CHAPITRE IV.

La beaume de Roland.--Promenade à Aren.--Il neige.--M.

d'Offreville.--Richaud Martelli.--Facétie.

Les six semaines que nous passâmes encore à Marseille furent toutes

données au plaisir. La société qui s'était apprivoisée avec nos cheveux

ne nous trouvait pas aussi diables que noirs. Plus de parties sans nous.

Au fait, sans nous, il y en avait peu de bonnes: je dis nous, parce que

Lenoir ne se séparait pas de moi, et qu'il animait tout de sa gaieté

originale et intarissable. C'était invitation sur invitation; tantôt à

la ville, tantôt à la campagne; tantôt dans une bastide, tantôt dans une

autre. Chez le royaliste, comme chez le républicain, le plaisir avait

opéré la fusion des partis. On n'avait plus d'opinion à table, et nous y

étions toujours.

Je ne sais qui nous donna à déjeuner à Aren, petit village peu distant

de Marseille, et jeté sur une plage où l'on va manger des coquillages,

et particulièrement des oursins. Les Marseillais sont friands de ce

mets, qui est au fait très-délicat. Comme les aiguilles dont ils sont

recouverts les rendent difficiles et même dangereux à ouvrir, et que les

cabaretiers d'Aren ont seuls ce talent, on va chez eux pour s'en

régaler, comme on va se régaler d'huîtres au rocher de Cancale. Nous

mangeâmes aussi là d'autres mets de même nature, des lépas, des clovis,

mais pas d'huîtres; les huîtres de la Méditerranée ne valent pas à

beaucoup près celles de l'Océan.

Tout en déjeunant, nous faisions la conversation avec un vieux pêcheur.

Il était triste, mais de la tristesse la plus divertissante. À en croire

ce brave homme, qui n'était rien moins qu'un _sans-culotte_, quoique la

partie inférieure de son vêtement ne fut pas dans un complet état de

conservation, son métier était moins productif que jamais. Le thon avait

déserté les côtes de Provence, la sardine y devenait rare; pas plus

d'anchois que sur ma main: «Il n'y a plus de poisson dans la mer depuis

la révolution!» disait-il en soupirant.

«Vous ne quitterez pas la Provence sans aller voir la _beaume de

Roland_, nous dit une Marseillaise fort gentille, qui, je crois, pouvait

se reprocher un peu la fatigue qui retenait encore nos chevaux sur la

litière.--Qu'est-ce que la beaume de Roland?--Une caverne immense

creusée par la nature dans des montagnes rocailleuses qui sont à une

lieue et demie de la ville.--Allons-y demain.--Le chemin est

impraticable pour les voitures et même pour les chevaux.--Allons-y à

pied.--Mais qui nous montrera le chemin?--Moi, jusqu'au village le plus

proche de la montagne; là, vous trouverez des guides qui ont le fil de

ce labyrinthe et des flambeaux pour vous éclairer. À dix heures

précises, nous partirons. Il faut cinq heures tant pour le voyage que

pour visiter la grotte, et les jours sont courts.--À demain donc.--À

demain.»

Le lecteur a déjà compris que _beaume_ en Provence est synonyme de

_caverne_, de _grotte_. De là le nom de Sainte-Beaume que porte la

retraite où Madeleine vint, dit la tradition, pleurer entre Marseille et

Toulon les doux péchés qu'elle avait commis à Jérusalem et à Jéricho;

retraite souterraine, taillée par la nature dans les bois de sapins qui

dominent la vallée de Cuge, et à laquelle j'ai grand regret de n'avoir

pas pu faire un pélerinage.

Le lendemain, à l'heure dite, nous nous trouvâmes au rendez-vous, où la

dame nous rejoignit bientôt avec une de ses cousines, autre Marseillaise

aussi belle que celle-ci était jolie.

Après une heure et demie de marche, nous arrivâmes au pied de la

montagne, monceau de roches qu'il nous fallut escalader, et que ces

dames gravissaient comme des chèvres. Parvenus à une certaine hauteur,

nous nous trouvâmes au bord d'une espèce d'entonnoir, dans la profondeur

duquel nous descendîmes, non pas sans trébucher. «Vous êtes à l'entrée

de la beaume,» nous dit-on quand nous fûmes au fond. «Où donc est cette

entrée?» demandions-nous.

Nulle ouverture ne s'offrait à nos yeux. «À genoux, Messieurs, nous

dirent ces dames.--À quatre pates», ajoutèrent les guides en s'y

mettant; et nous voilà suivant à quatre pates ces hommes qui se

glissaient sous une roche dont la base aplatie nous semblait poser sur

la terre quand nous étions debout, mais entre laquelle et le sol se

trouvait un passage de trois pieds de hauteur à peu près, dont cette

roche, qui se détachait comme un auvent du massif dont elle faisait

partie, nous avait dérobé la vue.

À mesure que nous nous enfoncions dans ce couloir, où les deux dames ne

voulurent passer que les dernières, il s'élevait et s'élargissait si

bien qu'après avoir rampé quelques toises, nous nous trouvâmes dans une

chambre où nos guides allumèrent leurs flambeaux à une lanterne qu'ils

avaient apportée, chambre dont les proportions déjà imposantes nous

causèrent quelque étonnement. Il devait augmenter, car nous n'étions

encore que dans le vestibule d'un souterrain de proportions tout-à-fait

gigantesque; on eût dit un temple consacré aux dieux infernaux. Nous le

parcourûmes dans toute son étendue.

Écrivant de souvenir, et sans notes, il me serait difficile, au bout de

trente-six ans, d'en tracer la mesure avec l'exactitude qu'y mettrait un

géomètre; mais j'en puis donner une idée approximative, mon imagination

me la représentant encore dans tous ses détails comme si je venais d'en

sortir.

Qu'on se figure une nef de trente pieds d'élévation et flanquée de

plusieurs autres semblables à des chapelles distribuées autour d'une

enceinte couronnée par une coupole. Cette nef, que n'a point fabriquée

la main des hommes, semble néanmoins être le produit de l'art du moyen

âge combiné avec celui de l'antiquité, et participe tout à la fois du

style gothique et du style grec; du style gothique, par les courbes que

décrivent les arêtes de ses voûtes, qui sous certains aspects

ressemblent aux arceaux de nos vieilles cathédrales; du style grec, par

les formes qu'affectent les énormes stalactites qui sur plusieurs points

forment entre la voûte à laquelle elles se tiennent et le sol sur lequel

elles s'appuient des colonnes d'une régularité presque corinthienne.

Ces stalactites ne descendent pas toutes jusqu'à terre, ni ne s'élèvent

pas toutes jusqu'à la voûte. Dans le premier cas, les énormes gouttes

qu'elles figurent ressemblent à ces ornemens qui se détachent des ogives

de certaines églises, de celles de la cathédrale de Burgos par exemple;

dans le second, on les prendrait, suivant leur élévation plus ou moins

grande, pour des colonnes séparées de leurs chapiteaux ou pour des

autels qui sortent de terre.

Au milieu d'une de ces chapelles à gauche, au sommet d'un plan incliné

qui s'élève à six ou sept pieds, est un autel de ce genre. Une partie de

notre société s'était par hasard groupée autour de ce singulier monument

qu'illuminaient nos torches funèbres. On eût dit un appareil inventé

pour donner plus de solennité à un serment prêté sur l'autel des Furies.

L'inégale distribution de la lumière, qui ne pénétrait pas dans toutes

les anfractuosités de cette caverne, ses lueurs rougeâtres, l'opacité

des ombres au milieu desquelles elle oscillait, la pâleur des visages

sur lesquels elle se reflétait, tout concourait à donner à cette scène

fortuite un caractère funèbre que complétait le vol de quantité de

chauves-souris qui se précipitaient en tournoyant sur nos flambeaux.

Denon, à qui je fis quelques années après, sur le lieu même, une

description de cette scène pittoresque, en a tracé un croquis qu'on

retrouvera dans son _Voyage en Égypte_.

Pourquoi a-t-on donné à cette beaume le nom de Roland? Il me semble que

la description que donne l'Arioste d'une caverne où se réfugiaient les

brigands avec lesquels s'escrima ce paladin s'accorde assez avec celle

de la grotte que nous venons de parcourir[22]. Des voleurs ont bien pu

habiter ces catacombes, et je ne serais pas surpris qu'en des temps de

persécution elles eussent servi d'asile à plus d'un proscrit.

Dans sa partie la plus reculée, au fond d'une grotte moins élevée, par

une espèce de soupirail qui n'est guère plus large que la forme d'un

chapeau, on entend le bruit d'un torrent souterrain. Nous y jetâmes des

pierres; mais nous ne pûmes juger par ce moyen de la profondeur de

l'abîme où elles tombaient: le bruit des eaux absorbait tous les autres.

Après avoir déclamé, chanté, hurlé tout à loisir dans cette singulière

décoration, et fait avec quelques bouteilles de vin de Bordeaux des

libations aux divinités infernales, avertis par nos torches qu'il était

temps de sortir, nous retournâmes au jour par le même chemin. Ce voyage

vaut bien celui des enfers, bien que les démons que nous avions avec

nous n'eussent pas l'aspect trop terrible, et ne fussent rien moins que

des anges de ténèbres.

L'hiver s'était à peine fait sentir cette année en Provence. Dans les

premiers jours de mars, le temps devint tout à coup assez rigoureux. Il

neigea. À l'aspect de ce phénomène, toute la population de Marseille me

parut atteinte de folie: chacun de pétrir la neige, et d'en former des

boules avec lesquelles on assaillait les passans. Malheur à qui

traversait la rue pour le quart d'heure: ni son rang, ni sa fortune, ni

son âge ne le protégeaient; il devenait le point de mire sur lequel se

dirigeaient ces projectiles improvisés. D'en haut, d'en bas, de droite,

de gauche, en arrière, en face, de tous les côtés, ils pleuvaient sur

lui dru comme grêle. Les gens du peuple, les ouvriers, les servantes

surtout quittaient tout pour ce plaisir auquel le soleil de midi pouvait

mettre un terme, ce qui, à leur grand regret, arriva dès dix heures.

Nous employâmes ce mois de mars à nous divertir, partageant notre temps

entre la promenade à cheval, le bal, le spectacle, et quelquefois aussi

le jeu, où nous ne comptions que par milliers de francs; mais cela

n'excédait pas les moyens du moins opulent d'entre nous.

Le théâtre de Marseille a toujours été monté sur le pied le plus

magnifique. On y jouait tous les genres, depuis le grand opéra jusqu'au

vaudeville, depuis la tragédie jusqu'à la farce. Disons à cette occasion

que, pendant notre séjour, on y donna un ballet de _la Tentation_.

C'était tout bonnement le pot-pourri de Sédaine traduit en pas de

rigaudons. Il n'y avait pas de paroles dans cette _Tentation_-là; elle

n'en était pas pour cela plus mauvaise qu'une autre, pas plus mauvaise

que la mienne.

Parmi les acteurs tragiques, il s'en trouvait un qui avait joué à Rouen

dans mon _Marius_. Le directeur m'ayant témoigné le désir de mettre

cette pièce à l'étude, je consentis à en suivre les répétitions. Je

n'eus pas lieu de m'en repentir; elles me mirent en relation avec

quelques gens de talent, et particulièrement avec un homme qui, à plus

d'un titre, jouissait de l'estime publique; c'est Richaud Martelli.

Martelli avait étudié pour être avocat; mais un penchant invincible

l'entraînant vers le théâtre, il s'était fait comédien. C'est un des

hommes qui aient le plus relevé l'honneur de cette profession. Il débuta

d'abord, non pas sans succès, dans le tragique. L'intelligence, la

profondeur, la noblesse, étaient ses qualités dominantes; il ne manquait

pas non plus de sensibilité. Il m'avait enchanté dans les rôles de

Mahomet, de Ninias et d'Orosmane, qu'il jouait à Versailles en 1783;

mais cela ne prouve pas grand'chose. Je sortais du collége; tel acteur

que je trouvais sublime alors m'a paru détestable depuis. On pouvait en

effet être meilleur que Martelli dans le tragique, bien qu'il n'y fût

pas mauvais; on pouvait même être meilleur que lui dans le comique, où

il jouait aussi les premiers rôles; mais encore n'a-t-il été donné qu'à

peu de personnes de réunir cette double aptitude. Moins ardent, moins

brillant que Molé, il le surpassait de beaucoup en justesse et en

vérité. Il frappait juste; à Paris néanmoins où il faut frapper fort, il

n'eût été placé qu'auprès de Baptiste, homme d'un sens exquis, dont je

ne prétends pas rabaisser le talent par cette assimilation.

Martelli s'était fait aussi une honorable réputation comme auteur

dramatique. Le plus connu de ses ouvrages est un imbroglio satirique

intitulé _les Deux Figaro_. Cette pièce, intriguée avec talent, est

dirigée contre l'auteur du _Barbier de Séville_ et de _la Folle

Journée_, contre le père même de Figaro. Elle a été vivement applaudie.

Je doute néanmoins qu'elle eût obtenu tant de faveur, si elle n'était

pas remplie d'allusions plus malignes que justes contre un des auteurs

qui ont le plus irrité l'envie. J'ignore par quel motif Martelli, qui

était bon et honnête, s'est acharné après un homme qui a fait tant

d'actions honnêtes et bonnes, et qui ne doit après tout qu'à la réunion

des facultés les plus rares et les plus diverses ses nombreux succès

dont on commence à ne plus lui faire un crime, quoique ce soit le seul

dont on puisse le convaincre.

Martelli s'est aussi essayé dans la fable. Ce genre tient à la comédie;

il exige ainsi qu'elle l'esprit d'observation. Le caractère des _Deux

Figaro_ ne se retrouve pas pourtant dans les fables de Martelli. Elles

se recommandent moins par la malice que par la simplicité, et par

l'esprit que par le jugement. Tel était aussi le caractère de sa

conversation; elle abondait en traits plus sensés que brillans; personne

d'ailleurs n'était plus exempt que lui de cette prétention au bel

esprit, qui fait dire tant de sottises.

Je ne dirai pas la même chose d'un certain M. d'Offreville, sot qui fut

sot à un tel degré de perfection, que je me crois obligé non seulement

de lui accorder, mais aussi d'appeler sur lui toute l'attention à

laquelle a droit tout phénomène.

Je connaissais ce d'Offreville dès ma plus tendre enfance. Gentilhomme

rimeur comme M. Desmazures, on l'aurait cru le type de cette autre

caricature, s'il eût vécu soixante ans plus tôt. Sachant que le comte de

Provence (Louis XVIII) aimait les lettres, lui aussi avait acheté une

charge dans la maison de ce bon prince. Il s'en était fait remarquer par

ses ridicules, quand un accident assez grave accrut l'extravagance à

laquelle il était naturellement enclin. Aussi mauvais cavalier que

mauvais poëte, un jour qu'en sa qualité de porte-manteau il suivait à la

chasse son seigneur qui alors jouissait de la faculté locomotive, un

cheval très-vif, que peut-être on lui avait donné par malice, l'emporta

et le jeta par terre. L'aventure n'eût été que plaisante, si le

malheureux ne fût pas tombé sur la tête: cela ne la raccommoda pas. Il

fallut le trépaner: cette opération lui rendit la vie, mais non pas le

jugement. Plus métromane que jamais après sa guérison, il obséda

tellement le royal Mécène qu'il poursuivait de ses vers, que, se lassant

de ce qui l'avait d'abord amusé, celui-ci, comme un enfant qui se

dégoûte d'un joujou gâté, ordonna au poëte de vendre sa charge. M.

d'Offreville, sans office, ne fut plus qu'un fou suivant la cour.

Douze ou quinze ans s'étaient écoulés sans que je l'eusse revu, quand je

le retrouvai à Marseille. Je ne sais quel vent l'avait poussé si loin de

Dieppe, sa ville natale. Toujours le même quant au physique, car il

avait une de ces figures qui ne changent pas: nez épaté, menton de

galloche, bouche fendue jusqu'aux oreilles, petits yeux bordés

d'écarlate, et cet air de satisfaction qui siége éternellement sur une

sotte physionomie; au moral aussi, il était ce qu'il avait été jadis,

n'ouvrant jamais la bouche que pour dire une sottise, même en prose, et

l'ayant toujours ouverte.

Ce n'était plus toutefois de petits vers qu'il débitait, mais des

alexandrins aussi longs et parfois même plus longs que possible.

Cherchant sur les traces de Corneille une célébrité encore plus grande

que celle qu'il avait trouvée sur les traces de Chaulieu, et se jetant à

corps perdu dans le sublime, il avait composé des tragédies; et, dans

l'espérance d'obtenir un ordre en vertu duquel elles seraient

représentées sur le grand théâtre de Marseille, il faisait à Fréron une

cour obstinée, lui adressant requête sur requête, requêtes en vers comme

de raison. Peine perdue: renfermé dans son cabinet, Fréron n'y répondait

pas, non qu'il fût très-laborieux, mais parce qu'il était précisément le

contraire, et qu'il n'aimait rien tant que le _far niente_. D'Offreville

cependant passait la majeure partie de sa journée dans les salons

d'attente avec les agens des différens services, que faute de mieux il

prenait pour ses auditeurs: un jour on le surprit déclamant dans

l'antichambre, le manuscrit à la main, entre deux gendarmes endormis.

Comme les éloges exagérés qu'on prodiguait à ses pièces exaltaient sa

vanité, et que chacun témoignait de jour en jour plus d'impatience de

les voir représenter: «Si le commissaire du gouvernement, dit-il un

jour, trouve de l'inconvénient à donner au directeur l'ordre de les

jouer au grand théâtre, ne peuvent-elles être jouées ailleurs? ne

peuvent-elles être jouées non plus que par des comédiens? Pourquoi,

puisque vous aimez les beaux vers, ne jouerions-nous pas mes pièces

entre nous?»

Chacun d'applaudir à cette proposition, et de s'engager à jouer dans sa

tragédie favorite, pièce _tartare_, qui fut aussitôt dépecée et

distribuée. On fut embarrassé un moment pour les rôles de femmes. «Que

cela ne vous arrête pas. Chargez-vous du rôle de l'Impératrice, dit je

ne sais qui à l'auteur; je me chargerai, moi, du rôle de la confidente;

cela réussira parfaitement dans ce pays-ci; on y est familiarisé depuis

le roi René avec ces sortes de travestissemens. À la grande procession

d'Aix, n'était-ce pas toujours le bedeau de la cathédrale qui faisait la

reine de Saba?»

La chose une fois connue, les demandes se multiplièrent; et, pour

satisfaire tout le monde, d'Offreville multipliait les rôles à l'infini:

«Je ferai pour vous un Tartare de plus, disait-il à chaque amateur; mais

quand me jouerez-vous donc?»

Il répéta tant et tant de fois cette question, qu'à la fin nous

résolûmes de le jouer réellement. Martelli composa à cet effet un

prologue dans lequel le schah de Perse, tourmenté d'insomnie, faisait

chercher partout un remède à son mal. La sultane favorite, qui le

tenait, disait-il, trop éveillé, et à qui pour cela il voulait faire

couper la tête, lui proposait un remède plus puissant que l'opium et que

tous les somnifères réunis: «Qu'est-ce?--Un grand poëte est arrivé

d'Occident. Il sait de ces paroles magiques qu'on n'entend pas sans

bâiller; j'en bâille encore de souvenir. Écoutez-le, grand prince, et

que je meure si vous ne dormez!--Qu'on m'amène ce poëte, disait le

schah»; et alors d'Offreville, habillé en mamamouchi, et qui ne devait

pas avoir eu communication de la pièce, serait introduit sur le théâtre,

et, à l'invitation de la sultane, déclamerait une tirade de sa tragédie.

Cette mystification eut un plein succès. C'est sur un fort joli théâtre,

qui appartenait, je crois, à M. Clary, qu'elle s'exécuta devant la

meilleure société de Marseille. Introduit au milieu des applaudissemens,

d'Offreville débite, avec l'emphase la plus ridicule, le plus ridicule

de ses monologues. Les applaudissemens de redoubler. Tombé de son trône,

où la puissance de ces vers l'avait assoupi, le roi de Perse proclame,

en se réveillant, l'auteur d'un morceau si sublime poëte de l'empire

persan, et ordonne qu'il soit procédé à l'instant même à sa réception.

Elle se fit conformément au programme suivant, qui avait été ajouté à la

pièce de Martelli.

Grande ouverture composée de l'air des _Trembleurs_ et de l'air des

_Pendus_. Puis arrivaient sur deux files tous les personnages qui

avaient figuré dans le prologue. L'orchestre exécutait cependant la

gamme montante et descendante. Entre le grand-visir et le grand maître

des cérémonies, marchait le poëte lauréat, sans turban, sans perruque.

«Maître des cérémonies, disait le roi de Perse, expliquez-nous les

secrets de l'art dans lequel ce grand homme excelle.»

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome II · 第 25 / 62 题