État de la littérature.--Création de l'Institut.--Conversion de La
Harpe.--Cantique.
Au milieu de la tourmente révolutionnaire, la littérature n'était pas
restée stérile. Les ouvrages composés pour les circonstances abondaient
sans doute; mais tous les ouvrages nés pendant la révolution n'étaient
pas nés de la révolution. Parmi tant de productions empreintes de son
esprit et animées de son dévergondage, on en voyait briller quelques
unes qui, exemptes de ce caractère, auraient obtenu à toute autre époque
les applaudissemens qu'elles obtinrent alors.
Tel est _l'Abufar_ de Ducis. Si ce n'est pas une tragédie parfaite dans
son ensemble, du moins y trouve-t-on plus d'une scène parfaite. Que de
beautés même dans ses scènes les moins bonnes! Ces beautés furent
accueillies avec transport, et sauvèrent cette pièce de la chute à
laquelle quelques vices de contexture l'avaient exposée.
Indépendamment du _Timoléon_ de Chénier, le _Quintus Fabius_ de Legouvé,
le _Lévite d'Ephraim_ de M. Lemercier, et son _Tartufe révolutionnaire_,
prouvent que la révolution n'avait pas rendu la scène inaccessible aux
ouvrages composés d'après les lois de la raison et du bon goût, qui
n'est que la raison perfectionnée. La révolution avait changé, sous un
certain rapport, la direction de l'art dramatique, mais elle n'en avait
pas altéré les principes. C'est plus tard, c'est après la
contre-révolution, que des barbares devaient envahir le domaine de
Corneille et de Racine, et substituer aux chefs-d'oeuvre des maîtres des
monstruosités qu'eussent proscrites les sicaires de Marat et de
Robespierre, qui au moins respectèrent les rois de la scène.
Les autres branches de la littérature avaient été cultivées, à la
vérité, avec moins d'éclat; mais encore est-ce pendant cette période que
Le Brun avait publié, entre plusieurs odes réellement belles, celle qui
célèbre l'acte héroïque par lequel _le Vengeur_ échappa à la nécessité
d'humilier son pavillon devant le pavillon anglais, et que Chénier avait
composé _le Chant du Départ_. L'esprit de parti ne m'a jamais aveuglé au
point de me faire méconnaître dans ces chants vraiment patriotiques des
beautés qui les élèvent au niveau des poésies lyriques les plus
parfaites.
Dans le but de se réconcilier avec la civilisation, la Convention
affectait de relever l'honneur des lettres, soit en réorganisant
l'instruction publique sur un plan trop magnifique peut-être, mais qu'il
suffisait de restreindre pour le perfectionner; soit en rétablissant
sous le nom collectif _d'Institut_ les académies détruites. Le
traitement qu'attribuait son décret à chacun des membres de ce corps ne
leur donnait pas l'aisance, mais du moins les a-t-il mis à l'abri du
besoin.
Le même sentiment l'avait antérieurement portée à venir au secours des
littérateurs et des artistes les plus maltraités par la rigueur des
temps. Sur le rapport du comité d'instruction publique, dont Chénier fut
l'organe, elle avait décrété que des secours seraient accordés à une
certaine quantité d'individus dont les noms étaient inscrits au rapport,
et en tête desquels se trouvait celui de La Harpe. Je ne sais trop qui
me fit porter sur cette liste. Quoique je ne fusse pas plus riche que la
plupart des gens qui s'y trouvaient, je ne crus pas devoir accepter ce
bienfait, qui au reste était plus mesuré aux besoins qu'au talent, et à
la répartition duquel l'esprit de parti avait été absolument
étranger[24].
La même impartialité présida à la majorité des choix des membres de
l'Institut. Ce n'est certes pas en conséquence de leurs opinions que
Delille et Fontanes furent appelés dans la classe de la littérature
auprès de Ducis, de Chénier, d'Andrieux et de Le Brun, dit _Pindare_. Si
Marmontel et La Harpe n'y furent pas placés, il ne faut pas en conclure
qu'on ait méconnu leurs titres. La loi exige que tout membre de
l'Institut réside à Paris: or, Marmontel vivait dans une petite campagne
en Normandie: on ne put que le nommer correspondant. Quant à La Harpe,
qui, fanatique dans toutes ses opinions, avait pris, comme on l'a dit,
la révolution dans une aversion égale à l'amour qu'il lui avait porté
dans l'origine, et qui étendait cette aversion sur toutes les
institutions dérivées de cette source, le nommer de l'Institut, c'eût
été lui offrir l'occasion de refuser d'en être. On ne crut pas devoir
lui procurer ce plaisir.
Aucun écrivain plus que La Harpe n'était hostile aux idées nouvelles en
général, et au gouvernement en particulier. Sa haine pour eux semblait
s'accroître en raison de la tendance qu'ils avaient à se rapprocher d'un
système modéré. Il leur faisait une guerre _incessable_[26] dans ses
discours et dans ses écrits. Troquant son bonnet rouge contre un bonnet
carré[27], de la chaire à professer convertie en chaire à prêcher, il
déclamait en vrai missionnaire contre le développement des opinions à la
propagation desquelles il avait si ardemment contribué naguère, et
foudroyait de ses éternels anathèmes non seulement la liberté dont il
avait été un des plus exagérés apologistes, mais encore cette
philosophie dont il avait été un des apôtres les plus fervens.
Les bons esprits rougissaient pour lui de ces contradictions. Ils
avaient déploré les emportemens de son zèle ultra-philosophique; ils
déploraient ceux de son zèle ultra-religieux. Ne désespérant pas d'être
ramenés à un meilleur état de choses par la tendance évidente de la
majorité des intérêts, ils s'affligeaient des efforts qu'à l'exemple de
certains ambitieux, aux opinions desquels il prêtait la puissance de son
talent, tentait cet apostat de la révolution, non pas pour réparer le
mal que la révolution avait fait, mais pour rétablir les principes des
maux que la révolution avait détruits. Plus ils désiraient
l'affermissement du système conciliateur qui avait dicté la constitution
de l'an III, plus ils redoutaient les tentatives qu'on faisait pour
empêcher qu'il prévalût. Bien qu'il maintînt dans les fonctions
législatives deux tiers des membres de la Convention, ce système leur
offrait plus de sécurité qu'un renouvellement absolu de la législature;
ils craignaient moins les conventionnels, qui avaient des crimes à faire
oublier, que les royalistes, qui avaient tant de griefs à venger. En
poussant à une restauration, La Harpe leur semblait pousser à une
nouvelle terreur. Eux aussi prirent part aux réfutations que lui
attirèrent ses homélies, et qui le poursuivirent sous toutes les formes.
Et ce n'est pas seulement par les fauteurs de ses anciens écarts qu'il
se vit signalé à la risée publique. Je suis à peu près sûr que l'auteur
de la pièce qui suit n'était rien moins qu'un révolutionnaire,
quoiqu'elle soit d'un homme qui redoutait la contre-révolution, non pour
lui toutefois, mais pour la société, si fatiguée par tant de
convulsions. Cette pièce est inédite, à ce que je crois.