Mme Bonaparte.--Mme Tallien.--Le général Pichegru.--Le général
Hoche.--Le général Brune.--Premières victoires du général
Bonaparte.--Drapeaux présentés au Directoire par Murat.--Départ de Mme
Bonaparte pour l'Italie.
Fréron, à notre départ de Marseille, nous avait chargés, Lenoir et moi,
d'une commission pour Tallien, très-puissant alors au Directoire, car il
pouvait tout chez Barras, bien qu'il y eût auprès de ce directeur
quelqu'un de plus puissant encore que lui. S'apercevant qu'il avait été
dupé par Salicetti, et que petit à petit toutes les bonnes places se
distribuaient, Fréron s'était réveillé; et, par un effort
extraordinaire, chargeant sa main d'une plume, il avait, dans le moins
de mots possible, sommé Tallien de faire valoir ses droits auprès du
gouvernement, et de le rappeler à l'amitié de son ancien collègue, ou de
son ancien complice, et il nous avait priés de remettre cette lettre au
héros de thermidor.
Ce n'était pas seulement pour nous acquitter de cette commission que
nous allâmes à Chaillot, où demeurait Tallien: le désir de voir de plus
près l'ange qui lui avait inspiré ses généreuses résolutions contribuait
aussi à l'empressement que nous mîmes à la remplir. Nous n'eûmes pas
lieu de nous en repentir; nous fûmes accueillis en vieux amis dans cette
maison où nous entrions pour la première fois. Tallien se souvint
très-bien de moi; et, tout grand personnage qu'il était devenu, il fut
le premier à me rappeler les circonstances moins brillantes pour lui où
je l'avais vu, et à me parler de l'hôtel _de l'Union_, où nous nous
étions rencontrés en 1789, hôtel alors tenu par sa tante, Mme Imbert. Il
nous présenta ensuite à sa femme et à Mme Bonaparte, inséparable alors
de Mme Tallien, lesquelles nous présentèrent à Barras, qui fut bon
prince, et ne s'opposa pas à ce que nous accompagnassions ces dames au
Luxembourg. C'est ainsi que, sans y prétendre, nous nous trouvâmes
introduits dans le salon de l'homme dans les mains duquel les caprices
de la révolution avaient fait tomber les destins de la France.
J'usai de la permission pendant quelques mois. Mais ayant eu lieu de
reconnaître que Barras que j'aimais peu ne m'aimait pas, je me retirai
insensiblement d'une société, ou si l'on veut d'une cour au milieu de
laquelle un homme étranger aux affaires ou aux intrigues devait bientôt
se trouver déplacé.
Je passais cependant presque tout mon temps dans la société de ces
dames, soit chez l'une, soit chez l'autre; j'y rencontrai les
personnages les plus importans de l'époque.
Chez Mme Bonaparte, je dînai une fois avec le général Pichegru. On pense
bien que j'étudiai avec quelque attention cet homme qui n'était célèbre
alors que par de belles actions. Il me parut homme de sens plus qu'homme
d'esprit, et doué de plus de jugement que de génie. Éloigné de la
jactance autant que de la fausse modestie, grave dans son maintien,
mesuré dans ses discours, tout portait en lui le caractère de la
prudence et de la circonspection; le caractère de la discrétion, mais
non de la dissimulation. J'aurais conçu que les projets d'un pareil
homme fussent impénétrables, mais je n'aurais jamais soupçonné qu'un
front aussi honnête recélât les projets d'un traître.
Chez Mme Tallien, je rencontrai un homme non moins illustre, le général
Hoche. C'était sous des dehors moins sévères que celui-là cachait une
ambition dont sa capacité pouvait réaliser tous les rêves, si vastes
qu'ils fussent. Je m'étonnais de trouver en lui de si hautes qualités
réunies aux avantages qui assuraient à un jeune homme des succès de
salon. Un esprit facile et léger, un ton de petit-maître que justifiait
assez sa taille et sa tournure, dont une veste de chasseur faisait
ressortir l'élégance; une figure enfin qu'un homme à bonnes fortunes
pouvait envier, tels sont les rapports sous lesquels il se faisait aussi
remarquer auprès d'une femme assez belle à la vérité pour faire perdre
chez elle à un héros même toute autre ambition que celle d'être aimable.
C'était aussi un homme parfaitement maître de lui-même. Avant son départ
pour l'expédition d'Irlande, qui lui promettait tant de gloire, et à son
retour de cette expédition dont le résultat avait mal répondu à ses
espérances, la même sérénité régnait sur son visage.
Chez Mme Tallien venait souvent aussi le général Brune. Peu célèbre
alors, ce futur maréchal n'était rien moins qu'heureux. Revenu du Midi
où il avait précédé Fréron, il attendait de l'emploi, et le Directoire
semblait peu disposé à lui en donner. Autant que j'ai cru m'en
apercevoir, on avait alors une idée peu favorable de sa capacité.
Fréron, qui avait été envoyé pour le relever ou le remplacer à
Marseille, disait que ce général n'était venu aux bords de la
Méditerranée que _pour y faire des ronds comme ceux que faisait en
crachant dans un puits ce grand flandrin de vicomte dont il est question
dans le Misantrope_. Était-ce justice, était-ce prévention? Cela
constate au moins qu'il n'y avait pas fait de mal; et je suis d'autant
plus porté à le croire que, pendant les cinq mois que j'ai passés dans
le Midi, je ne lui ai entendu faire aucun reproche par la population
provençale, la plus rancunière peut-être comme la plus irritable qui
soit au monde.
Brune, à qui j'ai trouvé depuis des airs qui n'étaient pas dénués de
vanité, était alors simple et modeste. Tallien, qui aimait en lui un
vieil ami de Danton, parvint à le faire appeler à l'armée d'Italie, où
il prit après le traité de Campo-Formio le commandement de la division
Massena. Les événemens depuis n'ont pas cessé de le servir, et je le
mettrais au premier rang des hommes heureux, sans l'effroyable
catastrophe qui a terminé sa vie.
Brune était instruit. Il possédait assez bien les auteurs latins, et
comme Louis XVIII il aimait à citer Horace, qu'il entendait mieux que
lui. Avant d'entrer dans la carrière des armes que lui ouvrit la
révolution, il avait été prote dans une imprimerie. Il avait été un des
membres les plus actifs de ce club des Cordeliers d'où sortait la
faction que Robespierre crut anéantir avec Danton, et qui finit par
anéantir Robespierre.
Marchant de succès en succès, Bonaparte cependant avait contraint le roi
de Sardaigne à demander la paix. La victoire lui avait ouvert les portes
de Milan. Murat, son premier aide de camp, qui vint apporter à Paris les
trophées de Montenotte, de Dégo, de Mondovi et de Lodi, remit à Mme
Bonaparte une lettre par laquelle le jeune conquérant la pressait de
venir le rejoindre.
Cette lettre qu'elle me fit voir portait, ainsi que toutes celles qu'il
lui avait adressées depuis son départ, le caractère de la passion la
plus violente. Joséphine s'amusait de ce sentiment, qui n'était pas
exempt de jalousie; je l'entends encore lisant un passage dans lequel,
semblant repousser des inquiétudes qui visiblement le tourmentaient, son
mari lui disait: _S'il était vrai, pourtant! Crains le poignard
d'Othello_; je l'entends dire avec son accent créole, en souriant: _Il
est drôle, Bonaparte!_ L'amour qu'elle inspirait à un homme aussi
extraordinaire la flattait évidemment, quoiqu'elle prît la chose moins
sérieusement que lui; elle était fière de voir qu'il l'aimait presque
autant que la gloire; elle jouissait de cette gloire qui chaque jour
s'accroissait, mais c'est à Paris qu'elle aimait à en jouir au milieu
des acclamations qui retentissaient sur son passage à chaque nouvelle de
l'armée d'Italie.
Son chagrin fut extrême quand elle vit qu'il n'y avait plus moyen de
reculer. Pensant plus à ce qu'elle allait quitter qu'à ce qu'elle allait
trouver, elle aurait donné le palais préparé à Milan pour la recevoir,
elle aurait donné tous les palais du monde pour sa maison de la rue
Chantereine, pour la petite maison qu'elle venait d'acheter de Talma.
C'est du Luxembourg qu'elle partit après y avoir soupé avec quelques
amis du nombre desquels je me trouvai, emmenant avec _Fortuné_, favori
dont j'aurai plus tard occasion de parler, son fils Eugène, qui n'était
encore qu'un écolier fort étourdi, fort inappliqué, et que son
instituteur déclarait n'être bon à rien, parce qu'il ne faisait ni un
thème sans solécismes ni une version sans contre-sens. Pauvre femme!
elle fondait en larmes, elle sanglotait comme si elle allait au
supplice: elle allait régner.
Le Luxembourg perdit alors une grande partie de son attrait pour moi; il
le tenait uniquement de la réunion de trois femmes dont Joséphine
n'était pas sans doute la plus belle, mais était sans contredit la plus
aimable: l'égalité de son humeur, la facilité de son caractère, la
bienveillance qui animait son regard, et qu'exprimaient non seulement
ses discours, mais aussi l'accent de sa voix; certaine indolence
naturelle aux créoles, qui se faisait sentir dans ses attitudes comme
dans ses mouvemens, et dont elle ne se défaisait même pas entièrement
dans l'empressement qu'elle mettait à rendre un service; tout cela lui
prêtait un charme qui balançait l'éclatante beauté de ses deux rivales.
Entre ses deux rivales, au reste, quoiqu'elle eût moins d'éclat et de
fraîcheur qu'elles, grâce à la régularité de ses traits, à l'élégante
souplesse de sa taille, à la douce expression de sa physionomie, elle
était belle aussi. Je les vois encore toutes les trois, dans la toilette
la plus propre à faire valoir leurs divers avantages, et la tête
couronnée des plus belles fleurs, par un des plus beaux jours de mai,
entrer dans le salon où le Directoire devait recevoir les drapeaux de
Lodi: on eût dit les trois mois du printemps réunis pour fêter la
victoire.
Mme Bonaparte m'avait amené à cette fête avec son beau-frère Joseph. Il
fallut m'asseoir auprès d'elle dans le fond de la voiture; Joseph se mit
sur l'estrapontin: l'étiquette a tant soit peu changé depuis l'ordre
établi ce jour-là par la politesse.
J'eus plus d'une fois l'honneur de servir de cavalier à Joséphine. Je me
souviens entre autres d'avoir assisté à la première représentation du
_Télémaque_ de Le Sueur, au théâtre de Faydeau, dans la loge de Mme
Bonaparte, avec Mme Tallien. Ce n'était pas sans quelque orgueil, j'en
conviens, que je me voyais entre les deux femmes les plus remarquables
de l'époque; ce n'est pas même sans quelque plaisir que je me le
rappelle; sentimens naturels dans un jeune homme passionné pour la
beauté et pour la gloire. Ce n'est pas Tallien que j'aurais aimé dans sa
femme, mais c'était bien sûrement Bonaparte que j'admirais dans la
sienne.
Joséphine me donna en partant une nouvelle preuve de bonté. Elle me
promit de s'intéresser auprès de son mari pour mon frère que je
déterminai à partir pour l'Italie. Elle tint parole, et il y avait
mérite à elle, car elle oubliait aussi facilement qu'elle promettait.
Mon frère, à son arrivée, ne se réclama pas vainement d'elle. Le général
le fit employer dans les bureaux de son état-major, et l'employa
quelquefois même dans son cabinet où M. de Bourienne n'était pas encore
installé; puis il le fit placer dans une des administrations de l'armée.
Aussi léger qu'il était honnête, mon frère ne manquait ni d'intelligence
ni d'esprit; mais il n'était rien moins qu'assidu: s'il eût aimé le
travail autant que le plaisir, s'il se fût donné corps et âme, comme on
se donne à Dieu et au diable, à un homme qui voulait être servi comme
eux sans réserve, sans partage, sa fortune était faite.