Quant à l'orchestration, je n'ai jamais manifesté de penchants à des

effets qui ne sont pas déterminés par le fond même de l'oeuvre

musicale et j'ai toujours préféré des moyens simples. Incontestablement,

l'orchestration de _Snegourotchka_ a été pour moi un pas en avant sous

bien des rapports, notamment, au point de vue de la force de la

résonnance. Nulle part je n'avais réussi jusqu'alors à y parvenir aussi

bien que dans le choeur final, et au point de vue du velouté et de la

plénitude, dans la mélodie en «_ré bém. maj._» de la scène du Baiser.

Non moins réussis sont certains effets, tel que le trémolo de trois

flûtes, lorsque le tzar dit: «A l'aurore rose, en couronne verte.» En

général, j'ai toujours affectionné l'individualisation plus ou moins

grande des instruments. Dans cette voie, _Snegourotchka_ est riche en

divers soli instrumentaux, tant instruments à vent qu'à cordes, dans les

moments purement orchestraux, comme dans les accompagnements du chant.

Les soli du violon, du violoncelle, de la flûte, du hautbois, de la

clarinette s'y rencontrent très fréquemment, surtout le solo de la

clarinette, instrument que j'affectionnais à cette époque.

En achevant _Snegourotchka_, je me suis senti un musicien mûri, un

compositeur d'opéra définitivement équilibré.

Tout le monde ignorait la composition de _Snegourotchka_, car je la

tenais en secret, et, lorsque, à mon retour à Saint-Pétersbourg,

j'annonçais à mes amis la fin du brouillon de l'opéra, je les ai fort

surpris. Je l'ai fait connaître à Balakirev, Borodine et Stassov, en

leur jouant et leur chantant _Snegourotchka_, du commencement à la fin.

Tous les trois furent satisfaits, mais chacun à sa façon. Stassov et

Balakirev étaient attirés principalement par les parties réalistes et

fantastiques de l'opéra; cependant, ni l'un ni l'autre ne comprirent

l'hymne à Yarila. Quant à Borodine, il sembla apprécier l'ensemble de

_Snegourotchka_. Chose curieuse, Balakirev ne put se retenir cette fois

encore de me demander des modifications dans le sens exclusif de ses

théories musicales. Mais j'ai tenu bon et, s'étant d'abord fâché,

Balakirev finit par ne plus m'en tenir rigueur et continua à louer

_Snegourotchka_, assurant même que, ayant joué chez lui le cortège final

de la semaine grasse, sa vieille domestique, Maria, ne put se retenir

pour ne pas danser. Cette nouvelle ne m'a pas fait un plaisir excessif;

j'aurais préféré voir Balakirev apprécier la poésie de la jeune

Snegourotchka, la beauté bonace et comique du tzar Berendeï, etc.

Moussorgsky ne connut mon oeuvre qu'en extrait et ne sembla pas

intéressé par l'ensemble. Il loua du bout des lèvres ce qu'il avait

entendu, mais, en somme, resta indifférent à mon opéra. Au reste, il ne

pouvait en être autrement. D'un côté, il avait l'orgueilleuse conviction

que seule la voie suivie par lui dans la musique était juste, et de

l'autre, la chute de ses facultés fit précipiter sa passion pour

l'alcool.

CHAPITRE XII

La mort de Moussorgsky.--J'abandonne la direction de l'École

musicale Gratuite.--La représentation de

_Snegourotchka_.--L'accueil que lui fait la critique.--Balakirev

reprend la direction de l'École Gratuite.--La première oeuvre de

Glazounov.--Mon arrangement de _Khovantschina_ et des autres

oeuvres de Moussorgsky.

(1881-1882).

Pendant la saison 1880-81, l'École musicale Gratuite n'a donné qu'un

seul concert. Parmi les pièces d'orchestre, j'ai exécuté mon _Antar_ et

le _Carnaval de Rome_ de Berlioz. Parmi les morceaux de choeur, fut

exécuté celui de Moussorgsky: la _Défaite de Senaherib_. L'auteur

assista au concert et fut à plusieurs reprises rappelé par le public. Ce

fut la dernière fois qu'une oeuvre de lui fut exécutée de son vivant.

Un mois après, il entra à l'hôpital en proie à un accès de delirium

tremens. Il fut soigné par le Dr L. B. Bertenson.

Ayant appris sa maladie, Borodine, Stassov, moi et bien d'autres,

allâmes visiter Moussorgsky. Ma femme et sa soeur, Mme Molas, vinrent

le voir également. Il était très affaibli et ses cheveux avaient

blanchi. Il nous reconnaissait, était heureux de nos visites, causait

avec nous assez normalement, puis, soudain, commençait à divaguer. Cela

dura une quinzaine de jours, et, le 16 mars, il expira dans la nuit, de

la paralysie du coeur. Sa forte constitution a été complètement ruinée

sous l'action de l'alcool. La veille encore, nous, ses proches amis,

étions à son chevet et nous nous sommes longuement entretenus avec lui.

Stassov et moi, nous nous sommes occupés de ses obsèques et il fut

enterré à la Laure d'Alexandre Nevsky.

Après sa mort, tous ses manuscrits me furent remis pour leur mise en

ordre, l'achèvement des oeuvres commencées et de leur préparation pour

l'édition. Pendant la maladie de Moussorgsky, Stassov insista pour la

désignation d'un exécuteur testamentaire, afin qu'après sa mort ses

parents ne mettent point d'obstacles à la publication de ses oeuvres.

D'accord avec Moussorgsky, on choisit T. I. Filippov, parce que l'un des

admirateurs désintéressés de Moussorgsky. Filippov entra aussitôt en

rapport avec la maison d'édition Bessel qui consentit à éditer toutes

les oeuvres de Moussorgsky et dans le plus court délai possible, mais

sans verser aucuns droits d'auteur. J'ai assumé la tâche d'achever

toutes les oeuvres de Moussorgsky pouvant être éditées et de les

remettre à l'éditeur, également sans en toucher aucune rémunération.

Je fus occupé à ce travail durant près de deux ans. Moussorgsky a laissé

le manuscrit de l'opéra _Khovanstchina_, inachevé et non orchestré; des

esquisses de certaines parties de l'opéra, la _Foire de Sorotchinetz_,

un assez grand nombre de romances, toutes achevées; les choeurs: la

_Défaite de Senaherib_, _Jésus de Nazareth_, celui d'_OEdip_, des

Jeunes filles de _Salammbô_ puis la _Nuit sur le Mont-Chauve_ en

plusieurs variantes; pour orchestre: le Scherzo en «_si bém. maj._»;

l'intermezzo en «_si min._» et la marche (trio alla turca) en «_la bém.

maj._». Diverses notations des chants, des esquisses de jeunesse, un

Allegro en «_ut maj._» des anciens temps, etc.

Tous ces manuscrits étaient dans un état fort désordonné. On y

rencontrait des harmonies absurdes, un solfège monstrueux, des

modulations d'un illogisme frappant, une instrumentation peu réussie,

des morceaux orchestrés, le tout dénotant un dilettantisme effronté et

une impuissance technique absolue. Malgré cela, ces productions

manifestaient pour la plupart un si grand talent, une telle originalité

et un caractère si nouveau que leur édition apparaissait comme

indispensable. Elles exigeaient, toutefois, un arrangement, une

coordination, sans quoi elles n'auraient qu'un intérêt purement

biographique. Aussi, les oeuvres de Moussorgsky pourront subsister

sans se faner encore cinquante ans après sa mort. Quand toutes ses

oeuvres tomberont dans le domaine public, on pourra toujours tenter

cette édition purement biographique, puisque j'ai remis tous ses

manuscrits à la Bibliothèque Publique Impériale.

Pour l'instant, il s'agissait d'éditer ses oeuvres pour qu'elles

puissent être exécutées, afin de faire connaître l'immense talent de

l'auteur, et non pour étudier sa personnalité artistique et ses défauts.

Je parlerai par la suite du travail que je consacrai pour mettre en état

_Khovantschina_ et la _Nuit sur le Mont-Chauve_.

Quant aux autres oeuvres de Moussorgsky, je maintiens ce que je viens

de dire, en ajoutant seulement que toutes ses oeuvres, sauf des

brouillons absolument inutilisables, furent entièrement revisées,

parachevées, orchestrées et transposées pour piano par moi et, toutes

copiées de ma main, transmises à Bessel qui les imprima sous ma

rédaction et après ma correction des épreuves.

J'ai déjà dit que l'École musicale Gratuite n'a donné en cette saison

qu'un seul concert, les autres ayant été supprimés en raison du deuil à

la suite de l'assassinat de l'empereur Alexandre II. A l'avènement de

l'empereur Alexandre III, des changements eurent lieu dans le monde

administratif; entre autres, M. J. A. Vsevolojsky fut nommé directeur

des Théâtres Impériaux. Je fis savoir à la nouvelle direction que je

venais d'achever mon opéra _Snegourotchka_. Je le jouai, au foyer du

théâtre Marie, à Napravnik et aux artistes. Tous approuvèrent ma

nouvelle oeuvre, mais assez timidement. Napravnik garda le silence,

puis finit par dire que mon opéra ne saurait avoir de succès, en raison

de l'absence d'action; toutefois, il ne s'opposa pas à sa

représentation. L'opéra fut accepté par le nouveau directeur pour la

saison suivante, avec l'évidente intention d'inaugurer d'une façon

brillante sa nouvelle direction.

Les interventions constantes de Balakirev dans les affaires de l'École

musicale Gratuite sont devenues vers cette époque plus gênantes encore

pour moi. Il me semblait,--et je ne crois pas m'être trompé,--qu'il

aurait voulu assurer lui-même sa direction. Étant, d'autre part, très

pris par les oeuvres de Moussorgsky et envisageant la prochaine

représentation de _Snegourotchka_, je résolus de me démettre de ma

fonction de directeur de l'École Gratuite, motivant ma démission par la

raison que je viens d'exposer. Au premier moment, Balakirev s'irrita

contre moi, disant que je le _forçais_ ainsi de s'occuper de l'École. Je

répondis que c'était fort à souhaiter. L'administration de l'École me

remit à cette occasion une adresse de remerciements et se tourna vers

Balakirev. Il accepta, et pendant quelques années, il se remit à la

musique active.

En décembre, commencèrent les répétitions orchestrales de

_Snegourotchka_. Napravnik insista pour y faire d'assez nombreuses

coupures. J'eus beaucoup de peine de défendre l'intégrité de la Semaine

grasse et du Choeur de Fleurs. En revanche, l'ariette de Snegourotchka

(en «_sol min._») au Ier acte, l'ariette de Koupava, la 2e cavatine du

tzar et bien d'autres petits morceaux furent élagués au cours de tout

l'opéra. Le finale du Ier acte fut également défiguré. Rien à faire! Il

fallait s'y soumettre. Aucun engagement écrit n'interdisait ces coupures

à la direction. Les décors étaient prêts, les notes copiées aux frais de

la direction, et d'ailleurs, où aurais-je pu monter mon opéra, sinon sur

la scène du théâtre impérial? J'ai eu pour la première fois à envisager

cette question de coupure. La _Pskovitaine_ et la _Nuit de Mai_ étaient

des oeuvres relativement courtes et la question de coupure ne fut

point agitée; si on en a fait dans la _Nuit de Mai_, ce ne fut que

durant les dernières représentations. _Snegourotchka_ était

effectivement longue et les entr'actes, suivant les traditions, duraient

beaucoup au théâtre impérial. On prétendait que cette durée était

déterminée par le bénéfice qu'en tirait le buffet théâtral. Cependant,

il n'était pas admis de prolonger le spectacle après minuit. Je ne

pouvais donc rien faire contre.

_Snegourotchka_ fut donné pour la première fois le 29 janvier 1882.

Nadedjda Nicolaïevna, qui avait accouché le 13 janvier, ne s'était pas

encore levée et fut au désespoir de ne pouvoir assister à la première

représentation de mon opéra. Je fus par suite défavorablement

impressionné et, après avoir bu plus qu'à l'ordinaire à dîner, je suis

arrivé au théâtre, taciturne et presque indifférent à tout ce qui s'y

passait. Je me tenais dans la loge du régisseur et n'écoutais point mon

oeuvre, mais mon opéra eut du succès, je fus honoré de plusieurs

appels et gratifié d'une belle couronne.

Pour la deuxième représentation, ma femme put se lever et, entourée de

beaucoup de précautions, elle se rendit au théâtre. J'étais de belle

humeur. L'opéra continuait à plaire. Le public applaudissait,

particulièrement la cavatine de Berendeï et le 3e chant de Lel. On

bissait également l'hymne des Berendeï, le Ier chant de Lel et l'air de

Snegourotchka, au prologue. Ces répétitions des morceaux et la longueur

outrée des entr'actes (celui qui précédait le 4e acte durait jusqu'à

quarante minutes) faisaient retarder le spectacle jusqu'à minuit.

Suivant son habitude, la critique traita peu sympathiquement

_Snegourotchka_. Manque d'action, insuffisance d'invention mélodique,

résultant de mon penchant aux emprunts des chants populaires, dons

plutôt de symphoniste que de compositeur d'opéra, tels furent les

reproches dont les critiques des journaux m'accablèrent. César Cui fit

chorus avec les autres, en observant toutefois un peu plus de tenue. On

n'a pas omis non plus de se servir du procédé habituel d'abaisser la

valeur de l'oeuvre présente au profit des précédentes, lesquelles au

moment de la représentation n'étaient pas moins critiquées. Je dois

dire, toutefois, que les appréciations des critiques m'impressionnèrent

peu, seule la conduite de Cui m'irrita.

<tb>

Au premier concert de cette saison à l'École Gratuite, Balakirev dirigea

l'orchestre, et il fut loin de me paraître aussi prestigieux chef

d'orchestre que jadis. Mais il eut du succès devant le public, heureux

de son retour à l'activité musicale.

Sacha Glazounov, qui ne cessait de faire de rapides progrès, a terminé

vers cette époque sa Ire symphonie en «_mi maj._» qu'il me dédia. Le 17

mars, au deuxième concert de notre École, elle fut exécutée sous la

direction de Balakirev. Ce fut là réellement une grande fête pour nous

tous, membres de la nouvelle école russe.

Jeune par l'inspiration, mais déjà mûre par la technique, cette

symphonie eut un grand succès. Stassov fut bruyant. Le public fut

surpris, lorsqu'à ses appels, l'auteur vint le saluer en uniforme de

collégien. Les critiques n'ont pas manqué de se faire entendre. Des

caricatures représentèrent Glazounov sous l'aspect d'un nourrisson. Les

commérages assuraient que la symphonie n'avait pas été écrite par lui,

mais par «quelqu'un de connu», payé d'une somme rondelette par les

parents fortunés du signataire. En réalité, cette symphonie fut la

première d'une série de productions d'un artiste le plus fortement doué

et le plus fécond, productions qui, peu à peu, furent connues dans toute

l'Europe et demeurent encore parmi les meilleures de la littérature

musicale moderne.

Au cours du même concert, fut exécuté mon _Sadko_; mais Balakirev l'a

tout bonnement abîmé. Au moment du passage à la deuxième partie, il

indiqua un changement de temps à une mesure plus tôt. Une partie des

instruments attaquèrent, d'autres non, et il s'ensuivit un méli-mélo

inextricable. Depuis ce temps, Balakirev abandonna pour toujours son

habitude de diriger sans notes.

Je fis la connaissance d'un tout jeune musicien de talent, Blumenfeld,

qui, pendant cette saison, entra au Conservatoire comme élève du

professeur Stein.

Il fréquenta notre maison où se réunissaient régulièrement Borodine,

Liadov, Vassili Stassov, Glazounov et le baryton Ilyinsky et sa femme.

Vers la même époque, notre cercle fut fréquenté par Hippolitov-Ivanov,

qui venait de quitter au Conservatoire la classe des théories de

composition, et qui avait été l'un de mes élèves donnant le plus

d'espoir comme futur compositeur. Il épousa la talentueuse cantatrice

Zaroudnaïa, et tous deux sont devenus, par la suite, professeurs du

Conservatoire de Moscou. Cui n'apparaissait que fort rarement parmi

nous. Balakirev venait un peu plus souvent, mais se retirait de bonne

heure. Après son départ, tout le monde respirait plus librement et

chacun exécutait ses nouvelles oeuvres.

Pendant les dernières années, j'ai eu également pour élèves, dans la

classe du Conservatoire, Arensky et Kazatchenko, le premier devenu par

la suite célèbre compositeur, le deuxième, également compositeur et chef

du choeur à l'Opéra Impérial. Tous deux m'ont aidé pendant mon travail

de transposition de _Snegourotchka_ pour piano et voix.

Dans l'intervalle de mes travaux de révision des oeuvres de

Moussorgsky, j'ai reinstrumenté en partie l'ouverture et les entr'actes

de la _Pskovitaine_ en substituant aux cors et trompettes naturels les

mêmes instruments, mais chromatiques. Ces numéros furent supprimés dans

la deuxième rédaction de la _Pskovitaine_, d'abord parce que j'ai perdu

tout espoir de faire monter cet opéra, et ensuite, parce que j'étais

mécontent de cette seconde rédaction. Pendant la première rédaction,

j'ai souffert de l'insuffisance de mon savoir, pendant la deuxième, de

l'excès de savoir et de l'inhabileté dans la direction. Je sentais que

la deuxième rédaction devait être ramassée et retravaillée, que la

rédaction définitive de la _Pskovitaine_ se trouvait quelque part entre

la première et la deuxième rédactions et que je n'étais pas encore apte

à la trouver. Cependant, les numéros instrumentaux de la deuxième

rédaction présentaient un certain intérêt; c'est pourquoi je les ai

arrangés de la façon que j'ai dite.

L'été de 1882, nous l'avons de nouveau passé à notre cher Stelovo; le

temps y était généralement beau, quoiqu'orageux. Je m'adonnais

entièrement à l'arrangement de la _Khovanstchina_. Il y avait bien des

choses à refaire et à recomposer; je trouvais pas mal de choses

inutiles ou hideuses et faisant longueur aux Ier et 2e actes. Au 5e

acte, au contraire, il manquait une grande partie et le reste était à

peine indiqué. Le choeur des Raskolniki avec le coup de cloche avant

qu'ils montent sur le bûcher pour se faire brûler, était écrit en quarto

et quinto; je dus entièrement le refaire, car il était absolument

impossible dans son état primitif. Pour le dernier choeur, existait

seulement la notation d'une mélodie, inscrite d'après les chants des

Raskolniki, par Mme Karmalina et communiquée par elle à Moussorgsky.

Utilisant cette mélodie, je composais le choeur en entier, de même que

la figure orchestrale qui accompagne le bûcher prenant feu. Pour l'un

des monologues de Dossithé, au 5e acte, je me suis servi de la musique

extraite du Ier acte. Les variations du chant de Marpha, au 3e acte,

furent sensiblement modifiées et retravaillées par moi.

J'ai déjà dit que Moussorgsky, souvent licencieux dans ses modulations,

n'arrivait pas, au contraire, à sortir durant un long temps de la même

et unique tonalité, ce qui rendait l'oeuvre extrêmement molle et

monotone. Dans le cas présent, dans la deuxième partie du 3e acte,

depuis l'entrée du sacristain jusqu'à la fin de l'acte, l'auteur demeure

dans la tonalité «_mi bém. min._» C'était insupportable et illogique,

car tous ces morceaux se divisaient indiscutablement en deux parties: la

scène du sacristain et l'appel des Streltzi au vieux Khovansky. J'ai

conservé la première partie dans sa tonalité de «_mi bém. min._», comme

cela est indiqué dans l'original, et j'ai transposé la deuxième en _ré

min._ Il s'ensuivit plus de variété et plus de logique.

La partie de l'opéra qui avait été instrumentée par l'auteur fut

réorchestrée par moi, et j'espère mieux que lui. Tout le reste fut

également instrumenté et transposé par moi. Mon travail sur la rédaction

de _Khovantchina_ ne put être achevé à la fin de l'été et j'y travaillai

encore à mon retour à Saint-Pétersbourg.

Avant de rentrer, je composai la musique de _Antchar_ de Pouschkine,

pour basse. Je ne fus pas très satisfait de cette oeuvre et elle resta

reléguée dans mes tiroirs jusqu'en 1897. Pendant l'hiver de 1882-83, je

continuai à reviser _Khovantchina_ et les autres oeuvres de

Moussorgsky. Seule la _Nuit sur le Mont-Chauve_ me donnait du mal. Créée

primitivement pendant les années soixante, sous l'influence de la danse

macabre de Liszt pour piano avec accompagnement d'orchestre, cette pièce

(qui s'appelait alors la _Nuit d'Ivan_ et qui fut sévèrement et

justement critiquée par Balakirev) avait été pendant longtemps

abandonnée par l'auteur et demeurait parmi ses inachevées. Lors de la

création de _Mlada_ (sur les paroles de Guedéonov), Moussorgsky utilisa

la matière de la _Nuit d'Ivan_, et, en y introduisant des chants,

écrivit la scène de Tchernobog sur la Montagne Triglava. C'était le

deuxième aspect de la même pièce. Elle prit un troisième aspect lors de

la rédaction de la _Foire de Sorotchinetz_, lorsque Moussorgsky eut

l'idée baroque de forcer le jeune gars de voir en rêve, sans rime ni

raison, l'orgie des diables et qui devait composer un intermezzo

scénique, n'ayant cependant aucun lien avec l'ensemble du scénario.

Cette fois, la pièce se terminait par le carillon de l'église

villageoise, au son duquel les forces impures, effrayées,

disparaissaient. L'accalmie et l'apparition du jour ont été construites

sur le thème du jeune gars à qui apparut ce rêve fantastique. En

travaillant sur cette pièce, j'ai utilisé la dernière variante pour la

conclusion de l'oeuvre. Le premier aspect de la pièce était donc un

solo pour piano et orchestre, les deuxième et troisième, une oeuvre

vocale et non orchestrée.

Aucune de ces variantes ne pouvait être exécutée et publiée. J'ai donc

résolu d'écrire avec la matière fournie par Moussorgsky une pièce

instrumentale, en gardant tout ce qu'il y avait de meilleur et de

coordonné chez l'auteur et en évitant autant que possible d'y ajouter

mes propres compositions. Il convenait de créer une forme où seraient

logées le mieux les idées de Moussorgsky. Le problème était assez

difficile, et j'ai mis deux ans pour trouver la solution satisfaisante,

tandis que je suis venu à bout de ses autres oeuvres d'une façon

relativement facile. Je m'arrêtais constamment devant la recherche de la

forme, des modulations, de l'orchestration, alors que mon travail de

rédaction de toutes les autres productions de mon défunt ami avançait.

De même avançait leur édition chez Bessel.

Parmi mes oeuvres écrites durant cette saison, je mentionnerai le

concerto pour piano en «_ut dièze min._» sur un thème russe, choisi sur

le conseil de Balakirev. Suivant les procédés employés, mon concerto

imitait en quelque sorte les concertos de Liszt. Il possédait une belle

résonance et n'était pas moins satisfaisant au point de vue de la

facture, ce qui a bien étonné Balakirev. Il ne s'attendait nullement de

me voir, moi qui n'étais pas pianiste, pouvoir composer quelque chose

exclusivement pour piano.

Pendant cette saison, fut exécutée enfin, au concert de l'École musicale

Gratuite, la fameuse _Thamar_ de Balakirev. C'est une oeuvre belle,

intéressante, mais qui paraît un peu lourde et comme cousue de morceaux

disparates. Elle ne produisit plus cette séduction qu'avaient les

improvisations de l'auteur des années soixante. Il ne pouvait en être

autrement: la composition de cette pièce dura quinze ans, avec de longs

intervalles. En quinze ans, tout l'organisme humain change jusqu'à la

dernière cellule et se renouvelle plusieurs fois. Balakirev des années

quatre-vingts, n'était plus le Balakirev des années soixante.

[Dans le chapitre suivant, consacré aux années 1883 à 1886,

Rimsky-Korsakov note des souvenirs qui ont moins d'intérêt pour le

lecteur français que pour les compatriotes de l'auteur. Toutefois,

pour la continuité du récit et l'intelligence des chapitres qui

suivent, il convient de rappeler les principaux faits qui marquent

la vie musicale de Rimsky-Korsakov des années 1883-1886.

Ici se place tout d'abord la nomination de Balakirev comme chef et

de Rimsky-Korsakov comme chef-adjoint de la Chapelle[24] de la

Cour. En même temps, Rimsky-Korsakov dut abandonner son poste

d'inspecteur des choeurs du ministère de la Marine.

Précédemment, l'auteur de _Ma vie musicale_ fit la connaissance de

M. Belaïev, un amateur passionné de musique, qui avait institué

chez lui des soirées musicales qui acquirent bientôt une certaine

renommée sous la dénomination des «Vendredis de Belaïev». Nombre de

musiciens connus s'y réunissaient, notamment Rimsky-Korsakov,

Borodine, Glazounov, Liadov, Dutch, Félix Blumenfeld et son frère

Sigismond, etc. Par la suite, y apparut également le fameux

violoniste Verjbilovitch.

Disposant d'une certaine fortune, M. P. Belaïev fonda, à

l'intention de ses amis, une maison d'édition à Leipzig et fut le

premier éditeur des oeuvres musicales qui versa des droits

d'auteur aux compositeurs. Il organisa également des concerts

publics, afin de faire connaître les nouvelles oeuvres de ses

amis compositeurs, et particulièrement celles du jeune Glazounov

qu'il affectionnait plus que les autres.

Ces concerts occasionnels organisés par Belaïev suggérèrent à

Rimsky-Korsakov l'idée de les rendre plus réguliers. Il fit part de

son projet à Belaïev et il fut convenu qu'on donnerait chaque année

quelques concerts consacrés exclusivement aux oeuvres russes et

qu'on leur donnerait le titre de _Concerts russes symphoniques_. La

direction en fut confiée à Rimsky-Korsakov et à Dutch.

E. H.-K.]

CHAPITRE XIII

Ma vie musicale · 第 6 / 13 段