La beaume de Roland.--Promenade à Aren.--Il neige.--M.
d'Offreville.--Richaud Martelli.--Facétie.
Les six semaines que nous passâmes encore à Marseille furent toutes
données au plaisir. La société qui s'était apprivoisée avec nos cheveux
ne nous trouvait pas aussi diables que noirs. Plus de parties sans nous.
Au fait, sans nous, il y en avait peu de bonnes: je dis nous, parce que
Lenoir ne se séparait pas de moi, et qu'il animait tout de sa gaieté
originale et intarissable. C'était invitation sur invitation; tantôt à
la ville, tantôt à la campagne; tantôt dans une bastide, tantôt dans une
autre. Chez le royaliste, comme chez le républicain, le plaisir avait
opéré la fusion des partis. On n'avait plus d'opinion à table, et nous y
étions toujours.
Je ne sais qui nous donna à déjeuner à Aren, petit village peu distant
de Marseille, et jeté sur une plage où l'on va manger des coquillages,
et particulièrement des oursins. Les Marseillais sont friands de ce
mets, qui est au fait très-délicat. Comme les aiguilles dont ils sont
recouverts les rendent difficiles et même dangereux à ouvrir, et que les
cabaretiers d'Aren ont seuls ce talent, on va chez eux pour s'en
régaler, comme on va se régaler d'huîtres au rocher de Cancale. Nous
mangeâmes aussi là d'autres mets de même nature, des lépas, des clovis,
mais pas d'huîtres; les huîtres de la Méditerranée ne valent pas à
beaucoup près celles de l'Océan.
Tout en déjeunant, nous faisions la conversation avec un vieux pêcheur.
Il était triste, mais de la tristesse la plus divertissante. À en croire
ce brave homme, qui n'était rien moins qu'un _sans-culotte_, quoique la
partie inférieure de son vêtement ne fut pas dans un complet état de
conservation, son métier était moins productif que jamais. Le thon avait
déserté les côtes de Provence, la sardine y devenait rare; pas plus
d'anchois que sur ma main: «Il n'y a plus de poisson dans la mer depuis
la révolution!» disait-il en soupirant.
«Vous ne quitterez pas la Provence sans aller voir la _beaume de
Roland_, nous dit une Marseillaise fort gentille, qui, je crois, pouvait
se reprocher un peu la fatigue qui retenait encore nos chevaux sur la
litière.--Qu'est-ce que la beaume de Roland?--Une caverne immense
creusée par la nature dans des montagnes rocailleuses qui sont à une
lieue et demie de la ville.--Allons-y demain.--Le chemin est
impraticable pour les voitures et même pour les chevaux.--Allons-y à
pied.--Mais qui nous montrera le chemin?--Moi, jusqu'au village le plus
proche de la montagne; là, vous trouverez des guides qui ont le fil de
ce labyrinthe et des flambeaux pour vous éclairer. À dix heures
précises, nous partirons. Il faut cinq heures tant pour le voyage que
pour visiter la grotte, et les jours sont courts.--À demain donc.--À
demain.»
Le lecteur a déjà compris que _beaume_ en Provence est synonyme de
_caverne_, de _grotte_. De là le nom de Sainte-Beaume que porte la
retraite où Madeleine vint, dit la tradition, pleurer entre Marseille et
Toulon les doux péchés qu'elle avait commis à Jérusalem et à Jéricho;
retraite souterraine, taillée par la nature dans les bois de sapins qui
dominent la vallée de Cuge, et à laquelle j'ai grand regret de n'avoir
pas pu faire un pélerinage.
Le lendemain, à l'heure dite, nous nous trouvâmes au rendez-vous, où la
dame nous rejoignit bientôt avec une de ses cousines, autre Marseillaise
aussi belle que celle-ci était jolie.
Après une heure et demie de marche, nous arrivâmes au pied de la
montagne, monceau de roches qu'il nous fallut escalader, et que ces
dames gravissaient comme des chèvres. Parvenus à une certaine hauteur,
nous nous trouvâmes au bord d'une espèce d'entonnoir, dans la profondeur
duquel nous descendîmes, non pas sans trébucher. «Vous êtes à l'entrée
de la beaume,» nous dit-on quand nous fûmes au fond. «Où donc est cette
entrée?» demandions-nous.
Nulle ouverture ne s'offrait à nos yeux. «À genoux, Messieurs, nous
dirent ces dames.--À quatre pates», ajoutèrent les guides en s'y
mettant; et nous voilà suivant à quatre pates ces hommes qui se
glissaient sous une roche dont la base aplatie nous semblait poser sur
la terre quand nous étions debout, mais entre laquelle et le sol se
trouvait un passage de trois pieds de hauteur à peu près, dont cette
roche, qui se détachait comme un auvent du massif dont elle faisait
partie, nous avait dérobé la vue.
À mesure que nous nous enfoncions dans ce couloir, où les deux dames ne
voulurent passer que les dernières, il s'élevait et s'élargissait si
bien qu'après avoir rampé quelques toises, nous nous trouvâmes dans une
chambre où nos guides allumèrent leurs flambeaux à une lanterne qu'ils
avaient apportée, chambre dont les proportions déjà imposantes nous
causèrent quelque étonnement. Il devait augmenter, car nous n'étions
encore que dans le vestibule d'un souterrain de proportions tout-à-fait
gigantesque; on eût dit un temple consacré aux dieux infernaux. Nous le
parcourûmes dans toute son étendue.
Écrivant de souvenir, et sans notes, il me serait difficile, au bout de
trente-six ans, d'en tracer la mesure avec l'exactitude qu'y mettrait un
géomètre; mais j'en puis donner une idée approximative, mon imagination
me la représentant encore dans tous ses détails comme si je venais d'en
sortir.
Qu'on se figure une nef de trente pieds d'élévation et flanquée de
plusieurs autres semblables à des chapelles distribuées autour d'une
enceinte couronnée par une coupole. Cette nef, que n'a point fabriquée
la main des hommes, semble néanmoins être le produit de l'art du moyen
âge combiné avec celui de l'antiquité, et participe tout à la fois du
style gothique et du style grec; du style gothique, par les courbes que
décrivent les arêtes de ses voûtes, qui sous certains aspects
ressemblent aux arceaux de nos vieilles cathédrales; du style grec, par
les formes qu'affectent les énormes stalactites qui sur plusieurs points
forment entre la voûte à laquelle elles se tiennent et le sol sur lequel
elles s'appuient des colonnes d'une régularité presque corinthienne.
Ces stalactites ne descendent pas toutes jusqu'à terre, ni ne s'élèvent
pas toutes jusqu'à la voûte. Dans le premier cas, les énormes gouttes
qu'elles figurent ressemblent à ces ornemens qui se détachent des ogives
de certaines églises, de celles de la cathédrale de Burgos par exemple;
dans le second, on les prendrait, suivant leur élévation plus ou moins
grande, pour des colonnes séparées de leurs chapiteaux ou pour des
autels qui sortent de terre.
Au milieu d'une de ces chapelles à gauche, au sommet d'un plan incliné
qui s'élève à six ou sept pieds, est un autel de ce genre. Une partie de
notre société s'était par hasard groupée autour de ce singulier monument
qu'illuminaient nos torches funèbres. On eût dit un appareil inventé
pour donner plus de solennité à un serment prêté sur l'autel des Furies.
L'inégale distribution de la lumière, qui ne pénétrait pas dans toutes
les anfractuosités de cette caverne, ses lueurs rougeâtres, l'opacité
des ombres au milieu desquelles elle oscillait, la pâleur des visages
sur lesquels elle se reflétait, tout concourait à donner à cette scène
fortuite un caractère funèbre que complétait le vol de quantité de
chauves-souris qui se précipitaient en tournoyant sur nos flambeaux.
Denon, à qui je fis quelques années après, sur le lieu même, une
description de cette scène pittoresque, en a tracé un croquis qu'on
retrouvera dans son _Voyage en Égypte_.
Pourquoi a-t-on donné à cette beaume le nom de Roland? Il me semble que
la description que donne l'Arioste d'une caverne où se réfugiaient les
brigands avec lesquels s'escrima ce paladin s'accorde assez avec celle
de la grotte que nous venons de parcourir[22]. Des voleurs ont bien pu
habiter ces catacombes, et je ne serais pas surpris qu'en des temps de
persécution elles eussent servi d'asile à plus d'un proscrit.
Dans sa partie la plus reculée, au fond d'une grotte moins élevée, par
une espèce de soupirail qui n'est guère plus large que la forme d'un
chapeau, on entend le bruit d'un torrent souterrain. Nous y jetâmes des
pierres; mais nous ne pûmes juger par ce moyen de la profondeur de
l'abîme où elles tombaient: le bruit des eaux absorbait tous les autres.
Après avoir déclamé, chanté, hurlé tout à loisir dans cette singulière
décoration, et fait avec quelques bouteilles de vin de Bordeaux des
libations aux divinités infernales, avertis par nos torches qu'il était
temps de sortir, nous retournâmes au jour par le même chemin. Ce voyage
vaut bien celui des enfers, bien que les démons que nous avions avec
nous n'eussent pas l'aspect trop terrible, et ne fussent rien moins que
des anges de ténèbres.
L'hiver s'était à peine fait sentir cette année en Provence. Dans les
premiers jours de mars, le temps devint tout à coup assez rigoureux. Il
neigea. À l'aspect de ce phénomène, toute la population de Marseille me
parut atteinte de folie: chacun de pétrir la neige, et d'en former des
boules avec lesquelles on assaillait les passans. Malheur à qui
traversait la rue pour le quart d'heure: ni son rang, ni sa fortune, ni
son âge ne le protégeaient; il devenait le point de mire sur lequel se
dirigeaient ces projectiles improvisés. D'en haut, d'en bas, de droite,
de gauche, en arrière, en face, de tous les côtés, ils pleuvaient sur
lui dru comme grêle. Les gens du peuple, les ouvriers, les servantes
surtout quittaient tout pour ce plaisir auquel le soleil de midi pouvait
mettre un terme, ce qui, à leur grand regret, arriva dès dix heures.
Nous employâmes ce mois de mars à nous divertir, partageant notre temps
entre la promenade à cheval, le bal, le spectacle, et quelquefois aussi
le jeu, où nous ne comptions que par milliers de francs; mais cela
n'excédait pas les moyens du moins opulent d'entre nous.
Le théâtre de Marseille a toujours été monté sur le pied le plus
magnifique. On y jouait tous les genres, depuis le grand opéra jusqu'au
vaudeville, depuis la tragédie jusqu'à la farce. Disons à cette occasion
que, pendant notre séjour, on y donna un ballet de _la Tentation_.
C'était tout bonnement le pot-pourri de Sédaine traduit en pas de
rigaudons. Il n'y avait pas de paroles dans cette _Tentation_-là; elle
n'en était pas pour cela plus mauvaise qu'une autre, pas plus mauvaise
que la mienne.
Parmi les acteurs tragiques, il s'en trouvait un qui avait joué à Rouen
dans mon _Marius_. Le directeur m'ayant témoigné le désir de mettre
cette pièce à l'étude, je consentis à en suivre les répétitions. Je
n'eus pas lieu de m'en repentir; elles me mirent en relation avec
quelques gens de talent, et particulièrement avec un homme qui, à plus
d'un titre, jouissait de l'estime publique; c'est Richaud Martelli.
Martelli avait étudié pour être avocat; mais un penchant invincible
l'entraînant vers le théâtre, il s'était fait comédien. C'est un des
hommes qui aient le plus relevé l'honneur de cette profession. Il débuta
d'abord, non pas sans succès, dans le tragique. L'intelligence, la
profondeur, la noblesse, étaient ses qualités dominantes; il ne manquait
pas non plus de sensibilité. Il m'avait enchanté dans les rôles de
Mahomet, de Ninias et d'Orosmane, qu'il jouait à Versailles en 1783;
mais cela ne prouve pas grand'chose. Je sortais du collége; tel acteur
que je trouvais sublime alors m'a paru détestable depuis. On pouvait en
effet être meilleur que Martelli dans le tragique, bien qu'il n'y fût
pas mauvais; on pouvait même être meilleur que lui dans le comique, où
il jouait aussi les premiers rôles; mais encore n'a-t-il été donné qu'à
peu de personnes de réunir cette double aptitude. Moins ardent, moins
brillant que Molé, il le surpassait de beaucoup en justesse et en
vérité. Il frappait juste; à Paris néanmoins où il faut frapper fort, il
n'eût été placé qu'auprès de Baptiste, homme d'un sens exquis, dont je
ne prétends pas rabaisser le talent par cette assimilation.
Martelli s'était fait aussi une honorable réputation comme auteur
dramatique. Le plus connu de ses ouvrages est un imbroglio satirique
intitulé _les Deux Figaro_. Cette pièce, intriguée avec talent, est
dirigée contre l'auteur du _Barbier de Séville_ et de _la Folle
Journée_, contre le père même de Figaro. Elle a été vivement applaudie.
Je doute néanmoins qu'elle eût obtenu tant de faveur, si elle n'était
pas remplie d'allusions plus malignes que justes contre un des auteurs
qui ont le plus irrité l'envie. J'ignore par quel motif Martelli, qui
était bon et honnête, s'est acharné après un homme qui a fait tant
d'actions honnêtes et bonnes, et qui ne doit après tout qu'à la réunion
des facultés les plus rares et les plus diverses ses nombreux succès
dont on commence à ne plus lui faire un crime, quoique ce soit le seul
dont on puisse le convaincre.
Martelli s'est aussi essayé dans la fable. Ce genre tient à la comédie;
il exige ainsi qu'elle l'esprit d'observation. Le caractère des _Deux
Figaro_ ne se retrouve pas pourtant dans les fables de Martelli. Elles
se recommandent moins par la malice que par la simplicité, et par
l'esprit que par le jugement. Tel était aussi le caractère de sa
conversation; elle abondait en traits plus sensés que brillans; personne
d'ailleurs n'était plus exempt que lui de cette prétention au bel
esprit, qui fait dire tant de sottises.
Je ne dirai pas la même chose d'un certain M. d'Offreville, sot qui fut
sot à un tel degré de perfection, que je me crois obligé non seulement
de lui accorder, mais aussi d'appeler sur lui toute l'attention à
laquelle a droit tout phénomène.
Je connaissais ce d'Offreville dès ma plus tendre enfance. Gentilhomme
rimeur comme M. Desmazures, on l'aurait cru le type de cette autre
caricature, s'il eût vécu soixante ans plus tôt. Sachant que le comte de
Provence (Louis XVIII) aimait les lettres, lui aussi avait acheté une
charge dans la maison de ce bon prince. Il s'en était fait remarquer par
ses ridicules, quand un accident assez grave accrut l'extravagance à
laquelle il était naturellement enclin. Aussi mauvais cavalier que
mauvais poëte, un jour qu'en sa qualité de porte-manteau il suivait à la
chasse son seigneur qui alors jouissait de la faculté locomotive, un
cheval très-vif, que peut-être on lui avait donné par malice, l'emporta
et le jeta par terre. L'aventure n'eût été que plaisante, si le
malheureux ne fût pas tombé sur la tête: cela ne la raccommoda pas. Il
fallut le trépaner: cette opération lui rendit la vie, mais non pas le
jugement. Plus métromane que jamais après sa guérison, il obséda
tellement le royal Mécène qu'il poursuivait de ses vers, que, se lassant
de ce qui l'avait d'abord amusé, celui-ci, comme un enfant qui se
dégoûte d'un joujou gâté, ordonna au poëte de vendre sa charge. M.
d'Offreville, sans office, ne fut plus qu'un fou suivant la cour.
Douze ou quinze ans s'étaient écoulés sans que je l'eusse revu, quand je
le retrouvai à Marseille. Je ne sais quel vent l'avait poussé si loin de
Dieppe, sa ville natale. Toujours le même quant au physique, car il
avait une de ces figures qui ne changent pas: nez épaté, menton de
galloche, bouche fendue jusqu'aux oreilles, petits yeux bordés
d'écarlate, et cet air de satisfaction qui siége éternellement sur une
sotte physionomie; au moral aussi, il était ce qu'il avait été jadis,
n'ouvrant jamais la bouche que pour dire une sottise, même en prose, et
l'ayant toujours ouverte.
Ce n'était plus toutefois de petits vers qu'il débitait, mais des
alexandrins aussi longs et parfois même plus longs que possible.
Cherchant sur les traces de Corneille une célébrité encore plus grande
que celle qu'il avait trouvée sur les traces de Chaulieu, et se jetant à
corps perdu dans le sublime, il avait composé des tragédies; et, dans
l'espérance d'obtenir un ordre en vertu duquel elles seraient
représentées sur le grand théâtre de Marseille, il faisait à Fréron une
cour obstinée, lui adressant requête sur requête, requêtes en vers comme
de raison. Peine perdue: renfermé dans son cabinet, Fréron n'y répondait
pas, non qu'il fût très-laborieux, mais parce qu'il était précisément le
contraire, et qu'il n'aimait rien tant que le _far niente_. D'Offreville
cependant passait la majeure partie de sa journée dans les salons
d'attente avec les agens des différens services, que faute de mieux il
prenait pour ses auditeurs: un jour on le surprit déclamant dans
l'antichambre, le manuscrit à la main, entre deux gendarmes endormis.
Comme les éloges exagérés qu'on prodiguait à ses pièces exaltaient sa
vanité, et que chacun témoignait de jour en jour plus d'impatience de
les voir représenter: «Si le commissaire du gouvernement, dit-il un
jour, trouve de l'inconvénient à donner au directeur l'ordre de les
jouer au grand théâtre, ne peuvent-elles être jouées ailleurs? ne
peuvent-elles être jouées non plus que par des comédiens? Pourquoi,
puisque vous aimez les beaux vers, ne jouerions-nous pas mes pièces
entre nous?»
Chacun d'applaudir à cette proposition, et de s'engager à jouer dans sa
tragédie favorite, pièce _tartare_, qui fut aussitôt dépecée et
distribuée. On fut embarrassé un moment pour les rôles de femmes. «Que
cela ne vous arrête pas. Chargez-vous du rôle de l'Impératrice, dit je
ne sais qui à l'auteur; je me chargerai, moi, du rôle de la confidente;
cela réussira parfaitement dans ce pays-ci; on y est familiarisé depuis
le roi René avec ces sortes de travestissemens. À la grande procession
d'Aix, n'était-ce pas toujours le bedeau de la cathédrale qui faisait la
reine de Saba?»
La chose une fois connue, les demandes se multiplièrent; et, pour
satisfaire tout le monde, d'Offreville multipliait les rôles à l'infini:
«Je ferai pour vous un Tartare de plus, disait-il à chaque amateur; mais
quand me jouerez-vous donc?»
Il répéta tant et tant de fois cette question, qu'à la fin nous
résolûmes de le jouer réellement. Martelli composa à cet effet un
prologue dans lequel le schah de Perse, tourmenté d'insomnie, faisait
chercher partout un remède à son mal. La sultane favorite, qui le
tenait, disait-il, trop éveillé, et à qui pour cela il voulait faire
couper la tête, lui proposait un remède plus puissant que l'opium et que
tous les somnifères réunis: «Qu'est-ce?--Un grand poëte est arrivé
d'Occident. Il sait de ces paroles magiques qu'on n'entend pas sans
bâiller; j'en bâille encore de souvenir. Écoutez-le, grand prince, et
que je meure si vous ne dormez!--Qu'on m'amène ce poëte, disait le
schah»; et alors d'Offreville, habillé en mamamouchi, et qui ne devait
pas avoir eu communication de la pièce, serait introduit sur le théâtre,
et, à l'invitation de la sultane, déclamerait une tirade de sa tragédie.
Cette mystification eut un plein succès. C'est sur un fort joli théâtre,
qui appartenait, je crois, à M. Clary, qu'elle s'exécuta devant la
meilleure société de Marseille. Introduit au milieu des applaudissemens,
d'Offreville débite, avec l'emphase la plus ridicule, le plus ridicule
de ses monologues. Les applaudissemens de redoubler. Tombé de son trône,
où la puissance de ces vers l'avait assoupi, le roi de Perse proclame,
en se réveillant, l'auteur d'un morceau si sublime poëte de l'empire
persan, et ordonne qu'il soit procédé à l'instant même à sa réception.
Elle se fit conformément au programme suivant, qui avait été ajouté à la
pièce de Martelli.
Grande ouverture composée de l'air des _Trembleurs_ et de l'air des
_Pendus_. Puis arrivaient sur deux files tous les personnages qui
avaient figuré dans le prologue. L'orchestre exécutait cependant la
gamme montante et descendante. Entre le grand-visir et le grand maître
des cérémonies, marchait le poëte lauréat, sans turban, sans perruque.
«Maître des cérémonies, disait le roi de Perse, expliquez-nous les
secrets de l'art dans lequel ce grand homme excelle.»