Je crois que parmi les scènes populaires indiquées plus haut, celle de

la place, avant l'entrée de Sadko, est la plus développée et la plus

complexe. L'animation scénique, la succession des personnages et des

groupes: le chemineau, le bouffon, le mage, les courtisanes, etc., et

leurs combinaisons, unies à la forme symphonique, claire et large

(rappelant en quelque sorte un rondo), peuvent bien être taxées de

réussies et de neuves. La scène fantastique: le tableau du lac Ilmen,

avec le récit de la Princesse de la Mer, la pêche des poissons dorés,

l'intermezzo avant le royaume sous-marin, la danse des ruisseaux et des

poissons, le cortège de monstres marins, la cérémonie nuptiale autour de

l'orme, l'introduction au dernier tableau, tout cela ne cède pas comme

coloris légendaire aux scènes et aux moments correspondants de _Mlada_

et de la _Nuit de Noël_.

L'image fantastique de jeune fille, chantant puis s'évanouissant,

indiquée pour la première fois dans la Panotchka et dans la

Snegourotchka, réapparaît sous forme de l'ombre de la princesse Mlada et

de la princesse de la Mer, se transformant en rivière Volkhov. Les

variations de la berceuse, celle-ci, les adieux avec Sadko et sa

disparition constituent, à mon avis, les meilleures pages de la musique

de caractère fantastique.

_Mlada_ et la _Nuit de Noël_ se présentent donc comme deux grandes

études, précédant la composition de _Sadko_, et ce dernier achève la

période intermédiaire de mes compositions d'opéra, parce qu'il constitue

la combinaison harmonique la plus parfaite d'un sujet original avec une

musique expressive.

Je me suis arrêté à dessein un peu plus longuement sur la signification

de ces trois opéras avant de passer aux idées pour lesquelles je m'étais

passionné pendant la deuxième moitié de la saison de 1897.

<tb>

Il y avait longtemps que je n'avais plus écrit de romances. Ayant essayé

d'en composer sur les vers du comte Alexis Tolstoï, j'ai écrit quatre

romances, et j'ai senti qu'il y avait un nouveau procédé dans ma

composition. La mélodie, en épousant les évolutions du texte, devenait

purement vocale, c'est-à-dire, se formait ainsi dès sa naissance, et son

accompagnement n'avait que des allusions à l'harmonie et à la

modulation. L'accompagnement se formait et s'élaborait après la création

de la mélodie, tandis qu'auparavant, sauf de rares exceptions, la

mélodie se formait pour ainsi dire instrumentalement, c'est-à-dire, en

dehors du texte et seulement en s'harmonisant avec son caractère

général, ou bien était provoquée par la base harmonique, qui marchait

parfois en précédant la mélodie.

Me rendant compte que ce nouveau procédé de composition constitue

précisément la véritable musique vocale et étant satisfait de mes

premières tentatives dans cette voie, je me suis mis à écrire toute une

série de romances sur les paroles d'Alexis Tolstoï, de Maïkov, de

Pouschkine et d'autres poètes. Au moment de partir à la campagne,

j'avais déjà des dizaines de romances. De plus, j'ai écrit un jour une

courte scène empruntée à _Mozart et Saliéri_ de Pouschkine (l'entrée de

Mozart et une partie de sa conversation avec Saliéri). Et cette fois, le

récitatif coulait librement, précédant tout le reste, à l'instar des

mélodies de mes dernières romances. Je m'apercevais que j'entrais dans

une nouvelle période et que je devenais maître d'un procédé qui,

jusqu'alors, ne se manifestait qu'exceptionnellement.

C'est avec cette nouvelle pensée, mais sans plan défini de mes futurs

travaux, que je suis parti pour la campagne, dans la propriété de

Smytchkovo, à 6 verstes de Louga.

Durant cet été de 1897, mon labeur y fut continu et fécond. J'ai écrit

tout d'abord la cantate _Svitezanka_ pour soprano, ténors, choeur et

orchestre, dont la musique fut empruntée à une de mes vieilles romances.

Toutefois, je n'y ai pas appliqué mon nouveau procédé de composition

vocale. Puis, suivit un grand nombre de romances, après lesquelles je me

suis mis à _Mozart et Saliéri_, sur le poème duquel j'ai écrit deux

scènes d'opéra, d'un style arioso-récitatif.

Cette oeuvre était purement vocale, dans l'acception exacte du mot. Le

réseau mélodique, s'appliquant aux évolutions du texte, était composé

avant tout; l'accompagnement, assez complexe, se formait après, et son

brouillon primitif se distinguait sensiblement de la forme définitive de

l'accompagnement orchestral. J'étais très satisfait. Je me trouvais en

présence de quelque chose de neuf et se rapprochant le plus près de la

manière de Dargomyjsky, dans sa _Statue du commandeur_; toutefois, la

forme et le plan de la modulation de _Mozart_ ne furent pas

occasionnels, comme c'est le cas de l'opéra de Dargomyjsky. J'ai pris

pour l'accompagnement une composition réduite de l'orchestre. Les deux

tableaux étaient liés par un intermezzo en forme de fugue que j'ai

détruit par la suite[29].

J'ai écrit de plus un quatuor à cordes en «_sol maj._» et un trio pour

violon, violoncelle et piano en «_ut min._». Cette dernière composition

est restée à l'état de brouillon et ces deux morceaux de musique de

chambre m'ont démontré que la musique de chambre n'est pas mon domaine;

j'ai donc décidé de ne pas les publier.

J'ai écrit encore, dans le courant de cet été, deux duos pour chant:

_Pan_ et le _Cantique des cantiques_, et, vers la fin de l'été, un trio

de voix: le _Grillon_, avec choeur de femmes et accompagnement

d'orchestre, sur des paroles d'Alexis Tolstoï.

Le 30 juin, nous avons célébré le 25e anniversaire de mon mariage et

j'ai dédié à ma femme une romance sur des paroles de Pouschkine et

quatre romances sur des paroles d'Alexis Tolstoï.

CHAPITRE XVIII

_Sadko_ au théâtre Mamontov de Moscou.--_Vera Scheloga_ et la

_Fiancée du tzar_.--_Snegourotchka_ à l'Opéra impérial de

Saint-Pétersbourg.--Les nouveaux compositeurs moscovites.--Le _tzar

Saltan_.

(1897-1899)

Pendant la première partie de la saison 1897-98, j'ai été occupé par

l'édition de mes nouvelles romances. Cette édition était assumée par

Belaïev et elle paraissait dans deux tonalités: pour voix haute et voix

basse.

_Mozart et Saliéri_, exécuté chez moi avec accompagnement de piano, plut

à tout le monde. Stassov fut bruyant comme à l'ordinaire. Mon

improvisation à la Mozart réussit et son style fut soutenu.

A la même époque, je présentai à la direction de l'Opéra impérial mon

_Sadko_. Le jour de son audition fut fixé. L'opéra fut exécuté avec

accompagnement de piano, en présence du directeur Vsevolojsky, de

Napravnik, Kondratiev, Paletchek, ainsi que de quelques artistes. Félix

Blumenfeld était au piano, tandis que je chantonnais et expliquais

comme je le pouvais. Il faut avouer que Félix ne fut pas dans ses beaux

jours; il joua paresseusement et même négligemment; je fus quelque peu

ému et ma voix s'enroua bientôt. Il était visible que les auditeurs n'y

comprirent goutte et que mon opéra ne plut à personne; Napravnik fronça

les sourcils; mon opéra ne fut pas entièrement exécuté en raison de

«l'heure tardive». Bref, Vsevolojsky ne le trouva pas du tout à son goût

et il changea de ton après l'audition. Il prétexta que l'établissement

du répertoire de la saison suivante ne dépendait pas de lui, mais, comme

toujours, de l'Empereur qui examine personnellement le programme; que la

mise en scène de _Sadko_ est assez compliquée et dispendieuse; que

d'autres oeuvres attendent, celles qu'il est obligé de monter sur le

désir exprimé par deux membres de la famille impériale, etc. Toutefois,

il disait ne pas refuser de monter un jour _Sadko_; mais je voyais bien

que ce n'était pas vrai et je décidai de laisser la direction du théâtre

impérial en paix et de ne plus jamais la déranger par la proposition de

mes opéras.

<tb>

En décembre, est arrivé de Moscou, Sava Mamontov[30], qui avait fondé

cette année un opéra au théâtre de Solodovnikov, et il me fit connaître

son intention de monter prochainement _Sadko_ sur sa scène. C'est ce

qu'il réalisa pendant les fêtes de Noël.

Je suis allé avec ma femme à Moscou pour la deuxième représentation. Les

décors m'apparurent satisfaisants, bien qu'une interruption de la

musique était faite entre le 5e et le 6e tableau afin de pouvoir changer

le décor. Quelques artistes étaient bien, mais, dans l'ensemble, l'opéra

fut assez mal appris. L'orchestre était dirigé par l'Italien Esposito.

L'orchestre manquait de certains instruments. Les choristes chantaient

au Ier tableau avec les partitions à la main, comme s'ils tenaient des

menus de dîner. Au 6e tableau, le choeur se taisait complètement, et

seul l'orchestre se faisait entendre. On m'expliqua toutes ces

négligences par le manque de temps. Néanmoins, l'opéra eut un grand

succès auprès du public, et c'était l'essentiel. Je m'étais disposé à

quitter la salle, mais on me rappela, on me combla de couronnes, les

artistes et Mamontov me fêtèrent de toute façon; il n'y avait qu'à

remercier et à saluer.

Pendant les semaines du carême, la troupe de Mamontov se transporta à

Saint-Pétersbourg et donna ses représentations dans la salle théâtrale

du Conservatoire. Mon _Sadko_ devait ouvrir la série des spectacles et

on le répétait avec zèle sous ma direction.

Je travaillai l'orchestre avec Esposito qui se montra assez bon

musicien; les erreurs furent corrigées, mais le morceau si difficile

qu'on avait négligé à Moscou, fut rappris avec soin; toutes les nuances

furent sévèrement observées. Et cette fois, _Sadko_ fut représenté dans

des conditions convenables. Aussi l'opéra plut-il beaucoup et fut donné

plusieurs fois. Outre _Sadko_, furent représentés: _Khovanstchina_ de

Moussorgsky, _Orphée_ de Gluck, _Jeanne d'Arc_ de Tchaïkovsky et aussi

la _Nuit de Mai_ et _Snegourotchka_.

L'opéra de Mamontov resta jusqu'à la semaine de Saint-Thomas (la

dernière semaine avant Pâques), obtenant un grand succès auprès du

public, mais non un succès d'argent. Pendant le séjour de la troupe à

Saint-Pétersbourg, je fis la connaissance de la cantatrice Zabela, qui

chantait avec grand talent dans _Sadko_, et avec son mari, le peintre

Vroubel. Nous restâmes depuis en relations amicales.

Au printemps de 1898, j'ai écrit encore quelques romances, puis je me

suis mis au prologue de la _Pskovitaine_ (paroles de May): _Véra

Scheloga_. Je traitai cette oeuvre à un double point de vue: comme un

opéra isolé en un acte et comme prologue à la _Pskovitaine_. Je

renouvelai le récit de Véra, en empruntant son contenu à la deuxième

rédaction de la _Pskovitaine_ des années soixante-dix. Je procédai de

même pour la fin de l'acte. Quant au commencement et jusqu'à la

berceuse, et après elle jusqu'au récit de Véra, je les composai à

nouveau, en y appliquant mon nouveau procédé de musique vocale. J'ai

conservé la berceuse dans son ancien motif, mais en la rédigeant à

nouveau.

La composition de _Véra Scheloga_ avança rapidement et fut terminée

bientôt, en même temps que l'orchestration.

Je me suis mis ensuite à la réalisation de mon désir, déjà ancien,

d'écrire un opéra sur les paroles de la _Fiancée du tzar_, de May. Le

style chantant devait dominer dans cet opéra; les airs et les monologues

devaient être développés autant que le permettait la situation

dramatique; les ensembles vocaux devaient être véritables, achevés, et

non sous la forme occasionnelle et d'accrochage momentané d'une voix

après une autre, comme cela était suggéré par les exigences modernes de

la prétendue vérité dramatique, suivant laquelle deux personnages, ou

davantage, ne doivent pas parler ensemble. Il me fallait, à cet effet,

remanier le texte de May, afin d'y créer des moments lyriques plus ou

moins prolongés pour les airs et les ensembles. J'ai demandé de procéder

à ces additions et changements à Tumenev, connaisseur de l'ancienne

littérature et mon ancien élève au Conservatoire, avec lequel j'avais

renoué des relations en ces derniers temps.

Déjà avant mon départ pour Vetchascha, que nous avons loué de nouveau

pour l'été, je commençai le Ier acte. A Vetchascha, l'été passa

rapidement à la composition de la _Fiancée du tzar_, et le travail

lui-même avançait rapidement et facilement. De fait, tout l'opéra fut

composé durant l'été et un acte et demi fut instrumenté.

Entre temps, j'ai écrit _Un Songe d'une nuit d'été_, sur les paroles de

Maïkov. Cette romance et une autre, la _Nymphe_, écrite plus tard,

furent dédiés au couple Vroubel.

La composition des ensembles: le quatuor du 2e acte et le sextuor du

3e, a suscité en moi un intérêt particulier pour mon nouveau procédé, et

je crois que depuis Glinka, on n'a vu introduire de pareils ensembles

d'opéra quant à leur caractère chantant et l'élégance du solfège.

Peut-être le Ier acte de la _Fiancée du tzar_ présente-t-il quelques

mouvements un peu secs, mais après la scène du peuple du 2e acte, écrite

déjà d'une main très expérimentée, l'intérêt de l'oeuvre commence à

croître, et le touchant drame lyrique atteint une haute intensité durant

tout le 4e acte.

En somme, l'opéra fut écrit pour des voix exactement définies et

favorables au chant. L'orchestration et l'accompagnement ont partout de

l'intérêt et produisent un grand effet, bien que je mettais toujours les

voix au premier plan et que la composition de l'orchestre était

ordinaire. Il suffit d'indiquer l'intermezzo orchestrale, la scène de

Lubacha avec Boméli, l'entrée du tzar Ivan, le sextuor, etc. Je décidai

de laisser le chant de Lubacha au Ier acte sans accompagnement, sauf les

accords intermédiaires entre les couplets, ce qui faisait assez peur aux

cantatrices qui craignaient de s'éloigner du ton. Mais leur crainte fut

injustifiée: la «tessiture» de la mélodie de l'ordre éolien en «_sol

min._» fut choisie de telle façon que, à leur grand étonnement, toutes

les cantatrices demeurèrent toujours dans le ton; aussi leur disai-je

que mon chant est magique.

Contrairement à mon habitude, je n'ai pas utilisé dans la _Fiancée du

tzar_ aucun thème populaire, sauf la mélodie «Slava», commandée par le

sujet même. Enfin, dans la scène où Maluta Skouratov annonce la volonté

du tzar Ivan de prendre pour femme Marfa, j'ai introduit le thème du

tzar Ivan de la _Pskovitaine_, en l'unissant contrepointiquement avec le

thème de «Slava».

<tb>

Pendant l'automne 1898, je fus occupé par l'orchestration de la _Fiancée

du tzar_. Ce travail ne fut interrompu que pendant quelques jours par

mon voyage à Moscou où j'assistais à la première représentation de _Vera

Scheloga_ et de la _Pskovitaine_, chez Mamontov. Le nouveau prologue

passa presque inaperçu, malgré sa parfaite interprétation par Mme

Tsvetkova. La _Pskovitaine_, au contraire, eut un grand succès, grâce au

talent exceptionnel de Chaliapine qui campa incomparablement la figure

du tzar Ivan le Terrible.

On donna aussi _Sadko_. Le reste de mon temps fut pris par des banquets

organisés par Mamontov, des visites chez les Vroubel, chez

Krouglikov[31] et chez d'autres. J'ai invité Mme Zabela à chanter mon

prologue sous forme de concert à l'une des auditions de nos «Concerts

symphoniques russes» et elle accepta volontiers. Je ne lui ai pas parlé

de sa rétribution. Pourtant, j'avais à prévoir une situation peu

agréable dont il me fallait trouver l'issue. Belaïev n'aimait pas trop

les solistes, surtout les solistes chanteurs; il avait fixé

invariablement leur prix à 50 roubles par concert. Les artistes qui

étaient dans une situation précaire, pouvaient accepter cette

rémunération, car cela valait toujours mieux que rien; mais ceux qui

avaient leurs aises pouvaient être froissés d'une rétribution aussi

indigente. Lorsque je priais de chanter à un de nos concerts Mme Mravina

ou d'autres, occupant la même situation en vue, je leur demandais de

chanter sans rémunération, par dévouement à l'art. Mais l'artiste

moscovite ne pouvait se déplacer de Moscou à Saint-Pétersbourg et faire

les frais du voyage et du séjour pour le seul honneur de chanter à nos

concerts, tandis qu'il était ridicule de lui proposer cinquante roubles.

Malgré toutes les raisons que je faisais valoir à Belaïev à maintes

reprises, notamment qu'il était indispensable, dans certains cas,

d'augmenter la rétribution des solistes, il ne voulait rien entendre. Je

proposais à Zabela 150 roubles et, sans rien lui dire j'ai ajouté de ma

poche 100 roubles aux 50 de Belaïev. Cela fut toujours ignoré par Zabela

comme par Belaïev; toutefois, pour ne pas perdre sans motif de mon

argent, j'exprimai à Belaïev le désir de recevoir le prix fixé pour ma

direction des concerts et dont je m'étais désintéressé quelques années

auparavant: Belaïev y consentit aussitôt.

Pour chanter le récit de _Vera Scheloga_, il était indispensable de

s'assurer une autre cantatrice pour le rôle de Nadejda. J'en ai

découvert une parmi les élèves du Conservatoire, lui réservant le prix

convenu de 50 roubles. Le récit fut exécuté d'une façon parfaite, bien

que le soprano lyrique de Zabela n'était pas entièrement approprié au

rôle de Vera, exigeant une voix plus dramatique.

Le public se montra assez indifférent pour cette pièce. La raison en fut

à ce que, par son caractère, elle demandait les tréteaux de la scène et

non une estrade de concert. De même, l'air de Marfa, de la _Fiancée du

tzar_, chanté par Zabela, ne fut point très remarqué, et l'air du 4e

acte, bien que bissé par quelques-uns, passa tout à fait inaperçu. On

applaudit la cantatrice, mais personne ne se demanda ce qu'elle

chantait, et la critique supposa même que c'était l'une de mes nouvelles

romances.

<tb>

Sans doute, la direction des théâtres impériaux ressentit-elle quelque

honte de ce que _Sadko_, qui fut représenté avec succès à Moscou et à

Pétersbourg, sur des scènes privées, échappât aux théâtres

subventionnés. D'autre part, aucun de mes opéras ne fut monté au théâtre

Marie, depuis l'aventure avec la _Nuit de Noël_, en 1895. Quelle qu'en

soit la cause, Vsevolojsky manifesta tout à coup le désir de monter ma

_Snegourotchka_, avec la magnificence habituelle aux théâtres impériaux.

De nouveau, le décor et les costumes furent commandés, et l'opéra fut

représenté le 15 décembre. Les décors et les costumes furent, en effet,

très luxueux et d'un caractère original, mais nullement appropriés à un

conte russe. Le costume de la Gelée ressemblait à celui de Neptune. Lel

donnait l'impression d'un Pâris; de même furent parés Snegourotchka,

Koupava, Berendeï et les autres. L'architecture du palais de Berendeï et

de la maison du bourgue Berendeïevka, ainsi que le soleil de pacotille à

la fin de l'opéra, détonnaient ridiculement avec le sujet du conte

printanier. Dans tout se manifestaient les goûts de mythologie française

de Vsevolojsky.

L'opéra eut du succès. Mravina chanta admirablement dans

_Snegourotchka_, bien que les coupures pratiquées jadis dans l'opéra ne

furent point rétablies. La représentation fut longue, en raison de la

durée démesurée des entr'actes.

Pendant les semaines du carême, l'opéra de Mamontov vint de nouveau à

Saint-Pétersbourg, ayant cette fois Truffi pour chef d'orchestre. On

donna la _Pskovitaine_, accompagnée de _Scheloga_, puis _Sadko_, _Boris

Godounov_, avec Chaliapine, et _Mozart et Salieri_. Chaliapine eut un

succès éclatant, et depuis cette époque, sa gloire ne cessa de grandir.

Cependant, le spectacle ne fut pas suffisamment suivi par le public et

ce n'est que grâce à la générosité de Mamontov que la troupe a pu se

tirer d'affaire.

Le cercle de Belaïev ne cessait de s'étendre. Il fut augmenté par mes

anciens élèves du Conservatoire: Zolotarev, Akimenko, Amani, Kryjanovsky

et Tchérépnine, ainsi que d'une nouvelle étoile de première grandeur qui

s'était élevée au firmament de Moscou: A. N. Skriabine, maniéré et plein

de lui-même. Une autre étoile moscovite, S. V. Rakhmaninov, se tint à

part, bien que ses oeuvres fussent exécutées aux «Concerts

symphoniques russes». En général, en ces derniers temps, il y eut à

Moscou abondance de nouvelles forces musicales, tels que Gretchaninov,

Korestchenko, Vassilenko et plusieurs autres. Il est vrai que

Gretchaninov était plutôt pétersbourgeois, en tant que mon ancien élève.

Avec ces jeunes compositeurs moscovites apparut aussi la tendance

décadente qui nous venait de l'occident.

Durant l'hiver, je voyais souvent Belsky et nous examinions tous deux le

_Conte du tzar Saltan_ de Pouschkine comme sujet pour l'opéra que

j'avais projeté. Nous étions également intéressés par la légende sur la

_Cité invisible de Kitej_, concurremment avec le «Dit sur la Sainte

Févronie de Mourom»; puis nous fûmes attirés par _Ciel et Terre_ de

Byron et _Odyssée chez le Roi Alchinoé_; mais tout cela fut remis à

plus tard, et toute notre attention se concentra sur _Saltan_ dont nous

élaborions le scénario.

Au printemps, Belsky se mit à écrire son excellent livret, en suivant

autant que possible le texte de Pouschkine et en l'imitant très

artistiquement. A mesure de leur achèvement, il me transmettait une

scène après l'autre, et j'en écrivais la musique. Pour le commencement

de l'été, le prologue fut prêt en brouillon.

De même que durant le précédent été fut composée à Vetchascha la

_Fiancée du tzar_, pendant celui de 1899 tout l'opéra de _Saltan_ fut

achevé; le prologue, le Ier acte et une partie du 2e, furent orchestrés.

_Saltan_ était écrit dans une manière mixte que j'appellerai

instrumento-vocale. Toute la partie fantastique était plutôt

instrumentale, tandis que la partie réaliste, vocale. Au point de vue de

la composition vocale, j'étais particulièrement content du prologue.

Tout l'entretien des deux soeurs aînées avec Babarikha, après la

chansonnette à deux voix, la phrase de la soeur cadette, l'entrée de

Saltan et l'entretien final coulent librement avec une stricte logique

musicale, et la partie réellement mélodique est bien dans les voix qui

ne s'accrochent pas aux fragments de phrases mélodiques de l'orchestre.

La même construction se rencontre dans le trio comique du début du 2e

acte de la _Nuit de Mai_; mais là, la construction musicale est bien

plus symétrique et divisée en séparations nettes et moins unies qu'ici.

L'intention était là aussi excellente, mais la réalisation est

supérieure dans _Saltan_. La symétrie dans les airs de vantardise de la

soeur aînée et de la soeur intermédiaire, ajoute à cette pièce un

caractère voulu de fable. Le chant fantastique du cygne au 2e acte est

légèrement instrumenté et les harmonies sont sensiblement nouvelles.

L'apparition du jour et, avec lui, de la cité rappelle, par la manière,

_Mlada_ et la _Nuit de Noël_; mais le choeur solennel, accueillant

Guidon, écrit en partie sur le thème d'église de la 3e voix, est une

composition d'un caractère tout à fait nouveau. Les miracles racontés

par les marins sont réalisés, dans les derniers tableaux de l'opéra, par

le développement correspondant de la même musique. La transformation du

cygne en tsarine est basée sur les mêmes leitmotiv et harmonie. En

général, le système de leitmotiv est largement appliqué par moi dans cet

opéra, et j'ai ajouté aux récitatifs le caractère particulier de la

naïveté de fable.

En souvenir de notre nourrice Avdotia, morte une année auparavant, je

lui ai emprunté la mélodie de la berceuse qu'elle chantait à mes

enfants, pour le choeur des nourrices qui bercent le petit Guidon.

La première moitié de la saison de 1899-1900 fut consacrée par moi à

l'orchestration du _Tzar Saltan_. Je n'ai pas écrit cette fois

d'ouverture ou d'introduction à mon nouvel opéra, parce que son prologue

scénique en tenait lieu. Par contre, chaque acte était précédé d'une

grande introduction orchestrale, avec un programme défini. En revanche,

le prologue, de même que chaque acte ou chaque tableau, commençait par

la même courte fanfare de trompettes, ayant la signification d'appel à

l'audition et à la vision de l'action qui allait commencer. Le procédé

est original et bien approprié pour un conte. Avec les introductions

orchestrales, assez longues, des Ier, 2e et 4e actes, j'ai composé une

suite orchestrale, sous le nom de _Tableautins pour le Conte du tzar

Saltan_.

CHAPITRE XIX

_Servilie._--La _Nuit de Mai_ à Francfort.--_Sadko_ à l'Opéra

impérial.--La représentation du _Tzar Saltan_ à Moscou.--Divers

projets d'opéras.

(1899-1901)

Ma vie musicale · 第 10 / 13 段