saison dans la salle des Assemblées de la noblesse. On en donna six. La
_Shéhérazade_ et l'_Ouverture dominicale_ y furent exécutées avec
succès. Glazounov y fit ses débuts de chef d'orchestre, exécutant ses
propres compositions. Ses débuts dans cette voie ne furent pas
brillants. Lent et lourd dans ses mouvements, parlant bas, il montrait
peu de capacité pour conduire les répétitions, autant que pour faire
valoir ses qualités sur l'orchestre pendant le concert. Néanmoins, la
valeur de ses oeuvres s'imposait à l'orchestre, et celui-ci montrait,
pour lui faciliter la tâche, beaucoup de bonne volonté. Avec le temps,
Glazounov prit de l'acquis et, finalement, son incomparable musicalité
le transforma en quelques années en parfait exécuteur, tant de ses
propres oeuvres que de celles des autres, à quoi, d'ailleurs,
l'autorité grandissante de son nom aida beaucoup. En débutant comme chef
d'orchestre, il fut pourtant plus heureux que moi sous ce rapport. Il
connaissait l'orchestration mieux que moi lors de mes débuts, et, de
plus, il avait en moi un conseilleur. Moi, je n'avais personne pour
m'aider de ses conseils.
<tb>
En 1889, eut lieu à Paris l'Exposition universelle. Belaïev eut l'idée
d'y organiser deux concerts symphoniques, consacrés à la musique russe
et sous ma direction. Après s'être entendu avec qui de droit, il
organisa le voyage et m'invita, ainsi que Glazounov et le pianiste
Lavrov, à l'accompagner à Paris. Nous avons laissé nos enfants sous la
surveillance de ma mère, à la campagne, et ma femme m'accompagna à
Paris.
Les concerts devaient être donnés au Trocadéro, les deux samedis des 22
et 29 juin, nouveau style. Dès notre arrivée à Paris, commencèrent les
répétitions. L'orchestre de Colonne était parfait, tous ses artistes
aimables et zélés. L'exécution publique fut excellente, et le succès
couronna nos efforts. Mais le public fut peu nombreux, malgré le temps
de l'exposition et l'énorme affluence des étrangers.
La cause directe de cette abstention du public fut sans aucun doute dans
l'insuffisance de la réclame. Le public aime la réclame, alors que
Belaïev en était ennemi. Pendant que des réclames de toutes sortes
s'étalaient sur tous les murs, étaient criées par les camelots, ou
portées sur le dos des hommes-sandwichs, ou imprimées en gros caractères
dans les journaux, Belaïev s'était borné à des avis discrets. D'après
lui, quiconque s'intéresse à la musique, apprendra notre arrivée et se
rendra au concert; qui ne le saura pas, ne s'y intéresse pas. Quant au
public qui vient par désoeuvrement, nous n'avons pas à nous en
soucier. Avec de telles idées, on ne pouvait s'attendre à l'affluence du
grand public. Belaïev dépensa beaucoup d'argent, ce qu'il ne regretta
d'ailleurs pas. Il n'empêche que la musique russe n'attira pas
l'attention de l'Europe et de Paris dans la mesure voulue, ce qui ne fut
certes pas dans les intentions de Belaïev.
Outre cette cause immédiate du succès incomplet de nos concerts, il y en
avait une autre, plus profonde: le peu d'importance que les étrangers
attribuaient à la musique russe. Le grand public n'est pas en mesure
d'adopter, sans une certaine préparation, un art inconnu; il accueille
seulement ce qui est connu ou est à la mode. De ce cercle vicieux, l'art
peut être délivré par une réclame outrancière et par des artistes
populaires. Nous n'avions ni l'une, ni les autres. Personnellement, j'ai
tiré pourtant de nos concerts donnés à l'Exposition un résultat
pratique: je fus invité pour l'année suivante à Bruxelles. Il est vrai
que la propagande qui avait été faite en Belgique par la comtesse
Argento ne fut pas étrangère à ce résultat.
Entre temps, nous visitâmes l'Exposition; on organisa également des
dîners en notre honneur, chez Colonne et à la rédaction d'un journal, où
après le dîner, une vieille et grosse chanteuse d'opérettes chanta mon
_Caprice_ et _Stegnka Razine_, pendant que Pugno et Messager les
jouaient au piano, à quatre mains. Nous fûmes également invités à une
soirée chez le ministre des Beaux-Arts, où nous rencontrâmes, entre
autres, Massenet, la cantatrice Sanderson et l'antique Ambroise Thomas.
Parmi les musiciens dont nous fîmes connaissance à Paris, je nommerai
Delibes, Mme Holmès, Bourgault-Ducoudray, Pugno et Messager. Nous avons
fait la connaissance également de Michel Delines, qui a traduit par la
suite _Eugène Oneguine_ Tchaïkovsky, et mon _Sadko_.
Delibes faisait l'impression d'un homme simplement aimable, Massenet
d'un rusé renard; la compositrice Holmès était une personne très
décolletée; Pugno, un parfait pianiste et un merveilleux lecteur de
notes; Bourgault-Ducoudray, intelligent et sérieux; Messager n'avait
rien d'accentué. Saint-Saëns était alors absent de Paris.
Les impressions musicales que j'ai remportées de Paris, je les ai
reçues, en entendant le jeu des orchestres hongrois et algériens, dans
les cafés de l'Exposition. L'exécution virtuose par l'orchestre hongrois
de morceaux où entrait la flûte de Pan, me suggéra l'idée d'introduire
cet antique instrument dans _Mlada_, pendant la scène de danse chez la
reine Cléopâtre. D'autre part, en contemplant la danse de la fillette au
poignard, au café algérien, je fus séduit par les coups soudains donnés
sur le grand tambour par un nègre, à l'approche de la danseuse. J'ai
introduit également cet effet dans la scène de Cléopâtre.
Les concerts terminés, je me suis séparé de mes camarades et, en
compagnie de ma femme, je repris le chemin de la Russie, en passant par
Vienne, Lucerne, Zurich et Salsbourg, où j'ai visité la maison de
Mozart.
Au commencement de juillet, nous étions de retour auprès de nos enfants.
Je me suis mis aussitôt à ma _Mlada_. L'impulsion à cet effet fut donnée
en dernier lieu par la pensée d'introduire dans l'orchestre, pour la
scène de la danse de Cléopâtre, des flûtes de Pan, des lyres glissando,
le grand tambour, des petites clarinettes, etc.
L'esquisse de _Mlada_ avança rapidement et fut terminée vers le
commencement de septembre. Il est vrai de dire que les idées musicales
de _Mlada_ ont déjà commencé à mûrir dans mon cerveau depuis le
printemps, mais tout de même, la notation coordonnée de l'ensemble et
l'élaboration des détails ne furent pas suffisamment rapides cette fois.
Je le dois d'abord à la grande concision du texte que je n'avais pas su
développer, d'où une certaine faiblesse du mouvement scénique de
l'opéra. Ensuite, le système wagnérien de leitmotives accéléra beaucoup
ma composition. Enfin, l'absence de l'écriture contrepointique facilita
énormément mon travail. En revanche, mes intentions orchestrales furent
neuves et ingénieuses, à la façon wagnérienne. Le travail de la
partition était énorme et m'a pris toute une année.
J'ai commencé l'orchestration de _Mlada_ par le 3e acte. Ayant terminé
cet acte, je l'ai inscrit au programme des «Concerts symphoniques
russes». Les musiciens du régiment de Finlande jouèrent en employant les
flûtes de Pan et les élèves de l'orchestre les petites clarinettes. Les
flûtes de Pan furent fabriquées d'après mes indications et leur
glissando n'étonna pas peu les auditeurs. En somme, mes initiatives
orchestrales réussirent; les changements des coloris fantastiques
d'outre-tombe, le vol des ombres, l'apparition de Mlada, celle,
sinistre, de Tchernobog, la bacchanale orientale de Cléopâtre firent une
forte impression. Je fus satisfait du nouveau courant qui s'insinua dans
mon orchestration. Bref, ma rédaction de la partition de _Mlada_
avançait heureusement, bien que le Conservatoire, la chapelle de la Cour
et les «Concerts symphoniques russes» me prissent beaucoup de temps.
<tb>
Pendant les semaines du carême, j'ai reçu de Bruxelles une invitation à
venir diriger deux concerts de musique russe. J'appris par la suite que
cette invitation fut déterminée par l'abandon par Joseph Dupont, chef
d'orchestre des concerts symphoniques à Bruxelles, de la direction de
ces concerts durant cette saison. On décida de faire venir des musiciens
étrangers. Outre l'invitation qu'on m'adressa, on invita également
Édouard Grieg, Hans Richter et quelques autres.
Je fus très aimablement accueilli à Bruxelles. Joseph Dupont, qui a
simplement abandonné la direction des concerts, mais s'intéressait
toujours à leur organisation, me seconda de toute façon. Je fis la
connaissance des célébrités musicales de la Belgique, de l'antique
Gevaërt, d'Edgard Tinel, de Huberty, de Radou, etc. Tout le monde
m'invitait, régalait.
Parmi les morceaux donnés durant les deux concerts, je citerai entre
autres la Ire symphonie de Borodine, _Antar_ et le _Caprice espagnol_,
l'introduction et entr'actes du _Flibustier_ de César Cui, le _Poème
lyrique_ de Glazounov, l'ouverture de _Rouslan_, l'_Ouverture russe_ de
Balakirev et la _Nuit sur le Mont-Chauve_.
Les répétitions avaient lieu dans la salle et les concerts au théâtre de
la Monnaie. Lors de l'exécution publique, le théâtre fut comble et le
succès très grand. Les musiciens belges sont venus de tous les points du
pays.
J'eus l'occasion d'entendre à Bruxelles le _Vaisseau Fantôme_, ainsi que
le jeu de Gevaërt sur le clavecin et de faire la connaissance de «oboe
d'amore». Les Belges ont pris congé de moi très amicalement.
<tb>
Le 19 décembre 1890, 25º anniversaire de l'exécution de ma Ire
symphonie, mes camarades décidèrent de fêter les vingt-cinq années de
ma vie musicale. Belaïev organisa un concert de mes oeuvres sous la
direction de Dutch et de Glazounov. Au programme étaient la Ire
symphonie, _Antar_, le concerto pour piano, l'_Ouverture dominicale_. On
exécuta également des «glorifications» en mon honneur, composées par
Glazounov et Liadov.
Le public était assez nombreux; nombreux aussi les rappels, les
couronnes, les cadeaux, les discours, etc. Des délégations sont venues
m'apporter des adresses.
Je fus félicité par la direction du Conservatoire, avec, à sa tête,
Antoine Rubinstein; par Balakirev et la chapelle de la Cour, etc. J'ai
donné un dîner à cette occasion, auquel j'ai invité tous mes amis. Seul
Balakirev n'accepta point l'invitation, en raison d'une légère
discussion que nous avons eue juste après les félicitations qu'il
m'avait apportées. Lorsque je vins l'inviter au dîner, il répondit avec
dureté qu'il refusait absolument. Depuis cette date, nos relations
empirèrent jusqu'à se dénouer complètement par la suite.
En 1891, Tchaïkovsky a séjourné assez longtemps à Saint-Pétersbourg et,
à partir de cette époque, il noua des relations assez étroites avec le
cercle de Belaïev, principalement avec Glazounov, Liadov et moi. Les
années suivantes, ses séjours à Saint-Pétersbourg devinrent assez
fréquents. Il passait d'assez longues heures au restaurant avec Liadov,
Glazounov et les autres, et absorbait quantité de verres de vin, sans
que cela influençât en aucune façon sur sa présence d'esprit. Un nouvel
habitué de ces réunions apparut: Laroche[26]. J'évitais autant que
possible Laroche et, au surplus, je fréquentais rarement le restaurant,
et quand j'y venais, je me retirais de bonne heure.
A partir de cette époque, l'attitude des membres du cercle de Belaïev
devint assez froide et même quelque peu hostile envers le souvenir de la
«bande puissante» de Balakirev. Au contraire, la vénération pour
Tchaïkovsky et la tendance vers l'éclectisme y grandit de plus en plus.
D'autre part, se manifesta un penchant vers la musique franco-italienne
du temps des perruques, apporté par Tchaïkovsky dans son opéra la _Dame
de pique_ et, plus tard, dans sa _Yolande_. D'ailleurs, de nouveaux
éléments se joignirent au cercle de Belaïev. Nouveau temps, nouveaux
oiseaux; nouveaux oiseaux, nouvelles chansons.
Le 23 octobre 1890, fut enfin représenté le _Prince Igor_, étudié assez
bien par le chef d'orchestre Koutchera, car Napravnik refusa l'honneur
de diriger l'opéra de Borodine. Nous fûmes assez contents, Glazounov et
moi, de notre orchestration et de nos adjonctions. Malheureusement les
coupures, faites par la suite dans le 3e acte sur l'initiative de la
direction, ont beaucoup nui à l'opéra. Le sans-gêne du théâtre Marie
alla même, à la fin, jusqu'à la suppression du 3e acte en entier. Malgré
tout, l'oeuvre de Borodine eut un grand succès et suscita d'ardents
admirateurs, surtout parmi la jeunesse.
Pendant l'un des Concerts symphoniques russes, fut exécuté le 3e acte de
ma _Mlada_. Édité par Belaïev, cet opéra-ballet fut soumis au directeur
des théâtres impériaux Vsevolojsky, qui consentit aussitôt à le monter,
intéressé surtout qu'il était par son côté décoratif. Il accepta toutes
mes conditions: ne pas y pratiquer de coupures, commander tous les
instruments musicaux indiqués et observer fidèlement toutes mes
indications d'auteur.
Au printemps 1891, je me suis mis à la _Pskovitaine_. Sa première
rédaction, datant de ma jeunesse, ne me satisfaisait point; la
deuxième, moins encore.
J'ai décidé de retravailler mon opéra sans trop m'éloigner de sa
première rédaction, sans élargir son étendue et d'y remplacer ce qui ne
me satisfaisait point par les morceaux correspondants de ma deuxième
rédaction. Parmi ces emprunts, je citerai en premier lieu la scène
d'Olga avec Vlasievna, avant l'entrée du cortège du tzar Ivan;
Terpigorev, de la deuxième rédaction, ainsi que Nikola Salos et le
Chemineau, furent entièrement supprimés. L'Orage et la Chasse tzarienne
devaient être conservés, mais seulement sous forme de tableaux
scéniques, avant le choeur en _sol maj._ de jeunes filles. L'entretien
du tzar avec Stiocha devait entrer dans ma nouvelle rédaction, tandis
que je laissais sans changement le choeur final primitif, dans
l'unique intention de le développer quelque peu. Toute l'orchestration
de la deuxième rédaction, avec ses cuivres naturels, était condamnée, et
l'orchestration de l'opéra devait se faire sur des bases nouvelles, en
partie selon la formule orchestrale de Glinka et, en d'autres parties,
selon celle de Wagner.
CHAPITRE XV
Occupations esthétiques et philosophiques. Représentation de _Mlada_.
(1892-1893).
Je passais avec ma famille l'été de 1892 à Niejgovitzi, propriété où je
revenais avec plaisir depuis plusieurs années. Il me restait, de la
nouvelle rédaction de la _Pskovitaine_, à refaire l'ouverture et le
choeur final, ce que j'ai accompli durant les trois ou quatre semaines
de mon séjour à la campagne. J'y ai travaillé avec peu d'entrain,
ressentant une forte fatigue et comme une certaine répulsion pour ma
besogne. Mais, grâce à l'habitude prise, la réfection réussit assez et
l'idée d'ajouter à la conclusion du choeur final «les accords d'Olga»
fut assez heureuse.
Je laissai le choeur dans son ancienne rédaction _mi bém. maj._ et je
transposai l'ouverture en _sol min._; j'ai entièrement réorchestré et
modifié la fin, en remplaçant les dissonances barbares de la première
rédaction par une musique plus convenable.
Je me pressais de terminer la _Pskovitaine_, parce que j'étais à ce
moment obsédé par l'idée d'écrire une grande étude et même un livre sur
la musique russe et les oeuvres de Borodine, Moussorgsky et de moi. Si
étrange que cela paraisse, l'idée de faire la critique de mes propres
oeuvres me hantait constamment. Je m'y suis mis.
Mais mon étude devait être précédée d'une vaste introduction contenant
des principes généraux d'esthétique, auxquels j'aurais pu me référer par
la suite. Je rédigeai assez vite cette introduction; mais je m'aperçus
aussitôt qu'elle contenait bien des lacunes, et je la détruisis.
Je résolus de lire d'abord les oeuvres des autres sur cette matière.
J'ai lu: _De la beauté en musique_ de Hanslik; _Les frontières de la
musique et de la poésie_ de Ambros et la biographie des grands
compositeurs, par Lamarre. En lisant Hanslik, je m'irritais contre cet
écrivain paradoxal et peu spirituel. Cette lecture m'incita de me
remettre à mon étude. Je me mis à l'écrire, mais avec un développement
plus grand encore qu'auparavant.
Je m'étendis sur l'esthétique générale et j'examinai tous les arts. Des
divers arts, je devais passer à la musique, et d'elle à la nouvelle
musique russe en particulier.
En travaillant ainsi, je sentis qu'il me manquait non seulement une
instruction philosophique et esthétique, mais même les connaissances les
plus usuelles de cette science. J'ai abandonné de nouveau mon travail,
et je me suis mis à la lecture de la philosophie de Lews. Entre mes
lectures, j'ai écrit de petits articles sur Glinka et Mozart, sur l'art
du chef d'orchestre et sur l'instruction musicale. Tout cela était assez
peu mûri et lourd. En lisant Lews, j'en copiai des passages concernant
les doctrines philosophiques qu'il passait en revue et je notai en même
temps mes propres pensées.
Je songeais des journées entières à ces sujets, en tournant et
retournant mes pensées désordonnées. Et voici qu'un bon matin, à la fin
du mois d'août, je ressentis une extrême lassitude, accompagnée d'un
afflux sanguin au cerveau et d'une confusion dans les pensées. J'en fus
fort impressionné, au point que j'en perdis l'appétit. Lorsque je fis
part de ce malaise à ma femme, elle s'empressa naturellement de me
conseiller l'abandon de toutes mes occupations. Je suivis ses conseils,
et, jusqu'à notre retour à Saint-Pétersbourg, je n'ai plus ouvert un
livre, me promenant des journées entières et évitant de demeurer seul;
car lorsque je restais seul, des idées fixes me poursuivaient. Je
songeais à la religion et à ma réconciliation avec Balakirev. Cependant,
le repos intellectuel et les promenades ont produit leur effet et je
suis rentré à Saint-Pétersbourg, relativement équilibré. Toutefois, je
n'avais plus de goût pour la musique et l'idée des études philosophiques
continua à m'obséder.
Malgré les conseils contraires du Dr Bogomolov, je continuai à me
passionner pour la lecture. Je compulsai toutes sortes de traités, les
oeuvres de Herbert Spencer, celles de Spinoza, les traités esthétiques
de Guyot et de Hennequin, des histoires de la philosophie, etc. Il ne se
passait presque pas de jours sans que j'achetasse un nouveau bouquin; je
les lisais et je sautais de l'un à l'autre, en en couvrant les marges de
mes remarques et en rédigeant des notes.
J'eus l'idée d'écrire un grand ouvrage sur l'esthétique musicale. Je
laissai de côté pour l'instant la musique russe. Mais au lieu de traiter
l'esthétique physique, je m'enfonçai dans l'esthétique générale, par
crainte de commencer d'une façon trop élémentaire. Mais voici que des
phénomènes désagréables se mirent à apparaître dans ma tête: des afflux
ou des reflux sanguins, des étourdissements, ou bien de la pesanteur et
de l'oppression. Ces sensations, qui s'accompagnaient de diverses idées
obsédantes, m'effrayaient.
Pourtant, j'en fus distrait quelque peu par les préparatifs de la
représentation de _Mlada_, sur la scène du Théâtre Marie. On commença à
étudier très énergiquement mon opéra dès le commencement de la saison et
je fus invité à suivre les répétitions. Déjà en septembre, les choeurs
chantaient bien; la seule difficulté qui se présentait ce fut
d'apprendre par coeur le choeur du sacrifice du 4e acte, à cause du
changement constant de sa mesure (8/4, 7/4, 5/4, etc.). Napravnik
chercha à m'intimider par la circonstance que les choeurs, malgré
toute leur bonne volonté, ne parviendront pas à se souvenir de ce
morceau. Il arriva, en effet, qu'à l'une des répétitions, l'un des
meilleurs choristes perdit le fil et entraîna dans la fausse voie les
autres. Napravnik fit grand cas de cet accident. Mais les maîtres du
choeur, Pomazansky et Kazatchenko m'assurèrent que Napravnik exagérait
et qu'il était parfaitement possible de chanter le choeur sans notes.
La chose se vérifia par la suite, ce dont je n'ai jamais douté
d'ailleurs.
La répétition générale ne se passa pas sans accrocs, quant à la mise en
scène. Ainsi, au 4e acte, les ombres fuyaient au lieu de disparaître,
car l'obscurité ne fut pas suffisante. La partie musicale fut exécutée
normalement. Le théâtre était rempli, mais aucune approbation ne partit
de la salle.
On devait donner, après la répétition générale, une autre, à laquelle
devaient assister l'Empereur et la famille impériale. Mais l'Empereur
n'est pas venu, et la répétition a eu un caractère d'étude avec des
arrêts et des recommencements.
La première représentation eut lieu le 20 octobre, en dehors des jours
d'abonnement. La salle fut pleine. J'occupais avec ma famille une loge
au Ier étage. Le monde musical fut au complet. Après une assez bonne
exécution de l'introduction, quelques applaudissements éclatèrent. Le
Ier acte eut un accueil assez froid. Le rôle de Voïslasva était chanté
par Sonki; Mikhaïlov, qui interprétait Yaromir, était très souffrant et
faisait beaucoup d'efforts pour tenir son rôle jusqu'au bout, afin de ne
point remettre la représentation. Après le deuxième acte, des rappels
bruyants demandaient l'auteur. Je suis monté à différentes reprises sur
la scène et on m'a présenté une volumineuse couronne. Les rappels se
répétèrent avec plus d'insistance encore après le 3e acte et à la fin de
l'opéra. Des félicitations habituelles dans les coulisses furent
particulièrement chaleureuses.
La deuxième représentation de _Mlada_ fut remise par suite de la maladie
de Mikhaïlov. Enfin, après un assez long intervalle, elle fut donnée
successivement pour les abonnés des trois séries, mais avec le même
insuccès. Après un nouveau délai assez long, on l'a redonné à deux
reprises, hors des jours d'abonnements, et cette fois avec un succès
éclatant.
La plupart des appréciations de journaux furent défavorables, voire
hostiles à mon nouvel opéra. Entre autres, Soloviev me gratifia, selon
son habitude d'un éreintement formel. La maladie de Mikhaïlov fut
attribuée par nombre de journaux, notamment par le _Novoïé Vremia_, aux
prétendues difficultés du rôle de Yaromir. Une revue satirique m'a
représenté assez drôlement, me faisant monter à califourchon sur des
diables.
Indifférent à l'art, le public des jours d'abonnement, endormi et
prétentieux, allant au théâtre par tradition, pour y échanger les
cancans mondains et s'entretenir de tout, sauf de la musique, s'ennuyait
fortement à mon opéra. Le public ordinaire s'y intéressa et je n'ai pu
deviner la raison de la représentation de mon opéra devant lui deux fois
seulement. Peut-être la cause en est à ce que les chanteurs y ont eu peu
de succès; le peu d'intérêt qu'y a montré la Cour, n'a pas été également
sans action. L'Impératrice et ses enfants sont seuls venus à la
représentation de _Mlada_. On disait aussi que mon opéra n'a pas plu au
ministre de la Cour, et cela influe beaucoup sur la direction du
théâtre. Enfin, les articles des journaux ont rabaissé au possible la
valeur de _Mlada_ aux yeux du public. Tout cela eut pour résultat de
répandre cette opinion que _Mlada_ était une oeuvre faible, opinion
qui, sans doute, persistera longtemps, et je n'attends plus de
revirement en faveur de mon opéra dans un avenir prochain, et peut-être
ne se produira-t-il jamais.
CHAPITRE XVI
La mort de Tchaïkovsky.--La _Nuit de Noël_.--La mort de
Rubinstein.--La censure et la _Nuit de Noël_.--_Sadko._
(1893-1895.)
Tchaïkovsky est mort à l'automne 1893. A peine quelques jours avant sa
fin, il a dirigé l'exécution de sa 6e symphonie. Je me souviens de lui
avoir demandé à l'entr'acte, après la symphonie, s'il possédait le
programme de cette oeuvre. Il me répondit affirmativement, mais
désirait ne pas le faire connaître. Je ne le vis que cette fois pendant
son dernier voyage à Saint-Pétersbourg. Peu de jours après, le bruit
circulait qu'il était gravement malade, et une foule de ses amis et
admirateurs venait prendre de ses nouvelles plusieurs fois par jour. Sa
mort émut tout le monde.
Après ses funérailles, sa 6e symphonie fut de nouveau exécutée, au
concert, sous la direction de Napravnik. Cette fois, le public lui fit
un accueil enthousiaste, et depuis, la renommée de ce morceau s'est
répandue de plus en plus dans toute la Russie et en Europe. Pour
expliquer ce revirement, on prétendait qu'on le devait à
l'interprétation de la symphonie par Napravnik, tandis que Tchaïkovsky,
n'étant pas un chef d'orchestre habile, ne sut le faire quand elle fut
exécutée pour la première fois sous sa direction.
Il me semble que c'est là une erreur. La symphonie a été exécutée dans
la perfection par Napravnik, mais elle le fut également bien par
l'auteur. Au début, le public ne l'a pas comprise tout simplement et n'y
prêta pas suffisamment d'attention, comme quelques années auparavant, il
n'a pas compris la 5e symphonie de Tchaïkovsky. Je présume que la mort
soudaine de l'auteur a attiré l'attention sur lui, de même que les
on-dit qui circulaient sur son pressentiment de sa mort prochaine; en
même temps, les dispositions sombres de la dernière partie de la
symphonie ont suscité les sympathies du public pour cette oeuvre,
belle réellement, d'où sa soudaine notoriété.