le premier concert de cette saison en souvenir de Tchaïkovsky. Ce fut
la principale raison de mon désir de reprendre la direction de ces
concerts. Celui consacré à Tchaïkovsky fut donné le 30 novembre, sous ma
direction et avec la participation de Félix Blumenfeld.
Ayant repris la direction des Concerts Symphoniques, j'ai résolu d'autre
part de me démettre de mes fonctions de chef de la chapelle de la Cour.
J'avais déjà droit à une retraite suffisante et, d'autre part, je
n'avais pas envie d'avoir affaire à Balakirev, car nos relations sont
devenues fort peu agréables.
Vers cette époque, a commencé l'impression de ma nouvelle partition de
la _Pskovitaine_, éditée par Bessel. Les concerts, l'abandon de la
chapelle de la Cour, la correction des épreuves de la _Pskovitaine_,
tout cela détourna mon attention de mes occupations, infructueuses et
peu favorables à ma santé, dans le domaine de la philosophie et de
l'esthétique. L'envie me vint d'écrire un nouvel opéra. La mort de
Tchaïkovsky libérait, pour ainsi dire, le sujet de la _Nuit de Noël_ de
Gogol, sujet qui m'attirait depuis longtemps. L'opéra qu'avait écrit
Tchaïkovsky sur ce sujet, était faible à mon sens, malgré plusieurs
belles pages musicales qu'il contenait. Quant au livret de Polonsky[27]
dont il s'était servi, il ne valait rien. Du vivant de Tchaïkovsky, je
m'abstenais de traiter ce sujet pour ne pas lui faire de la peine.
Maintenant, je n'avais plus la même raison de m'abstenir, et j'en avais
bien le droit au point de vue moral.
Au printemps de 1894, je commençai à rédiger personnellement le livret,
en suivant fidèlement Gogol. Mon penchant pour les dieux et les diables
slaves, et pour le mythe d'adoration du soleil s'était enraciné en moi
depuis la composition de la _Nuit de Mai_ et, surtout, de
_Snegourotchka_; il se manifeste aussi dans _Mlada_. J'ai utilisé tout
ce qui se trouvait chez Gogol et qui flattait mon penchant: les
Koliadas[28], le jeu de cache-cache entre étoiles, l'envol des fers à
repasser et des balais, la rencontre avec la sorcière. Ayant lu, d'autre
part, les _Conceptions poétiques des Slaves_ d'Afanasisev, où l'auteur
fait ressortir les liens entre la fête chrétienne de la Noël et la
naissance du Soleil après le solstice, j'eus l'idée d'introduire ces
anciennes croyances dans la vie ukranienne, décrite par Gogol dans sa
nouvelle. De cette façon, mon livret suivait fidèlement le récit de
Gogol, sans en excepter même la langue, et contenait en même temps, dans
sa partie fantastique, bien des choses imaginées par moi.
Pour moi et pour ceux qui tiennent à me comprendre, ce lien est visible;
le public ne l'a pas aperçu du tout. Ma passion pour les mythes et le
fait de les avoir mêlés au récit de Gogol peuvent être considérées comme
une erreur de moi; mais cette erreur m'a fourni la possibilité d'écrire
une musique intéressante. Quoi qu'il en soit, la _Nuit de Noël_ marqua
une nouvelle phase dans mon activité musicale.
Vers le mois de mai, nous sommes allés habiter, pour la saison d'été, la
propriété Vetchascha, dans le district de Louga. C'est un charmant
endroit: il y a là un lac merveilleux, un grand jardin, aux arbres
séculaires. La maison est d'une construction lourde, mais très logeable;
il y a aussi un excellent endroit pour la baignade. La lune et les
étoiles se mirent poétiquement dans le lac; quantité d'oiseaux; au loin,
une belle forêt.
J'avais commencé le 2e tableau de la _Nuit de Noël_ à Saint-Pétersbourg,
et la composition avançait rapidement ici, si bien qu'à la fin de
l'été, tout l'opéra, sauf le dernier tableau, fut achevé.
Dans les intervalles de ce travail absorbant, je réfléchissais au sujet
d'un autre opéra, celui de l'antique légende de Sadko. J'avais en vue
d'utiliser, comme _leitmotiv_ pour ce nouvel opéra, mon poème
symphonique. Il va sans dire que la composition de la _Nuit de Noël_
m'occupa avant tout; mais entre temps, des pensées musicales pour
_Sadko_ naissaient dans mon cerveau.
A mon retour à Saint-Pétersbourg, j'ai parachevé en peu de temps le
brouillon de la _Nuit de Noël_ et je me suis mis à son instrumentation.
Belaïev consentit d'éditer mon opéra et, à mesure que je les écrivais,
les feuilles de partition étaient envoyées à la gravure, à Leipzig. Tout
ce travail, y compris l'instrumentation, dura un an environ.
<tb>
En automne, est mort Antoine Rubinstein. Les funérailles furent très
imposantes. Le cercueil fut placé à la cathédrale d'Ismaïl; les
représentants du monde musical veillèrent le corps jour et nuit. Liadov
et moi y fûmes de service de 2 à 3 heures de la nuit. Nous assistâmes
alors à une apparition assez impressionnante: au milieu de l'obscurité
de la cathédrale, apparut la silhouette toute endeuillée de Malozémova,
venue pour s'incliner devant les restes de son adoré Rubinstein. Ce fut
quelque peu fantastique.
<tb>
Pendant la saison 1894-95, l'impression de la _Nuit de Noël_ avançait
rapidement, et j'ai fait connaître l'existence de mon opéra au directeur
des Théâtres Impériaux Vsevolojsky. Il exigea la présentation du livret
à la censure dramatique et exprima le doute qu'il puisse recevoir le
visa de la censure, en raison de la présence, parmi les personnages, de
l'impératrice Catherine II. Connaissant les exigences de la censure, je
n'ai pas mentionné le nom de l'Impératrice, en appelant le personnage
simplement tzarine, et la ville de Saint-Pétersbourg, la capitale. Il me
semblait donc que la censure devait avoir toute satisfaction: les
tzarines ne sont pas rares dans les opéras. Au reste, la _Nuit de Noël_
était un conte et la tzarine y apparaissait comme un personnage
fabuleux.
J'ai donc présenté le livret sous cette forme, à la censure dramatique,
parfaitement convaincu qu'il serait autorisé; si j'avais quelques
craintes, c'était plutôt à propos de la présence parmi les personnages
de celui du diacre. Je me suis lourdement trompé. Les censeurs ont
énergiquement refusé de laisser le 7e tableau de l'opéra, la scène chez
la tzarine, en vertu de l'ukase impérial de 1837, suivant lequel il
était défendu de faire figurer dans les opéras, les souverains russes de
la maison des Romanov. J'objectai qu'aucun personnage de la maison des
Romanov ne figure dans mon opéra que ma tzarine est une tzarine
fantaisiste, que le sujet de la _Nuit de Noël_ est une invention de
Gogol et j'y ai le droit de changer les personnages; au reste, le nom
même de Pétersbourg n'est nulle part mentionné et, par suite, toute
allusion historique est absente, et j'ai énuméré bien d'autres raisons
aussi valables. On m'a répondu à la censure que tout le monde connaît le
récit de Gogol, que personne ne peut avoir de doute sur le fait que ma
tzarine n'est autre que l'impératrice Catherine et que, par suite, la
censure n'a pas le droit d'autoriser mon opéra.
Je pris la décision d'obtenir l'autorisation voulue, en m'adressant en
haut lieu, si possible. Cette tentative me fut facilitée par les
circonstances suivantes. Au courant de l'automne de 1894, Balakirev
abandonna la maîtrise de la chapelle de la Cour et on chercha un nouveau
directeur. Un jour, le comte Vorontzov-Dachkov, ministre de la Cour
impériale, me convoqua et me proposa de remplacer Balakirev dans sa
fonction. La libre disposition de mes mouvements en dehors de tout
service d'État me plaisait tellement à ce moment, que nulle envie ne me
venait de reprendre mon service à la chapelle, même comme directeur
indépendant. J'ai donc décliné la proposition du comte Vorontzov, en
expliquant mon refus uniquement par mon désir de consacrer tout mon
temps à la composition de mes oeuvres. Le comte fut très aimable et
traita avec moi des affaires de la chapelle. Voyant qu'il était très
bien disposé, l'idée me vint de lui demander d'intervenir auprès de
l'Empereur pour obtenir l'autorisation de représenter la _Nuit de Noël_.
Le comte écouta toutes mes raisons et promit de faire pour moi tout ce
qui lui était possible. J'ai rédigé une requête où j'ai exposé
l'affaire, et je l'ai présentée au ministre de la Cour. Pendant les
fêtes de Noël, un envoyé du ministre m'apporta l'avis du ministère de la
Cour où il était dit: «Suivant votre requête, remise au ministre de la
Cour Impériale et présentée à Sa Majesté l'Empereur, l'autorisation
auguste est donnée à l'admission de l'opéra la _Nuit de Noël_, composé
par vous, sur la scène impériale, sans changement du livret.»
Tout joyeux, je me suis rendu chez Vsevolojsky et lui communiquai
l'autorisation impériale. Puisque l'Empereur lui-même donne son
autorisation et la censure reçoit un camouflet, l'affaire change du tout
au tout. Vsevolojsky est tout heureux du bruit fait autour de cette
affaire et il veut monter la _Nuit de Noël_ avec une magnificence
particulière, afin d'être en même temps agréable à la Cour. Il dit
posséder un beau portrait de Catherine II, et il veut faire grimer
l'artiste qui doit jouer ce rôle d'après ce portrait, puis reproduire
exactement le milieu luxueux de la cour de Catherine. Il ne doute pas de
plaire ainsi en haut lieu, ce qui prime tout dans les devoirs de
directeur des théâtres impériaux.
Je m'efforçai de refroidir quelque peu le zèle de Vsevolojsky et lui ai
conseillé de ne pas trop appuyer sur les ressemblances de ma tzarine
avec Catherine, faisant remarquer que je n'y tiens pas beaucoup. Mais
Vsevolojsky tenait, lui, à son idée. Il donna sans tarder l'ordre de
mettre mon opéra au programme de la saison suivante, 1895-96.
<tb>
Pendant ce temps, ma matière musicale pour l'opera _Sadko_ s'accumulait.
Au printemps de 1895, le livret fut presque achevé. Pour l'établir, je
m'étais servi de nombre de légendes, de chants populaires, etc.
Au mois de mai, je suis parti avec ma famille habiter, cette fois
encore, la chère Vetchascha. Mes occupations estivales furent tout à
fait semblables à celles de l'année précédente. La composition de
_Sadko_ avança sans répit. Les tableaux 1, 2, 4, 5, 6 et 7 suivirent
rapidement l'un après l'autre, et, à la fin de l'été, tout l'opéra fut
prêt, d'après le plan primitif, en brouillon ou en partition. La fatigue
ne m'arrêta que pour un jour ou deux, puis je repris avec le même
entrain le travail.
Au milieu de l'été, j'ai reçu la visite de Vladimir Ivanovitch Belsky,
dont j'avais fait la connaissance l'année précédente, à
Saint-Pétersbourg. Il passait l'été dans une propriété distante de 10
verstes de Vetchascha. C'était un homme intelligent et fort instruit et
il avait terminé ses études dans deux facultés, celles de droit et de
sciences naturelles; c'était, de plus, un excellent mathématicien,
grand connaisseur de l'antiquité russe et de l'ancienne littérature
russe. Timide, réservé, on n'aurait jamais pu soupçonner, à le voir, la
variété de ses connaissances. Amateur passionné de la musique, il était
un chaud partisan de la musique russe en général et de mes oeuvres en
particulier.
Pendant son séjour à Vetchascha, je composai quelques parties de mon
_Sadko_. Il en fut enthousiasmé. Nous nous entretînmes longuement sur le
sujet de l'opéra, entretiens qui me suggérèrent nombre de nouvelles
idées. Mais je ne me décidais pas encore de procéder à des modifications
dans mon scénario, qui était suffisamment intéressant et équilibré.
Au mois d'août, lorsque le brouillon de l'opéra fut entièrement achevé
suivant le plan primitif, je commençais à songer à adjoindre à l'action
la femme de Sadko. Chose singulière, j'eus à ce moment comme une
langueur pour la tonalité de _fa min._, dans laquelle je ne composais
rien depuis longtemps et qui était absente jusqu'ici dans mes
compositions de Sadko. Ce penchant instinctif vers la construction en
_fa min._, m'entraînait à la composition de l'air de Lubava (femme de
Sadko) pour lequel j'ai écrit aussitôt les vers. L'air fut composé,
mais il servit en outre à la naissance du 3e tableau de l'opéra. Pour le
reste du texte à écrire, je demandai la collaboration de Belsky.
A la fin de l'été, mon opéra contenait un nouveau tableau qui, à son
tour, nécessita de nouvelles additions aux tableaux 4 et 7. Il fallut
ajouter la figure de la belle, aimante et fidèle Lubava. Il s'ensuivit
un élargissement notable de mon plan primitif.
CHAPITRE XVII
La représentation de la _Nuit de Noël_.--Rédaction de _Boris
Godounov_.--Glazounov.--Comparaison entre mes opéras _Mlada_, la
_Nuit de Noël_ et _Sadko_.--Composition de romances.
(1895-1897)
A mon retour à Saint-Pétersbourg, je ne me suis pas mis immédiatement à
la réalisation de mon nouveau projet, car j'ai chargé Belsky d'écrire
les nouvelles parties de mon livret, et c'était un travail long et
difficile. Pendant ce temps, je me suis mis à l'orchestration des
parties de l'opéra qui ne devaient subir aucune modification.
Mais après plusieurs mois de travail, sur une partition assez complexe,
je sentis une forte fatigue et même une indifférence, sinon de la
répulsion, pour ce travail. Cet état d'esprit se manifesta pour la
première fois de ma vie, mais par la suite, il se renouvela chaque fois
à la fin de mes travaux de longue haleine. Cela m'arrivait par surprise:
le travail se développait à souhait, je composais avec passion, puis,
tout à coup, sans que je sache pourquoi ni comment, je ressentais de la
lassitude et de l'indifférence. Quelque temps après, ce désagréable état
d'esprit se dissipait de lui-même et je reprenais avec entrain ma
besogne.
Cette disposition ne ressemblait en rien avec le malaise que j'avais
éprouvé auparavant; mes pensées ne s'engageaient point comme jadis dans
les fourrés philosophiques et esthétiques; au contraire, à partir de
cette époque, j'étais toujours prêt au jeu de philosophie d'amateur, à
traiter, sans la moindre crainte, de «graves questions» pour me
distraire, et à monter ou à redescendre vers la fin des fins des choses.
La Ire représentation de la _Nuit de Noël_ fut fixée au 21 novembre, au
bénéfice du maître de la scène Paletchek, à l'occasion des vingt-cinq
années de son service. Les répétitions se poursuivirent régulièrement,
Vsevolojsky continua à satisfaire ses goûts de luxueuse mise en scène,
et par suite, tout le monde montrait du zèle: décoration et costumes
splendides, répétitions soignées.
Enfin, on annonça la répétition générale devant les invités. L'affiche
fut placardée avec la désignation exacte des personnages, tels qu'ils
étaient indiqués dans le livret. Mais, voici que les grands-ducs
Vladimir Alexandrovitch et Michel Nicolaïevitch, assistant à la
répétition, manifestèrent leur indignation à propos de l'apparition sur
la scène de la tsarine, dans laquelle ils voulurent reconnaître
l'impératrice Catherine II. Vladimir Alexandrovitch en fut
particulièrement outré.
Après la répétition, les interprètes, le régisseur, toute
l'administration théâtrale furent penauds et changèrent de ton. On
disait que le grand-duc Vladimir Alexandrovitch s'était rendu
directement du théâtre chez l'Empereur pour lui demander l'interdiction
de mon opéra. Pendant ce temps, le grand-duc Michel Nicolaïevitch
ordonna la suppression du décor représentant la partie de Pétersbourg
avec la forteresse de Pierre et Paul, car la cathédrale de la forteresse
renfermait la crypte de ses aïeux et on ne saurait en permettre la
figuration sur la scène.
Vsevolojsky fut tout troublé. Le spectacle au bénéfice de Paletchek
était partout annoncé, nombre de billets étaient déjà vendus, et on ne
savait comment faire.
Je considérais mon affaire comme entièrement ruinée, car d'après les
dernières nouvelles, l'Empereur partagea l'avis du grand-duc Vladimir
Alexandrovitch et rapporta l'autorisation qu'il avait donnée pour mon
opéra.
Vsevoljsky, désireux de sauver le spectacle au bénéfice de Paletchek, et
aussi sa mise en scène, me proposa de remplacer la tsarine,--un mezzo
soprano,--par une «Sérénité»--un baryton. Au point de vue musical, cette
substitution ne présentait pas de difficulté: un baryton pouvait
facilement chanter le rôle du mezzo soprano avec une octave plus bas, et
le rôle comprenait seulement des récitatifs, sans participer à aucun
ensemble. Certes, ce n'était pas ce que j'avais conçu, cela devenait
même stupide, car c'est un homme qui devenait le maître de la garde-robe
de la tsarine. Ce seul fait me dispense de m'étendre davantage à ce
sujet. Mais, si ridicule que cela paraissait, force me fut de me plier
aux circonstances, et je dus y consentir. Vsevolojsky entreprit de
nouvelles démarches et finit par obtenir de l'Empereur l'autorisation de
représenter la _Nuit de Noël_ avec le rôle de la Sérénité à la place de
celui de la tsarine. Peu après, une nouvelle affiche annonça ce
changement, et l'opéra fut représenté.
Je n'ai pas assisté à la première représentation; je suis resté chez
moi, auprès de ma femme, pour manifester ainsi mon mécontentement. Mes
enfants y sont allés.
L'opéra eut un succès convenable. Après le bénéfice de Paletchek, la
_Nuit de Noël_ fut donnée à tous les spectacles d'abonnement, et trois,
hors d'abonnement. Aucun membre de la famille impériale n'assista aux
représentations, ce qui détermina un changement d'attitude de
Vsevolojsky envers moi et mes oeuvres.
<tb>
La Société des Réunions Musicales, fondée quelques années auparavant,
m'avait demandé, au printemps de 1896, d'occuper le poste de président à
la place de Ivan Davidov que celui-ci avait quitté. J'avais consenti.
D'autre part, la Société eut l'idée de monter _Boris Godounov_ dans ma
rédaction. Les répétitions des chants avaient commencé sous ma
direction. A l'automne de la même année, les répétitions reprirent et se
poursuivirent avec application. Goldenblum et Davidov me secondèrent
activement. Les solistes apprirent leurs rôles. Une épreuve de
l'orchestration fut donnée par l'orchestre de la Cour, sous la direction
de Goldenblum.
Les représentations eurent lieu dans la grande salle du Conservatoire.
Je ne me souviens plus qui a peint les décors; quoi qu'il en soit,
l'argent ne manqua pas, parce que nombre d'amateurs de musique avaient
souscrit pour les frais de la mise en scène. La représentation eut lieu,
sous ma direction, le 28 novembre. Les rôles étaient distribués ainsi:
Boris--Lounatcharsky; Schouïsky--Safonov; Pimen--Jdanov;
l'Imposteur--Morskoï; Varlaam--Stravinsky; Marina--Ilyina;
Rangoni--Kedrov.
L'opéra fut bien exécuté et eut un réel succès. Je mis tout mon soin à
diriger l'orchestre. La deuxième et la troisième représentation eurent
lieu le 29 novembre et le 3 décembre, sous la direction de Goldenblum.
La quatrième représentation, donnée le 4 décembre, devait avoir lieu de
nouveau sous ma direction; mais ayant éprouvé une frayeur inexplicable,
je me fis de nouveau remplacer par Goldenblum. A l'une des
représentations, le rôle de la nourrice fut chanté par ma fille Sonia.
En général, les interprètes changeaient partiellement à chaque
représentation.
Aux «Concerts symphoniques russes» de cette saison, fut exécutée pour la
première fois la merveilleuse 6e symphonie en «_ut min._» de Glazounov,
puis l'ouverture pour _Orestie_ de Taneïev, le fantôme de Tchaïkovsky,
la symphonie en «_ré min._» de Rakhmaninov, etc. Les concerts étaient
donnés soit sous ma direction, soit sous celle de Glazounov. Félix
Blumenfeld accompagnait. Le concert du 15 février comprenait les
oeuvres de Borodine, à l'occasion du 10e anniversaire de sa mort. On a
exécuté entre autres sa _Princesse Endormie_, dans mon instrumentation,
à laquelle personne ne fit attention, parce qu'on n'entendit point à
l'orchestre la frappe habituelle des secundo, considérés jadis comme une
grande révélation harmonique, tandis qu'à mon sens, ils n'étaient qu'une
simple erreur d'ouïe.
Glazounov, auteur de _Raymonde_ et de la 6e symphonie, est parvenu à
cette époque au développement suprême de son immense talent, laissant
bien loin derrière lui, les profondeurs de _la Mer_, les fourrés de _la
Forêt_, les murs du _Kremlin_ et ses autres oeuvres de son temps de
transition. Son imagination et sa remarquable technique ont atteint le
plus haut degré de leur développement. Comme chef d'orchestre, il est
devenu également un excellent exécuteur de ses propres oeuvres, ce que
n'ont pas voulu ni pu comprendre, ni le public ni la critique. Aux yeux
de l'orchestre, son autorité musicale grandit, non pas d'année en année,
mais de jour en jour. Son oreille, d'une acuité remarquable, et sa
mémoire des plus petits détails des oeuvres des autres nous étonnaient
tous, nous les musiciens.
<tb>
La _Nuit de Noël_ et _Sadko_ sont, d'après leur caractère et les
procédés de création, de la même catégorie que _Mlada_. L'insuffisance
du travail purement contrepointique dans la _Nuit de Noël_, le grand
développement des figurations intéressantes, la tendance aux accords
longuement prolongés, enfin, le coloris éclatant de l'orchestration sont
les mêmes que ceux de _Mlada_. Les mélodies, d'une excellente sonorité
dans le chant, sont pourtant d'origine instrumentale, le plus souvent.
Le côté fantastique est largement développé dans les trois opéras. Dans
chacun d'eux, se trouve une scène de peuple, complexe et habilement
développée. Tels sont, par exemple, le marché dans _Mlada_, la grande
«Koliada» dans la _Nuit de Noël_, la scène sur la place au début du 4e
tableau de _Sadko_.
Si _Mlada_ souffre de l'insuffisance du développement de la partie
dramatique, en revanche, la partie fantastique et mythologique de la
_Nuit de Noël_ étouffe le léger comique du sujet de Gogol bien plus
sensiblement que dans la _Nuit de Mai_. L'opéra-légende _Sadko_ est plus
heureux sous ces rapports que ses deux prédécesseurs; le sujet
légendaire et fantastique de _Sadko_ n'a pas de prétention purement
dramatique par son origine même: ce sont des tableaux d'un caractère
épique, fabuleux. Le côté réel comme le côté fantastique, le côté
dramatique comme celui de moeurs se trouvent en complète harmonie
entre eux. Le réseau contrepointique, plus menu dans les deux opéras
précédents et dans les oeuvres orchestrales plus anciennes, commence
ici à se rétablir. Les exagérations orchestrales de la _Mlada_
s'aplanissent déjà à partir de la _Nuit de Noël_; mais l'orchestre ne
perd pas son pittoresque, et, au point de vue de l'éclat, l'orchestre de
_Mlada_ ne surpasse nullement la scène du quatrième tableau de _Sadko_.
L'application du système de leitmotivs est heureuse invariablement dans
les trois opéras. De même, la simplicité de l'harmonie et de la
modulation dans la partie réaliste et le raffinement de l'harmonie et de
la modulation dans la partie fantastique sont des procédés communs aux
trois opéras.
Mais ce qui distingue mon _Sadko_ dans la série de tous mes opéras, et
peut-être même de tous les opéras en général, c'est le récitatif
_légendaire_. Alors que les récitatifs de _Mlada_ et de la _Nuit de
Noël_, tout en étant réguliers, ne sont pas développés ni
caractéristiques, ceux de mon opéra-légende, particulièrement du
personnage Sadko lui-même, sont d'une originalité inédite, quoique,
intérieurement, leur construction n'est pas variée. Ce procédé de
récitatif ne correspond point à la langue parlée, mais est en quelque
sorte une récitation légendaire ou légèrement chantante dont on peut
trouver le prototype dans la déclamation des légendes de Riabinine.
Sortant en relief à travers tout l'opéra, ce récitatif communique à
toute l'oeuvre ce caractère de légende nationale qui ne saurait être
reconnu et apprécié que par un Russe d'origine. Le choeur à onze
fractions, le poème de Nejata, les choeurs sur le vaisseau, la
cantilène à propos du «Livre de la Colombe» et les autres détails
concourent de leur côté à donner à l'opéra la marque de légende
nationale.