CHAPITRE III.

Première représentation d'_Oscar_.--Envoi de cette pièce au général

Bonaparte.--Je suis millionnaire.--Dupont de Nemours.--MM. Maret,

Bourgoin, Sémonville.--Dîner à Charonne.--La famille Montholon.--Le

citoyen Beauregard.

On ne s'étonne pas qu'il soit souvent question de batailles dans les

Mémoires d'un homme de guerre, on ne s'étonnera pas qu'il soit souvent

question de représentations théâtrales dans les Mémoires d'un homme de

lettres.

Revenons à la littérature. Dès mon retour de Marseille, _Oscar_ avait

été mis à l'étude. Talma s'était chargé du personnage dont le nom sert

de titre à la pièce. Jamais acteur n'entra plus intimement dans les

intentions de l'auteur; jamais il ne se pénétra mieux de l'esprit d'un

rôle; jamais il n'en développa plus habilement tous les sentimens: il

répondait tout-à-fait à mon attente; il la surpassait même.

Il en fut ainsi de l'actrice qui jouait le rôle de _Malvina_, rôle qui

exigeait plus de grâce et de sensibilité que d'énergie. Je trouvai tout

cela, joint à une figure charmante et à une voix enchanteresse, dans

Mlle Simon, jeune actrice plus gracieuse et non moins sensible que Mlle

Desgarcins, qu'elle eût fait oublier sans doute, si, pour son bonheur

plus que pour le nôtre, elle n'avait pas renoncé trop tôt à la scène.

Ce n'est pas sans travail que je mis cette pièce en état d'être jouée,

ou dans l'état où elle a été jouée. Les répétitions font voir souvent

les compositions dramatiques sous un aspect tout différent de celui qui

d'abord s'était présenté à l'imagination de l'auteur. Les effets qui

l'avaient séduit perdent quelquefois toute leur illusion quand on vient

à les exécuter. Tel développement qui lui avait paru nécessaire au

complément d'une scène, ne lui paraît plus qu'une superfétation: c'est

ce qui m'arriva. Il me fallut faire de grands sacrifices à l'intérêt de

sa représentation. Changeant en grande partie l'économie de ma pièce,

j'en supprimai un acte entier et j'en refis deux nouveaux. Cette

opération, qui accéléra la marche du drame dont elle resserrait

l'action, me coûta quelques morceaux que je regrettai. Avais-je tort? on

peut s'en assurer en lisant les variantes qui sont à la suite de la

pièce imprimée.

_Oscar_ réussit, mais non pas d'abord au gré de mon attente. Son premier

effet ne répondit pas surtout au talent vraiment sublime qu'y développa

mon premier acteur. Dans aucun rôle il ne s'est montré plus pathétique

et plus terrible que dans celui d'Oscar, qu'il jouait d'ailleurs avec

une admirable simplicité. La supériorité dont il fit preuve fut bien

mieux appréciée six ans après, quand les acteurs remirent cette pièce au

théâtre où elle fut accueillie avec une faveur marquée, et d'où elle a

disparu à la mort de Vanhove, qui m'enleva sinon un acteur sublime, du

moins un acteur utile. Elle n'y a pas reparu depuis, je ne sais pas trop

pourquoi; car à cette reprise les représentations en ont été aussi

productives au moins que celles des pièces le plus en faveur.

Si les choses avaient toujours la valeur que leur prêtent les mots,

_Oscar_ aurait fait ma fortune. Après dix ou douze représentations, le

caissier du théâtre me remit treize ou quatorze cent mille francs pour

mes droits d'auteur. «La France est plus pauvre que jamais, dis-je à ma

mère qui me demandait comment allaient les affaires.--Et pourquoi, mon

ami?--C'est que me voilà millionnaire.»

En effet, quand toute cette fortune eut été réduite à sa plus simple

expression, mes assignats, échangés contre des mandats échangés contre

de l'argent, me donnèrent sept cents et quelques francs de produit net.

Si j'avais opéré plus tôt cette transmutation, elle m'eût rapporté

davantage: la veille même du jour où elle se fit, j'en aurais retiré

neuf cents francs au lieu de sept. La négligence de l'agent chargé de

cette opération me causa ce dommage. Malgré la décadence du

papier-monnaie, qui pouvait s'attendre à une _dégringolade_ si rapide?

Il fallait tenir compte alors de l'intérêt d'une heure, d'un quart

d'heure, d'une minute. Bien nous en prit de ne pas tarder davantage:

quatre ou cinq jours après, les papiers furent entièrement démonétisés,

et les paiemens ne se firent plus qu'en argent.

_Oscar_ fut imprimé par les presses de Dupont de Nemours, qui, pour

relever sa fortune, avait embrassé la même profession que Franklin; ce

n'était pas le seul point par lequel il lui ressemblait. Cela me fit

connaître un des hommes les plus estimables, mais non pas des plus

raisonnables qui vécussent à cette époque. Avec les meilleures

intentions du monde, éternellement dupe de son coeur et de son esprit,

Dupont de Nemours a donné dans bien des erreurs. Partisan de la réforme

plus que de la révolution, il fut cent fois au moment d'être écrasé en

s'efforçant d'arrêter le mouvement qu'il avait provoqué. Deux fois

complice de conspirations ourdies pour le rappel des Bourbons, il s'est

vu, par l'effet de ces conspirations, obligé d'aller chercher deux fois

asile en Amérique, dans sa famille, _où il allait_, me disait-il,

_régner pour vivre_; et cela pour cause de non réussite d'abord, et puis

par suite du succès. Au reste, s'il a eu quelquefois à gémir de ses

fautes, il n'a jamais eu à en rougir: c'est toujours en honnête homme

qu'il s'engagea dans ces intrigues, dont il se retira toujours en

honnête homme quand il vit que le résultat ne répondait pas à ses

espérances. Plein d'esprit et d'imagination, aimable autant qu'on le

peut être, Dupont n'a jamais changé; il mourut âgé, mais non pas vieux:

il comptait plus de quatre-vingts ans de jeunesse quand il expira

décrépit.

J'adressai au vainqueur de Rivoli un exemplaire d'_Oscar_, avec cet

envoi:

Toi, dont la jeunesse occupée

Aux jeux d'Apollon et de Mars,

Comme le premier des Césars

Manie et la plume et l'épée;

Qui peut-être au milieu des camps

Rédiges d'immortels Mémoires,

Dérobe-leur quelques instans,

Et trouve, s'il se peut, le temps

De me lire entre deux victoires.

Pendant mon séjour dans le Midi, ramenée par la politique à quelque

sentiment d'humanité, la Convention s'était relâchée de ses rigueurs

envers le seul individu que renfermât encore la prison d'où Louis XVI,

Marie-Antoinette et l'irréprochable Élisabeth étaient sortis pour monter

sur un échafaud, et où l'enfant, proclamé hors de France roi de France

sous le nom de Louis XVII, avait régné trente mois sous la tyrannie du

plus ignoble et du plus impitoyable des geôliers. MADAME avait été

rendue à la liberté sur la demande de l'Autriche, qui, humaine par

politique aussi, croyait acquérir dans la petite-fille de Marie-Thérèse

une femme pour un des frères de l'empereur François, et s'assurer ainsi

un mariage utile à ses vues sur la Lorraine et sur l'Alsace.

Huit républicains avaient été échangés contre la fille des rois. De ce

nombre était Maret que, par une double violation du droit des gens, les

Autrichiens avaient arrêté sur territoire neutre, comme il se rendait à

Naples en qualité de ministre de France.

Je ne revis pas sans une vive émotion cet ami que j'avais cru ne jamais

revoir, et qui peut-être n'a dû son salut qu'à l'événement qui semblait

devoir le perdre. Au fait, que serait-il devenu au milieu du froissement

de toutes les factions? Son habileté, sa capacité l'eussent fait

rechercher de toutes; sa droiture, sa modération l'eussent fait

proscrire par toutes. Le malheur qui l'a soustrait aux divisions qui

décimaient la France lui a évidemment sauvé la vie.

Il a passé, à la vérité, dans l'isolement le plus absolu les deux ans et

demi que dura sa captivité; mais grâce aux ressources d'une imagination

toujours active, et que la privation de tout moyen de distraction

forçait de chercher ses ressources en elle-même, sans manuscrits, sans

livres, et privé de tout ce qui est nécessaire pour écrire, il échappa

aux supplices qui semblaient inséparables de sa situation. Il sut, avec

des objets destinés à tout autre usage, se fabriquer de l'encre et un

instrument avec lesquels il a écrit sur un carré de papier, que le

hasard lui avait conservé, trois ouvrages dramatiques qu'il composa

pendant ses longues insomnies. Ces ouvrages sont _l'Infaillible_,

comédie en cinq actes et en vers, pièce de caractère, pièce remplie de

développemens ingénieux et du comique le plus vrai; _l'Héritière_,

comédie en cinq actes et en vers aussi, pièce d'intrigue, pleine

d'intérêt, que ses amis représentèrent chez Mme de Montesson, et dont le

sujet a été transporté depuis avec succès sur divers théâtres; la

troisième est une tragédie en un acte. La querelle héroïque de _Damon et

Pythias_, qui en est le sujet, ne fournissait pas matière à un drame

plus long. Rien de surprenant, vu la finesse de l'écriture, comme la

netteté de ce manuscrit tracé dans les ténèbres avec la plus imparfaite

des plumes dont jamais écrivain se soit servi, avec un mauvais

cure-dents.

L'isolement aiguise l'esprit quand il ne l'éteint pas. Le fait suivant

le prouve aussi. Après avoir découvert, par des inductions tirées

d'indices presque insaisissables, que Sémonville qui avait été arrêté

avec lui en Suisse, et dont il avait été aussitôt séparé, non seulement

était au fond du Tyrol, mais dans la même prison que lui, mais dans la

chambre voisine de la sienne, Maret imagina le moyen de converser avec

son compagnon d'infortune, et de lui faire, à l'aide de coups frappés

contre le mur, des questions auxquelles celui-ci répondit de manière à

constater du moins son existence. Ce fut une grande consolation pour

l'un et pour l'autre. Dès ce moment, ces deux amis s'étaient retrouvés.

Maret me fit connaître Sémonville, homme aimable s'il en fut, et de plus

excellent homme, ce qui est mieux. Ceux qui le jugent sous les rapports

politiques, s'étonnant de son habileté à maintenir sa fortune en dépit

de toutes les révolutions, ne peuvent refuser des éloges à la sagacité

avec laquelle il a prévu les catastrophes qui depuis quarante-cinq ans

ont renversé successivement tant de gouvernemens; ceux qui le

connaissent sous des rapports plus intimes, ne s'étonnent pas moins de

la constance de ses affections, de sa persévérance à obliger ceux de ses

anciens amis à qui les événemens ont été moins favorables qu'à lui. Il

tient à ses amis autant qu'à sa fortune; ils semblent en faire partie.

J'aime à lui rendre ce témoignage; j'en parle un peu par expérience.

Maret me fit connaître encore un homme d'un caractère différent, homme

d'un rare mérite aussi; c'était l'honorable M. Bourgoin, qui, secrétaire

d'ambassade en Espagne avant la révolution, où depuis il a été

ambassadeur, a postérieurement rempli les fonctions d'ambassadeur en

Danemarck, en Suède et en Saxe. Toute l'habileté qui peut se concilier

avec la droiture la plus inflexible, toute la complaisance que

l'habitude du grand monde peut prêter au caractère le plus loyal, un

jugement solide, un esprit délié, telles étaient les qualités qu'il

apportait dans le commerce de la société ainsi que dans le maniement des

affaires. Comme il avait beaucoup vu, beaucoup lu et beaucoup retenu, sa

conversation était des plus instructives et des plus attachantes.

J'eus lieu de le remarquer surtout un certain jour où, de compagnie

entre lui et Maret, j'allai dîner à Charonne dans une maison de campagne

qu'y possédait Sémonville. Grands marcheurs tous les trois, nous étions

convenus de faire le chemin en nous promenant; et c'est de la

Chaussée-d'Antin que nous devions partir. Nous l'allongeâmes encore en

suivant les boulevards extérieurs, pour gagner les bosquets de

Romainville, alors couronnés de lilas. Jamais chemin cependant ne me

parut plus court. La conversation de mes deux compagnons de voyage

m'aurait conduit sans fatigue jusqu'au bout du monde. Elle roula sur

tout ce qui peut intéresser l'homme instruit et l'homme qui cherche à

s'instruire. On y traita _de omni re civili_; il y fut surtout question

de littérature, que Bourgoin cultivait aussi avec succès dans les

loisirs que lui laissaient les travaux du publiciste.

Il y avait grande société à Charonne. La famille Montholon y était

réunie; plusieurs membres des deux conseils, et entre autres Lucien

Bonaparte, y étaient aussi. Bien que ce dernier ne fût pas encore membre

du Corps-Législatif, il avait toute la gravité d'un législateur, et prit

peu de part à nos jeux, qui ne furent d'abord à la vérité que des jeux

de collége. Il fut tout aux dames, et il avait raison. Il était

impossible d'en rencontrer de plus attrayantes, impossible de trouver un

interlocuteur plus aimable que Mme de Montholon, et des visages plus

jolis, plus frais, que ceux de ses deux filles. La dernière surtout

portait si gracieusement son nom de _Zéphirine_! Je les ai vues

rarement. Le souvenir qui m'en reste est celui que laisse la fleur après

le printemps. Hélas! ces deux créatures angéliques n'existent plus. La

dernière n'a fait que paraître, et pourtant, dans sa courte carrière,

elle a changé deux fois de nom, mais ce fut pour prendre des noms

héroïques. Veuve de Joubert, elle est morte avec le nom de Macdonald.

Au nombre des adorateurs que lui attirait sa beauté, était un certain

Monsieur, ou un certain citoyen Beauregard, homme qui, si l'on en croit

le bruit public, s'était fait en peu de temps, par d'heureuses

spéculations, une fortune qu'on disait immense. Se croyant dès lors au

niveau de tout ce qu'il y avait de plus honorable, et jaloux, en

s'alliant à une famille considérée, d'acquérir la considération qui lui

manquait, il crut pouvoir prétendre à la main de Mlle de Montholon.

Une sage mère n'écarte pas sans réfléchir les prétentions d'un homme qui

compte par millions, d'un homme qui possède vingt hôtels plus beaux les

uns que les autres. Au nombre des propriétés du citoyen Beauregard était

cet hôtel de Salm, aujourd'hui palais de la Légion-d'Honneur. Il y

donnait des fêtes magnifiques. Il invita à celle qui devait avoir lieu

quelques jours après toute la société qui se trouvait à Charonne ce

jour-là où il vint dîner.

Une sage mère ne se presse pas non plus de conclure une affaire d'où

dépend le sort de sa fille. Mme de Montholon prit du temps pour

réfléchir, et fit bien. Pendant qu'elle réfléchissait, la fortune du

citoyen Beauregard s'évanouit comme elle s'était formée, du jour au

lendemain.

Le lendemain du bal qu'il donna à ces dames, dans son palais, car il

était homme de parole, il disparut. Qu'est-il devenu? Je ne sais. La

rivière coule pour tout le monde.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome II · 第 42 / 62 题