CHAPITRE II.

Quatre mois de séjour dans le Midi.--Marseille.--Les perruques.--La

Titus.--Fréron.--Leclerc.--Montpellier.--Toulon.--Le général

Bonaparte.--Un tour de Salicetti.

Je ne connaissais personne en arrivant à Marseille; mais la société de

mon camarade devint aussitôt la mienne. Il me présenta le jour même de

mon arrivée chez M. Laugier, homme aimable et père d'une famille non

moins aimable que lui, dont l'amiral Pléville était chef. J'y fus

accueilli comme un vieil ami.

M. Laugier partageait son temps entre les affaires et les plaisirs. La

journée appartenait aux spéculations de commerce et de bourse, la soirée

aux amusemens: cela le mettait en rapport avec toute la ville. Recevant

beaucoup de monde, il allait chez beaucoup de monde. Par égard pour lui,

tout ce monde-là nous fit fête; et bientôt nous fûmes aussi connus à

Marseille que si nous l'avions toujours habitée.

Je dois le dire pourtant, les personnes qui nous recevaient ne le

faisaient pas toutes sans quelque répugnance. Là comme ailleurs on juge

les gens sur l'habit. Or notre toilette était assez différente de celle

des aristocrates de profession: au lieu de l'habit carré, des culottes à

bouffettes et des souliers décolletés, nous portions la redingote

courte, le pantalon collant et les demi-bottes; au lieu de cheveux

tombant à droite et à gauche en oreilles de chien, et relevés en tresse

par derrière, le tout bien surchargé de poudre et bien mastiqué avec de

la pommade, nous portions les cheveux écourtés et lavés, nous étions

enfin coiffés _à la Titus_.

Grand sujet de scandale pour certaines gens, qui, jugeant moins des

choses avec leur raison qu'avec leurs préventions, et regardant comme un

indice d'opinion révolutionnaire tout costume différent du leur, ne

pouvaient pas plus que les freluquets de Paris s'imaginer qu'on pût être

honnête homme et ne pas enfariner sa tête.

Une certaine dame surtout, à qui notre société ne déplaisait pas, et que

l'originalité de Lenoir divertissait fort, exprimait en toute occasion

ses regrets de ce que des gens aussi aimables fussent accoutrés et

accommodés de la sorte. L'intérêt qu'elle prenait à nous fut si grand,

que tout en chargeant un de ses amis, qui était le nôtre, de nous

rappeler qu'elle espérait bien que nous lui ferions l'honneur de ne pas

manquer de venir _à son jeudi_, elle l'engagea d'essayer, non de nous

convertir, car elle ne doutait pas de l'excellence de nos principes,

mais de nous faire entendre que notre toilette calomniait nos opinions,

et de nous insinuer que, pour plaire à tout le monde, il ne nous

manquait qu'un _oeil de poudre_[16].

Ce jour-là même nous étions invités, chez la personne chargée de cette

commission, à un déjeuner où devait se trouver la plupart des jeunes

gens dont se composait la société de la dame aux scrupules. Nous

résolûmes de profiter de l'occasion pour couper court à toutes ces

observations. Voici ce qu'à cet effet nous imaginâmes. Nous nous faisons

apporter par un perruquier deux tignasses de rebut, deux tignasses les

plus ignobles qui aient jamais embéguiné une tête humaine, en

recommandant de les bien accommoder, de n'y épargner ni le suif ni

l'amidon, et nous nous en couronnons: les cheveux ondoyans de mon

camarade disparaissent sons une perruque à marrons faite évidemment pour

un maître cordonnier, et les miens, châtains alors, se cachent sous une

perruque à queue dont un écrivain public avait probablement fait ses

beaux jours.

Rien de ridicule comme l'altération que ces étranges accessoires

produisaient dans nos physionomies; la disparate qu'ils faisaient avec

notre toilette, soignée d'ailleurs, frappait tout le monde. Les gens qui

ne nous connaissaient pas ne pouvaient nous regarder sans rire; à plus

forte raison ceux qui nous connaissaient. «La bonne mascarade!

s'écria-t-on quand nous entrâmes dans le salon. Excellent! charmant! Qui

aurait reconnu ces Messieurs sous une pareille coiffure?» Les rires

cessèrent cependant quand on s'aperçut qu'au milieu de l'hilarité

générale nous conservions une imperturbable gravité.

«Mes amis, nous dit l'amphitryon au bout de quelques minutes, l'effet

est produit: ces perruques doivent vous gêner; passez dans mon cabinet

de toilette et débarrassez-vous-en.--Quitter nos perruques! Nous savons

trop ce que nous devons à la société, à la bonne société! Avez-vous

oublié ce que nous portons sous ces perruques?--Eh! pardieu, vous portez

vos cheveux: comment l'oublier? ils s'échappent en mèches de dessous

leur prison, et cela contraste de la manière la plus ridicule avec votre

fausse coiffure.--Ridicule! en quoi? parce que cette coiffure est aussi

poudrée que la vôtre? Il y manque à la vérité _le chemin de

Coblentz_[19], mais cela peut se réparer.--Faites comme il vous plaira:

gardez-la pendant tout le déjeuner, si cela vous amuse.--Pendant toute

la journée, pendant l'éternité, s'il vous plaît: telle est notre

résolution.--Allons, vous plaisantez!--Pas du tout: vous le verrez ce

soir même.--Comment, ce soir! Comptez-vous aller ainsi coiffés chez Mme

de Saint-G***?--N'est-ce pas elle qui nous a fait donner le conseil

auquel nous nous conformons? Nous devons bien, en conscience, lui donner

les prémices de notre déférence.--Allons donc!--Bien plus, ne

devons-nous pas, par respect pour nous-mêmes, garder nos

perruques?--Comment?--Puisque, malgré la connaissance qu'on a de nos

opinions, on nous juge moins sur ce que nous pensons que sur ce que nous

portons, puisqu'on en croit plus notre toilette que nos discours, nous

voulons désormais afficher nos opinions; nous voulons nous en coiffer.

D'ailleurs, ne savons-nous pas qu'un peu de poudre suffit pour blanchir

l'homme le plus noir? Avec un peu de poudre, au fait, nous ne serons pas

moins estimables que tel terroriste qui n'a pas quitté la poudre. Voilà

qui est dit, nous garderons la poudre tant que nous serons à Marseille.»

Comme nous disions cela le plus sérieusement du monde, et qu'on nous

savait assez fous pour tenir parole, il n'y eut pas de raisonnement

qu'on n'employât pour nous prouver que nous avions donné trop

d'extension à la répugnance des dames de Marseille pour les cheveux

noirs, que la proscription dont elles les frappaient ne pouvait pas

s'étendre à des têtes étrangères, qu'ils nous allaient à merveille, et

qu'on nous suppliait de les garder pour la satisfaction des autres comme

pour la nôtre. Après nous être bien fait prier, nous nous rendîmes aux

instances de toute la société, et pour preuve de la sincérité de notre

condescendance, nous fîmes de nos crinières aristocratiques un sacrifice

à Vulcain, ce qui ne parfuma pas le salon, d'où nous passâmes aussitôt

dans la salle à manger.

Le soir nous eûmes lieu de reconnaître, à l'accueil qu'on nous fit à

l'assemblée, que dans cette affaire qui était sue de toute la ville, les

rieurs n'étaient pas contre nous. De ce jour date le discrédit où la

poudre est tombée dans la capitale de la colonie phocéenne.

J'ai nommé _Titus_ à propos de cheveux. Expliquons ici ce que signifie

cette expression, dont le sens est assez généralement méconnu. Ce n'est

pas à Titus fils de Vespasien, à Titus l'amour du genre humain, qu'elle

se rapporte; mais à Titus fils de Brutus: elle désigne la coiffure que

s'ajustait Talma, dans ce dernier rôle, sur ses cheveux poudrés, et

qu'il finit par porter à la ville, où à la longue elle fut adoptée,

d'abord par quelques amis de l'antiquité, artistes ou gens de lettres,

et puis insensiblement par les jeunes gens de tous les partis. Les

cheveux des montagnards étaient longs, plats et surtout très-gras les

cheveux _à la Titus_, au contraire, lavés et parfumés, étaient

très-courts.

Un coiffeur nommé _Duplan_, à qui Talma avait enseigné cette façon de

couper les cheveux, fut long-temps le seul auquel on s'adressa pour être

coiffé d'une manière classique. Il y a peu de têtes remarquables à cette

époque, à commencer par celle de l'homme du siècle, par celle de

Bonaparte, qui n'aient été tondues par ses mains[20].

Plusieurs jeunes gens de Paris se trouvaient alors à Marseille: de ce

nombre était Méchin, qui, bien jeune encore, était déjà vieux dans

l'administration. Lenoir, qui le connaissait, me le fit connaître. Nos

goûts se trouvant d'accord comme nos opinions, dès lors commença entre

nous une liaison qui ne finira probablement qu'avec la vie, quarante ans

de durée n'ayant fait que la fortifier.

Méchin avait été envoyé à Marseille par le gouvernement comme adjoint à

Fréron, à qui était adjoint aussi Julian, jeune homme qui s'était fait

remarquer par son bon esprit et par le courage avec lequel il avait

servi les véritables intérêts de la France, soit contre les terroristes,

soit contre les royalistes. Tous les deux avaient mission de travailler,

conjointement avec le commissaire, à calmer dans le Midi une réaction

aussi cruelle que l'oppression à laquelle elle succédait.

Tous deux occupaient un appartement dans l'hôtel où la commission était

établie, et où logeait Fréron lui-même; il était difficile de les voir

sans le rencontrer. Je me trouvai bientôt en rapport avec Fréron. Ayant

eu la facilité d'étudier tout à loisir cet homme qu'on a vu

successivement figurer à la tête des partis les plus opposés, et que ces

partis ont jugé tour à tour avec une extrême sévérité, je dirai avec

impartialité ce que j'en pense.

D'après mon aversion pour les excès, quelque part qu'ils se trouvent,

Fréron m'avait été odieux jusque-là. Je n'aimais pas plus en lui le

protecteur des bandes furibondes qui avaient provoqué de nouveaux

massacres en hurlant le _Réveil du peuple_, que celui qui, en chantant

l'hymne des Marseillais, avait présidé à la destruction de Marseille et

souscrit aux exécutions de Toulon: je n'aimais pas plus son repentir que

ses crimes.

Je croyais de plus qu'il venait dans le Midi se mettre de nouveau à la

tête d'un parti, et je frémissais des malheurs prêts à fondre sur des

contrées depuis si long-temps désolées successivement, simultanément

même, par la rage de tous les partis. Je reconnus bientôt que mes

craintes étaient injustes; que, loin de vouloir favoriser la réaction

qui ensanglantait encore les départemens méridionaux, ou de songer à la

réprimer en provoquant à réagir la faction opprimée, il était venu avec

la ferme intention de mettre un terme à ces luttes meurtrières, et de

réprimer, à l'aide de l'autorité dont il était armé, les ressentimens de

toutes les factions.

Il ne négligea rien pour réussir dans cette mission difficile, et il y

parvint. La modération avec laquelle il gouverna cette fois le Midi

compense, s'il est possible, les violences dont il fut complice pendant

la durée de son premier proconsulat. S'ils ne s'éteignirent pas, les

élémens de discorde du moins s'assoupirent: petit à petit les

administrés s'apprivoisèrent avec une administration réparatrice, petit

à petit le commerce et l'industrie reprirent de l'activité, et aussi les

plaisirs dont Marseille était privée depuis si long-temps.

Fréron n'était rien moins qu'un méchant homme; ce n'était pas même un

homme ambitieux: l'indolence et l'insouciance formaient le fond de son

caractère, et le maintenaient habituellement dans un état

d'engourdissement dont il ne pouvait sortir que par convulsion. Stimulé

par des intérêts de vengeance ou de conservation personnelle, par le

ressentiment d'un outrage ou par le sentiment d'un danger imminent, il

pouvait se porter aux extrémités les plus violentes; mais, la lutte

terminée, il retombait dans l'inaction, dans l'apathie. Les plaisirs

qu'il aimait ne lui convenaient qu'autant qu'il les rencontrait: s'il

lui eût fallu les aller chercher, il leur aurait préféré le repos, qu'il

préférait même à l'exercice du pouvoir.

Au reste, il était du commerce le plus agréable dans les relations de

société, et n'eût laissé sans doute que la réputation d'un homme aimable

et spirituel, si la révolution, dans laquelle il se jeta avec la fureur

d'un homme exaspéré par des actes arbitraires dont il avait été l'objet,

ne l'avait pas distrait des occupations que lui donnait la rédaction de

_l'Année littéraire_, feuille périodique fondée par son père, dont elle

avait fait la fortune et la réputation. Cet homme si terrible se

délectait dans la lecture de Pétrarque; il en avait entrepris une

traduction. Le lugubre abbé de Rancé, le réformateur de la Trappe, avait

traduit Anacréon.

Toute l'activité de la commission résidait dans Méchin, à qui

l'administration était confiée ou plutôt abandonnée, et qui, tout jeune

qu'il était, la dirigeait avec autant d'habileté et de succès qu'un

vieux fonctionnaire. Il avait déjà une grande expérience des hautes

fonctions: en 1792, dès l'âge de dix-neuf ans, il remplissait celles

d'ordonnateur en chef à l'armée du Nord. Fils d'un premier commis au

ministère de la guerre, Méchin avait été, dès sa première jeunesse,

familiarisé avec toutes les parties de cette administration.

C'est au chef-lieu de la commission que je fis connaissance avec deux

membres de la famille qui devait donner un maître à la France, à

l'Europe, au monde même. Je m'y trouvais journellement avec Lucien

Bonaparte, alors commissaire des guerres, et j'y dînai une fois avec le

général Bonaparte, qui, en allant prendre le commandement de l'armée

d'Italie, s'arrêta vingt-quatre heures à Marseille, où demeuraient alors

sa mère et ses trois soeurs.

Lucien vivait assez solitairement: la culture des lettres et un peu

aussi l'étude de la musique absorbaient les loisirs que lui laissaient

ses fonctions, et qu'il ne donnait pas aux dames dont se composait la

société dans laquelle il se renfermait. Poli, mais peu communicatif avec

les hommes, il ne voyait guère les commissaires que pour les intérêts de

son service. Il fut dès lors obligeant, prévenant même pour moi.

Quant au général, on ne peut rien imaginer de plus grave, de plus

sévère, de plus glacial que cette figure de vingt-sept ans, que ce front

déjà rempli de tant de projets, déjà sillonné par tant de méditations.

Il ne parla pas plus pendant le dîner que lui donna le proconsul qu'il

ne parlait dans ceux qu'il donna quand lui-même fut consul; et comme on

ne l'interpellait guère plus qu'on ne l'a fait depuis, tant il en

imposait à tous, le dîner fut aussi sérieux qu'aucun de ceux qui ont été

faits aux Tuileries: il n'y figura pas moins en maître qu'à ceux-là,

quoiqu'il n'affectât pas de l'être.

Il passa en revue la garnison de Marseille. En le voyant, les vieux

soldats se demandaient si on se moquait d'eux de leur envoyer un enfant

pour les commander... Un enfant!

De la même époque date ma liaison avec le général Leclerc. Parti comme

volontaire dans le bataillon de Paris, il avait fait la guerre avec

assez de distinction en Savoie et à Toulon pour arriver, bien que

très-jeune, au grade d'adjudant-général: c'est en cette qualité qu'il

commandait la place de Marseille. Il remplissait ses devoirs avec une

rare exactitude. Sa fermeté ramena l'ordre dans cette ville si

turbulente. C'est aussi un de ces jeunes gens qui n'ont pas eu de

jeunesse.

Leclerc avait plus de jugement que d'esprit, et pourtant il n'était pas

exempt de présomption. Son importance allait au-delà de sa capacité,

bien qu'il n'en manquât pas; son ambition surtout était excessive; mais

tout cela était recouvert par les dehors les plus graves: c'était

d'ailleurs un honnête homme dans toute la force du terme.

Il avait auprès de lui comme adjudant un officier nommé Charles. Ce

jeune homme-là était vraiment un jeune homme; il était, lui, de toutes

nos parties. Je n'ai pas connu de meilleur camarade et de caractère plus

égal.

La vie de Marseille me plaisait assez. La maison Laugier, d'où nous

sortions peu, était le centre de la société la plus aimable et la plus

gaie. J'attendais donc assez patiemment l'époque de notre départ, quand

Lenoir me proposa de faire avec lui une course jusqu'à Montpellier, où

je ne sais quel intérêt l'appelait. Je n'eus pas regret à ma

complaisance, je vis Nîmes.

Il faut qu'un charme particulier soit réellement attaché à certaines

proportions pour qu'elles produisent un effet si constant sur les gens

les moins instruits des principes de l'architecture. J'ai vu tous les

monumens de l'antique Italie, les temples de Pestum exceptés, aucun n'a

excité en moi le genre d'admiration que j'éprouvai en voyant ce petit

temple que les Nîmois appellent la _Maison-Carrée_. Je ne pouvais me

lasser de le regarder, tout en m'étonnant d'un plaisir que me donnait

l'aspect d'un édifice dont l'architecte n'avait eu aucune difficulté à

vaincre, d'un édifice qui n'offrait rien d'extraordinaire, si ce n'est

l'admirable accord de toutes ses parties.

C'est avec un ravissement d'un autre genre que je contemplai les arènes

et le pont du Gard. Mais devant ces monumens-là je me rendais compte de

mon admiration. La puissance qui a transporté les blocs énormes dont ce

cirque est construit, la hardiesse qui a jeté sur la vallée du Gardon

cet aqueduc qui lie les deux montagnes entre lesquelles il coule, tout

cela saute aux yeux; l'impression que produisent sur nous ces

manifestations du génie humain se conçoit; mais l'extase où vous jette

l'aspect d'une petite chapelle posée sur le sol le plus uni, qui me

l'expliquera?

Les monumens de Montpellier me plurent moins que ceux de Nîmes. C'en est

pourtant un digne de fixer l'attention que cette place du Pérou, au

centre de laquelle règne la statue élevée à Louis XIV _après sa mort_,

comme le constate l'inscription. Mais comme, à cette époque de

destruction, cette statue avait été brisée et fondue, cette place

n'était plus qu'un corps sans âme. La vue dont on jouit de là

m'enchanta. Je ne sais si la ligne onduleuse et bleuâtre qu'on me

montrait au sud-ouest était dessinée par les nuages ou par les Pyrénées,

mais c'était bien la mer que cette nappe immense qui au midi se

développait comme une gaze argentée.

Malgré la contrariété que me donnait l'aqueduc qui vient en se cassant

dans sa direction s'appuyer à la montagne du Pérou, la vue de cette

place me charma plus, j'en conviens, que celle d'un monument dont le

peuple de Montpellier me parut faire bien plus de cas, et qu'il appelle

_la Coquille_. Vous voulez sans doute voir _la Coquille_, nous avait dit

le postillon en entrant dans la ville; et nous conduisant à l'auberge

par le plus long, il nous fit faire un demi-quart de lieue de plus sur

le plus mauvais pavé qui soit en France, pour nous faire voir _la

Coquille_.

Cette _coquille_ est une section de voûte qui soutient l'angle d'une

maison qu'on a été obligé d'échancrer pour rendre praticable la rue sur

laquelle elle est projetée.

En retournant à Marseille, nous traversâmes le Rhône à Beaucaire. Devant

nous s'élevait cette tour de Tarascon, de laquelle des prisonniers

avaient été précipités par des hommes qui prétendaient venger

l'humanité, et se déployait la promenade d'où les dames de la bonne

société, tout en prenant le frais, avaient tranquillement contemplé ce

spectacle! Les rochers sur lesquels est assise cette prison me

semblaient encore sanglans; leurs cavités me semblaient retentir encore

de leurs cris. Laissant sur notre gauche ce théâtre d'horreur, nous nous

détournâmes pour aller voir les antiquités de Saint-Remi, autres

témoignages de la magnificence et de la domination romaine.

Il y avait peu de jours que nous étions de retour à Marseille, quand mon

camarade fut rappelé tout à coup à Paris par les suites de l'opération

qu'il avait commencée, et aussi par l'intention d'en lier une nouvelle

de même nature. Comme le succès de ces sortes d'affaires exigeait une

grande célérité d'exécution, et qu'il lui importait d'emmener avec lui

quelqu'un qui devait l'y aider, il m'engagea à l'attendre à Marseille

pendant les quinze ou vingt jours que durerait son absence, pour en

repartir ensemble après son retour. «Restez avec nous, me dit Méchin,

vous ne connaissez pas la Provence. Nous ferons une tournée dans le

département du Var et dans celui de Vaucluse, que la commission doit

visiter.»

Nous touchions à la fin de décembre. La veille même de Noël, nous nous

mîmes en route pour Toulon. Le temps était magnifique; c'était celui

d'un beau jour d'avril sous le climat de Paris. Quittant la voiture pour

monter un cheval qu'on avait mis à ma disposition, je pus jouir à l'aise

du spectacle que m'offrait une nature tout-à-fait nouvelle pour moi. Ces

pins que traverse la vallée de Cuge, ces immenses rochers entre lesquels

est frayée la route d'Oulioule, tout cela me frappait d'étonnement. Il

redoubla quand, sorti de ces gorges, je vis Toulon se dessiner comme un

croissant entre les montagnes qui l'abritent du côté du nord, et la mer

qui baigne ses murs du coté du midi.

On m'expliqua sur les lieux mêmes toutes les opérations du siége, et

particulièrement celles qui avaient forcé les Anglais à sortir de cette

ville qu'ils n'avaient pas prise, et qu'ils tenaient pour imprenable.

Une batterie qui foudroyait la rade où stationnait leur escadre opéra ce

prodige. Le jeune capitaine qui avait conçu cette combinaison me parut

un général. Un an après, toute l'Europe fut de cet avis.

J'employai en excursions les dix jours que je passai à Toulon. Aussitôt

après le déjeuner, je sortais de la ville avec Méchin, et nous allions

visiter les positions que l'ennemi avait occupées, telles que le pas _de

la Masque_ et le Mont-Faron, positions flanquées et couronnées de

redoutes réputées inaccessibles, et où nous n'arrivâmes qu'avec des

peines incroyables, quoique nous n'eussions rien à porter que le bâton

qui nous soutenait; positions jusques auxquelles, le sac sur le dos et

le fusil sur l'épaule, nos soldats avaient néanmoins gravi sous la

mitraille, et qu'ils avaient emportées à la baïonnette.

Nous poussâmes nos courses jusqu'à la ville d'Hières où je passai une

nuit. M. Fille, propriétaire des plus beaux bosquets d'orangers qui

soient dans cette moderne Hespérie, ne voulut pas que nous prissions

gîte ailleurs que chez lui. Là commença pour moi l'année 1796, année

sans hiver. Quand je me réveillai au rayon d'un soleil de printemps, de

mon lit, d'où j'apercevais le jardin, je me vis entouré d'arbres

couverts d'or et d'argent, d'orangers chargés de fleurs et de fruits. Le

parfum qu'ils exhalaient, joint à celui d'un monceau de violettes que le

domestique de la maison m'avait apporté de la part de son maître,

remplissait ma chambre où pénétrait aussi la douce chaleur qui en

provoquait le développement. Je m'habillai les fenêtres ouvertes, à une

époque où un habitant de Paris ne croit pas pouvoir calfeutrer assez

exactement les siennes.

À Toulon, où je retrouvai Fréron à l'auberge, je fus témoin d'une scène

qui, tout en peignant son caractère, peint aussi celui d'un homme qui

n'a pas moins marqué que lui à l'époque la plus désastreuse de la

révolution, mais qui s'est tiré d'affaire avec plus d'habileté; scène de

comédie, bien que jouée par des acteurs tragiques. Cet homme, dont j'ai

déjà parlé, est Salicetti.

Ce député, qui avait été fortement compromis dans les troubles de

prairial, s'était soustrait par la fuite au mandat lancé contre lui, et

était allé attendre en Corse le moment de reparaître sans danger sur la

scène politique. Ce moment lui paraissant arrivé, car le gouvernement

directorial venait d'être substitué à celui de la Convention, Salicetti,

protégé d'ailleurs par l'amnistie, s'était hâté de revenir en France.

Débarqué à Toulon, son premier soin fut d'aller saluer le commissaire du

gouvernement, c'est-à-dire le chef du parti qu'il avait voulu faire

proscrire et qui l'avait proscrit. Rien de plus cordial que leur

entrevue. On ne se serait pas douté que des hommes qui s'embrassaient si

affectueusement se fussent réciproquement disputé leur tête. Fréron

offre à dîner à Salicetti; celui-ci accepte, et les voilà buvant

ensemble aussi gaiement que deux housards qui viennent de se sabrer

boivent entre deux escarmouches, en attendant le signal de se sabrer de

nouveau. Au fait, il n'y avait pas plus de rancune entre eux qu'il n'y

en a entre deux joueurs d'échecs, le jeu terminé. Les haines de parti

n'entraînent pas toujours des haines personnelles.

Après le dîner, Salicetti, à qui Fréron offrait un appartement, lui

déclara en le remerciant qu'il ne pouvait prolonger son séjour à Toulon,

et qu'il partait à l'instant même pour Paris. «Puis-je t'être là de

quelque utilité? ajouta-t-il; dispose de moi. N'as-tu pas quelque

commission pour Barras? n'as-tu rien à lui demander? dépêche-toi. Quand

on met en activité une organisation nouvelle, il faut, dès le premier

moment, s'y faire caser. Les places sont au premier occupant; pour peu

que vous tardiez, vous les trouvez toutes prises.--C'est à quoi je

pensais, dit Fréron. Mes fonctions de commissaire du gouvernement ne

sont que temporaires; dans quelques mois ma mission sera terminée. Je

n'ai pas été réélu, pas plus que toi, à la nouvelle législature; si je

ne prends mes mesures, je me trouverai tout-à-fait écarté des affaires;

je me trouverai dans la rue. Mais j'ai jeté mon dévolu sur certaine

place que Barras ne peut me refuser, celle de commissaire du

gouvernement auprès de l'armée d'Italie.--Excellente idée! s'écrie

Salicetti. Au fait, le Directoire a intérêt à mettre cette armée sur un

pied formidable. L'importance de cette place s'accroîtra en raison de

celle de l'armée. Tu as sans doute déjà écrit à Barras à ce sujet?--Pas

encore; mais à mon retour à Marseille, où je lui rendrai compte de la

tournée que je fais, et à laquelle les intérêts de l'armée d'Italie ne

sont pas étrangers, tu penses bien que je n'oublierai pas de lui parler

de cet objet.--Bien; mais en attendant, je le préviendrai, moi, de ton

désir. Rien de plus fondé qu'une pareille demande; personne n'a plus de

droits que toi à cette place; personne n'y est plus propre. Avant peu tu

auras de mes nouvelles.»

Cela dit, après avoir embrassé derechef son ancien collègue, Salicetti

se jette dans sa chaise de poste. «À Paris au plus vite, et par le plus

court», criait-il au postillon.

«C'est vraiment un drôle de corps que ce Salicetti!» disait Fréron.

Quinze jours après il en eut la preuve. Comme il n'était jamais pressé,

il n'avait pas encore expédié ses dépêches au Directoire, mais il

songeait sérieusement à s'en occuper, quand à déjeuner on lui apporte je

ne sais quel journal. Il y jette les yeux: «Salicetti est nommé

commissaire du gouvernement près de l'armée d'Italie! s'écrie-t-il.

C'est vraiment un drôle de corps que ce Salicetti!» ajoute-t-il en

éclatant de rire.

J'avais la facilité de voir dans tous leurs détails les établissemens

qui depuis plus d'un siècle faisaient de Toulon l'une des premières

villes maritimes du monde; j'en usai. Sur cette place, encombrée de

ruines encore fumantes, ce qui avait échappé à une destruction absolue

excitait encore l'admiration. À ces immenses débris on pouvait juger de

l'immensité de nos pertes. Et ce sont des Français qui avaient livré

Toulon à l'étranger auteur de ces ravages! Si cet aspect n'excusait pas

l'atrocité de leur châtiment, du moins faisait-il concevoir le premier

emportement qui l'avait ordonné.

Quelques vaisseaux en construction avaient pourtant été sauvés des

flammes, tels que _le Thémistocle_, _le Franklin_, _le Guillaume-Tell_

et _le Sans-Culotte_, depuis nommé _l'Orient_; leurs carènes seules

étaient terminées. Gréés et armés à l'occasion de l'expédition d'Égypte,

ces bâtimens furent pris ou brûlés deux ans après dans la rade

d'Aboukir: leur sort était de ne pas échapper aux Anglais.

Des constructions de Toulon, celles qui m'étonnèrent le moins ne sont

pas les bassins de Brogniard; ateliers immenses bâtis dans la mer,

au-dessus du niveau de laquelle ils s'élèvent. Leurs parois, qui

dessinent une ellipse, sont intérieurement façonnées en degrés; on se

croit là dans une arène antique jetée au milieu des ondes. Dans

l'intérieur de ces bassins, qui, par le moyen des pompes et d'une

écluse, se vident et se remplissent à volonté, se fabriquent à sec les

vaisseaux, qui s'y trouvent à flot dès qu'ils sont achevés. La

précipitation avec laquelle l'ennemi fut obligé d'évacuer le port ne lui

permit pas de dégrader ces constructions, heureusement incombustibles.

Nous fîmes aussi dans la campagne quelques promenades de pur agrément.

C'était le moment de la cueillette des olives et de la fabrication de

l'huile. Les vendanges sont plus gaies, même celles de Surène.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome II · 第 23 / 62 题