Première représentation d'_Oscar_.--Envoi de cette pièce au général
Bonaparte.--Je suis millionnaire.--Dupont de Nemours.--MM. Maret,
Bourgoin, Sémonville.--Dîner à Charonne.--La famille Montholon.--Le
citoyen Beauregard.
On ne s'étonne pas qu'il soit souvent question de batailles dans les
Mémoires d'un homme de guerre, on ne s'étonnera pas qu'il soit souvent
question de représentations théâtrales dans les Mémoires d'un homme de
lettres.
Revenons à la littérature. Dès mon retour de Marseille, _Oscar_ avait
été mis à l'étude. Talma s'était chargé du personnage dont le nom sert
de titre à la pièce. Jamais acteur n'entra plus intimement dans les
intentions de l'auteur; jamais il ne se pénétra mieux de l'esprit d'un
rôle; jamais il n'en développa plus habilement tous les sentimens: il
répondait tout-à-fait à mon attente; il la surpassait même.
Il en fut ainsi de l'actrice qui jouait le rôle de _Malvina_, rôle qui
exigeait plus de grâce et de sensibilité que d'énergie. Je trouvai tout
cela, joint à une figure charmante et à une voix enchanteresse, dans
Mlle Simon, jeune actrice plus gracieuse et non moins sensible que Mlle
Desgarcins, qu'elle eût fait oublier sans doute, si, pour son bonheur
plus que pour le nôtre, elle n'avait pas renoncé trop tôt à la scène.
Ce n'est pas sans travail que je mis cette pièce en état d'être jouée,
ou dans l'état où elle a été jouée. Les répétitions font voir souvent
les compositions dramatiques sous un aspect tout différent de celui qui
d'abord s'était présenté à l'imagination de l'auteur. Les effets qui
l'avaient séduit perdent quelquefois toute leur illusion quand on vient
à les exécuter. Tel développement qui lui avait paru nécessaire au
complément d'une scène, ne lui paraît plus qu'une superfétation: c'est
ce qui m'arriva. Il me fallut faire de grands sacrifices à l'intérêt de
sa représentation. Changeant en grande partie l'économie de ma pièce,
j'en supprimai un acte entier et j'en refis deux nouveaux. Cette
opération, qui accéléra la marche du drame dont elle resserrait
l'action, me coûta quelques morceaux que je regrettai. Avais-je tort? on
peut s'en assurer en lisant les variantes qui sont à la suite de la
pièce imprimée.
_Oscar_ réussit, mais non pas d'abord au gré de mon attente. Son premier
effet ne répondit pas surtout au talent vraiment sublime qu'y développa
mon premier acteur. Dans aucun rôle il ne s'est montré plus pathétique
et plus terrible que dans celui d'Oscar, qu'il jouait d'ailleurs avec
une admirable simplicité. La supériorité dont il fit preuve fut bien
mieux appréciée six ans après, quand les acteurs remirent cette pièce au
théâtre où elle fut accueillie avec une faveur marquée, et d'où elle a
disparu à la mort de Vanhove, qui m'enleva sinon un acteur sublime, du
moins un acteur utile. Elle n'y a pas reparu depuis, je ne sais pas trop
pourquoi; car à cette reprise les représentations en ont été aussi
productives au moins que celles des pièces le plus en faveur.
Si les choses avaient toujours la valeur que leur prêtent les mots,
_Oscar_ aurait fait ma fortune. Après dix ou douze représentations, le
caissier du théâtre me remit treize ou quatorze cent mille francs pour
mes droits d'auteur. «La France est plus pauvre que jamais, dis-je à ma
mère qui me demandait comment allaient les affaires.--Et pourquoi, mon
ami?--C'est que me voilà millionnaire.»
En effet, quand toute cette fortune eut été réduite à sa plus simple
expression, mes assignats, échangés contre des mandats échangés contre
de l'argent, me donnèrent sept cents et quelques francs de produit net.
Si j'avais opéré plus tôt cette transmutation, elle m'eût rapporté
davantage: la veille même du jour où elle se fit, j'en aurais retiré
neuf cents francs au lieu de sept. La négligence de l'agent chargé de
cette opération me causa ce dommage. Malgré la décadence du
papier-monnaie, qui pouvait s'attendre à une _dégringolade_ si rapide?
Il fallait tenir compte alors de l'intérêt d'une heure, d'un quart
d'heure, d'une minute. Bien nous en prit de ne pas tarder davantage:
quatre ou cinq jours après, les papiers furent entièrement démonétisés,
et les paiemens ne se firent plus qu'en argent.
_Oscar_ fut imprimé par les presses de Dupont de Nemours, qui, pour
relever sa fortune, avait embrassé la même profession que Franklin; ce
n'était pas le seul point par lequel il lui ressemblait. Cela me fit
connaître un des hommes les plus estimables, mais non pas des plus
raisonnables qui vécussent à cette époque. Avec les meilleures
intentions du monde, éternellement dupe de son coeur et de son esprit,
Dupont de Nemours a donné dans bien des erreurs. Partisan de la réforme
plus que de la révolution, il fut cent fois au moment d'être écrasé en
s'efforçant d'arrêter le mouvement qu'il avait provoqué. Deux fois
complice de conspirations ourdies pour le rappel des Bourbons, il s'est
vu, par l'effet de ces conspirations, obligé d'aller chercher deux fois
asile en Amérique, dans sa famille, _où il allait_, me disait-il,
_régner pour vivre_; et cela pour cause de non réussite d'abord, et puis
par suite du succès. Au reste, s'il a eu quelquefois à gémir de ses
fautes, il n'a jamais eu à en rougir: c'est toujours en honnête homme
qu'il s'engagea dans ces intrigues, dont il se retira toujours en
honnête homme quand il vit que le résultat ne répondait pas à ses
espérances. Plein d'esprit et d'imagination, aimable autant qu'on le
peut être, Dupont n'a jamais changé; il mourut âgé, mais non pas vieux:
il comptait plus de quatre-vingts ans de jeunesse quand il expira
décrépit.
J'adressai au vainqueur de Rivoli un exemplaire d'_Oscar_, avec cet
envoi:
Toi, dont la jeunesse occupée
Aux jeux d'Apollon et de Mars,
Comme le premier des Césars
Manie et la plume et l'épée;
Qui peut-être au milieu des camps
Rédiges d'immortels Mémoires,
Dérobe-leur quelques instans,
Et trouve, s'il se peut, le temps
De me lire entre deux victoires.
Pendant mon séjour dans le Midi, ramenée par la politique à quelque
sentiment d'humanité, la Convention s'était relâchée de ses rigueurs
envers le seul individu que renfermât encore la prison d'où Louis XVI,
Marie-Antoinette et l'irréprochable Élisabeth étaient sortis pour monter
sur un échafaud, et où l'enfant, proclamé hors de France roi de France
sous le nom de Louis XVII, avait régné trente mois sous la tyrannie du
plus ignoble et du plus impitoyable des geôliers. MADAME avait été
rendue à la liberté sur la demande de l'Autriche, qui, humaine par
politique aussi, croyait acquérir dans la petite-fille de Marie-Thérèse
une femme pour un des frères de l'empereur François, et s'assurer ainsi
un mariage utile à ses vues sur la Lorraine et sur l'Alsace.
Huit républicains avaient été échangés contre la fille des rois. De ce
nombre était Maret que, par une double violation du droit des gens, les
Autrichiens avaient arrêté sur territoire neutre, comme il se rendait à
Naples en qualité de ministre de France.
Je ne revis pas sans une vive émotion cet ami que j'avais cru ne jamais
revoir, et qui peut-être n'a dû son salut qu'à l'événement qui semblait
devoir le perdre. Au fait, que serait-il devenu au milieu du froissement
de toutes les factions? Son habileté, sa capacité l'eussent fait
rechercher de toutes; sa droiture, sa modération l'eussent fait
proscrire par toutes. Le malheur qui l'a soustrait aux divisions qui
décimaient la France lui a évidemment sauvé la vie.
Il a passé, à la vérité, dans l'isolement le plus absolu les deux ans et
demi que dura sa captivité; mais grâce aux ressources d'une imagination
toujours active, et que la privation de tout moyen de distraction
forçait de chercher ses ressources en elle-même, sans manuscrits, sans
livres, et privé de tout ce qui est nécessaire pour écrire, il échappa
aux supplices qui semblaient inséparables de sa situation. Il sut, avec
des objets destinés à tout autre usage, se fabriquer de l'encre et un
instrument avec lesquels il a écrit sur un carré de papier, que le
hasard lui avait conservé, trois ouvrages dramatiques qu'il composa
pendant ses longues insomnies. Ces ouvrages sont _l'Infaillible_,
comédie en cinq actes et en vers, pièce de caractère, pièce remplie de
développemens ingénieux et du comique le plus vrai; _l'Héritière_,
comédie en cinq actes et en vers aussi, pièce d'intrigue, pleine
d'intérêt, que ses amis représentèrent chez Mme de Montesson, et dont le
sujet a été transporté depuis avec succès sur divers théâtres; la
troisième est une tragédie en un acte. La querelle héroïque de _Damon et
Pythias_, qui en est le sujet, ne fournissait pas matière à un drame
plus long. Rien de surprenant, vu la finesse de l'écriture, comme la
netteté de ce manuscrit tracé dans les ténèbres avec la plus imparfaite
des plumes dont jamais écrivain se soit servi, avec un mauvais
cure-dents.
L'isolement aiguise l'esprit quand il ne l'éteint pas. Le fait suivant
le prouve aussi. Après avoir découvert, par des inductions tirées
d'indices presque insaisissables, que Sémonville qui avait été arrêté
avec lui en Suisse, et dont il avait été aussitôt séparé, non seulement
était au fond du Tyrol, mais dans la même prison que lui, mais dans la
chambre voisine de la sienne, Maret imagina le moyen de converser avec
son compagnon d'infortune, et de lui faire, à l'aide de coups frappés
contre le mur, des questions auxquelles celui-ci répondit de manière à
constater du moins son existence. Ce fut une grande consolation pour
l'un et pour l'autre. Dès ce moment, ces deux amis s'étaient retrouvés.
Maret me fit connaître Sémonville, homme aimable s'il en fut, et de plus
excellent homme, ce qui est mieux. Ceux qui le jugent sous les rapports
politiques, s'étonnant de son habileté à maintenir sa fortune en dépit
de toutes les révolutions, ne peuvent refuser des éloges à la sagacité
avec laquelle il a prévu les catastrophes qui depuis quarante-cinq ans
ont renversé successivement tant de gouvernemens; ceux qui le
connaissent sous des rapports plus intimes, ne s'étonnent pas moins de
la constance de ses affections, de sa persévérance à obliger ceux de ses
anciens amis à qui les événemens ont été moins favorables qu'à lui. Il
tient à ses amis autant qu'à sa fortune; ils semblent en faire partie.
J'aime à lui rendre ce témoignage; j'en parle un peu par expérience.
Maret me fit connaître encore un homme d'un caractère différent, homme
d'un rare mérite aussi; c'était l'honorable M. Bourgoin, qui, secrétaire
d'ambassade en Espagne avant la révolution, où depuis il a été
ambassadeur, a postérieurement rempli les fonctions d'ambassadeur en
Danemarck, en Suède et en Saxe. Toute l'habileté qui peut se concilier
avec la droiture la plus inflexible, toute la complaisance que
l'habitude du grand monde peut prêter au caractère le plus loyal, un
jugement solide, un esprit délié, telles étaient les qualités qu'il
apportait dans le commerce de la société ainsi que dans le maniement des
affaires. Comme il avait beaucoup vu, beaucoup lu et beaucoup retenu, sa
conversation était des plus instructives et des plus attachantes.
J'eus lieu de le remarquer surtout un certain jour où, de compagnie
entre lui et Maret, j'allai dîner à Charonne dans une maison de campagne
qu'y possédait Sémonville. Grands marcheurs tous les trois, nous étions
convenus de faire le chemin en nous promenant; et c'est de la
Chaussée-d'Antin que nous devions partir. Nous l'allongeâmes encore en
suivant les boulevards extérieurs, pour gagner les bosquets de
Romainville, alors couronnés de lilas. Jamais chemin cependant ne me
parut plus court. La conversation de mes deux compagnons de voyage
m'aurait conduit sans fatigue jusqu'au bout du monde. Elle roula sur
tout ce qui peut intéresser l'homme instruit et l'homme qui cherche à
s'instruire. On y traita _de omni re civili_; il y fut surtout question
de littérature, que Bourgoin cultivait aussi avec succès dans les
loisirs que lui laissaient les travaux du publiciste.
Il y avait grande société à Charonne. La famille Montholon y était
réunie; plusieurs membres des deux conseils, et entre autres Lucien
Bonaparte, y étaient aussi. Bien que ce dernier ne fût pas encore membre
du Corps-Législatif, il avait toute la gravité d'un législateur, et prit
peu de part à nos jeux, qui ne furent d'abord à la vérité que des jeux
de collége. Il fut tout aux dames, et il avait raison. Il était
impossible d'en rencontrer de plus attrayantes, impossible de trouver un
interlocuteur plus aimable que Mme de Montholon, et des visages plus
jolis, plus frais, que ceux de ses deux filles. La dernière surtout
portait si gracieusement son nom de _Zéphirine_! Je les ai vues
rarement. Le souvenir qui m'en reste est celui que laisse la fleur après
le printemps. Hélas! ces deux créatures angéliques n'existent plus. La
dernière n'a fait que paraître, et pourtant, dans sa courte carrière,
elle a changé deux fois de nom, mais ce fut pour prendre des noms
héroïques. Veuve de Joubert, elle est morte avec le nom de Macdonald.
Au nombre des adorateurs que lui attirait sa beauté, était un certain
Monsieur, ou un certain citoyen Beauregard, homme qui, si l'on en croit
le bruit public, s'était fait en peu de temps, par d'heureuses
spéculations, une fortune qu'on disait immense. Se croyant dès lors au
niveau de tout ce qu'il y avait de plus honorable, et jaloux, en
s'alliant à une famille considérée, d'acquérir la considération qui lui
manquait, il crut pouvoir prétendre à la main de Mlle de Montholon.
Une sage mère n'écarte pas sans réfléchir les prétentions d'un homme qui
compte par millions, d'un homme qui possède vingt hôtels plus beaux les
uns que les autres. Au nombre des propriétés du citoyen Beauregard était
cet hôtel de Salm, aujourd'hui palais de la Légion-d'Honneur. Il y
donnait des fêtes magnifiques. Il invita à celle qui devait avoir lieu
quelques jours après toute la société qui se trouvait à Charonne ce
jour-là où il vint dîner.
Une sage mère ne se presse pas non plus de conclure une affaire d'où
dépend le sort de sa fille. Mme de Montholon prit du temps pour
réfléchir, et fit bien. Pendant qu'elle réfléchissait, la fortune du
citoyen Beauregard s'évanouit comme elle s'était formée, du jour au
lendemain.
Le lendemain du bal qu'il donna à ces dames, dans son palais, car il
était homme de parole, il disparut. Qu'est-il devenu? Je ne sais. La
rivière coule pour tout le monde.