trop étroites pour contenir la foule qui
s'y portait, foule d'autant plus avide de plaisirs qu'elle en avait été
plus long-temps privée; foule à laquelle ne dédaignaient pas de se mêler
quantité de _ci-devant nobles_, pour parler le langage du temps,
lesquels, échappés à la faux révolutionnaire, survivaient à leurs
familles massacrées.
Mais, indépendamment des fêtes publiques, ceux-ci avaient encore des
fêtes particulières, et ce n'était pas pour oublier leurs malheurs
qu'ils se rassemblaient aux accords du violon, quoique ce ne fut pas
pour s'en affliger. L'on n'était admis à s'amuser dans ces réunions
qu'en prouvant qu'on était affecté d'une douleur inconsolable, qu'on
avait quelque victime à pleurer, ou qu'on avait été soi-même désigné
pour victime, ce que les hommes s'étudiaient à rappeler en portant leurs
cheveux nattés et relevés en chignon, et les femmes par leur affectation
à n'orner d'aucune parure leur tête dont les cheveux étaient coupés.
Cela s'appelait être coiffé à la victime. Pas une tête de femme alors
qui ne fut tondue.
À cette mode succéda bientôt, il est vrai, une mode tout opposée, celle
de porter de longs cheveux qu'on laissait négligemment flotter. Grand
bénéfice pour les coiffeurs, qui revendirent aux dames ce dont leurs
ciseaux les avaient débarrassées quelque mois auparavant. Alors fut
inventée la perruque appelée _cache-folie_, perruque dans laquelle il
n'entrait que des cheveux blonds, et pendant le règne de laquelle la
femme la plus raisonnable aurait rougi d'être brune.
Les vêtemens du sexe cependant s'étaient modifiés sous une influence
tout opposée. Si le royalisme présidait à l'arrangement des cheveux, du
moins l'intention qui dirigeait la coupe des robes était-elle toute
républicaine. Ces robes étaient de longues tuniques de mousseline ou de
percale blanche, ornées de bandes ou de broderies en laine (on avait
alors horreur de la soie), et soutenues par une ceinture qui s'attachait
sous la gorge. Recouvrant les formes sans les déguiser, cette tunique en
révélait toutes les perfections au plus léger mouvement du corps; un
schall négligemment jeté sur le cou complétait cette toilette qui
n'était rien moins que dénuée de grâce; toilette que je n'ai jamais
entendu critiquer par une femme bien faite, et qui n'était réputée
indécente que par celles qui tiraient leurs scrupules d'un principe qui
n'appartenait pas tout-à-fait à la vertu.
Ce costume, né de notre république, fut insensiblement adopté chez les
nations les plus hostiles à notre république, et finit par devenir une
mode européenne. Il ne tint pas aux belles dames qui donnaient alors le
ton à Paris d'en faire adopter un, sinon plus sévère, du moins plus
régulier encore, historiquement parlant.
Coiffées d'un réseau de pourpre qui derrière maintenait leurs cheveux
retenus devant par un diadème d'or enrichi de camées; chaussées de
sandales fixées par des ligatures de pourpre dans les losanges
desquelles se dessinaient leurs jambes revêtues d'un tricot couleur de
chair, et les doigts de leurs pieds ornés de bagues; les épaules à
demi-voilées par des manches courtes et fendues, d'où s'élançaient leurs
bras nus dans les trois quarts de leur longueur, et parés au-dessus du
coude d'un large bracelet d'or enrichi de pierreries; chargées enfin
par-dessus la tunique, dont la ceinture était attachée sous le sein par
un camée, d'un manteau de pourpre que tantôt elles laissaient se
développer comme celui d'une princesse tragique, ou qu'elles relevaient
tantôt pour s'en draper comme une statue, l'Égérie de Tallien et ses
élégantes amies se montrèrent dans les salons et même au théâtre dans
l'appareil que Mme Vestris et Mlle Raucourt étalaient sur la scène. On
se pressait au sortir du spectacle pour contempler ces modernes Aspasie,
pour les admirer peut-être: personne toutefois ne s'avisa de les imiter,
et toute leur bonne grâce sous ce costume renouvelé des Grecs ne put
accréditer une mode qui ne s'accordait ni avec l'état présent des
fortunes, ni avec les éternelles intempéries du climat de Paris.
Personne, ai-je dit: je me trompe; je me rappelle qu'une Flamande, qu'il
serait peu charitable de nommer, n'eut pas peur d'endosser un habit si
peu favorable aux épaules plates, aux jambes grêles, aux bras décharnés.
Ces dames imitaient l'antiquité, celle-ci la parodiait.
Je les rencontrai toutes quatre un soir, au faubourg Saint-Honoré, dans
un magnifique hôtel qu'un musicien venait d'acheter, maison ouverte à
tout venant, où, dans des fêtes continuelles, il se hâtait de se
débarrasser des immenses bénéfices qu'il avait faits dans les
fournitures de l'armée. C'était à qui l'y aiderait. Un ami en amenait un
autre; je ne sais qui ce soir-là y présentait Talma lequel y présentait
Lenoir qui m'y présentait. À l'aspect de ces dames en toge, nous
regrettions de n'avoir pas revêtu l'habit romain, et nous nous
promettions de réparer cette faute à la première occasion; mais elle ne
se représenta pas. L'amphitryon ne nous laissa pas le temps de faire
notre toilette, il en fut de sa fortune comme de celle du citoyen
Beauregard, comme d'une décoration de théâtre: elle disparut pendant que
nous changions d'habits.
Rien de plus fréquent alors que ces péripéties. Chaque jour on voyait
disparaître des fortunes écloses de la veille. Aucune époque n'avait été
plus favorable aux spéculations; à celles qui se faisaient sur le
papier-monnaie, il faut joindre celles qui se faisaient sur les
fournitures de l'État, qui n'a jamais eu plus de besoins et moins de
crédit. Pour approvisionner la capitale et les armées que n'alimentaient
plus les réquisitions, il fallait recourir aux traitans; Dieu sait s'ils
profitaient de l'occasion. Les uns, qui avaient été violemment
dépouillés de leurs biens par le gouvernement révolutionnaire, ne se
faisaient pas scrupule de regagner par la fraude ce que la violence leur
avait enlevé; les autres prétendaient ne rien faire que de juste en
reprenant au gouvernement ce qu'il avait injustement acquis.
La pénurie où tombèrent les propriétaires de maisons fut aussi une
source de prospérité pour bien des gens. Écrasés par les impositions de
toute espèce dont étaient chargés ces immeubles qui ne leur rapportaient
rien, ils se voyaient contraints de les vendre; et comme les paiemens se
faisaient en papier, quiconque avait de l'argent pouvait, en le
convertissant en papier, acquérir au plus bas prix des maisons
magnifiques, soit à la ville, soit à la campagne. Je sais un capitaliste
qui, à l'aide d'une opération semblable, avec mille louis d'or qu'il
avait enfouis pendant la prohibition du numéraire, se procura les
millions exigés pour une propriété dont il a refusé, il y a quelques
années, quinze cent mille francs en argent.
C'était en homme d'esprit avoir profité de la circonstance; mais tel
était l'état des choses, que la circonstance profitait souvent à des
gens qui n'avaient pas d'esprit. Ainsi, pour avoir soumissionné au
hasard, sans avoir un sou vaillant, un groupe de maisons dont il est
resté adjudicataire, faute d'avoir trouvé à qui la revendre, un imbécile
est devenu millionnaire malgré lui.
On ne voyait qu'écriteaux portant: _Maison à vendre_. Plus d'une maison
s'est vendue sur le pas de la porte. Sans même y entrer, un passant
l'acheta sur la seule inspection, et la revendit, avant d'avoir tourné
le coin de la rue, à un passant qui ne l'avait même pas regardée.
Le trafic des domaines nationaux enrichit aussi beaucoup de gens. Comme
la politique du gouvernement en rendait l'acquisition plus facile, en
raison de ce que l'opinion publique semblait plus le réprouver,
l'attrait d'un bénéfice assuré avait fini par triompher de la
délicatesse d'un certain nombre de spéculateurs. Les gens à scrupule
seuls restèrent pauvres. Pauvres gens!