«Les Concerts Russes Symphoniques».--La mort de Borodine.--Le

cercle de Balakirev et le cercle de Belaïev.--L'orchestration du

_Prince Igor_.--Le _Caprice Espagnol_; _Shéhérazade_ et

l'_Ouverture Dominicale_.

(1886-1888)

Le projet de créer les «Concerts Russes Symphoniques» fut réalisé

pendant la saison 1886-87. Belaïev en a donné quatre, le 15, le 22, le

29 octobre et le 5 novembre, à la salle Kononov. Je dirigeais le premier

et le troisième, et Dutch le deuxième et le quatrième. Les auditeurs

n'étaient pas très nombreux, mais en quantité suffisante, et les

concerts eurent un succès moral, sinon matériel. Je réussis

particulièrement à donner une bonne impression de la symphonie en «_mi

bém. maj._» de Borodine, que j'avais étudiée avec grand soin en en

surveillant toutes les nuances, souvent très fines. L'auteur en montra

une grande joie.

La difficile _Nuit sur le Mont-Chauve_ fut enfin terminée par moi pour

le concert de cette saison. Elle fut donnée dès le premier concert avec

un succès éclatant. J'ai dû seulement remplacer le tam-tam par une

cloche. J'avais éprouvé celle-ci dans la boutique au moment de l'achat,

mais, par suite de changement de température, elle détonna dans la

salle.

Ayant achevé ma troisième symphonie et ayant pris de l'intérêt à la

technique du violon que j'ai étudiée de près au Conservatoire dans la

classe d'instruments, j'eus l'idée de composer un morceau de virtuose

pour violon avec orchestre.

Je composai une fantaisie sur deux thèmes russes et je l'ai dédiée à

Krasnokoutsky, professeur de violon à la Chapelle de la Cour et à qui

j'étais redevable d'indications sur la technique du violon. J'ai répété

cette fantaisie avec l'orchestre des élèves de la Chapelle de la Cour

qui, depuis que Balakirev et moi nous en avons pris la direction, ont

fait de grands progrès.

Satisfait de ma pièce, j'eus l'idée d'écrire un autre morceau de

virtuose pour violon sur des thèmes espagnols; mais ayant écrit un

brouillon, j'ai abandonné cette idée, me réservant d'écrire plus tard

une pièce d'orchestre avec une instrumentation de pure virtuosité.

Je rappelle, enfin, en passant l'exécution d'un quatuor sur le thème

_B-la-F_[25], pour le jour de la fête de Belaïev, qui fut célébrée au

milieu de l'affluence de ses nombreux amis et accompagnée de libations

herculéennes. On sait que la première partie de ce quatuor est de moi;

la sérénade, de Borodine; le scherzo, de Liadov et le finale, de

Glazounov. La pièce fut jouée avant le dîner, et le héros de la fête fut

tout heureux de la surprise que nous lui avons ménagée.

<tb>

Le 16 février 1887, de grand matin, je suis réveillé par l'arrivée

inopinée de Vassili Stassov. Il était tout bouleversé.

--Borodine est mort, me dit-il d'une voix émue.

L'auteur du _Prince Igor_ expira la veille, tard dans la soirée,

soudainement. Sa femme, Catherine Sergueïevna, passait cet hiver à

Moscou. Il va sans dire que cette mort nous a frappés tous par sa

soudaineté. Nous pensâmes aussitôt à l'opéra inachevé le _Prince Igor_

et aux autres oeuvres laissées par le défunt, également inédites.

Accompagné de Stassov, je me suis rendu aussitôt à l'appartement de

Borodine et j'ai emporté chez moi tous ses manuscrits musicaux.

Après l'enterrement de Borodine, qui eut lieu au cimetière du couvent

Alexandre Nevsky, j'ai examiné avec Glazounov ces manuscrits, et tous

deux nous avons décidé de parachever, d'instrumenter, de mettre en ordre

et de préparer pour l'édition tout l'héritage musical de Borodine.

Belaïev s'est chargé de l'édition.

Le _Prince Igor_ nous intéressait avant tout. Certains de ses numéros

étaient terminés et orchestrés par l'auteur. Ce furent: le Ier choeur,

la danse des Polovtzi, les lamentations des Yaroslavna, le récitatif et

le chant de Vladimir Galitzky, l'air de Kontchak, l'air de la

Kontchakovna et celui du prince Vladimir Igorovitch, ainsi que le

choeur final. D'autres morceaux demeuraient sous forme d'esquisses

achevées pour piano; enfin, le reste ne subsistait qu'en brouillons

inachevés, sans parler de nombreuses lacunes; ainsi, il n'existait point

pour les 2e et 3e actes de livret, ni même de scénario; çà et là,

étaient seulement notés quelques vers, accompagnés d'accords musicaux

sans liens entre eux. Heureusement, je me souvenais du contenu de ces

deux actes d'après les conversations que j'ai eues à ce sujet avec

Borodine, bien qu'il ne fut pas très ferme dans ses intentions. Le 3e

acte manquait particulièrement de musique.

Il fut donc entendu, entre Glazounov et moi, qu'il composerait tout ce

qui manque dans le 3e acte et noterait, d'après nos souvenirs,

l'ouverture que l'auteur nous avait jouée à maintes reprises; quant à

moi, j'assumais l'orchestration de l'ensemble, la composition de tout ce

qui manquait et la coordination des morceaux non achevés par Borodine.

Nous nous mîmes au travail au printemps, en nous communiquant nos

impressions et en nous consultant sur tous les détails.

Parmi les autres oeuvres de Borodine, une place à part était occupée

par les deux parties d'une symphonie inachevée. Nous pouvions faire

état, pour la première partie, d'un exposé des thèmes non notés, mais

que Glazounov connaissait par coeur; pour la deuxième partie, nous

avons utilisé le scherzo à cinq fractions pour un quarto de cordes sans

trio, noté par Borodine et qu'il avait destiné à l'un des morceaux de

son opéra.

<tb>

Parmi les concerts de la saison 1886-87, je parlerai de celui donné par

l'École Gratuite, sous la direction de Balakirev et en souvenir de

Liszt, mort pendant l'été de 1886. La façon de diriger l'orchestre de

Balakirev ne produisait plus sur nous la même attraction que jadis,

comme je l'ai déjà fait remarquer. Qui de nous a changé, qui a

progressé? Balakirev ou nous? Je crois bien que c'est nous. Nous avons

appris bien des choses, nous avons écouté, étudié, tandis que Balakirev

est demeuré invariable, s'il n'a reculé plutôt.

Pendant les années soixante et soixante-dix, le cercle de Balakirev

dominait, étant lui-même sous le règne absolu du maître; puis le cercle

se libéra peu à peu de l'absolutisme de son chef, et ses membres

reprirent plus d'indépendance. Ce cercle, qui avait reçu le surnom

ironique de «bande puissante», était composé de Balakirev, Cui,

Borodine, Moussorgsky et moi; plus tard, s'y sont joints Liadov et, dans

une certaine mesure, Lodyjensky.

Je place à part Vassili Stassov, bien que membre à vie du même cercle,

comme n'étant pas un musicien créateur.

A partir des années quatre-vingts, notre cercle n'était plus celui de

Balakirev, mais celui de Belaïev. Le premier s'était groupé autour de

Balakirev, parce que celui-ci était notre doyen et maître. Le deuxième

se massait autour de Belaïev, parce que celui-ci était notre Mécène,

notre organisateur de concerts et amphytrion. Moussorgsky avait disparu

et, en 1887, Borodine le suivit dans la tombe. Lodyjensky entra dans la

diplomatie, fut envoyé dans les pays slaves et abandonna complètement la

musique. Cui, tout en maintenant des rapports amicaux avec le cercle

Belaïev, se tenait à distance, maintenait davantage des relations avec

les musiciens français et belges, par l'intermédiaire de la comtesse

Argento. Quant à Balakirev, comme chef de son ancien cercle, il

n'admettait aucun rapport avec le cercle Belaïev, le méprisant sans

doute. Son attitude envers Belaïev lui-même était plus que froide, par

suite du refus de celui-ci de subventionner les concerts de l'École

Gratuite et de certains malentendus dans les affaires d'édition.

Balakirev finit bientôt par manifester envers Belaïev une franche

animosité qui engloba tout notre cercle et, à partir de 1890, tous

rapports entre Balakirev et nous ont cessé. Les relations entre

Balakirev et Cui devinrent également lointaines. Seul, je l'approchais,

en raison de notre service commun à la chapelle de la Cour.

La «bande puissante» s'est donc désagrégée irrémédiablement. Le seul

lien qui demeurait encore entre Balakirev et quelques-uns de ses

nouveaux amis et le cercle de Belaïev était Borodine, Liadov et moi, et,

après la mort de Borodine, nous n'étions plus que deux.

Dans la seconde moitié des années quatre-vingts, le cercle de Belaïev

était composé: en plus de ma personne, de Glazounov, Liadov, Dutch,

Félix Blumenfeld et son frère Sigismond (chanteur de talent et

compositeur de romances); puis, à mesure de l'achèvement de leurs études

au Conservatoire, Sokolov, Antipov, Witol et d'autres dont je parlerai

par la suite. Le vénérable Stassov conservait des excellents rapports

avec les membres du nouveau cercle, mais son influence était bien

moindre que dans le cercle de Balakirev.

Le cercle de Belaïev prenait-il la suite de celui de Balakirev? Y

avait-il entre eux quelque ressemblance, et quelle était la différence

en dehors du changement de sa composition avec le temps? La

ressemblance, indiquant la succession immédiate, était dans ce fait que

l'un et l'autre marchaient à l'avant-garde des tendances musicales. La

différence était marquée par le fait que le cercle de Balakirev était

contemporain à la période de la tempête soulevée pendant le

développement de la musique russe, tandis que le cercle de Belaïev

s'était formé pendant la phase de calme développement de l'école russe.

La période Balakirev était révolutionnaire; celle de Belaïev,

progressiste. Le cercle de Balakirev était composé, en dehors de

Lodijensky, qui n'a rien donné, et de Liadov qui y est entré très tard,

de cinq membres: Balakirev, Cui, Moussorgsky et moi. (Les Français nous

nomment jusqu'à présent «les cinq».)

Le cercle de Belaïev était nombreux et s'agrandissait de plus en plus.

Tous les cinq membres du premier cercle furent reconnus par la suite

pour les représentants saillants de la musique russe. Le deuxième cercle

fut très varié par sa composition. Il y avait des compositeurs de grand

talent, et aussi de moins doués, voire de non-créateurs, mais des chefs

d'orchestre, comme Dutch ou des solistes comme Lavrov. Le cercle de

Belaïev comprenait des musiciens faibles par la technique, presque des

amateurs, qui se frayaient la voie exclusivement par la force créatrice,

qui suppléait parfois à la technique et, d'autres fois, comme chez

Moussorgsky, insuffisante pour masquer le manque de technique. Le

cercle de Balakirev jugeait la musique intéressante seulement à partir

de Beethoven; le cercle de Belaïev professait du respect non seulement

pour ses pères musicaux, mais pour ses grands-pères et ses aïeux, en

remontant jusqu'à Palestrina. Le cercle de Balakirev admettait presque

exclusivement l'orchestre, le piano, le choeur et les voix de solo

avec orchestre, négligeant la musique de chambre, l'ensemble vocal, le

choeur _a capella_, et le solo de cordes; le cercle de Belaïev avait

sur ces diverses formes musicales des vues plus larges. Le cercle de

Balakirev était exclusif et intolérant, celui de Belaïev plus

éclectique. Le cercle de Balakirev n'admettait point d'études

techniques, mais se frayait la voie en comptant sur ses propres forces,

y réussissait et obtenait un certain acquis; le cercle de Belaïev

poursuivait ses études, accordant une grande importance au

perfectionnement technique et il se frayait la voie plus lentement, mais

plus solidement. Le cercle de Balakirev haïssait Wagner et faisait tout

pour l'ignorer; le cercle de Belaïev lui accordait de l'attention, avec

le désir de tout connaître.

L'attitude des membres du premier cercle envers son chef était celle des

élèves à l'égard de leur maître et frère aîné, attitude respectueuse

qui s'affaiblissait à mesure que les jeunes mûrissaient. Belaïev n'était

point chef de son cercle, mais plutôt le centre. Comment a-t-il pu

devenir ce centre? C'était un riche commerçant, un peu capricieux, mais

honnête, bon, franc, jusqu'à la brutalité, parfois d'une tendre

sensibilité et d'une large hospitalité. Mais ce ne sont point ses

qualités d'amphytrion qui furent cause de son attraction. Outre la

sympathie qu'il inspirait comme homme, il était grandement estimé en

raison de sa passion et de son dévouement pour la musique. Ayant pris

goût pour la nouvelle école russe à la suite de la connaissance qu'il a

faite du talent de Glazounov, il s'adonna tout entier à la propagande

des oeuvres de cette musique. Il en fut le protecteur, mais pas en

grand seigneur qui jette l'argent suivant ses caprices et sans aucun

résultat utile. Certes, s'il n'avait point été riche, il n'aurait pu

faire pour l'art ce qu'il a fait; mais il se plaça dès le début sur un

terrain ferme et poursuivit un noble but.

Il se fit organisateur de concerts et éditeur d'oeuvres musicales sans

escompter de profits pour lui, dépensant, au contraire, beaucoup

d'argent, tout en laissant dans l'ombre son nom. Les «Concerts

symphoniques russes», fondés par lui, sont devenus une institution dont

l'existence fut assurée pour toujours, et la maison d'édition

Belaïev-Leipzig est devenue la plus connue et la plus respectée des

maisons européennes de ce genre et dont l'existence est également

assurée pour l'éternité.

Par la force des choses, je suis devenu le chef purement musical du

cercle de Belaïev. Je fus reconnu pour tel par Belaïev lui-même, qui me

consultait en toute occasion et renvoyait à moi les autres membres du

cercle. Plus jeune que lui, je fus le plus âgé de nos autres membres et

je fus aussi l'ancien professeur de la plupart parmi eux, qui ont achevé

leurs études au Conservatoire sous ma direction, ou bien se formèrent à

mon école.

Glazounov ne fut pas longtemps mon élève et devint bientôt mon camarade

cadet. Liadov, Dutch, Sokolov, Witol et les autres, après avoir été au

Conservatoire élèves de la classe de Johansen, sont devenus les miens

pour l'étude de l'instrumentation et de la composition. Plus tard, je

commençais à conduire mes élèves depuis l'harmonie; notamment

Tchérépnine, Zolotarev et d'autres furent entièrement mes élèves. Au

début de la formation du cercle de Belaïev, ses jeunes membres

m'apportaient leurs nouvelles productions et prenaient note de ma

critique et de mes conseils. Ne possédant point le despotisme de

Balakirev, ou, tout simplement, étant plus éclectique, je tâchais de les

influencer de moins en moins, à mesure qu'ils devenaient des créateurs

indépendants, et j'étais heureux de la conquête de cette indépendance

par mes anciens élèves.

Au courant des années quatre-vingt-dix, Glazounov et Liadov partagèrent

avec moi la direction du cercle, et nous formâmes, après la mort de

Belaïev et en vertu de son testament, un conseil de direction, devant

s'occuper des affaires d'édition, des concerts, etc.

<tb>

Nous avons passé l'été de 1887 dans une propriété située au bord d'un

lac du district de Louga. Pendant tous ces mois de vacances, j'ai

travaillé avec zèle à l'orchestration du _Prince Igor_ et j'ai beaucoup

avancé mon travail. Pendant quelque temps, je l'ai interrompu pour

écrire le _Caprice espagnol_, fait avec les esquisses de la fantaisie

pour violon que j'avais projetée. D'après mes calculs, le _Caprice_

devait briller par la virtuosité orchestrale, et je pus me convaincre

par la suite que j'ai assez bien réalisé mes intentions. Mon arrangement

du _Prince Igor_ avançait également avec aisance et un résultat

évidemment heureux.

Mon service m'appelant de temps à autre à Peterhof et y couchant

généralement chez les Glazounov, qui y passaient l'été, je m'entretenais

avec mon ami de notre travail de rédaction du _Prince Igor_. Ce travail

se poursuivit durant la saison 1887-1888, et l'oeuvre d'orchestration

nécessita de plus la transposition pour piano avec chant, en harmonie

exacte avec la partition. Ce travail fut assumé par moi, Glazounov,

Dutch, ma femme et les deux Blumenfeld. La partition et la transposition

étaient éditées par Belaïev.

<tb>

Les «Concerts symphoniques russes» furent donnés cette saison, au nombre

de cinq, au Petit-Théâtre. Par suite de l'indisposition de Dutch, je les

ai dirigés à sa place. Le premier concert fut consacré à la mémoire de

Borodine et composé de ses oeuvres. J'y ai fait exécuter pour la

première fois la marche des Polovtzi, du _Prince Igor_, instrumenté par

moi, qui produisit beaucoup d'effet. Après l'exécution de ces numéros,

j'eus l'honneur d'être gratifié d'une grande couronne de laurier portant

l'inscription: «Pour Borodine.» Durant le même concert, fut également

exécutée pour la première fois l'ouverture du _Prince Igor_ et les deux

parties de sa symphonie inachevée en «_la min._».

A l'un des concerts suivants, fut exécuté mon _Caprice espagnol_. Dès la

première répétition, et à peine fut achevée sa première partie, que tout

l'orchestre se mit à applaudir. Le même accueil fut réservé à tous les

autres morceaux de cette oeuvre. Je proposai à l'orchestre de lui

dédier cette pièce et ma proposition fut acceptée avec plaisir. De fait,

le _Caprice_ s'exécutait avec aisance et avec une brillante sonorité.

Devant le public, il était joué avec une telle perfection et un tel

entraînement que jamais plus tard, même sous la direction du fameux chef

Nikisch, il ne produisit autant d'effet. On l'a bissé malgré sa

longueur.

L'opinion, répandue parmi les critiques et le public, que le _Caprice_

est d'une _orchestration parfaite_, est erronée. C'est en réalité une

brillante composition _pour orchestre_. La succession des timbres, un

choix heureux des dessins mélodiques et des arabesques figurales,

correspondant à chaque catégorie d'instruments, des petites cadences de

virtuosité pour instruments solo, le rythme des instruments à

percussion, etc., constitue ici le _fond_ même du morceau, et non sa

parure, c'est-à-dire l'orchestration.

Les thèmes espagnols, d'un caractère principalement dansant, m'ont

fourni une riche matière pour divers effets orchestraux. En somme, le

_Caprice_ a incontestablement un caractère extérieur, mais il est de

forme animée et brillante. Je fus moins bien inspiré dans sa 3e partie

(Alborado «_si bém. maj._»), où les instruments de cuivre étouffent

quelque peu les dessins mélodiques des bois à vent. C'est à quoi il est

du reste facile à remédier, si le chef d'orchestre y porte attention et

modère les nuances de force des instruments en cuivre, en remplaçant le

«fortissimo» par le «forte».

Au milieu de l'hiver, tout en m'occupant du _Prince Igor_, j'eus l'idée

d'écrire une pièce orchestrale en empruntant le sujet à des épisodes de

Shéhérazade. Ayant déjà écrit quelque esquisse préliminaire pour ce

travail, je suis parti avec ma famille pour habiter une propriété aux

environs de Louga. Là, durant ces mois estivaux de 1888, j'ai terminé

_Shéhérazade_ (en 4 parties) et la _Sainte Fête_, ouverture dominicale.

J'y ai composé en outre une mazurka pour violon, avec accompagnement

d'un petit orchestre, sur deux thèmes polonais que j'avais entendue

chanter à ma mère et qu'elle avait rapporté de Pologne, alors que mon

père était gouverneur de la Volynie. Ces thèmes m'étaient familiers

depuis mon enfance et je me promettais depuis longtemps de les utiliser

pour une composition.

<tb>

Le _Caprice espagnol_, _Shéhérazade_ et l'_Ouverture dominicale_

terminent la période de mon activité à la fin de laquelle mon

orchestration a atteint un degré sensible de virtuosité et de sonorité,

en dehors de l'influence wagnérienne, et limitée à la composition d'un

orchestre ordinaire de Glinka.

Ces trois oeuvres indiquent également une diminution notable de

procédés de contrepoints, déjà remarquée après la composition de

_Snegourotchka_. Le contrepoint fait place au fort développement de

toutes sortes d'ornements qui soutiennent l'intérêt technique de mes

oeuvres. Cette tendance dure chez moi plusieurs années encore. Quant à

l'orchestration, après les oeuvres que je viens de nommer un

changement se remarque dont le caractère sera indiqué par la suite.

CHAPITRE XIV

La représentation de l'_Anneau des Niebelungen_.--Voyage à

Paris.--Mon opéra ballet _Mlada_.--Voyage à Bruxelles.--Le 25e

anniversaire de ma vie musicale.--La représentation du _Prince

Igor_.

(1888-1892)

Durant la saison 1888-1889, la direction des théâtres impériaux commença

à nous berner à propos de la représentation du _Prince Igor_, dont la

partition était entièrement terminée, éditée et remise à

l'administration du théâtre. On ne monta pas non plus, je ne sais trop

pourquoi, cet opéra pendant la saison suivante.

Cependant, la saison présente de la vie musicale de Saint-Pétersbourg

fut marquée par un grand événement: l'imprésario de Prague, Neimann,

amena une troupe de l'opéra allemand et fit représenter au théâtre Marie

l'_Anneau des Niebelungen_, de Wagner, sous la direction du chef

d'orchestre Muck. Tout le monde musical de Saint-Pétersbourg en fut

excessivement intéressé.

Accompagné de Glazounov, j'ai assisté à toutes les répétitions, en les

suivant sur la partition. Muck était un excellent chef d'orchestre,

étudiait Wagner avec soin, tandis que l'orchestre de notre opéra y

mettait tout son zèle et étonnait Muck de sa faculté de saisir au vol et

de s'assimiler rapidement toutes ses indications.

Le procédé d'orchestration de Wagner me frappa autant que Glazounov, et

depuis ce temps, nous l'avons graduellement adopté dans nos arrangements

orchestraux. La première application de ce procédé et le renforcement de

l'orchestre dans la partie des instruments à vent, fut mon orchestration

de la «Polonaise» _de Boris Godounov_, faite pour l'exécution au

concert.

Au point de vue orchestral, cette «Polonaise» présente le moins réussi

des morceaux de l'opéra de Moussorgsky. Elle fut orchestrée par lui une

première fois, pour la représentation de l'acte polonais, en 1873,

presque exclusivement à l'intention des instruments à cordes.

Moussorgsky avait eu la malheureuse pensée d'imiter les «vingt-quatre

violons du roi», autrement dit l'orchestre du temps du compositeur

français Lulli. Il n'y avait aucun rapport entre l'orchestre de Lulli

et le temps de Dimitri l'Imposteur et de la Pologne d'alors. Ce fut le

fait d'une des singularités de Moussorgsky. La «Polonaise» exécutée dans

_Boris_ à la «vingt-quatre violons du roi» ne produisait aucun effet, et

l'année après, l'auteur la réorchestra pour la représentation de l'opéra

entier. Mais cette fois encore rien de bon n'en sortit. Pourtant, la

musique de la «Polonaise» avait du caractère et était jolie. C'est

pourquoi j'entrepris d'en faire une pièce pour concert, d'autant plus

que _Boris_ n'était plus au répertoire. Je me suis arrêté un instant à

ce travail peu important, parce que je lui attribue la pensée de ma

première étude dans ce nouveau domaine de l'orchestration dans lequel je

me suis engagé depuis.

Le cycle des Niebelungen fut donné pour plusieurs spectacles

d'abonnement, mais sans lendemain, car le wagnérisme n'a pas encore fait

pousser ses racines dans le public, plutôt bourgeois, contrairement à ce

qui est arrivé par la suite, à la fin de la décade de 90.

<tb>

Ma vie musicale · 第 7 / 13 段