La partition du _Tzar Saltan_ terminée, je commençais à songer à la

_Servilie_ de Mey. L'idée de la prendre pour sujet d'opéra m'était déjà

venue à plusieurs reprises. Cette fois, je m'y suis arrêté plus

sérieusement. Ce sujet, tiré de la vie de l'ancienne Rome, me permettait

de jouir d'une plus grande liberté de style. Toute méthode pouvait y

être appliquée, sauf ce qui s'y _opposait d'une façon flagrante_, comme,

par exemple, le style nettement allemand, foncièrement français,

indiscutablement russe, etc.

La musique antique ne nous a laissé aucune trace; personne ne l'a

entendue, personne n'a le droit de dire au compositeur que sa musique

n'est pas romaine, s'il remplit les conditions d'éviter tout ce qui la

contredit d'une façon évidente. J'avais donc une liberté absolue. Mais,

d'autre part, une musique non nationale ne saurait exister; en réalité,

toute musique qu'on a l'habitude de considérer comme universelle, est

quand même nationale. La musique de Beethoven est allemande; celle de

Wagner est indiscutablement allemande, celle de Berlioz est française,

celle de Meyerbeer l'est également. Seule, la musique contrepointique

des anciens Hollandais et Italiens pourrait peut-être ne pas avoir de

caractère national, parce qu'elle repose plutôt sur le calcul que sur le

sentiment.

C'est pourquoi, il me fallait choisir pour _Servilie_ également une

nationalité plus ou moins appropriée. Les nuances en partie italiennes,

en partie grecques, me semblaient s'adapter le mieux au sujet. Quant à

la musique de caractère, celle de danse, etc., il me semblait que les

nuances byzantines et orientales s'y apparentaient préférablement. On

sait que les Romains n'avaient pas, à vrai dire, un art à eux et qu'ils

l'avaient emprunté à la Grèce. D'un côté, je suis convaincu de la

parenté entre l'antique musique grecque et la musique orientale et, de

l'autre, j'estime qu'il faut chercher les traces de l'ancienne musique

grecque dans la musique byzantine dont les échos résonnent dans les

vieux chants orthodoxes.

Tel fut le principe qui me guida lorsque le style de _Servilie_

commençait à s'éclaircir dans mon esprit. Je n'ai révélé à personne mon

projet d'écrire Servilie et, me servant du drame de Mey, je me suis mis

à établir seul le livret de mon opéra. Je n'avais pas trop de

modification à y introduire, et pendant la saison de 1899-1900, des

pensées musicales naquirent dans mon cerveau.

<tb>

Les troubles qui eurent lieu à l'université pendant cette année scolaire

nous obligèrent, ma femme et moi, à envoyer notre fils André dans une

faculté étrangère. Nous avons choisi Strasbourg, où André se rendit en

automne 1899. En même temps, la direction de l'Opéra de

Francfort-sur-le-Mein exprima le désir de monter ma _Nuit de Mai_ et me

demanda des indications à ce sujet. J'indiquai par écrit ce que je pus;

mais c'était certainement insuffisant, et il m'était impossible d'y

aller personnellement. Juste avant la représentation de mon opéra,

Verjbilovitch se rendait à Francfort pour y donner quelques concerts. Je

le priai de faire une visite à la direction de l'Opéra de Francfort et

d'y donner verbalement, de ma part, quelques indications relatives à la

mise en scène et de la couleur locale, afin qu'elles ne détonnent pas

trop avec les usages de la vie ukranienne, complètement ignorés des

Allemands. Verjbilovitch, qui accepta très aimablement cette mission, ne

fit absolument rien, et il ne se montra même pas à la direction de

l'Opéra. J'aurais dû le prévoir et ne pas me fier à lui...

Le spectacle fut annoncé, et mon André, l'apprenant, se rendit à

Francfort et assista à la première représentation.

La partie musicale était assez bien exécutée, par l'orchestre surtout;

mais ce qui se passait sur la scène était une indigne caricature. Par

exemple, le Bailli, le Scribe et le Distillateur, paraissant dans le

deuxième tableau du deuxième acte, se mirent à genoux et crièrent d'une

façon tragique: «Satan, Satan!»

L'opéra fut donné trois fois et bientôt il fut oublié de tous. La

critique se montra condescendante, mais pas davantage.

Mes rapports avec l'Opéra de Prague donnèrent plus de résultats. Durant

plusieurs années de suite, y furent donnés: la _Nuit de Mai_, la

_Fiancée du tzar_ et _Snegourotchka_, tous avec un grand succès.

Invité à venir à Bruxelles pour y diriger un concert de musique russe au

théâtre de la Monnaie, je m'y suis rendu en mars. Cette fois, à la tête

de l'entreprise était un certain M. D'Aoust, riche et cultivé amateur de

musique. Joseph Dupont était mort. On me fut très hospitalier. D'Aoust

et sa famille furent attentifs et aimables; les répétitions furent en

nombre suffisant et les exécutions excellentes, comme lors de mon

premier voyage. Le programme contenait _Sadko_, _Shéhérazade_, la suite

de la _Raymonde_ de Glazounov, etc. _Sadko_ plut modérément;

_Shéhérazade_, beaucoup. Vincent D'Indy assistait au concert, mais ne

vint pas me voir. En somme, mon voyage fut très réussi. Au retour, je me

suis avec zèle à _Servilie_.

<tb>

Vsevolojsky fut remplacé à la tête des théâtres impériaux par le prince

S. M. Volokonsky. Le nouveau directeur se mit aussitôt à monter _Sadko_

sur la scène du théâtre Marie.

Les décors furent exécutés d'après les esquisses de A. Vasnetzov, et les

costumes d'après ses dessins. Les meilleurs artistes de la troupe y

chantèrent. La Tzarine fut chantée par Bolska; Sadko, par Yerchov.

Cependant, celui-ci, par suite d'intrigue ou de caprice, ne chanta pas à

la première représentation et fut remplacé par Davidov. Napravnik étudia

l'opéra et le dirigea sans froncer les sourcils, mais, par la suite,

passa tout de même mon opéra à Félix Blumenfeld, devenu à cette époque

l'un des chefs d'orchestre du théâtre Marie.

_Sadko_ fut donc représenté enfin au théâtre impérial, ce qu'on aurait

pu faire depuis longtemps et qui n'a pu être réalisé qu'à la suite du

changement dans la direction théâtrale. L'opéra fut exécuté dans la

perfection. Il me fut si agréable d'entendre enfin ma musique jouée par

un grand orchestre et après des études voulues! L'à peu près des scènes

privées avait commencé à me décourager.

Après trois ou quatre représentations, Yerchov assuma le rôle de Sadko

et le mit en relief. L'opéra fut donné avec quelques coupures que

j'indiquai moi-même, croyant qu'elles allongeaient trop la

représentation. Par la suite, je me suis aperçu que même ces coupures,

sauf quelques rares exceptions, n'étaient pas nécessaires. Le poème

légendaire de Nejata est, en effet, un peu long et monotone; mais en

raison des coupures qu'on y pratique, son excellente variation

orchestrale disparaît. La scène sur le navire, un peu longue par

elle-même, ne semble pas gagner à être écourtée. Quant à la grande

coupure dans le finale de l'opéra, elle est parfaitement préjudiciable.

Si Sadko se maintient sur la scène encore pendant quinze ou vingt ans,

il est bien probable que toutes ses coupures seront rétablies, comme

cela s'est produit avec les opéras de Wagner, qu'on donnait jadis avec

coupures et aujourd'hui intégralement.

Encore avant la représentation de _Sadko_ à l'Opéra impérial, j'étais

allé à Moscou pour assister aux représentations du _Tzar Saltan_ au

théâtre Solodovnikov que la troupe de Mamontov exploitait en

association. Elle avait perdu son mécène, qui avait été emprisonné pour

les dettes qu'il avait faites dans une entreprise de construction de

chemin de fer d'Arkangel. Sa troupe forma une société et donna des

représentations avec la même composition qu'avant.

Le _Tzar Saltan_ fut très bien monté, autant qu'on pouvait attendre

d'un théâtre privé. Les décors ont été peints par Vroubel et les

costumes faits d'après ses dessins. Tous les artistes formèrent un

excellent ensemble, et l'opéra fut donné pour la première fois le 21

octobre, avec un grand succès.

<tb>

Plusieurs sujets d'opéra s'étaient présentés à mon esprit durant cette

saison. Sur ma prière et d'après mes indications, Tuménev écrivit pour

moi un livret pour un opéra intitulé _Pan Voyevode_, dont l'action se

passe en Pologne du XVIe au XVIIe siècle, d'un caractère dramatique et

sans tendance politique. L'élément fantastique devait y être peu

sensible, notamment sous forme de nécromancie et de sortilèges. Des

danses polonaises devaient y entrer également.

La pensée d'écrire un opéra sur un sujet polonais me hantait depuis

longtemps. D'abord, quelques mélodies polonaises, que ma mère me

chantait dans mon enfance et que j'avais déjà utilisées lors de la

composition de la mazurka pour violon, continuaient à me poursuivre;

ensuite, je subissais indiscutablement l'influence de Chopin dans les

tournures mélodiques de ma musique, comme dans nombre de procédés

harmoniques, fait que la perspicace critique ne s'est jamais avisé

d'apercevoir. L'élément national polonais dans les oeuvres de Chopin a

toujours exercé sur moi une grande séduction; je tenais donc à payer mon

tribut d'admiration de cet aspect de la musique de Chopin, dans l'opéra

au sujet polonais, et il me semblait que j'étais en mesure d'écrire

quelque chose de réellement polonais.

Le livret du _Pan Voyevode_ me donna toute satisfaction. Tumenev avait

saisi parfaitement le caractère de moeurs polonaises, et le livret

lui-même, sans présenter quelque invention nouvelle, était fertile en

moments musicaux.

Cependant, j'ai remis pour quelque temps la composition de _Pan

Voyevode_. J'examinais en même temps avec Belsky d'autres sujets:

_Nausicaa_ et la _Légende sur la cité invisible Kitej_. Une partie du

livret du premier était déjà écrite par Belsky; toutefois, mon intention

s'arrêta à un autre projet.

Un jour, je reçus la visite de Petrovsky, collaborateur de Findeisen à

la _Gazette russe musicale_. C'était un homme instruit, bon musicien,

excellent critique musical et un wagnérien impénitent. Il me présenta

un livret de lui sur un sujet fantastique, en 4 courts tableaux, sous le

titre _Kastcheï l'Immortel_. Ce livret m'intéressa. Cependant, je le

trouvais trop allongé dans le dernier tableau, et ses vers peu

satisfaisants.

J'ai exprimé mes réserves à Petrovsky; il me présenta, quelque temps

après, une autre version, plus détaillée, mais qui me plut encore moins.

M'arrêtant alors à la première version, j'ai décidé de la modifier

moi-même, à ma convenance. Il en résulta que je n'avais rien de précis

en vue, et je suis parti à la campagne sans projet arrêté.

CHAPITRE XX

Composition de la cantate-prélude _D'après Homère_ et de _Kastcheï

l'Immortel_.--_Vera Scheloga_ et la _Pskovitaine_ au Grand Théâtre

Impérial de Moscou.--Composition du _Pan Voyevode_.--Nouvelle

orchestration de la _Statue du Commandeur_.--_Servilie_ au Théâtre

Impérial Marie.--_Kastcheï l'Immortel_ à l'Opéra privé de

Moscou.--Composition de la _Légende sur la cité invisible de

Kitej_.--_Scheloga_ et la _Pskovitaine_ au Théâtre Impérial

Marie.--La mort de Belaïev et son testament.--_Boris Godounov_ au

Théâtre Impérial Marie.

(1901-1905)

Au début de l'été, j'étais encore occupé à l'orchestration du 2e acte de

_Servilie_, qui s'imprimait à mesure. Ayant achevé _Servilie_, j'ai

écrit une cantate-prélude en guise d'introduction à _Nausicaa_. Le

prélude orchestral dépeignait la mer déchaînée, emportant Odyssée,

tandis que la cantate exprimait le chant des dryades, accueillant le

lever du soleil et la rose Eos. Cependant n'ayant pas décidé

définitivement du sort de _Nausicaa_, j'appelai en attendant ma

cantate-prélude: _D'après Homère_.

Réfléchissant pendant ce temps au _Kastcheï l'Immortel_, je suis arrivé

à la conclusion que les deux derniers tableaux pourraient facilement

être réunis en un seul. J'ai résolu d'écrire ce petit opéra en trois

tableaux, sans interruption de la musique. Je me suis mis à rédiger le

livret avec le concours de ma fille Sonia, et nous avons composé de

nouveaux vers. J'avançai rapidement dans la composition de la musique,

et, vers la fin de l'été, le premier tableau fut prêt en partition, et

le 2e en esquisse. L'oeuvre prenait un caractère original, grâce à

quelques nouveaux procédés harmoniques que je n'avais pas encore

employés jusqu'ici. C'était de fausses relations formées par la marche

des grandes tierces; des tons soutenus intérieurs et différentes

cadences fausses et interrompues, avec des retours sur les accords

dissonants, ainsi que nombre d'accords fuyants.

J'ai réussi à placer sur un accord de septième diminué presque toute la

scène, assez prolongée, de la tempête de neige. La forme s'établissait,

ininterrompue, mais la tonalité et le plan de la modulation ne furent

pas occasionnels, suivant mon habitude, d'ailleurs. Le système du

leitmotiv était appliqué en plein. Çà et là, dans les moments lyriques,

la forme prenait un caractère stable et un ordre périodique, sans

pleines cadences, toutefois. Le rôle était mélodieux, mais les

récitatifs reposaient pour la plupart sur une base instrumentale,

contrairement à ce qui avait eu lieu dans _Mozart et Saliéri_.

L'orchestre était d'une composition ordinaire, et le choeur dans les

coulisses seulement. L'esprit général de l'oeuvre était morne,

désespéré, avec de rares éclaircies et, parfois, avec des lueurs

sinistres. Seuls l'arioso du tsarevitch, au 2e tableau, son duo avec la

tsarine, au 3e tableau, et la conclusion avaient un caractère serein,

ressortant en relief sur la tonalité sombre de l'ensemble.

A l'automne, je continuai à travailler au _Kastcheï l'Immortel_. J'ai

instrumenté son 2e tableau et, après une courte interruption, écrit et

instrumenté le 3e. Bessel se mit aussitôt à l'imprimer. Le prince

Volkonsky, qui avait monté la saison précédente mon _Sadko_, fit

représenter, pendant la saison 1901-1902, la _Fiancée du tzar_. Elle eut

un grand succès. Napravnik la dirigeait volontiers, puis passa le bâton

de chef à Félix Blumenfeld. L'opéra a été donné sans coupure.

L'Opéra impérial de Moscou a représenté, dans la même saison, ma

_Pskovitaine_, précédée de _Vera Scheloga_. J'ai assisté à la

répétition générale et à la première représentation. L'exécution fut

bonne et Chaliapine fut incomparable.

La _Pskovitaine_ fut donnée en entier, avec la scène de la forêt, et je

me suis convaincu que cette scène était superflue. Le prologue fut peu

remarqué, bien que Salina fut parfaite dans Vera Scheloga.

Au printemps, je me suis mis définitivement à la composition du _Pan

Voyevode_.

Nous avons décidé, ma femme et moi, de passer l'été de 1902 à

l'étranger. Notre fils André passa à l'université de Heidelberg pour le

semestre d'été, afin d'y suivre le cours du vieux professeur Kuno

Fischer. C'est pourquoi nous avons choisi Heidelberg pour notre

résidence principale. Nous y avons loué une villa, un piano, et je me

suis mis au _Pan Voyevode_.

J'ai eu un autre travail en vue. Tenaillé depuis longtemps par l'idée

que l'orchestration de la _Statue du Commandeur_ faite dans ma jeunesse,

dans la période de la _Nuit de Mai_, était insuffisante, je résolus

d'orchestrer à nouveau la belle oeuvre de Dargomyjsky. Ayant déjà

orchestré, deux ou trois ans auparavant, le premier tableau, je me suis

attelé au reste, en adoucissant par endroits les duretés extrêmes et

les absurdités harmoniques de l'original. Le travail avançait. Avançait

_Pan Voyevode_, avançait l'orchestration de la _Statue du Commandeur_,

avançait également la correction des épreuves de _Kastcheï l'Immortel_.

Après avoir passé deux mois dans le charmant Heidelberg, nous l'avons

quitté à la venue des vacances universitaires. Après un voyage en

Suisse, nous sommes rentrés chez nous par Munich, Dresde et Berlin. A

Dresde, nous avons pu entendre en entier la _Mort des Dieux_ de Wagner,

dont l'exécution fut admirable.

Je suis rentré à Saint-Pétersbourg avec quantité d'esquisses pour le

_Pan Voyevode_, et je me suis remis aussitôt à l'achèvement du travail

et à l'orchestration de ce que j'ai déjà écrit.

<tb>

Le prince Volkonsky, ayant résilié ses fonctions de directeur des

théâtres impériaux, il fut remplacé dans ce poste par M.

Teliakovsky[32].

Suivant l'habitude, le répertoire des théâtres impériaux de la saison

est fixé pendant le printemps, et on avait compris dans le programme de

la saison de 1902-1903 _Servilie_. A l'automne, on commença les

répétitions des chants, sous la direction de Félix Blumenfeld, Napravnik

étant malade. Blumenfeld conduisit les répétitions jusqu'à celles de

l'orchestre. Appréciant son travail et connaissant son désir de diriger

la représentation de ma _Servilie_ en toute indépendance, et non en

qualité d'intérimaire de Napravnik, je demandai à celui-ci, déjà

rétabli, de laisser à Félix ce soin. Napravnik consentit de bonne grâce.

En octobre, _Servilie_ fut représentée dans les meilleures conditions.

Mme Kouza fut parfaite en Servilie; non moins bien furent Yerchov en

Valère, Srebriakov en Soran, de même les autres. L'opéra fut très bien

répété et les artistes chantèrent avec une évidente bonne volonté.

L'opéra passa avec un «succès d'estime» à la première représentation et,

naturellement, sans aucun succès aux jours d'abonnement. Donnée encore

une fois, hors d'abonnement, elle ne réunit pas une salle nombreuse et

elle fut retirée du répertoire sans l'avoir mérité. La direction des

théâtres impériaux l'a quand même retenue pour le répertoire de Moscou,

avec les décors et toute la mise en scène de Pétersbourg.

Durant la même saison, le théâtre Marie monta la _Mort des Dieux_. Tout

le cycle des Nibelungen fut ainsi représenté. On donna également

_Francesca_, le nouvel opéra de Napravnik. Pendant ce temps, la Société

des artistes moscovites représenta mon _Kastcheï_. On le donna en même

temps que _Yolante_, et leur exécution ne fut pas mauvaise pour un opéra

privé. Je fus content du style soutenu de mon opéra, et les parties de

chant apparurent comme suffisamment faciles pour les artistes; mais il

est peu probable que le public ait pu démêler exactement ses

impressions. Les couronnes et les rappels dont fut honoré l'auteur ne

préjugent rien, surtout à Moscou, où on m'aime, je ne sais trop

pourquoi.

Tout en travaillant au _Pan Voyevode_, j'examinais avec Belsky le sujet

de la _Légende sur la Cité invisible de Kitej_. Lorsque le plan fut

définitivement établi, Belsky se mit au livret et l'acheva vers l'été.

De mon côté, j'avais terminé, depuis le printemps, le brouillon du

premier acte.

Après le mariage de ma fille Sonia, qui a épousé V. P. Troïtsky, nous

sommes partis pour la campagne. Là, j'ai terminé d'abord l'orchestration

du deuxième acte du _Pan Voyevode_, puis me suis mis au _Kitej_. A la

fin de l'été, le premier et le deuxième tableau du quatrième acte furent

terminés en brouillon. A mon retour à Pétersbourg, j'ai écrit le premier

tableau du troisième acte, puis le deuxième de _Kitej_, et j'ai commencé

l'orchestration.

Cette saison fut marquée pour moi par la représentation de la

_Pskovitaine_, accompagnée de _Scheloga_, au théâtre Marie. Chaliapine

fut merveilleux. Napravnik dirigea l'orchestre. L'opéra fut représenté

avec les coupures faites sur mes indications: la scène de la forêt fut

supprimée, tandis que la musique de la forêt, de la chasse tsarienne et

de l'orage fut exécutée sous forme de tableau symphonique, avant le

troisième acte, et se termina par la chanson des jeunes filles en _sol

maj._, derrière le rideau baissé. Et ce fut fort bien.

Chaliapine eut un succès formidable; l'opéra eut un succès moyen, en

tout cas, loin de celui qu'il avait eu au début.

Mon _Saltan_ fut donné par la troupe de l'opéra russe au théâtre du

Conservatoire. Mais je n'ai assisté ni aux répétitions, ni aux

représentations, parce qu'on disait que le dirigeant occulte du

répertoire y était un critique musical d'un journal pétersbourgeois à

qui je ne voulais pas avoir affaire. On me dit que l'exécution fut

exécrable.

Pendant les fêtes de Noël, Belaïev, qui se sentait mal depuis assez

longtemps, consentit à se soumettre à une assez grave opération.

Celle-ci fut accomplie d'une façon satisfaisante, mais son coeur ne

put résister et, deux jours après, il expira, à l'âge de soixante-sept

ans. On s'imagine quel coup cela fut pour tout le cercle dont il avait

été le centre!

Par son testament détaillé, après avoir assuré l'existence de sa

famille, il laissa toute sa fortune aux oeuvres musicales. Chaque

institution eut sa part: les «Concerts symphoniques russes», sa maison

d'édition, le fonds des droits de compositeur, le prix Glinka, fondé par

lui, le concours de composition de musique de chambre et, enfin, une

somme permanente pour le secours aux musiciens nécessiteux. Pour

administrer tous ces capitaux et les oeuvres musicales fondées par

lui, il indiqua trois personnes: moi, Glazounov et Liadov, avec

l'obligation de choisir nos remplaçants. Les capitaux laissés par lui

furent si importants qu'avec le seul revenu on pouvait assurer à

perpétuité le fonctionnement de la maison d'édition, des concerts, des

concours, etc. Le revenu était même plus fort que les sommes que nous

avions à dépenser, de sorte que le capital augmente avec le temps. Il en

résulte que grâce à l'amour désintéressé de Belaïev pour l'art, une

institution sans précédent était formée, assurant à perpétuité la

possibilité de publier et de faire exécuter les oeuvres de la musique

russe. Mais rien n'est parfait en ce monde, et le testament lui-même

contenait certaines erreurs qui rendirent cette institution vulnérable.

Je parlerai un jour de ces erreurs.

<tb>

Au mois d'octobre, ou de novembre, fut représenté au théâtre Marie,

_Boris Godounov_, dans ma rédaction et avec Chaliapine dans le principal

rôle. Blumenfeld dirigea l'orchestre; l'opéra fut donné sans coupure.

Après quelques représentations, la scène sous les Kroms fut supprimée,

sans doute en raison des troubles politiques qui commençaient à éclater

à cette époque.

Je fus au plus haut point content de mes rédaction et orchestration de

_Boris Godounov_, que j'ai entendu pour la première fois avec

l'accompagnement d'un grand orchestre. Les fougueux admirateurs de

Moussorgsky montrèrent quelque peu grise mine, exprimèrent de vagues

regrets. Mais en donnant une nouvelle rédaction à Boris, je n'ai pas

supprimé la version primitive. Si un jour on trouve que l'original est

supérieur à ma rédaction, on n'aura qu'à représenter cette oeuvre dans

la partition de Moussorgsky.

CHAPITRE XXI

Agitation parmi les élèves du Conservatoire.--Représentation de

_Kastcheï_ à Saint-Pétersbourg.--Mon traité

d'instrumentation.--_Pan Voyevode_ à Moscou.--La mort de

Arensky.--Reprise de _Snegourotchka_.--Les concerts.--Addition à la

partition de _Boris Godounov_.--_Le Mariage_ de Moussorgsky.--L'été

de 1906.

(1905-1906)

Les études du Conservatoire avançaient plus ou moins régulièrement

jusqu'aux fêtes de Noël. Toutefois, à la veille de ces fêtes, une

certaine agitation commença à se manifester parmi les élèves, échos de

celles qui avaient eu lieu parmi la jeunesse universitaire. Mais voici

que vînt la journée du 9/22 janvier, et l'agitation politique souleva

tout Saint-Pétersbourg. Les élèves du Conservatoire y furent entraînés à

leur tour. Des réunions bruyantes eurent lieu dans les auditoires. Le

directeur Bernhard, poltron et manquant de tact, voulut s'y opposer. La

direction de la Société Russe Musicale intervint. Plusieurs réunions du

conseil artistique et de la direction de la Société eurent lieu; je fus

choisi parmi les membres du comité devant chercher le terrain

d'apaisement des élèves. On proposa d'abord plusieurs mesures: exclure

les meneurs, faire venir la police, fermer temporairement le

Conservatoire. Nous étions quelques-uns qui défendirent les droits des

élèves.

Ma vie musicale · 第 11 / 13 段