_Servilie_ de Mey. L'idée de la prendre pour sujet d'opéra m'était déjà
venue à plusieurs reprises. Cette fois, je m'y suis arrêté plus
sérieusement. Ce sujet, tiré de la vie de l'ancienne Rome, me permettait
de jouir d'une plus grande liberté de style. Toute méthode pouvait y
être appliquée, sauf ce qui s'y _opposait d'une façon flagrante_, comme,
par exemple, le style nettement allemand, foncièrement français,
indiscutablement russe, etc.
La musique antique ne nous a laissé aucune trace; personne ne l'a
entendue, personne n'a le droit de dire au compositeur que sa musique
n'est pas romaine, s'il remplit les conditions d'éviter tout ce qui la
contredit d'une façon évidente. J'avais donc une liberté absolue. Mais,
d'autre part, une musique non nationale ne saurait exister; en réalité,
toute musique qu'on a l'habitude de considérer comme universelle, est
quand même nationale. La musique de Beethoven est allemande; celle de
Wagner est indiscutablement allemande, celle de Berlioz est française,
celle de Meyerbeer l'est également. Seule, la musique contrepointique
des anciens Hollandais et Italiens pourrait peut-être ne pas avoir de
caractère national, parce qu'elle repose plutôt sur le calcul que sur le
sentiment.
C'est pourquoi, il me fallait choisir pour _Servilie_ également une
nationalité plus ou moins appropriée. Les nuances en partie italiennes,
en partie grecques, me semblaient s'adapter le mieux au sujet. Quant à
la musique de caractère, celle de danse, etc., il me semblait que les
nuances byzantines et orientales s'y apparentaient préférablement. On
sait que les Romains n'avaient pas, à vrai dire, un art à eux et qu'ils
l'avaient emprunté à la Grèce. D'un côté, je suis convaincu de la
parenté entre l'antique musique grecque et la musique orientale et, de
l'autre, j'estime qu'il faut chercher les traces de l'ancienne musique
grecque dans la musique byzantine dont les échos résonnent dans les
vieux chants orthodoxes.
Tel fut le principe qui me guida lorsque le style de _Servilie_
commençait à s'éclaircir dans mon esprit. Je n'ai révélé à personne mon
projet d'écrire Servilie et, me servant du drame de Mey, je me suis mis
à établir seul le livret de mon opéra. Je n'avais pas trop de
modification à y introduire, et pendant la saison de 1899-1900, des
pensées musicales naquirent dans mon cerveau.
<tb>
Les troubles qui eurent lieu à l'université pendant cette année scolaire
nous obligèrent, ma femme et moi, à envoyer notre fils André dans une
faculté étrangère. Nous avons choisi Strasbourg, où André se rendit en
automne 1899. En même temps, la direction de l'Opéra de
Francfort-sur-le-Mein exprima le désir de monter ma _Nuit de Mai_ et me
demanda des indications à ce sujet. J'indiquai par écrit ce que je pus;
mais c'était certainement insuffisant, et il m'était impossible d'y
aller personnellement. Juste avant la représentation de mon opéra,
Verjbilovitch se rendait à Francfort pour y donner quelques concerts. Je
le priai de faire une visite à la direction de l'Opéra de Francfort et
d'y donner verbalement, de ma part, quelques indications relatives à la
mise en scène et de la couleur locale, afin qu'elles ne détonnent pas
trop avec les usages de la vie ukranienne, complètement ignorés des
Allemands. Verjbilovitch, qui accepta très aimablement cette mission, ne
fit absolument rien, et il ne se montra même pas à la direction de
l'Opéra. J'aurais dû le prévoir et ne pas me fier à lui...
Le spectacle fut annoncé, et mon André, l'apprenant, se rendit à
Francfort et assista à la première représentation.
La partie musicale était assez bien exécutée, par l'orchestre surtout;
mais ce qui se passait sur la scène était une indigne caricature. Par
exemple, le Bailli, le Scribe et le Distillateur, paraissant dans le
deuxième tableau du deuxième acte, se mirent à genoux et crièrent d'une
façon tragique: «Satan, Satan!»
L'opéra fut donné trois fois et bientôt il fut oublié de tous. La
critique se montra condescendante, mais pas davantage.
Mes rapports avec l'Opéra de Prague donnèrent plus de résultats. Durant
plusieurs années de suite, y furent donnés: la _Nuit de Mai_, la
_Fiancée du tzar_ et _Snegourotchka_, tous avec un grand succès.
Invité à venir à Bruxelles pour y diriger un concert de musique russe au
théâtre de la Monnaie, je m'y suis rendu en mars. Cette fois, à la tête
de l'entreprise était un certain M. D'Aoust, riche et cultivé amateur de
musique. Joseph Dupont était mort. On me fut très hospitalier. D'Aoust
et sa famille furent attentifs et aimables; les répétitions furent en
nombre suffisant et les exécutions excellentes, comme lors de mon
premier voyage. Le programme contenait _Sadko_, _Shéhérazade_, la suite
de la _Raymonde_ de Glazounov, etc. _Sadko_ plut modérément;
_Shéhérazade_, beaucoup. Vincent D'Indy assistait au concert, mais ne
vint pas me voir. En somme, mon voyage fut très réussi. Au retour, je me
suis avec zèle à _Servilie_.
<tb>
Vsevolojsky fut remplacé à la tête des théâtres impériaux par le prince
S. M. Volokonsky. Le nouveau directeur se mit aussitôt à monter _Sadko_
sur la scène du théâtre Marie.
Les décors furent exécutés d'après les esquisses de A. Vasnetzov, et les
costumes d'après ses dessins. Les meilleurs artistes de la troupe y
chantèrent. La Tzarine fut chantée par Bolska; Sadko, par Yerchov.
Cependant, celui-ci, par suite d'intrigue ou de caprice, ne chanta pas à
la première représentation et fut remplacé par Davidov. Napravnik étudia
l'opéra et le dirigea sans froncer les sourcils, mais, par la suite,
passa tout de même mon opéra à Félix Blumenfeld, devenu à cette époque
l'un des chefs d'orchestre du théâtre Marie.
_Sadko_ fut donc représenté enfin au théâtre impérial, ce qu'on aurait
pu faire depuis longtemps et qui n'a pu être réalisé qu'à la suite du
changement dans la direction théâtrale. L'opéra fut exécuté dans la
perfection. Il me fut si agréable d'entendre enfin ma musique jouée par
un grand orchestre et après des études voulues! L'à peu près des scènes
privées avait commencé à me décourager.
Après trois ou quatre représentations, Yerchov assuma le rôle de Sadko
et le mit en relief. L'opéra fut donné avec quelques coupures que
j'indiquai moi-même, croyant qu'elles allongeaient trop la
représentation. Par la suite, je me suis aperçu que même ces coupures,
sauf quelques rares exceptions, n'étaient pas nécessaires. Le poème
légendaire de Nejata est, en effet, un peu long et monotone; mais en
raison des coupures qu'on y pratique, son excellente variation
orchestrale disparaît. La scène sur le navire, un peu longue par
elle-même, ne semble pas gagner à être écourtée. Quant à la grande
coupure dans le finale de l'opéra, elle est parfaitement préjudiciable.
Si Sadko se maintient sur la scène encore pendant quinze ou vingt ans,
il est bien probable que toutes ses coupures seront rétablies, comme
cela s'est produit avec les opéras de Wagner, qu'on donnait jadis avec
coupures et aujourd'hui intégralement.
Encore avant la représentation de _Sadko_ à l'Opéra impérial, j'étais
allé à Moscou pour assister aux représentations du _Tzar Saltan_ au
théâtre Solodovnikov que la troupe de Mamontov exploitait en
association. Elle avait perdu son mécène, qui avait été emprisonné pour
les dettes qu'il avait faites dans une entreprise de construction de
chemin de fer d'Arkangel. Sa troupe forma une société et donna des
représentations avec la même composition qu'avant.
Le _Tzar Saltan_ fut très bien monté, autant qu'on pouvait attendre
d'un théâtre privé. Les décors ont été peints par Vroubel et les
costumes faits d'après ses dessins. Tous les artistes formèrent un
excellent ensemble, et l'opéra fut donné pour la première fois le 21
octobre, avec un grand succès.
<tb>
Plusieurs sujets d'opéra s'étaient présentés à mon esprit durant cette
saison. Sur ma prière et d'après mes indications, Tuménev écrivit pour
moi un livret pour un opéra intitulé _Pan Voyevode_, dont l'action se
passe en Pologne du XVIe au XVIIe siècle, d'un caractère dramatique et
sans tendance politique. L'élément fantastique devait y être peu
sensible, notamment sous forme de nécromancie et de sortilèges. Des
danses polonaises devaient y entrer également.
La pensée d'écrire un opéra sur un sujet polonais me hantait depuis
longtemps. D'abord, quelques mélodies polonaises, que ma mère me
chantait dans mon enfance et que j'avais déjà utilisées lors de la
composition de la mazurka pour violon, continuaient à me poursuivre;
ensuite, je subissais indiscutablement l'influence de Chopin dans les
tournures mélodiques de ma musique, comme dans nombre de procédés
harmoniques, fait que la perspicace critique ne s'est jamais avisé
d'apercevoir. L'élément national polonais dans les oeuvres de Chopin a
toujours exercé sur moi une grande séduction; je tenais donc à payer mon
tribut d'admiration de cet aspect de la musique de Chopin, dans l'opéra
au sujet polonais, et il me semblait que j'étais en mesure d'écrire
quelque chose de réellement polonais.
Le livret du _Pan Voyevode_ me donna toute satisfaction. Tumenev avait
saisi parfaitement le caractère de moeurs polonaises, et le livret
lui-même, sans présenter quelque invention nouvelle, était fertile en
moments musicaux.
Cependant, j'ai remis pour quelque temps la composition de _Pan
Voyevode_. J'examinais en même temps avec Belsky d'autres sujets:
_Nausicaa_ et la _Légende sur la cité invisible Kitej_. Une partie du
livret du premier était déjà écrite par Belsky; toutefois, mon intention
s'arrêta à un autre projet.
Un jour, je reçus la visite de Petrovsky, collaborateur de Findeisen à
la _Gazette russe musicale_. C'était un homme instruit, bon musicien,
excellent critique musical et un wagnérien impénitent. Il me présenta
un livret de lui sur un sujet fantastique, en 4 courts tableaux, sous le
titre _Kastcheï l'Immortel_. Ce livret m'intéressa. Cependant, je le
trouvais trop allongé dans le dernier tableau, et ses vers peu
satisfaisants.
J'ai exprimé mes réserves à Petrovsky; il me présenta, quelque temps
après, une autre version, plus détaillée, mais qui me plut encore moins.
M'arrêtant alors à la première version, j'ai décidé de la modifier
moi-même, à ma convenance. Il en résulta que je n'avais rien de précis
en vue, et je suis parti à la campagne sans projet arrêté.
CHAPITRE XX
Composition de la cantate-prélude _D'après Homère_ et de _Kastcheï
l'Immortel_.--_Vera Scheloga_ et la _Pskovitaine_ au Grand Théâtre
Impérial de Moscou.--Composition du _Pan Voyevode_.--Nouvelle
orchestration de la _Statue du Commandeur_.--_Servilie_ au Théâtre
Impérial Marie.--_Kastcheï l'Immortel_ à l'Opéra privé de
Moscou.--Composition de la _Légende sur la cité invisible de
Kitej_.--_Scheloga_ et la _Pskovitaine_ au Théâtre Impérial
Marie.--La mort de Belaïev et son testament.--_Boris Godounov_ au
Théâtre Impérial Marie.
(1901-1905)
Au début de l'été, j'étais encore occupé à l'orchestration du 2e acte de
_Servilie_, qui s'imprimait à mesure. Ayant achevé _Servilie_, j'ai
écrit une cantate-prélude en guise d'introduction à _Nausicaa_. Le
prélude orchestral dépeignait la mer déchaînée, emportant Odyssée,
tandis que la cantate exprimait le chant des dryades, accueillant le
lever du soleil et la rose Eos. Cependant n'ayant pas décidé
définitivement du sort de _Nausicaa_, j'appelai en attendant ma
cantate-prélude: _D'après Homère_.
Réfléchissant pendant ce temps au _Kastcheï l'Immortel_, je suis arrivé
à la conclusion que les deux derniers tableaux pourraient facilement
être réunis en un seul. J'ai résolu d'écrire ce petit opéra en trois
tableaux, sans interruption de la musique. Je me suis mis à rédiger le
livret avec le concours de ma fille Sonia, et nous avons composé de
nouveaux vers. J'avançai rapidement dans la composition de la musique,
et, vers la fin de l'été, le premier tableau fut prêt en partition, et
le 2e en esquisse. L'oeuvre prenait un caractère original, grâce à
quelques nouveaux procédés harmoniques que je n'avais pas encore
employés jusqu'ici. C'était de fausses relations formées par la marche
des grandes tierces; des tons soutenus intérieurs et différentes
cadences fausses et interrompues, avec des retours sur les accords
dissonants, ainsi que nombre d'accords fuyants.
J'ai réussi à placer sur un accord de septième diminué presque toute la
scène, assez prolongée, de la tempête de neige. La forme s'établissait,
ininterrompue, mais la tonalité et le plan de la modulation ne furent
pas occasionnels, suivant mon habitude, d'ailleurs. Le système du
leitmotiv était appliqué en plein. Çà et là, dans les moments lyriques,
la forme prenait un caractère stable et un ordre périodique, sans
pleines cadences, toutefois. Le rôle était mélodieux, mais les
récitatifs reposaient pour la plupart sur une base instrumentale,
contrairement à ce qui avait eu lieu dans _Mozart et Saliéri_.
L'orchestre était d'une composition ordinaire, et le choeur dans les
coulisses seulement. L'esprit général de l'oeuvre était morne,
désespéré, avec de rares éclaircies et, parfois, avec des lueurs
sinistres. Seuls l'arioso du tsarevitch, au 2e tableau, son duo avec la
tsarine, au 3e tableau, et la conclusion avaient un caractère serein,
ressortant en relief sur la tonalité sombre de l'ensemble.
A l'automne, je continuai à travailler au _Kastcheï l'Immortel_. J'ai
instrumenté son 2e tableau et, après une courte interruption, écrit et
instrumenté le 3e. Bessel se mit aussitôt à l'imprimer. Le prince
Volkonsky, qui avait monté la saison précédente mon _Sadko_, fit
représenter, pendant la saison 1901-1902, la _Fiancée du tzar_. Elle eut
un grand succès. Napravnik la dirigeait volontiers, puis passa le bâton
de chef à Félix Blumenfeld. L'opéra a été donné sans coupure.
L'Opéra impérial de Moscou a représenté, dans la même saison, ma
_Pskovitaine_, précédée de _Vera Scheloga_. J'ai assisté à la
répétition générale et à la première représentation. L'exécution fut
bonne et Chaliapine fut incomparable.
La _Pskovitaine_ fut donnée en entier, avec la scène de la forêt, et je
me suis convaincu que cette scène était superflue. Le prologue fut peu
remarqué, bien que Salina fut parfaite dans Vera Scheloga.
Au printemps, je me suis mis définitivement à la composition du _Pan
Voyevode_.
Nous avons décidé, ma femme et moi, de passer l'été de 1902 à
l'étranger. Notre fils André passa à l'université de Heidelberg pour le
semestre d'été, afin d'y suivre le cours du vieux professeur Kuno
Fischer. C'est pourquoi nous avons choisi Heidelberg pour notre
résidence principale. Nous y avons loué une villa, un piano, et je me
suis mis au _Pan Voyevode_.
J'ai eu un autre travail en vue. Tenaillé depuis longtemps par l'idée
que l'orchestration de la _Statue du Commandeur_ faite dans ma jeunesse,
dans la période de la _Nuit de Mai_, était insuffisante, je résolus
d'orchestrer à nouveau la belle oeuvre de Dargomyjsky. Ayant déjà
orchestré, deux ou trois ans auparavant, le premier tableau, je me suis
attelé au reste, en adoucissant par endroits les duretés extrêmes et
les absurdités harmoniques de l'original. Le travail avançait. Avançait
_Pan Voyevode_, avançait l'orchestration de la _Statue du Commandeur_,
avançait également la correction des épreuves de _Kastcheï l'Immortel_.
Après avoir passé deux mois dans le charmant Heidelberg, nous l'avons
quitté à la venue des vacances universitaires. Après un voyage en
Suisse, nous sommes rentrés chez nous par Munich, Dresde et Berlin. A
Dresde, nous avons pu entendre en entier la _Mort des Dieux_ de Wagner,
dont l'exécution fut admirable.
Je suis rentré à Saint-Pétersbourg avec quantité d'esquisses pour le
_Pan Voyevode_, et je me suis remis aussitôt à l'achèvement du travail
et à l'orchestration de ce que j'ai déjà écrit.
<tb>
Le prince Volkonsky, ayant résilié ses fonctions de directeur des
théâtres impériaux, il fut remplacé dans ce poste par M.
Teliakovsky[32].
Suivant l'habitude, le répertoire des théâtres impériaux de la saison
est fixé pendant le printemps, et on avait compris dans le programme de
la saison de 1902-1903 _Servilie_. A l'automne, on commença les
répétitions des chants, sous la direction de Félix Blumenfeld, Napravnik
étant malade. Blumenfeld conduisit les répétitions jusqu'à celles de
l'orchestre. Appréciant son travail et connaissant son désir de diriger
la représentation de ma _Servilie_ en toute indépendance, et non en
qualité d'intérimaire de Napravnik, je demandai à celui-ci, déjà
rétabli, de laisser à Félix ce soin. Napravnik consentit de bonne grâce.
En octobre, _Servilie_ fut représentée dans les meilleures conditions.
Mme Kouza fut parfaite en Servilie; non moins bien furent Yerchov en
Valère, Srebriakov en Soran, de même les autres. L'opéra fut très bien
répété et les artistes chantèrent avec une évidente bonne volonté.
L'opéra passa avec un «succès d'estime» à la première représentation et,
naturellement, sans aucun succès aux jours d'abonnement. Donnée encore
une fois, hors d'abonnement, elle ne réunit pas une salle nombreuse et
elle fut retirée du répertoire sans l'avoir mérité. La direction des
théâtres impériaux l'a quand même retenue pour le répertoire de Moscou,
avec les décors et toute la mise en scène de Pétersbourg.
Durant la même saison, le théâtre Marie monta la _Mort des Dieux_. Tout
le cycle des Nibelungen fut ainsi représenté. On donna également
_Francesca_, le nouvel opéra de Napravnik. Pendant ce temps, la Société
des artistes moscovites représenta mon _Kastcheï_. On le donna en même
temps que _Yolante_, et leur exécution ne fut pas mauvaise pour un opéra
privé. Je fus content du style soutenu de mon opéra, et les parties de
chant apparurent comme suffisamment faciles pour les artistes; mais il
est peu probable que le public ait pu démêler exactement ses
impressions. Les couronnes et les rappels dont fut honoré l'auteur ne
préjugent rien, surtout à Moscou, où on m'aime, je ne sais trop
pourquoi.
Tout en travaillant au _Pan Voyevode_, j'examinais avec Belsky le sujet
de la _Légende sur la Cité invisible de Kitej_. Lorsque le plan fut
définitivement établi, Belsky se mit au livret et l'acheva vers l'été.
De mon côté, j'avais terminé, depuis le printemps, le brouillon du
premier acte.
Après le mariage de ma fille Sonia, qui a épousé V. P. Troïtsky, nous
sommes partis pour la campagne. Là, j'ai terminé d'abord l'orchestration
du deuxième acte du _Pan Voyevode_, puis me suis mis au _Kitej_. A la
fin de l'été, le premier et le deuxième tableau du quatrième acte furent
terminés en brouillon. A mon retour à Pétersbourg, j'ai écrit le premier
tableau du troisième acte, puis le deuxième de _Kitej_, et j'ai commencé
l'orchestration.
Cette saison fut marquée pour moi par la représentation de la
_Pskovitaine_, accompagnée de _Scheloga_, au théâtre Marie. Chaliapine
fut merveilleux. Napravnik dirigea l'orchestre. L'opéra fut représenté
avec les coupures faites sur mes indications: la scène de la forêt fut
supprimée, tandis que la musique de la forêt, de la chasse tsarienne et
de l'orage fut exécutée sous forme de tableau symphonique, avant le
troisième acte, et se termina par la chanson des jeunes filles en _sol
maj._, derrière le rideau baissé. Et ce fut fort bien.
Chaliapine eut un succès formidable; l'opéra eut un succès moyen, en
tout cas, loin de celui qu'il avait eu au début.
Mon _Saltan_ fut donné par la troupe de l'opéra russe au théâtre du
Conservatoire. Mais je n'ai assisté ni aux répétitions, ni aux
représentations, parce qu'on disait que le dirigeant occulte du
répertoire y était un critique musical d'un journal pétersbourgeois à
qui je ne voulais pas avoir affaire. On me dit que l'exécution fut
exécrable.
Pendant les fêtes de Noël, Belaïev, qui se sentait mal depuis assez
longtemps, consentit à se soumettre à une assez grave opération.
Celle-ci fut accomplie d'une façon satisfaisante, mais son coeur ne
put résister et, deux jours après, il expira, à l'âge de soixante-sept
ans. On s'imagine quel coup cela fut pour tout le cercle dont il avait
été le centre!
Par son testament détaillé, après avoir assuré l'existence de sa
famille, il laissa toute sa fortune aux oeuvres musicales. Chaque
institution eut sa part: les «Concerts symphoniques russes», sa maison
d'édition, le fonds des droits de compositeur, le prix Glinka, fondé par
lui, le concours de composition de musique de chambre et, enfin, une
somme permanente pour le secours aux musiciens nécessiteux. Pour
administrer tous ces capitaux et les oeuvres musicales fondées par
lui, il indiqua trois personnes: moi, Glazounov et Liadov, avec
l'obligation de choisir nos remplaçants. Les capitaux laissés par lui
furent si importants qu'avec le seul revenu on pouvait assurer à
perpétuité le fonctionnement de la maison d'édition, des concerts, des
concours, etc. Le revenu était même plus fort que les sommes que nous
avions à dépenser, de sorte que le capital augmente avec le temps. Il en
résulte que grâce à l'amour désintéressé de Belaïev pour l'art, une
institution sans précédent était formée, assurant à perpétuité la
possibilité de publier et de faire exécuter les oeuvres de la musique
russe. Mais rien n'est parfait en ce monde, et le testament lui-même
contenait certaines erreurs qui rendirent cette institution vulnérable.
Je parlerai un jour de ces erreurs.
<tb>
Au mois d'octobre, ou de novembre, fut représenté au théâtre Marie,
_Boris Godounov_, dans ma rédaction et avec Chaliapine dans le principal
rôle. Blumenfeld dirigea l'orchestre; l'opéra fut donné sans coupure.
Après quelques représentations, la scène sous les Kroms fut supprimée,
sans doute en raison des troubles politiques qui commençaient à éclater
à cette époque.
Je fus au plus haut point content de mes rédaction et orchestration de
_Boris Godounov_, que j'ai entendu pour la première fois avec
l'accompagnement d'un grand orchestre. Les fougueux admirateurs de
Moussorgsky montrèrent quelque peu grise mine, exprimèrent de vagues
regrets. Mais en donnant une nouvelle rédaction à Boris, je n'ai pas
supprimé la version primitive. Si un jour on trouve que l'original est
supérieur à ma rédaction, on n'aura qu'à représenter cette oeuvre dans
la partition de Moussorgsky.
CHAPITRE XXI
Agitation parmi les élèves du Conservatoire.--Représentation de
_Kastcheï_ à Saint-Pétersbourg.--Mon traité
d'instrumentation.--_Pan Voyevode_ à Moscou.--La mort de
Arensky.--Reprise de _Snegourotchka_.--Les concerts.--Addition à la
partition de _Boris Godounov_.--_Le Mariage_ de Moussorgsky.--L'été
de 1906.
(1905-1906)
Les études du Conservatoire avançaient plus ou moins régulièrement
jusqu'aux fêtes de Noël. Toutefois, à la veille de ces fêtes, une
certaine agitation commença à se manifester parmi les élèves, échos de
celles qui avaient eu lieu parmi la jeunesse universitaire. Mais voici
que vînt la journée du 9/22 janvier, et l'agitation politique souleva
tout Saint-Pétersbourg. Les élèves du Conservatoire y furent entraînés à
leur tour. Des réunions bruyantes eurent lieu dans les auditoires. Le
directeur Bernhard, poltron et manquant de tact, voulut s'y opposer. La
direction de la Société Russe Musicale intervint. Plusieurs réunions du
conseil artistique et de la direction de la Société eurent lieu; je fus
choisi parmi les membres du comité devant chercher le terrain
d'apaisement des élèves. On proposa d'abord plusieurs mesures: exclure
les meneurs, faire venir la police, fermer temporairement le
Conservatoire. Nous étions quelques-uns qui défendirent les droits des
élèves.