Je fais représenter un vaudeville, un grand opéra et un
opéra-comique.--Censure dramatique.--Mort de Bailly.--Le chant du
départ.--Chénier.--Méhul, Hoffmann, Rose Renaud.--Fête à l'Être-Suprême.
Cependant la révolution prenait journellement un caractère plus
effroyable. Débarrassée de toute opposition par l'arrestation de
soixante et onze membres du parti de la Gironde, et surtout par la mort
de Vergniaud, de Gensonné et de vingt autres individus qui prêtaient à
cette faction l'importance attachée à leur talent et à leur caractère,
la _montagne_ ne mettait plus de bornes à son despotisme, et quelle
fortune, quelle existence ne menaçait-il pas?
Mais encore, tant qu'il vous laissait vivre, fallait-il trouver les
moyens de vivre. Ma ruine commencée par les événemens dont j'ai rendu
compte, avait été achevée par la dépréciation des assignats. Ne voulant
pas servir un gouvernement que j'abhorrais, c'est dans mon industrie que
je cherchai des ressources contre les besoins de ma famille et les
miens. Je me livrai avec plus d'ardeur que jamais, par calcul, à un
travail que jusqu'alors je m'étais imposé par goût.
Depuis mon retour d'Angleterre, ou plutôt depuis mon retour à Paris,
j'avais abandonné à la moitié du troisième acte ma _Zénobie_, pour la
reprendre en des temps plus opportuns. La possibilité de reproduire des
rois sur la scène, sinon pour outrager la royauté, ne me paraissant pas
devoir revenir, je cherchai dans l'histoire un sujet analogue à l'esprit
du gouvernement qui me semblait devoir, à la longue, prévaloir en
France, le gouvernement républicain, que je voyais dans le lointain
succéder après les avoir renversées, tant à la domination des
_montagnards_ qu'à l'usurpation du comité de _salut public_.
Les projets ambitieux que Spurius Mélius cachait sous une apparence de
patriotisme; l'énergique caducité de Cincinnatus qui, pour sauver Rome,
laissait la charrue qu'il allait reprendre après avoir sauvé Rome; le
zèle impétueux de Servilius, l'héroïque brutalité de ces régénérateurs
d'une liberté d'autant plus ombrageuse qu'elle venait d'échapper tout
récemment au joug des décemvirs, les moeurs si vigoureuses et si simples
de ces laboureurs et de ces soldats en toge, tout cela me parut avoir
avec l'état de choses où nous tendions des rapports si frappans que,
sans égard pour le danger de traiter un tel sujet dans les circonstances
où nous étions, je me mis à l'ouvrage.
En faisant une pièce, je m'occupais cependant de faire jouer les pièces
que j'avais faites. Par suite du besoin d'échapper à un désoeuvrement
absolu, mon travail sur _Phrosine et Mélidore_ achevé, je m'étais mis à
composer un vaudeville, dont la tentation de saint Antoine était le
sujet, et qui avait été reçu au théâtre de Barré. J'en suivais les
répétitions tout en suivant celles de _Phrosine_, qu'on venait aussi de
mettre à l'étude.
La tentation de saint Antoine, me dira-t-on, ne pouvait fournir matière
qu'à une farce. Par quelle bizarrerie, auteur tragique, aviez-vous
traité un pareil sujet? Je répondrai d'abord que les extrêmes se
touchent; et puis je raconterai comment cette idée m'est venue en tête.
Un de mes amis de collège, M. de Soubeyran, entre un matin dans ma
chambre. J'étais au lit; bien plus, je dormais encore, et tout en
dormant je riais du meilleur coeur du monde. Comme ce rire se prolongeait
après mon réveil: «Qu'est-ce donc, me dit-il, qui te rend si gai de si
bonne heure?--Un rêve; car quelle autre chose, dans le temps où nous
sommes, peut nous donner occasion de rire?--Et ce rêve, ne peux-tu le
raconter?--Je rêvais que, réduits à se faire moines, de pauvres
comédiens jouaient à leur abbé les tours que le diable joua jadis au
père de tous les moines, et que par la malice des siens le père gardien
des capucins était soumis à toutes les épreuves, à toutes les tentations
dont saint Antoine a triomphé.--Sais-tu bien que voilà une comédie toute
faite?--Une farce, un vaudeville; tu as ma foi raison.--Pourquoi ne le
ferais-tu pas?--Qui t'a dit que je ne le ferais pas?»
Il me parut en effet piquant de mettre mon rêve en action. Les idées qui
nous viennent les yeux fermés valent peut-être bien celles qui nous
viennent les yeux ouverts, me disais-je; c'est aussi une inspiration
qu'un rêve. Profitons de celle-ci.
Aussitôt dit, aussitôt fait: j'arrange mon plan; j'y mets en jeu les
personnages de la parade, à qui je fais débiter sur les airs à la mode
toutes les niaiseries, toutes les calembredaines, tous les calembours
qu'on débitait alors, car même alors on en débitait en face du supplice
et sur le supplice même: enfin je fais un vaudeville. Barré, à qui je le
lis, en trouve l'idée comique, l'exécution plaisante, le demande pour
son théâtre, fait copier les rôles, les distribue, et mon rêve se joue.
La pièce avait plu à tous mes amis. Quelques détails assez gais,
quelques couplets assez plaisans, quelques scènes assez bien filées leur
avaient fait croire qu'elle était bonne. Je l'avais cru aussi. Le public
n'en jugea pas tout-à-fait de même. La fable que j'avais imaginée pour
mettre en scène le _pot-pourri_ de Sédaine ne lui parut pas heureuse. Il
le témoigna sans trop de ménagemens. Malgré les applaudissemens qu'il
avait accordés à plusieurs détails, la pièce, qui toutefois était
arrivée jusqu'à la fin, allait être probablement éliminée du théâtre de
la manière la plus bruyante, quand le dernier couplet du vaudeville
final amena la plus singulière et la moins attendue des péripéties.
_La comédie_, tel était le refrain du vaudeville final rimé sur l'air de
_la Croisée_. Employant les phrases faites où figure ce mot, j'avais
fait dire très-philosophiquement, je crois, au philosophe de la pièce, à
M. Cassandre:
La vie est un drame moral;
Des acteurs le monde est l'école.
C'est un théâtre où, bien ou mal,
Chacun prétend jouer un rôle.
Le sage observe dans un coin
Nos travers et notre folie.
Heureux qui peut en paix, de loin,
Juger la comédie!
Polichinelle avait bredouillé très-sagement aussi une sentence assez
plausible. Rappelant aux spectateurs la faveur avec laquelle il avait
été jadis accueilli par chacun d'eux, il ajoutait en la réclamant pour
lui en cette circonstance:
Heureux qui peut, comme un enfant,
Rire à la _comédie_!
Voici, dit au parterre Arlequin qui prit la parole après lui,
Voici l'instant où maint auteur,
Pour obtenir votre suffrage,
Par maint couplet adulateur
Vous implore pour son ouvrage.
Mes amis, bien qu'en pareil cas,
Nous disons avec bonhomie,
Si nous ne vous amusons pas,
_Sifflez la comédie_.
Par esprit de contradiction, le parterre fit le contraire de ce qu'on
lui demandait; il se mit à applaudir avec transport, et, grâce à
quelques corrections, l'ouvrage obtint quelques représentations; mais ce
n'était, tout bien considéré, qu'un mauvais rêve.
Parmi les passages qui furent accueillis avec faveur se trouve une
ronde, la ronde du _Diable_, qui de la scène a passé dans la société, et
que quelques personnes ont jugé à propos de s'attribuer; ce n'est pas la
dernière fois qu'on m'ait honoré en me volant. Mme Gail[2], m'a plus
honoré encore, en mettant sur les paroles de cette ronde un air
tout-à-fait original: c'était faire d'une chenille un papillon; c'était
lui donner des ailes. À la faveur de la musique, ces couplets ont été
partout où l'on chante.
C'est à peu près tout ce qui me reste de cette facétie[4]. Quand on
cessa de la représenter, j'en réclamai en vain le manuscrit. Le pauvre
diable qui remplissait alors au Vaudeville les fonctions de souffleur,
et qui en cette qualité avait soufflé ma pièce, me la souffla d'une
autre manière. Jamais je n'ai pu la retirer de son greffe. Peut-être
l'aura-t-il débitée en détail aux boulevards, pour les théâtres desquels
il travaillait, et dont il était un des fournisseurs les plus actifs. Si
cela est, Dieu pour l'amour duquel il travaillait lui fasse grâce!
Avant de clore cet article, encore un fait, ce sera le dernier. J'avais
parié que mon vaudeville serait sifflé. J'eus le bonheur de gagner, mais
je n'eus pas celui d'être payé.
Les répétitions de _Phrosine_, ce drame lyrique que j'avais composé pour
Méhul, allaient cependant leur train. Mais ce n'est pas sans difficulté
que nous parvînmes à faire représenter cet ouvrage que les acteurs
étaient impatiens de mettre en scène. Qu'on me permette d'entrer dans
quelques détails à ce sujet; cela peut contribuer à faire connaître
l'esprit du gouvernement de cette époque, à prouver qu'il ne négligeait
pas plus la tyrannie de détail que la tyrannie d'ensemble, et qu'il ne
laissait échapper aucun moyen, aucune occasion d'influencer l'opinion
publique et de forcer les arts à favoriser la propagation de ses
doctrines, ce qui n'est pas maladroit quand on le fait adroitement.
Mais ce n'était pas par l'adresse que brillaient les agens de la commune
de Paris à qui appartenait la surveillance des théâtres, et qui avaient
rétabli la censure à son profit. Invité par les comédiens et sommé par
la police de soumettre mon ouvrage à l'examen préalable des censeurs si
je voulais qu'il fût représenté, il fallut bien s'y résigner. Le bureau
où se faisait cet examen, auquel était préposé un homme de lettres nommé
Baudrais, se tenait dans la cour de la Sainte-Chapelle. J'y fis deux ou
trois voyages, circonstance dont je ne parle que parce qu'elle se lie à
un fait qui ne s'effacera jamais de ma mémoire, et qui va sans doute
entrer pour jamais dans celle de mon lecteur.
La première fois que j'allai à ce bureau, je traversai les galeries du
Palais de Justice. Comme je descendais le grand escalier, une populace
nombreuse remplissait la cour. Le voilà! le voilà! s'écriaient des
milliers de voix. La Conciergerie s'ouvre; une charrette en sort; dedans
était un malheureux, dedans était Bailly. Le col dégarni, les mains
liées derrière le dos, le corps à demi couvert d'une redingote grise,
exposé à une pluie glaciale qui ne cessa pas de tomber pendant cette
affreuse matinée, ce vieillard accueillit avec une imperturbable
indifférence les outrages de la tourbe qui pressait son supplice avec
une rage égale à celle d'une meute qui demande la curée. Cette
constance, vraiment stoïque, il la conserva jusqu'au dernier moment, et
on le lui fit long-temps attendre. Le physique seul ne fut pas
insensible en lui à tant de cruauté. Un des cannibales qui l'escortaient
s'en apercevant: _Tu trembles_, Bailly, lui cria-t-il avec une joie
féroce. _J'ai froid_, répondit Bailly. La contenance de Bailly au milieu
de ses bourreaux fut celle de Socrate devant ses juges, qui furent des
bourreaux aussi.
Le citoyen Baudrais, à qui j'avais remis mon ouvrage, me le rendit
quelques jours après. Il n'y avait rien trouvé que d'innocent, ce que je
conçois: «Mais ce n'est pas assez, ajouta-t-il, qu'un ouvrage ne soit
pas contre nous, il faut qu'il soit pour nous. L'esprit de votre opéra
n'est pas républicain; les moeurs de vos personnages ne sont pas
républicaines; le mot _liberté!_ n'y est pas prononcé une seule fois. Il
faut mettre votre opéra en harmonie avec nos institutions.»
Je ne savais comment m'y prendre pour satisfaire à cette exigence. S'il
n'eût été question que de mes intérêts en cette affaire, j'eusse renoncé
à être joué; mais cela eût porté un grave préjudice, aux intérêts de
Méhul, qui avait fait sur mon poème une musique admirable; cela eût
porté un grave préjudice aussi aux intérêts du public, qui se serait vu
privé d'un chef-d'oeuvre.
Legouvé me tira d'embarras. À l'aide d'une dixaine de vers placés à
propos, il amena dans mon drame le mot _liberté_ assez souvent pour
satisfaire aux exigences du citoyen Baudrais, et la représentation de
_Phrosine_ fut permise: on me fit observer cependant que tout auteur
comme tout artiste devait payer sa contribution patriotique en monnaie
frappée au coin de la république; que jusqu'à présent je n'avais pas
satisfait à cette obligation, et que préalablement à la représentation
de _Phrosine_, il me fallait, de concert avec Méhul, fournir à la scène
un ouvrage républicain. Nouvel embarras. Je ne pouvais me résoudre à
faire l'apologie de l'ordre ou plutôt du désordre présent, et Méhul
n'était pas plus porté que moi à l'acte de complaisance où l'on voulait
nous amener.
J'imaginai pour me conformer au temps, sans déroger à mes principes, de
choisir dans l'histoire un sujet analogue à la position où la France se
trouvait avec l'Europe coalisée contre elle, ce qui, abstraction faite
des principes du gouvernement, me fournirait l'occasion de louer, dans
le patriotisme d'un ancien peuple, celui qui animait les armées
françaises. Les traits réels ou imaginaires attribués par la tradition à
_Mutius Scévola_, à _Horatius Coclès_, me semblèrent de cette nature. Je
les développai donc dans un acte lyrique dont Méhul composait la musique
à mesure que j'en composai les paroles. Le tout fut l'affaire de
dix-sept jours.
La musique de cet ouvrage est d'une extrême sévérité; _c'est de la
musique de fer_, pour me servir de l'expression de son auteur qui,
s'étudiant à caractériser dans ses compositions les moeurs du peuple
qu'il faisait chanter, et l'époque où se passait l'action, avait porté
cette fois un peu loin peut-être l'application d'un excellent système.
Ainsi en jugèrent les oreilles du plus exigeant des républicains, les
oreilles de David. Il est vrai que, loin d'aimer dans la musique le
caractère qu'il donnait à la peinture, David n'aimait que la musique
efféminée. Mais la musique italienne même lui aurait-elle plu adaptée à
des vers de ma façon, à des vers écrits par une main qu'il voyait
toujours revêtue de fleurs de lis?
Quoi qu'il en soit, la pièce historique fut comptée pour une pièce
patriotique, et _Horatius Coclès_ ouvrit à _Phrosine_ l'accès du
théâtre.
Le sujet de _Phrosine_ est emprunté à un poëme de ce Bernard, surnommé
_Gentil_ par Voltaire. On a donné quelques éloges au parti que j'en ai
tiré. Je renvoie aux journaux de l'époque ceux de mes lecteurs qui
veulent savoir sans le lire ce qu'ils doivent penser de mon drame; je
les y renvoie aussi pour savoir l'effet que produisit la musique de cet
opéra. Depuis Gluk, depuis le finale du premier acte d'_Armide_, on
n'avait rien entendu d'aussi énergique que le finale du premier acte de
_Phrosine_; il est à lui seul un ouvrage complet. Source des effets les
plus dramatiques, l'attendrissement et la terreur y sont portés au plus
haut degré. Aussi fut-il entendu avec le même enthousiasme quarante fois
de suite.
On s'étonnera sans doute après cela que l'ouvrage ne soit pas resté au
théâtre. Voici pourquoi. Le rôle le plus difficile de la pièce, le rôle
de _Jules_, avait été donné à Solié, chanteur habile, acteur
intelligent, mais qui n'avait ni l'énergie morale, ni la vigueur
physique en dose suffisante pour le remplir; il passa ce rôle à Elleviou
qui, alors dans toute la force de l'âge, péchait peut-être par des
qualités opposées aux siennes. La pièce y gagna plus que l'acteur, qui
se tuait en lui donnant une nouvelle vie. Survinrent cependant des
dissensions politiques dans lesquelles il se trouva compromis; car alors
tout le monde se mêlait de tout. L'affaire de vendémiaire, je crois, lui
attira les ressentimens du parti vainqueur, et comme il était de la
réquisition, on exigea qu'il se rendît à l'armée, exigence à laquelle il
satisfit de fort bonne grâce.
Le cours des représentations de _Phrosine_ fut interrompu par cet
incident; et comme Méhul, de concert avec moi, ne voulait pas remettre
cet ouvrage en scène sans des changemens qui n'ont jamais été achevés,
il n'y a pas reparu, malgré le désir que les acteurs avaient de le
rendre au public. C'est un chef-d'oeuvre perdu pour lui et pour eux,
chef-d'oeuvre musical, bien entendu.
Le succès de cet opéra, qui fut joué six semaines ou deux mois avant la
chute de Robespierre, pensa nous compromettre, Méhul et moi, avec la
faction dominante. Ne pouvant trouver dans le poëme et dans la musique
des bases d'accusation, on en chercha dans les accessoires, dans les
costumes, dans les oripeaux, dont les acteurs, aussi vains en ce
temps-là qu'en d'autres, avaient surchargé leurs habits; on nous dénonça
pour ce luxe que nous n'avions pas prescrit, et dont le tailleur
lui-même n'était pas coupable, ou plutôt n'était que complice. Il nous
fallait un défenseur dans le comité de salut public. Méhul me proposa de
venir avec lui chez Barrère qu'il connaissait. Nous exposâmes le sujet
de notre inquiétude à ce dernier, qui nous admit à son audience avant
trente ou quarante solliciteurs dont son antichambre était remplie. «Si
vous m'en croyez, nous répondit-il, vous ne vous occuperez pas de cela.
Laissez votre opéra suivre sa destinée à travers les dénonciations. Vous
ne gagneriez rien à le retirer; on se prévaudrait même de ce fait contre
vous; on affecterait d'y voir un aveu de vos intentions. Quiconque
appelle sur lui l'attention publique par le temps qui court n'est-il pas
exposé à la dénonciation? Et puis, _ne sommes-nous pas tous au pied de
la guillotine, tous, à commencer par moi?_» ajouta-t-il du ton le plus
dégagé.
Prenant exemple sur Barrère qui, au fait, dormait au pied de l'échafaud
comme un artilleur dort sur l'affût du canon qu'il a chargé, nous
laissâmes les choses aller leur train sans nous embarrasser du bruit, et
nous fîmes bien.
Méhul, pensant à cette audience où Barrère, qui sortait du lit, s'était
montré en robe de chambre et le col nu, me disait: «Il me semblait,
quand il se plaçait dans son discours au pied de la guillotine, qu'il
avait déjà fait sa toilette pour y monter.»
C'est alors que Méhul, qui avait mis en musique les choeurs du _Timoléon_
de Chénier, composa ce chant qui, ainsi que _la Marseillaise_, a fait
avec nos victoires le tour de l'Europe, _le Chant du Départ_. De cette
époque datent mes premiers rapports amicaux avec Chénier. Bien que j'en
aie parlé dans une notice jointe à ses oeuvres, je crois devoir en parler
ici; je le fais par deux motifs: celui d'écarter d'un homme d'un talent
supérieur une calomnie qui un moment appela l'horreur sur son nom, et
celui d'appeler sur les auteurs de cette calomnie toute l'indignation
qu'ils méritent.
Ce pauvre Méhul n'était pas cavalier. Pendant huit jours il se vit
contraint à garder la chambre par suite d'un voyage à cheval que je lui
avais fait faire à Saint-Leu Taverny. Nos répétitions de _Phrosine_ en
souffraient, mais non sa partition qu'il revoyait pendant que se
guérissaient des blessures qui lui laissaient la tête parfaitement
libre. À genoux sur un coussin devant son piano, il ne pouvait jusqu'à
parfaite guérison s'y placer d'autre manière; il s'amusait aussi à
composer des pièces détachées. Après m'avoir fait entendre une psalmodie
fort expressive qu'il avait faite sur une romance dont je lui avais
fourni les paroles, la romance d'_Oscar_: «Que pensez-vous de ce
chant-ci?» me dit-il, en me faisant entendre _le Chant du Départ_.
«Voilà de bien belle musique et de bien belles paroles!» m'écriai-je;
car d'encore en encore, il m'avait chanté toutes les strophes de ce
chant sublime. «C'est de la musique de Thimotée sur des vers de Tyrtée.
Je comprends à présent les prodiges que de pareils chants faisaient
faire aux Spartiates! Celui-ci fera le tour du monde. Quel est l'auteur
de ces belles paroles?--Un homme que vous n'aimez pas, répondit Méhul,
un homme dont du moins vous détestez les opinions.--Qu'est-ce
enfin?--C'est Chénier.--Cela ne change rien à mon opinion sur ce chant.
Jamais on n'a si bien fait; jamais on ne fera mieux; jamais, jamais on
ne conciliera les deux extrêmes avec autant de goût; jamais on ne sera
tout ensemble aussi noble et aussi populaire. Répétez-moi encore _le
Chant du Départ_.»
Après m'avoir satisfait de nouveau par orgueil peut-être autant que par
complaisance, car il y avait aussi de l'auteur dans Méhul: «Ceci n'est
pas seulement un chant de Tyrtée, dit-il, c'est aussi un chant d'Orphée,
un chant composé pour attendrir les mânes autant que pour enflammer des
soldats. C'est surtout pour désarmer les accusateurs, les juges, les
bourreaux de son malheureux frère, de ce pauvre André Chénier, que
Marie-Joseph l'a improvisé; c'est pour fléchir le comité de salut
public, insensible jusqu'à présent à ses supplications qu'il multiplie
sous toutes les formes.»
Telle était en effet la position de Chénier, qui, professant les
principes de la Gironde, n'était pas moins odieux aux comités de
gouvernement que les Girondins qu'ils avaient égorgés. Sa gloire
littéraire l'ayant protégé jusqu'alors, ils faisaient tout pour
l'atténuer, tout pour faire disparaître les titres sur lesquels elle
était fondée. Non contens d'interdire la scène à son _Timoléon_, ils
avaient exigé qu'il en anéantît le manuscrit. Bien plus, pour faire
exclure du théâtre celle de ses pièces que l'esprit, ou disons mieux, le
fanatisme républicain dont elle brûle semblait devoir y maintenir, lui
faisant un crime de croire la liberté compatible avec l'humanité, quand
Gracchus s'écrie: _Des lois et non du sang.--Du sang et non des lois_,
avait répliqué un de leurs interprètes, c'était un législateur! et à ce
hurlement le rideau était tombé avec défense de se relever pour ses
ouvrages. Attaquant enfin Chénier dans ses proches avant de le frapper
lui-même, ils avaient arrêté deux de ses frères, et tenaient suspendu
sur la tête du plus célèbre le glaive que le malheureux Chénier
s'efforçait de détourner.
Comme Méhul me parlait encore de ces faits, Chénier entra. L'expression
de sa figure me fit pitié; elle me disait tout ce que sa fierté me
taisait: elle me disait que cet homme qu'on croyait si puissant n'avait
que l'existence d'un suppliant, et qu'il était accablé de dédains plus
réels que ceux qu'on l'accusait de prodiguer aux autres; elle me disait
que son coeur, tourmenté par d'éternelles terreurs, était aussi torturé
par le désespoir.
Tant que dura cette longue angoisse, qui ne cessa que par le coup mortel
qu'André reçut la veille même du jour où la hache équitable enfin fit
tomber la tête de Robespierre, Chénier revenait tous les jours rendre
compte à Méhul de ses inutiles démarches, et chercher auprès du piano de
ce grand maître de nouvelles consolations. J'intervenais souvent dans
ces tête-à-tête. Comme j'étais censé ignorer ses douleurs, Chénier me
cachait ses larmes; mais je voyais au fond de ses yeux celles que
refoulait ma présence, et qui n'attendaient que mon départ pour
s'échapper.
Dès lors cessa l'aversion que j'avais ressentie jusque-là pour lui. Je
ne trouvai plus dans mon coeur, en dépit de mes préventions, qu'un
intérêt irrésistible pour un homme frappé d'une infortune si terrible et
si complète; et dès ce moment s'établirent insensiblement les rapports
qui servirent de base à notre amitié.
Qu'on juge d'après cela si, bien que cette amitié n'existât pas encore,
j'ai pu entendre et lire sans en être indigné les atroces imputations
dont un parti impitoyable, celui que représentait dès lors _la
Quotidienne_, accabla Chénier, dont il regardait l'inflexible
républicanisme comme un des obstacles les plus puissans qui
s'opposassent à ses projets. J'ai dit ailleurs[5] comment un homme
perfide avec gaieté, et cruel avec grâce, se plaisait à justifier cette
calomnie, où il ne voyait qu'une espièglerie politique. Je renvoie le
lecteur à la notice que j'ai faite sur Chénier qui, ainsi que je l'ai
dit aussi, est encore plus entièrement justifié par l'affection de sa
mère que par le témoignage que je m'honore de lui rendre encore une
fois.
_Phrosine et Mélidore_ me mit en rapport avec un être charmant. Je veux
parler de _Rose Renaud_, un des rossignols de cette couvée qui brilla un
moment sur le théâtre de l'Opéra-Comique, qu'elle abandonna bientôt pour
vivre en bonne mère de famille avec un homme qui, en lui donnant son
nom, l'associa à sa détresse et croyait l'associer à sa fortune.
Rose, qu'elle pardonne à un vieil ami de la désigner ainsi, Rose était
jolie comme un ange et candide comme une jeune fille. Je ne sais si elle
avait de l'esprit et du goût, mais je sais que tout ce qu'elle disait me
ravissait, que tout ce qu'elle admirait m'enchantait; je n'étais pas
amoureux d'elle, et cependant il n'y a pas de figure sur laquelle mes
yeux se soient reposés avec plus de plaisir, pas de voix que j'aie
entendue avec plus de délices; quelquefois même il m'est arrivé de
donner involontairement son nom à une personne que j'aimais plus
qu'elle.
Sensible autant que moi aux grands effets de l'harmonie, la musique de
Méhul la transportait d'enthousiasme. La première fois qu'elle entendit
le duo d'_Euphrosine_, le duo _gardez-vous de la jalousie_, dans son
transport elle brisa son éventail. Si Rose eût été capable d'aimer une
autre personne que le père de son enfant, elle eût aimé Méhul, chose que
j'eusse trouvée toute naturelle, ce qui me prouve bien que je n'étais
pas amoureux d'elle. Elle raffolait de la musique de _Mélidore_. Cette
conformité de goûts, cette analogie de sentimens devinrent les liens
d'une société intime dont Hoffman, sur qui Rose étendait aussi son
empire, faisait le complément. Que d'heures délicieuses Hoffman, Méhul
et moi, nous avons passées ensemble auprès de cette créature
enchanteresse, qui ne semblait satisfaite qu'autant que nous étions tous
trois auprès d'elle, et près de qui nous ne semblions nous plaire
qu'autant que nous étions auprès d'elle tous les trois! À quoi cela
tenait-il? Jamais Hoffman ne fut plus piquant, plus original, plus
fécond en saillies que dans ces réunions où Méhul contrastait avec lui
par sa haute raison et par sa mélancolie. Quant à moi, j'écoutais en
regardant, ou je regardais en écoutant.
Le jour où la France eut l'air de se réconcilier avec le sens commun, le
jour de _la fête_, non pas à _la Raison_, mais à _l'Être-Suprême_, nous
dînâmes ensemble chez Méot en sortant des Tuileries, où Robespierre
s'était si imprudemment signalé à l'attention publique comme chef du
sénat, comme souverain pontife, comme dictateur enfin, assumant ainsi la
responsabilité de tout ce qui se faisait. Son élévation nous présagea sa
chute. Nous nous la prédîmes réciproquement; nous la tînmes pour
certaine: dès lors il nous parut hors de la loi, par cela qu'il se
montrait au-dessus de la loi, par cela qu'il affectait l'empire. Deux
mois après, en effet, Robespierre n'était plus. Cela prouve que nos
conversations, dans lesquelles régnait le plus parfait accord, n'étaient
pas toutes futiles.
Depuis ce jour je n'ai pas revu Rose. Le lendemain, seule avec l'enfant
qu'elle nourrissait, elle partit pour aller rejoindre son mari. Mais les
grâces de sa figure, mais le charme de son caractère, mais ce mélange de
finesse, de naïveté et de bonté dont se composait un des ensembles les
plus aimables qu'on puisse imaginer, tout cela m'est encore présent
comme un rêve de la nuit dernière, bien que quarante ans se soient
écoulés entre l'époque dont je parle et celle où j'écris. Si Rose existe
encore, puisse ce souvenir éveiller doucement en elle celui du seul des
amis qui survive à ceux qu'elle lui préférait, et c'était juste!
Le second Théâtre-Français, ou si l'on veut le _Théâtre de la
République_, resté maître de la scène tragique depuis la clôture du
théâtre des _Comédiens ordinaires du Roi_, représentait cependant avec
un succès soutenu une nouvelle tragédie de Legouvé, _Épicharis_.
Cette pièce, dont le plan n'est pas exempt de défauts[6], les rachète
par de nombreuses beautés de détail. Le rôle de Lucain, qui n'est
peut-être pas assez engagé dans l'action, est rempli de fort beaux vers.
Ce métromane tragique met au nombre de ses griefs contre Néron l'ennui
que lui causent les vers de cet empereur. Si ce sentiment n'est pas
tout-à-fait héroïque, du moins n'en est-il pas ainsi du style dans
lequel il est exprimé. Ce style, qui s'élève jusqu'au ton de l'épopée,
n'en est que plus naturel dans l'auteur de _la Pharsale_.
«_Néron_, disait Champfort, _vit un peu là_ sur sa réputation. En butte
à un complot ourdi par les compagnons de ses plaisirs, par les complices
de ses débauches, il y est presque intéressant.» Soit; mais dans sa
scène avec Épicharis, au quatrième acte, ne le retrouve-t-on pas tout
entier, et les conjurés ne sont-ils pas justifiés par les développemens
de ce caractère non moins fourbe que cruel? Ce quatrième acte est fort
beau; mais un acte plus beau encore, c'est le cinquième.
Néron seul remplit cet acte sans action, mais non pas sans mouvement.
Proscrit par le sénat, renié par l'armée, abandonné de sa cour,
abandonné du monde entier, excepté d'un seul esclave, il n'a pour refuge
qu'un cloaque, où tremblant et pleurant, il se cache aux exécuteurs de
la sentence portée contre lui; et de son sort dépend encore celui de la
terre. Qu'il est beau ce long monologue où, mettant à nu ce coeur de
tigre, le poëte nous le montre si féroce dans ses espérances, si lâche
dans son désespoir, suivant que, sur la foi des bruits contradictoires,
il se croit ressaisi du sceptre impérial, ou se voit tombant sous les
fouets infâmes par lesquels il doit expirer! Au spectacle de ses longues
angoisses et au tableau de sa lente et douloureuse agonie, on
s'apitoyait presque sur lui; mais bientôt c'est pour l'univers que l'on
tremble, quand, se croyant sauvé, et ne rêvant déjà plus que vengeance,
le monstre s'écrie dans ses illusions:
Que d'échafauds dressés vont payer mes douleurs!
Il faut une victime à chacun de mes pleurs!
Rappellerai-je à cette occasion que des critiques trouvèrent une faute
dans ce dernier vers? On compte des larmes et l'on ne compte pas des
pleurs, disaient-ils. C'est donc une faute que l'on admire dans ce
passage de Bossuet: «Là commencera _ce pleur éternel_, là ce grincement
de dents qui n'aura pas de fin[7].» Dieu veuille enrichir notre
littérature de beaucoup de fautes pareilles!
C'est lorsque la tyrannie de Robespierre était arrivée au plus haut
degré où puisse arriver la tyrannie, que cette pièce, ardente de l'amour
de la liberté, fut applaudie avec le plus de transport. Aussi les amis
du tyran prirent-ils ombrage de cette manifestation des sentimens du
peuple. «Ne faudrait-il pas arrêter cet ouvrage, lui dit un jour
Couthon?--Quand le moment sera venu, nous arrêterons l'ouvrage et
l'auteur,» répondit Robespierre.
L'ouvrage et l'auteur ont vécu plus que lui; et chose singulière, le 9
thermidor, au moment où ce misérable tombait dans une situation pareille
à celle où expira Néron; au moment où il éprouvait déjà en réalité, sous
les verrous du Luxembourg, les tortures qu'au théâtre infligeait à Néron
l'imagination du poëte, on jouait _Épicharis_.