CHAPITRE III.

Excursion dans le Comtat.--La fontaine de Vaucluse.--Inconvéniens de

l'excès de confiance.--Antiquités d'Orange.--Retour à Marseille.

Lenoir n'était pas encore revenu de Paris quand je revins à Marseille.

Je l'y attendais, lorsque Méchin me proposa de l'accompagner dans une

tournée que la commission allait faire dans le département de Vaucluse.

Vaucluse! quels souvenirs ce nom-là ne réveille-t-il pas dans la tête

d'un poëte? J'acceptai la partie à condition que je ferais le voyage à

cheval. Je ne sache pas de meilleure manière de voir le pays. Le

lendemain nous allâmes coucher à Aix. Comme je ne me mêlais pas des

affaires, et qu'indépendamment de ce que je n'avais pas mission pour

cela, mon goût ne m'y portait pas, pendant que le commissaire et les

fonctionnaires publics discutaient les mesures relatives au maintien de

l'ordre, je parcourais la ville avec Méchin, dont la présence au conseil

n'avait pas été jugée nécessaire.

Le Cours me parut d'une beauté remarquable: nulle part je n'ai vu

d'arbres comparables aux ormes plus que séculaires qui dessinent les

allées de cette promenade; mais malheureusement portaient-ils un

caractère de vétusté qui peut-être n'aura pas permis de les conserver

jusqu'à ce jour. Beaucoup avaient perdu leur aplomb, et formaient avec

le niveau de la chaussée un angle plus ou moins aigu: ainsi l'alignement

de leurs bases ne se retrouvait pas, à beaucoup près, à leurs sommets.

La grande allée de ce Cours est ornée de plusieurs fontaines

jaillissantes. L'une d'elles était enveloppée d'une épaisse vapeur:

instruit que cela provenait d'une source d'eau chaude qui alimente aussi

des bains, je résolus d'en essayer.

Méchin partageant ma fantaisie, nous nous rendîmes à ces bains. Ils sont

établis, autant que je puis m'en souvenir, dans des chambres voûtées.

L'eau, ce dont je me souviens très-bien, y coule incessamment dans des

cuves de marbre, et se maintient ainsi toujours à la même température,

celle de 27 ou 28 degrés. Ces eaux, auxquelles on n'attribue aucune

vertu curative, sont néanmoins douées d'une singulière propriété: si

elles n'ont aucune action sur les corps malades, du moins

fortifient-elles les corps en santé. C'est ce à quoi faisait allusion un

_phallus_ en marbre qui, de la niche où il était placé, semblait opérer

ce prodige. Des iconoclastes l'ont renversé de son trône; mais cette

onde, d'où il semblait aspirer une jeunesse toujours nouvelle, n'a rien

perdu de sa vertu, ainsi que le constate ce distique ou cette épitaphe

inscrite sur une tablette de marbre, et incrustée à la place même d'où

l'outrage l'a détrôné.

Præses phallus abest. Erasit barbara dextra,

Sed latet in tepidis ipse Priapus aquis.

D'Aix, nous nous rendîmes le lendemain à Avignon.

Notre voyage se fit sans accident, mais non pas sans danger. Les

ressentimens provoqués contre Fréron par la rigueur de sa première

mission fermentaient encore dans les départemens où le rappelait une

mission pacifique. En sortant d'Orgon, bourg dont les habitans se sont

plus d'une fois signalés par leur brutalité, les postillons culbutèrent

sa voiture qu'ils firent passer au grand galop sur une borne, dans

l'intention évidente de la briser. Voyant le proconsul sorti de là sain

et sauf, le maître de poste, dont ils n'avaient fait qu'exécuter les

ordres, leur reprocha, il est vrai, assez vivement leur maladresse; mais

dans quel sens l'entendait-il?

Cependant j'étais parti en avant sur un bidet que l'on m'avait donné

dans l'intention de me faire rompre le cou. Je ne conçois pas comment

cela n'est pas arrivé. N'ayant nul soupçon du fait, je soutenais de mon

mieux cette misérable monture; et, tout en maudissant l'état de cette

poste à laquelle j'imputais le tort de son maître, je gagnai

clopin-clopant le relai suivant, où le cortége ne me rejoignit que

long-temps après mon arrivée. Là, je reconnus qu'on avait eu l'intention

de me traiter comme complice du voyageur dont je n'étais pas même le

camarade. Les apparences, au fait, m'avaient calomnié auprès de cette

population, qui ne pouvait croire au repentir de Fréron, et m'avait fait

une assez rigoureuse application du proverbe: _Dis-moi qui tu hantes, je

te dirai qui tu es._ Ce proverbe, au reste, aurait justifié Fréron, si

on avait jugé de ses sentimens par ceux des conseillers qui

l'assistaient alors, hommes modérés s'il en fut; mais les gens de parti

raisonnent peu, surtout en Provence, où ils ne raisonnent jamais.

Le proconsul reçut à Avignon un accueil bien différent de celui qu'on

lui avait fait à Orgon. Là c'est par un autre intérêt que les têtes

étaient exaltées. Les autorités locales l'attendaient hors de la ville,

où il entra escorté d'une populace qui exprimait par les cris les plus

perçans et par la pantomime la plus animée une joie qui avait tous les

caractères de la fureur.

J'aime à le dire, Fréron ne se rendit pas digne de l'affreuse

reconnaissance dont ils lui escomptaient les témoignages. Envoyé pour

réprimer les haines et non pour les satisfaire, il le fit. Les patriotes

opprimés par la compagnie du Soleil, par la compagnie de Jésus ou de

Jéhu, descendant des bois du mont Ventoux qu'ils habitaient depuis

plusieurs mois, revinrent dans leurs domiciles; ils y furent protégés

contre leurs persécuteurs, mais non pas secondés pour les persécuter, ce

à quoi ils n'étaient que trop portés.

À Avignon nous rencontrâmes Lenoir qui revenait de Paris, où il avait

opéré une nouvelle transmutation; il courait en entreprendre une autre à

Marseille, s'il y avait lieu, et rendre compte à ses associés. Comme ses

affaires devaient l'y retenir un mois au moins, il m'engagea à ne pas

interrompre ma tournée et à continuer de visiter le département de

Vaucluse avec Méchin, qui lui promit que nous viendrions le rejoindre

dès que nous aurions vu la fontaine de Pétrarque et les antiquités

d'Orange.

Avignon est une jolie ville. Quoiqu'ils semblent faits avec du croquet,

ses remparts ne sont pas indignes des éloges qu'on leur prodigue à Paris

sur la foi de M. d'Asnières. Entre eux et le Rhône est une fort belle

promenade. On trouve fréquemment des témoignages de la munificence

pontificale dans cette enceinte, plus riche toutefois en monumens du

moyen âge qu'en ruines romaines, et en vieilleries qu'en antiquités. La

prison qui fut le palais des papes, et où résidait le vice-légat, est

imposante par sa masse. Je la voulais visiter; mais je renonçai à ce

projet quand j'appris que là s'était déployée avec plus de rage que

partout ailleurs la fièvre révolutionnaire, dont les accès ont été si

terribles dans le Comtat; que là était cette glacière, ce gouffre que le

féroce Jourdan avait comblé de ses victimes.

Avec quel empressement je m'échappai de cette élégante et malheureuse

cité, pour aller me reposer de ces douloureuses impressions dans le

vallon qu'habitait et qu'a célébré Pétrarque!

C'est bien du Comtat qu'on peut dire _paradis habité par des diables_.

Pas d'hiver pour cette heureuse contrée. Nous étions à peine au

commencement de février; déjà les amandiers en fleur rendaient l'aspect

du printemps à ses prairies où la Sorgue, étendant ses bras, promène au

milieu d'une verdure éternelle des eaux que sans exagération poétique on

peut dire argentées. À mesure qu'on se rapproche de sa source, la

Sorgue, qui se recueille en un seul lit, prend un caractère plus

tumultueux. Toujours rivière par sa profondeur, c'est avec le fracas

d'un torrent qu'elle précipite de roc en roc ses eaux turbulentes, mais

encore limpides. En remontant son cours, nous arrivâmes au bassin d'où

elles s'échappent. C'est ce qu'on appelle la fontaine de Vaucluse.

C'est entre deux montagnes des plus âpres, vallon clos par un rocher non

moins aride et coupé à pic[21], que surgit cette source merveilleuse.

L'aspect de Vaucluse varie suivant la saison: en été ses eaux ne

s'élèvent pas, à beaucoup près, au niveau des rochers qui bordent son

bassin, et le voyageur peut descendre jusqu'à une certaine profondeur

dans le puits qui les renferme; en hiver, grossies par la fonte des

neiges et par les pluies, non seulement elles remplissent toute la

capacité de cet abîme, mais, franchissant les plus hautes digues qu'il

leur oppose, elles en jaillissent en mille cascades avec un bruit que

les échos accroissent jusqu'à vous assourdir.

Les eaux étaient parvenues à leur plus haut degré d'élévation. C'est un

contraste singulier que leur tranquillité dans la vaste coupe où elles

semblaient dormir, et la turbulence avec laquelle elles en débordent en

bouillonnant à travers les débris couverts d'écume et de mousse et

enveloppés d'une poussière humide. Cette nature sauvage me semblait plus

en harmonie avec une âme forte qu'avec une âme tendre; avec la passion

d'un amant au désespoir, qu'avec celle d'un troubadour qui se

complaisait dans son martyre. Ignorant les faits, j'y aurais vu la

retraite de Dante plutôt que celle de Pétrarque.

On nous fit remarquer à gauche, sur le penchant de la montagne, des

ruines qu'on nous dit être celles du château où venait soupirer l'amant

de Laure. Ce gîte ressemble plus au nid d'un milan qu'à celui d'un

tourtereau. Sur la droite, dans une bicoque appelée municipalité, on

nous montra le portrait de ce poëte et celui de sa dame: s'ils

ressemblent, ils prouvent que Laure avait assez raison de ne pas aimer

Pétrarque, et que Pétrarque avait un peu tort de tant aimer Laure; celui

de Pétrarque prouve de plus que ce tendre chanoine n'était rien moins

que maigre, ce qui contrarie un peu l'idée que je m'en étais faite; mais

l'obésité et la sensibilité ne sont pas absolument incompatibles, témoin

M. de Lally.

Leclerc, dans cette excursion, fit preuve d'une double habileté. Rien

n'égale l'agilité avec laquelle il gravissait les pentes les moins

praticables; il courait comme un chamois à travers ces roches où nous

avions peine à marcher: deux ans de séjour sur le Mont-Cénis, où il

avait fait la guerre de montagne, lui avaient donné cette habitude; il

en avait aussi rapporté un talent remarquable pour la cuisine militaire:

rien de meilleur que la soupe à l'ognon qu'il nous fit à Lille, où nous

déjeunâmes. Il est vrai que nous apportions à déguster ce mets spartiate

l'assaisonnement exigé par Lycurgue, l'appétit.

De retour à Avignon, je fus fort surpris d'y retrouver Lenoir, et plus

surpris encore de ne pas le retrouver gai comme de coutume. En effet, il

n'avait pas lieu de l'être; il me le prouva en trois mots: «J'ai été

volé!»

En réglant ses comptes à Marseille avec ses associés, il avait reconnu

que, sur 60,000 francs en or qu'il croyait rapporter, il lui en manquait

24,000; ils lui avaient été pris en route. Par qui? la justice ne le

sait pas encore; car la justice est souvent la dernière à savoir ce que

tout le monde sait. Mais voici les faits.

De Paris à Lyon, Lenoir était venu en poste, et à Lyon il s'était

embarqué sur le Rhône, non pas dans un bateau, comme à son premier

voyage, mais sur la barque publique, où il avait trouvé grande

compagnie. On mit plusieurs fois pied à terre pendant le trajet, soit

pour attendre le vent, soit pour prendre ses repas. Comme il n'avait pas

amené de domestique, il accepta les services d'un passager catalan dont

la physionomie lui avait inspiré au premier aspect la plus grande

confiance, et il le chargea, chaque fois qu'il descendait à terre, de

porter et de rapporter à sa suite un havresac de peau de veau dans

lequel était renfermé son trésor, composé de je ne sais combien de

rouleaux qui reposaient, non pas sous la protection d'une double

serrure, mais sous celle de trois ou quatre boucles. Arrivé de nuit au

Pont-Saint-Esprit, le patron de la barque refusant de se hasarder avant

le jour dans ce passage difficile, ceux des voyageurs qui voulaient

passer une bonne nuit allèrent attendre l'aurore à l'auberge. Lenoir fut

du nombre; il aime ses aises. Cette fois-là ne croyant pas nécessaire

d'emporter le havresac avec lui: «Établis-toi dans mon cabriolet, dit-il

à son Catalan; tu y dormiras, et tout en dormant tu garderas les effets

qui s'y trouvent.»

À Avignon, Lenoir s'était séparé, non sans lui laisser des preuves

généreuses de son extrême satisfaction, du fidèle serviteur que le

hasard lui avait donné, et le voilà, toujours sans escorte, en route

pour Marseille, où il arriva encore sans mauvaise rencontre. Il n'oublia

pas de dire à ses associés combien ce brave Catalan lui avait été utile,

ne tarissant pas d'éloges sur son compte: «La probité, disait-il, est

bien plus commune, ou plutôt la friponnerie est bien moins rare qu'on ne

le croit.» Il ne fut plus de cet avis quand il eut reconnu le _déficit_

de sa caisse, _déficit_ qu'au reste il voulait supporter seul, ce à quoi

ses associés ne consentirent pas.

Il était évident qu'averti par la pesanteur du sac de la valeur des

objets qu'il renfermait, le Catalan avait profité de la nuit où il lui

avait été absolument abandonné, pour en distraire quelques rouleaux. Il

avait même opéré avec discrétion, puisque, maître de tout prendre, il

s'était contenté d'une partie de la somme. Cette circonstance frappa

singulièrement Lenoir, qui, tout en me racontant le fait avec quelque

chagrin, me disait: «Tu vois bien qu'il y a pourtant chez les coquins un

certain esprit de justice, et que tu avais tort de te moquer de moi

quand je te disais qu'on peut s'arranger avec eux.»

On mit la police aux trousses du voleur. Il fut arrêté à Nîmes: on ne

trouva rien sur lui. D'après des renseignemens certains, il était

évident néanmoins qu'il était sorti de la barque pendant la nuit; et ses

propos donnaient lieu de croire que, pendant son absence du bord, il

avait enfoui dans un champ la somme distraite; mais on ne put pas

obtenir de lui l'aveu précis de ce fait: la crainte et l'intérêt y

furent impuissans; et, malgré sa conviction intime, le magistrat fut

obligé de faire relaxer le prévenu faute de preuves suffisantes.

Lenoir que j'avais accompagné à Nîmes retourna à Marseille rendre compte

à ses cointéressés du vain résultat de ses recherches, et je ne l'y

rejoignis qu'après avoir été explorer avec Méchin les antiquités

d'Orange, le théâtre et l'arc triomphal élevé à la gloire du vainqueur

des Cimbres, à la gloire de ce _Marius_ dont j'ai essayé de retracer la

terrible physionomie, et à qui je dois mon premier succès.

Fréron était à Orange. Je veux citer un trait de son obligeance. Un

négociant m'avait prié de lui obtenir une permission pour importer de

Gènes à Marseille cinquante mille livres de cire. Je demandai cette

permission au proconsul. Mais comme j'étais très-peu familiarisé avec

ces sortes d'affaires, et que, n'ayant pas pris de note, je craignais de

rester au-dessous du nombre désigné, au lieu de cinquante mille livres,

je dis cinq cent mille. «Cinq cent mille livres de cire! me dit Fréron:

il y a là de quoi éclairer toute la Provence.» La permission n'en fut

pas moins délivrée, mais à moi, et non au spéculateur pour qui je la

sollicitais. Je la lui remis toutefois, et ce n'est pas sans étonnement

qu'il se vit accorder dix fois plus qu'il ne demandait. Quel usage

a-t-il fait de cette pièce? Je ne sais; je n'ai pas plus songé à m'en

informer qu'on a songé à m'en instruire. Je me souviens seulement que ce

service m'a valu un petit baril d'anchois, que la reconnaissance du

spéculateur me força d'accepter.

Je revins d'Orange à Marseille avec Méchin. Nous fîmes la route avec les

mêmes chevaux, tout d'une traite à peu près; car nous ne nous arrêtâmes

que six heures à Orgon. Partis d'Orange à dix heures du matin, le

lendemain nous étions à Marseille à l'heure du spectacle, où nous nous

étions promis d'assister. Je ne sais pas comment nos montures et celles

de deux housards qui nous accompagnaient purent résister à la fatigue

d'une course aussi extravagante.

Un intérêt assez tendre stimulait, autant que je puis m'en souvenir,

l'activité de mon camarade. Quant à moi, rien ne me pressait que cette

impatience qui m'a toujours porté à faire le plus de chemin possible

dans le moins de temps possible.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome II · 第 24 / 62 题