CHAPITRE V.

La terreur, les terroristes.--Marie-Antoinette.--_Apparent diræ

facies_.--Danton, Robespierre, etc.

L'effroyable régime, si justement caractérisé par le nom de _terreur_,

avait cependant envahi toute la France, augmentant chaque jour de fureur

et d'intensité. Résolus de régénérer la société, c'est dans le sang que

ses exécrables réformateurs la retrempaient. D'abord ils avaient

proscrit ceux qui les haïssaient. Ils en vinrent bientôt à proscrire

ceux qui devaient les haïr, ceux qui par suite de leur position

antérieure devaient détester un système qui les avait dépouillés de leur

pouvoir, de leur crédit et de leur fortune. Des individus on passa aux

masses. Les membres de l'Assemblée constituante, les parlemens, les

fermiers généraux montèrent à l'échafaud que Louis XVI avait consacré de

son sang, et que sanctifia aussi le sang de Malesherbes. Les membres les

plus obscurs de ces compagnies ne furent pas plus épargnés que les plus

illustres. Si leur crime n'était pas d'avoir mené, leur crime était de

s'être laissé mener; leur crime était d'avoir fait partie de telle ou

telle corporation, sans même avoir pris part à ses actes, sans même y

avoir siégé; crime irrémissible, puisqu'il ne fut pas pardonné au génie,

puisqu'il ne fut pas même pardonné à Lavoisier. Sa tête, d'où était

sortie une science nouvelle, sa tête, pleine encore de nouvelles

découvertes, sa tête dont l'intérêt public réclamait à tant de titres la

conservation, ne fut pas épargnée!

Eh! que pouvait respecter la hache, après s'être abreuvée du sang des

femmes? La beauté, les grâces, la bonté, la dignité, tout ce que les

hommes honorent, tout ce qu'ils adorent, avait-il écarté de

Marie-Antoinette le coup dont Louis XVI avait été frappé?

Les erreurs de la politique peuvent jusqu'à un certain point expliquer

la mort du roi. On crut frapper en lui la royauté. Mais qui frappait-on

dans la reine? Était-ce pour attirer sur la France la haine de toutes

les familles régnantes de l'Europe qu'on répandait ce sang, auquel le

sang de toutes les familles régnantes de l'Europe était mêlé?

Cette femme, que j'avais vue si belle de majesté et de bonheur à

Versailles, où elle effaçait par son éclat celui de la plus brillante de

toutes les cours; où elle réfléchissait la royauté dans toute sa

splendeur, la jeunesse dans toute sa magie; cette femme dont la nature

avait fait une grâce, la fortune une reine, l'enthousiasme une divinité,

et dont la rage révolutionnaire faisait une héroïne, je la revis le 16

octobre 1793, veuve du roi et de la royauté, vêtue d'habits d'emprunt,

sous lesquels ses bras étaient garrottés, je la revis, mais traînée dans

une charrette à la place encore teinte du sang d'Henri IV et de saint

Louis.

C'est en traversant une rue qui de la Halle aboutit à la rue de la

Féronnerie, que j'aperçus de loin ce douloureux spectacle, après lequel

je ne songeais certes pas à courir. Une demi-heure après, le sang de

Marie-Thérèse aussi coulait à la place de la Révolution.

La faux révolutionnaire finit même par frapper à tort et à travers au

milieu de la multitude, comme la mitraille au milieu d'une armée, comme

la peste ou le fléau régnant aujourd'hui[8] au milieu de la génération.

On parle des trente-deux prisons de Paris dans lesquelles étaient

évacuées toutes les prisons de la France, et qui ne s'évacuaient que

pour alimenter l'échafaud. Il y avait alors, dit-on, mille, dix mille,

cent mille prisons en France. Il n'y en avait qu'une, c'était la France

entière. Les gens qui se croyaient libres n'étaient pas plus à l'abri du

coup mortel que ceux qui l'attendaient dans les cachots. Il n'était plus

nécessaire d'y passer pour monter au tribunal révolutionnaire; maint

honnête homme est allé de plein saut de son domicile au supplice, ne

s'arrêtant devant les juges que le temps suffisant pour entendre son

arrêt.

La différence des conditions n'en apportait pas plus sous ce rapport que

sous les autres dans les chances de longévité. Indifféremment choisis

pour la mort, le cocher de fiacre, le duc et pair, la grisette, la

princesse y étaient conduits dans le même tombereau, où l'égalité

régnait comme dans _la barque à Charon_; où les gens des moeurs les plus

différentes, où les partisans des opinions les plus opposées se

trouvèrent réunis, où l'irréprochable Elisabeth fut traînée avec une

fille de joie, où d'Esprémesnil se rencontra avec Chappelier.

Pas de repos pour l'instrument du meurtre. Le 21 janvier 1794, jour de

divertissement (c'était l'anniversaire de la mort de Louis XVI), on lui

donna toutes les effigies des rois à décapiter, sans préjudice du

courant. Un sang nouveau inondait chaque jour la place où il régnait. Un

jour pourtant, jour de la _fête à l'Être-Suprême_, il se reposa.

Dirai-je quel reproche des animaux firent aux hommes ce jour-là? Quand

les douze boeufs qui promenaient je ne sais quelle déesse dont

Robespierre suivait le char, approchèrent de cette place imprégnée de

meurtre; bien qu'elle eût été lavée, bien qu'elle fût recouverte d'un

sable épais, ils s'arrêtèrent paralysés d'horreur, et ce n'est qu'à

coups d'aiguillon qu'on les força de passer outre. Cela donna à penser

au peuple, multitude oublieuse et imprévoyante, qui se divertissait

entre la boucherie de la veille et la boucherie du lendemain.

Les factions aussi couraient expirer, poussées les unes par les autres,

à cet horrible but qu'elles semblaient impatientes d'atteindre, et dont

elles se frayaient la route en l'ouvrant à leurs rivales. Après les

girondins y vinrent les dantonistes, et après ceux-ci les

robespierristes. En frappant Danton, leur chef avait prouvé qu'aucune

tête n'était invulnérable.

Je ne puis supporter la vue du sang, la vue d'un animal luttant contre

la mort; j'ai dit quelle circonstance avait contribué à exagérer en moi

l'horreur que la nature nous donne pour de tels spectacles. Je

franchissais donc de toute la vitesse de mes jambes la place de la

Révolution, quand le hasard m'y conduisait à l'heure où des cannibales

amenaient l'offrande journalière à l'horrible simulacre qui, sous les

attributs de la liberté, siégeait sur le socle où naguère s'élevait

encore la statue de Louis XV, à l'heure où ils sacrifiaient à cette

effroyable idole qui, comme la déesse de Tauride, se repaissait de

victimes humaines. Deux fois pourtant j'assistai volontairement à ces

hideuses hécatombes. J'ai vu, je vois Danton et Robespierre monter

successivement à cet échafaud au pied duquel deux sentimens très-opposés

me conduisirent à leur occasion.

Pour concevoir ma curiosité, il faut connaître les circonstances qui

amenèrent la mort de ces deux hommes. L'immortalité du crime est assurée

à l'un et à l'autre; elle est due à la fureur avec laquelle ils

poursuivirent l'un et l'autre la domination, à laquelle ils aspirèrent

toutefois dans un but différent, effet de la différence établie entre

eux par leur organisation respective.

Doué d'une constitution athlétique et du tempérament le plus robuste,

Danton était insatiable de volupté. C'était pour satisfaire ses sens

toujours exigeans, c'était pour assouvir ses appétits toujours

renaissans, qu'il ambitionnait l'argent qui donne le pouvoir, et le

pouvoir qui donne l'argent. Ayant passé sa jeunesse dans une condition

plus que médiocre, il avait faim de tout ce que peut donner la fortune,

et tous les moyens lui paraissant bon pour obtenir ce bien qui

représente tous les biens, il se fit démagogue. Le désordre, la

confusion, le renversement de l'organisation sociale, pouvaient seuls le

porter au premier rang, si loin duquel sa naissance l'avait placé; il

les provoqua de toute son activité, poursuivant son but à travers les

pillages du 10 août, à travers les massacres du 2 septembre, comme un

conquérant court à la gloire à travers les provinces dévastées, à

travers les murs en cendre et les campagnes jonchées de cadavres.

Mais, une fois arrivé à ce but, une fois gorgé de plaisirs et d'argent,

Danton se serait arrêté volontiers pour jouir de sa fortune, et aussi

pour jouir du repos; car il était naturellement indolent. Satisfait de

n'être pas dominé dans une république dont il eût été le plus puissant

personnage, il aurait facilement consenti à maintenir entre ses

collègues et lui les apparences de l'égalité, préférant la suprématie du

tribun à l'omnipotence du dictateur. Plus violent que cruel, il avait

recouru accidentellement à la proscription, comme on recourt à une

bataille; mais, la victoire gagnée, répugnant à prolonger le carnage, il

laissait entrevoir que le système du comité de salut public le

fatiguait, et qu'il improuvait dans ses rigueurs tout ce qui était de

prévention, et conséquemment les institutions inquisitoriales sur

lesquelles s'appuyait ce gouvernement atroce. Il s'ensuivit qu'il

commençait à passer pour humain, parce qu'il était las d'être aussi

féroce que ses compétiteurs. Bon vivant d'ailleurs, admettant ses

complices au partage de ses plaisirs, il s'était fait des amis par son

goût effréné pour toute sorte de débauches; et le dévouement que

l'honnête homme n'obtient pas toujours par ses vertus, il l'avait obtenu

d'une partie de ses collègues par ses vices. Le public espérait presque

en lui quand il fut traduit au tribunal révolutionnaire, tribunal, soit

dit en passant, institué sur sa proposition.

Son ami Camille Desmoulins y fut traduit avec lui. Le crime de celui-là

était d'avoir publié, sous le titre du _Vieux_ CORDELIER, ainsi se

nommait le club dont lui et Danton avaient fait partie, une suite de

brochures où le régime de la terreur était attaqué avec un talent et un

courage remarquables. On en avait conclu que ce régime tirait à sa fin.

L'arrestation de Danton et de Camille dissipèrent cette illusion, et

furent presque une calamité publique.

Danton acheva de se concilier l'intérêt général par le caractère qu'il

développa devant ses juges, par la fierté de son attitude, par la

hauteur de ses réponses.

Dès qu'un prévenu est sur le banc des accusés, on oublie assez

volontiers la cause qui l'y amène, on n'y voit plus qu'un malheureux

sous le couteau, qu'un homme qui défend sa vie. Dans ce combat de la

faiblesse contre la puissance, on aime à le voir s'élever, par la force

de son âme, au-dessus des magistrats armés de toute la force de la loi.

À plus forte raison ces sentimens s'emparent-ils de nous lorsque c'est

avec des juges odieux, lorsque c'est avec un tribunal exécré que

s'engage cette lutte héroïque. L'accusé devient alors le représentant de

la société tout entière, ce sont ses propres sentimens qu'elle applaudit

dans les réponses par lesquelles il foudroie ces assassins de la

société, par lesquelles il exprime l'horreur et le mépris que son coeur

lui inspire, et qui semblent s'exhaler de tous les coeurs.

Les feuilles du temps ont conservé les réponses quelque peu emphatiques

que Danton fit à ses juges quand il daigna leur répondre. Je ne les

répéterai pas; mais je crois devoir consigner ici certains traits qui

lui échappèrent au moment du supplice, et circulèrent aussitôt dans la

foule qui les recueillait avec avidité.

Comme Montfaucon, qui fut accroché aux fourches qu'il avait fait élever

non pour lui; comme Hugues Aubriot, qui fut enfermé dans cette Bastille

qu'il avait fait construire pour y enfermer les autres, quand Danton eut

été condamné à mort par le tribunal qu'il avait institué, la foule se

porta sur la place pour repaître ses yeux de l'horrible spectacle que

les crieurs publics lui promettaient.

Je me rendais chez Méhul, qui demeurait alors rue de la Monnaie, quand

je rencontrai dans la rue Saint-Honoré la charrette dans laquelle ce

héros révolutionnaire présidait pour la dernière fois son parti frappé

dans ses chefs. Il était calme, entre Camille Desmoulins, qu'il

écoutait, et Fabre d'Églantine, qui n'écoutait personne. Camille parlait

avec beaucoup de chaleur, et se démenait tellement, que ses habits

détachés laissaient voir à nu son col et ses épaules, que le fer allait

séparer. Jamais la vie ne s'était manifestée en lui par plus d'activité.

Quant à Fabre, immobile sous le poids de son malheur, accablé par le

sentiment du présent et peut-être aussi par le souvenir du passé, il

n'existait déjà plus. Camille qui, en coopérant à la révolution, avait

cru coopérer à une bonne oeuvre, jouissait encore de son illusion; il se

croyait sur le chemin du martyre. Faisant allusion à ses derniers

écrits: «_Mon crime est d'avoir versé des larmes!_» criait-il à la

foule. Il était fier de sa condamnation. Honteux de la sienne, Fabre,

qui avait été poussé dans les excès révolutionnaires par des intérêts

moins généreux, était atterré par la conscience de la vérité: il ne

voyait qu'un supplice au bout du peu de chemin qui lui restait à

parcourir.

Une autre physionomie attira aussi mon attention dans cette charretée de

réprouvés, ce fut celle de Héraut de Séchelles. La tranquillité qui

régnait sur la belle figure de cet ancien avocat-général était d'une

autre nature que la tranquillité de Danton, dont le visage offrait une

caricature de celui de Socrate. Le calme de Héraut était celui de

l'indifférence; le calme de Danton celui du dédain. La pâleur ne

siégeait pas sur le front de ce dernier; mais celui de l'autre était

coloré d'une teinte si ardente, qu'il avait moins l'air d'aller à

l'échafaud que de revenir d'un banquet. Héraut de Séchelles paraissait

enfin détaché de la vie, dont il avait acheté la conservation par tant

de lâchetés, par tant d'atrocités. L'aspect de cet égoïste étonnait tout

le monde: chacun se demandait son nom avec intérêt, et dès qu'il était

nommé il n'intéressait plus personne.

Une anecdote. Quelques semaines avant ce jour si terrible pour lui, sur

la route qu'il suivait si douloureusement, Héraut avait rencontré dans

cette charrette où il devait monter, Hébert, Clootz et Ronsin qu'elle

menait où il est allé. «C'est par hasard que je me suis trouvé sur leur

passage, disait-il à la personne de qui je tiens ce fait; je ne courais

pas après ce spectacle, mais je ne suis pas fâché de l'avoir rencontré;

_cela rafraîchit_.»

Je montai chez Méhul, et, l'imagination pleine de ce que je venais de

voir: «Tragédie bien commencée! j'en veux voir la fin, lui dis-je après

avoir terminé en trois mots l'affaire qui m'amenait. Ce Danton joue

véritablement bien son rôle. Nous sommes tous à la veille du jour qui va

finir pour lui. Je veux apprendre à le bien passer aussi.--Utile étude»,

me dit Méhul qui voyait les choses du même oeil que moi, et qui m'eût

accompagné s'il n'avait pas été en robe de chambre et en pantoufles.

Cependant la fatale voiture n'avait pas cessé de marcher; l'exécution

commençait quand, après avoir traversé les Tuileries, j'arrivai à la

grille qui ouvre sur la place Louis XV. De là je vis les condamnés, non

pas monter, mais paraître tour à tour sur le fatal théâtre, pour

disparaître aussitôt par l'effet du mouvement que leur imprimait la

planche ou le lit sur lequel allait commencer pour eux l'éternel repos.

Le reste de l'opération était masqué pour moi par les agens qui la

dirigeaient. La chute accélérée du fer m'annonçait seule qu'elle se

consommait, qu'elle était consommée.

Danton parut le dernier sur ce théâtre, inondé du sang de tous ses amis.

Le jour tombait. Au pied de l'horrible statue dont la masse se détachait

en silhouette colossale sur le ciel, je vis se dresser, comme une ombre

du Dante, ce tribun qui, à demi éclairé par le soleil mourant, semblait

autant sortir du tombeau que prêt à y entrer. Rien d'audacieux comme la

contenance de cet athlète de la révolution; rien de formidable comme

l'attitude de ce profil qui défiait la hache, comme l'expression de

cette tête qui, prête à tomber, paraissait encore dicter des lois.

Effroyable pantomime! le temps ne saurait l'effacer de ma mémoire. J'y

trouvais toute l'expression du sentiment qui inspirait à Danton ses

dernières paroles; paroles terribles que je ne pus entendre, mais qu'on

se répétait en frémissant d'horreur et d'admiration. «N'oublie pas

surtout, disait-il au bourreau avec l'accent d'un Gracque, n'oublie pas

de montrer ma tête au peuple; elle est bonne à voir.»

Au pied de l'échafaud il avait dit un autre mot digne d'être recueilli,

parce qu'il caractérise et la circonstance qui l'inspira, et l'homme qui

l'a prononcé. Les mains liées derrière le dos, Danton attendait son tour

au pied de l'échelle, quand y fut amené son ami Lacroix, dont le tour

était venu. Comme ils s'élançaient l'un vers l'autre pour se donner le

baiser d'adieu, un gendarme, leur enviant cette douloureuse consolation,

se jette entre eux et les sépare brutalement. «Tu n'empêcheras pas du

moins nos têtes de se baiser dans le panier», lui dit Danton avec un

sourire affreux.

Danton, je l'ai dit, périt par suite d'une sécurité plus justifiée par

la raison que par la politique. Averti des projets de Robespierre contre

lui: «Robespierre ne me tuera pas, répondit-il, Robespierre sait trop

bien qu'il ne pourrait m'envoyer à l'échafaud sans prouver qu'il y peut

être envoyé lui-même.» Se reposant sur cette idée, il se rendormit dans

la paresse et dans les plaisirs.

Avec Danton tombèrent des hommes plus regrettables que lui; aux noms de

Camille Desmoulins et de Fabre d'Églantine, à qui la postérité peut

accorder des regrets, il faut joindre celui de Philipeaux. Philipeaux,

comme Camille, fut puni pour avoir révélé les crimes du gouvernement,

pour avoir provoqué par une courageuse dénonciation le châtiment dont

furent frappés plus tard les bourreaux de la France et les siens.

Danton n'avait que trop participé à ces crimes. Ministre de la justice à

l'époque des massacres de septembre (c'était déjà un crime que d'exercer

en des temps pareils une pareille magistrature), il avait répondu en

présence d'un de mes amis, à quelqu'un qui le pressait d'user de son

autorité pour arrêter l'effusion du sang: _N'est-il pas temps que le

peuple prenne enfin sa revanche?_ Mais encore la soif du sang

n'était-elle pas continuelle en lui. C'était un lion qui, pressé par la

faim, avait déchiré sa proie, mais non pas un tigre comme Robespierre,

qui même sans appétit aimait à voir le sang couler.

Je n'ai jamais eu de rapports directs avec l'un ni avec l'autre. Une

seule fois pourtant j'ai rencontré Danton, mais je n'eus pas à m'en

plaindre. C'était au balcon du Théâtre-Français. Il assistait à je ne

sais quelle pièce, et l'écoutait attentivement. Placé derrière lui, je

m'occupais peu du spectacle, et suivant l'habitude de tant d'étourdis,

je jasais assez haut avec un de mes voisins. Danton, que cette

conversation amusait moins probablement qu'une bonne scène, se

retournant sans humeur: «M. _Arnault_, me dit-il, permettez-moi

d'écouter comme si on jouait une de vos pièces.--C'est Danton,» me dit

mon interlocuteur. Je ne me savais pas connu de Danton, que je ne

connaissais pas. Ce n'est pas sans quelque surprise que je m'entendis

interpeller si gracieusement par un homme que je ne croyais rien moins

que gracieux.

Bientôt, ou plus tôt bien tard, car plusieurs mois s'écoulèrent entre la

prédiction de Danton et son accomplissement, arriva pour Robespierre le

jour de la justice, jour appelé par les voeux de tout ce qui vivait. Pour

faire connaître à quel point ce misérable méritait l'exécration

publique, il suffit d'esquisser son portrait.

Doué du coeur le plus sec que la nature ait jamais formé, plus pervers

que corrompu, plus cruel que violent, impassible en apparence, mais en

réalité insatiable de pouvoir; envieux de tout mérite, impatient de

toute supériorité, ambitieux de toute distinction, haineux, dissimulé,

implacable, dominé par l'égoïsme le plus étroit, prenant pour vertu une

sobriété qui n'était en lui que l'effet de son organisation, son

caractère différait de celui de Danton de toute la différence de leur

tempérament.

C'est en prêchant l'égalité que cet homme, qui ne pouvait pas souffrir

d'égaux, s'éleva au-dessus des autres et se fit porter par le peuple à

la toute-puissance. Jusqu'au moment où son ambition se manifesta tout

entière, on avait incliné à croire que c'était à la liberté qu'il

sacrifiait les hommes et les partis dont il provoquait la chute; on

avait vu un effet de sa passion pour le bien public dans ce qui n'était

que l'effet d'une jalousie dissimulée. Quelle apparence qu'un homme qui

n'avait pas de besoins, qu'un homme qui dédaignait l'argent et les

places, car il n'avait jamais voulu exercer le pouvoir proconsulaire, il

n'avait jamais accepté une mission; quelle apparence, dis-je, qu'un

homme si modeste dans ses goûts, si indifférent pour les jouissances de

luxe, si simple dans ses habitudes privées, et à qui la famille du

menuisier, dont la maison lui suffisait, tenait lieu de société intime,

songeât à s'emparer de l'empire!

Tel fut pourtant, depuis l'ouverture de la Convention, le but constant

de ses actions. Son âme aride n'eut qu'une passion, celle de la

domination qu'il exerça tant qu'il n'eut pas l'air de la posséder, tant

que, se contentant de la réalité, il n'en rechercha pas l'apparence, et

qu'il perdit dès qu'il en affecta les dehors. Dominant par le comité de

salut public, qu'il dominait comme Appius les décemvirs, après s'être

servi de cette autorité collective pour abattre tous les obstacles qui

se trouvaient entre lui et le pouvoir suprême, il ne s'occupait plus

qu'à perdre ses agens en se séparant d'eux, en les désignant par sa

retraite comme auteurs de tant de meurtres ordonnés dans son intérêt et

à son instigation, espérant se faire absoudre de sa part de cruauté par

la cessation des supplices qui signaleraient son arrivée à la dictature.

Cette conception prouve qu'il avait plus de malice que de génie. Ne

devait-il pas tomber par la chute de la voûte dont il était la clef? Les

pièces par lesquelles il devait faire condamner ses collègues ne

devaient-elles pas aussi servir de base à sa condamnation?

Le public ne se laissa pas abuser par les bruits que Robespierre fit

répandre. Sans lui tenir compte d'un changement de système qui ne

provenait pas d'un changement de projet, il reconnut pour auteur de la

tyrannie l'homme à qui elle devait profiter, l'homme qui voulait tuer

ses complices pour s'emparer de leurs parts dans les produits de leur

atroce association, pour jouir seul de la proie commune. Les

imprécations universelles le poursuivirent jusque sur l'échafaud qu'il

avait fait dresser pour les restes du parti de Danton, et où il fut

poussé par eux, plus peut-être dans l'intérêt de leur propre

conservation que dans celui de la vengeance de leur chef, dont

s'accomplit ainsi la prédiction.

La plume ne peut donner qu'une idée imparfaite de ce qui se passa autour

de ce misérable, depuis le tribunal, où son identité fut constatée,

jusqu'à la place où il satisfit à la vindicte nationale. Dans cette

route, déserte encore la veille au passage des condamnés, partout il

rencontrait la foule qui, pour le voir, se pressait jusque sous les

roues du tombereau, dont elle ralentissait la marche. Pas un regard qui

ne le foudroyât, pas une bouche qui ne l'invectivât, pas un poing qui ne

se levât pour le menacer. Les langues, si long-temps enchaînées,

s'étaient déliées; la haine avait rompu ce silence que la terreur

commandait depuis vingt mois: et comme chacun n'avait que peu de temps

pour satisfaire à de si longs ressentimens, chacun s'empressait

d'expectorer les malédictions amassées depuis si long-temps dans son

coeur. Effroyable concert! Jamais on n'avait vu l'exemple d'une pareille

unanimité: nulle voix ne s'élevait pour le plaindre; nul visage

n'exprimait la compassion; et pourtant il était dans un pitoyable état!

Un coup de pistolet lui avait fracassé la tête, et ne lui avait laissé

de vie qu'autant qu'il en fallait pour souffrir, pour sentir la douleur

de sa blessure et la terreur de son inévitable destinée. Isolé au milieu

de son parti, il n'avait pas même les amis que donne le crime. Frappés

du même coup que lui, ses complices n'avaient pas plus pitié de lui

qu'il n'avait pitié d'eux.

Aussi féroce que tout le monde, j'en conviens, je courus au lieu de

l'exécution, moins toutefois pour repaître mes yeux des souffrances de

ce monstre que pour me convaincre par mes yeux de la mort de celui dont

la vie menaçait celle de tout ce qui avait vie. J'y courais chercher la

certitude qu'il ne s'était pas échappé comme la veille. Je l'eus. Un cri

que la douleur lui arracha, quand on lui enleva l'appareil qui

recouvrait sa blessure, interrompit pour la première et la dernière fois

le silence qu'il gardait depuis vingt-quatre heures; et à l'instant, de

la même place où j'avais vu disparaître Danton, je vis disparaître

Robespierre.

Ce jour n'arrêta pas l'effusion du sang, mais de ce jour, du moins, le

sang innocent cessa-t-il de couler. Avant la tête de Robespierre,

plusieurs têtes étaient tombées, et entre autres celles de l'orgueilleux

Saint-Just, du doucereux Couthon, de l'ignoble Henriot, et celle aussi

de Robespierre jeune, qui, complice de sa révolte, ne l'avait pas été de

sa tyrannie. L'exaspération publique était si grande en ce jour de

vengeance, qu'un dévouement si généreux, quelque odieux qu'en fût

l'objet, n'obtint pas même de la pitié.

Aucune circonstance, aucun incident ne donna d'ailleurs à l'exécution de

Robespierre un caractère différent de celui qu'elle devait avoir. Danton

s'ennoblit à ses derniers momens; Danton monta en héros sur les

horribles tréteaux où l'avait conduit le crime; son courage en fit un

théâtre. Ils ne furent qu'un échafaud pour Robespierre.

Le sentiment universel sur la fin de cet homme à jamais exécrable est

assez bien exprimé dans cette naïve épitaphe:

Passant, ne pleure pas mon sort;

Si je vivais, tu serais mort.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome II · 第 12 / 62 题