dans le _Journal de Saint-Pétersbourg_; aussi, outre le plaisir que me
procuraient ses oeuvres musicales, il m'inspirait du respect comme
critique. Contrairement à Balakirev et à Cui, que je considérais comme
des maîtres, je ne voyais en Moussorgsky et Borodine que des camarades.
Les compositions de Borodine n'avaient pas encore été exécutées, son
premier travail important, la symphonie en «_mi bém. maj._», étant à
peine encore commencé; il était aussi inexpérimenté que moi en
orchestration, bien qu'il connût mieux les instruments. Quant à
Moussorgsky, quoiqu'il fût un excellent pianiste et chanteur, et que ses
deux petites pièces--_le scherzo en «si bém. maj.»_ et le choeur
d'_OEdipe_--eussent déjà été exécutées publiquement sous la direction
d'Antoine Rubinstein, il n'était pas moins ignorant en orchestration,
car ses pièces avaient passé par les mains de Balakirev. D'autre part,
il n'était pas un musicien de profession et ne consacrait à la musique
que les moments de loisir que lui laissaient ses occupations de bureau.
Il est à noter du reste que Balakirev et Cui, qui aimaient sincèrement
Moussorgsky, le traitaient en protecteurs, ne fondant pas grand espoir
sur son talent. Il leur semblait qu'il lui manquait quelque chose et
qu'il avait particulièrement besoin de conseils et de contrôle. «Il n'a
pas de tête», «il a la cervelle faible», dit plus d'une fois Balakirev
en parlant de lui.
Entre Balakirev et Cui les relations étaient autres; le premier estimait
que celui-ci comprenait peu la symphonie et la forme et rien du tout
dans l'orchestration. En revanche, il le considérait comme un vrai
maître dans la partie vocale et lyrique. De son côté, Cui jugeait
Balakirev comme un maître de la symphonie, de la forme et de
l'orchestration, mais mal préparé pour l'opéra et la composition vocale
en général. Ils se complétaient donc, mais se sentaient chacun dans sa
partie comme des maîtres accomplis. Par contre, Borodine, Moussorgsky et
moi, nous étions traités en jeunes et inexpérimentés. De même, notre
attitude envers Balakirev et Cui était soumise; leurs avis étaient
écoutés, acceptés et réalisés par nous sans la moindre hésitation[7].
<tb>
Après des répétitions qui se passèrent sans incidents et pendant
lesquelles les musiciens regardaient avec curiosité mon uniforme de
marin, le concert eut lieu. Son programme se composait du _Requiem_ de
Mozart et de ma symphonie. Celle-ci passa bien. Je fus rappelé à
plusieurs reprises et ma tenue d'officier n'a pas moins étonné le
public. Un grand nombre de spectateurs vinrent me féliciter. J'étais
très heureux, cela va sans dire. Je dois ajouter qu'avant le concert je
ne ressentis aucune émotion et que je conservai cette impassibilité
d'auteur pendant le reste de ma carrière. La presse, autant que je m'en
souvienne, me fut favorable, bien que pas tout entière. Cui écrivit
dans le _Journal de Saint-Pétersbourg_ un article des plus sympathiques,
en m'attribuant l'honneur d'avoir écrit la _première_ symphonie russe;
(Rubinstein ne comptait pas) et je le crus...
En décembre 1866, j'ai composé ma première romance, sur les paroles de
Heine: «A ma joue applique ta joue.» A quel propos l'idée m'en
était-elle venue? je ne m'en souviens plus; c'est par désir sans doute
d'imiter Balakirev dont les romances m'enchantaient. Balakirev en fut
assez satisfait; mais, trouvant l'accompagnement de piano insuffisant,
ce qui était tout naturel chez moi qui n'étais pas pianiste, il le
récrivit entièrement. C'est avec cet accompagnement que ma romance fut
publiée par la suite.
CHAPITRE III
L'amitié de Moussorgsky.--_Sadko._--Tchaïkovsky.
(1866-1867)
Durant la saison 1866-1867, je me suis lié davantage avec Moussorgsky.
Il vivait avec son frère marié et je venais souvent le voir. Il me
jouait des fragments de _Salammbo_ qui m'enthousiasmaient; puis sa _Nuit
d'Ivan_, fantaisie pour piano avec orchestre, entreprise sous
l'influence de la _Danse Macabre_ (de Liszt). Par la suite, la musique
de cette fantaisie, après avoir subi plusieurs métamorphoses, servit à
la musique de la _Nuit sur le Mont-Chauve_.
Il me jouait aussi ses jolis choeurs juifs: _La défaite de Sena-Herib_
et _Jésus Navin_. La musique de ce dernier était empruntée à la musique
de _Salammbo_. Son thème avait été entendu par Moussorgsky chez des
Juifs habitant la même maison que lui. Il me fit également entendre ses
romances qui n'avaient pas eu de succès près de Cui et Balakirev,
notamment _Kalistrate_, ainsi que la jolie fantaisie sur les paroles de
Pouchkine: _la Nuit_. _Kalistrate_ annonçait déjà ses tendances
réalistes qu'il adopta plus tard; quant à _la Nuit_, cette romance
manifestait l'aspect idéaliste de son talent que, par la suite, il
désavoua, mais qui se montrait à l'occasion. Il en a accumulé une
réserve dans _Salammbo_ et les choeurs juifs, au temps où il ne
pensait pas au moujik. Je remarquai aussi que la plus grande part de son
style idéaliste, par exemple l'arioso du tsar Boris, les phrases de
l'imposteur devant la fontaine, le choeur des boyards, la mort de
Boris, etc., a été prise par lui dans _Salammbo_. Son style idéaliste
manquait de fini cristallin et de forme élégante; il en manquait parce
que Moussorgsky n'avait aucune connaissance de l'harmonie et du
contrepoint. Le groupe de Balakirev ridiculisa au début ces sciences
inutiles, puis les déclara inaccessibles pour Moussorgsky; c'est ainsi
qu'il vécut sans elles et, pour s'en consoler, il se faisait gloire de
cette ignorance et traitait la technique des autres de routine et de
conservatisme. Mais quelle joie il manifestait dès qu'il réussissait à
écrire une belle phrase musicale régulièrement développée! J'en fus
plus d'une fois témoin.
Pendant mes visites chez Moussorgsky, nous causions en toute liberté, en
dehors du contrôle de Balakirev ou de Cui. Je montrais toute ma joie
quand il me jouait ses productions; lui en était heureux et me confiait
tous ses projets. Il en avait plus que moi. L'un de ses projets était
_Sadko_, mais il l'avait abandonné depuis longtemps et me le proposa.
Balakirev approuva et je me mis à l'oeuvre.
<tb>
C'est à cette même époque que se rapporte la connaissance que fit notre
groupe de Tchaïkovsky.
Après l'achèvement de ses études au Conservatoire de Saint-Pétersbourg,
Tchaïkovsky fut nommé professeur au Conservatoire de Moscou, et alla
habiter la vieille capitale. La seule chose que notre groupe savait de
lui était la symphonie en «_sol min._» dont les deux parties moyennes
avaient été exécutées au concert de la Société russe de Musique.
L'opinion qu'avait notre groupe de lui n'était pas très flatteuse,
puisqu'il était un produit du Conservatoire, et son absence de
Saint-Pétersbourg empêcha des relations directes.
Je ne me souviens plus à quel propos, mais à l'un de ses passages dans
la capitale, Tchaïkovsky apparut à l'une des réceptions de Balakirev et
on lia connaissance. Il se trouva être un charmant causeur, homme
sympathique, simple et de relations cordiales. Sur l'insistance de
Balakirev, il nous joua dès la première soirée la première partie de sa
symphonie en «_sol min._» qui nous plut beaucoup, et notre ancienne
opinion se modifia en une plus sympathique, bien que son éducation
«conservatoire» dressât toujours une barrière entre lui et nous.
Cette fois-ci, le séjour de Tchaïkovsky à Saint-Pétersbourg fut peu
prolongé; mais les années suivantes, à chacune de ses venues, il
paraissait chez Balakirev, et je m'y rencontrais avec lui. Pendant un de
ces passages, Vassili Stassov, comme nous tous d'ailleurs, fut
enthousiasmé par le thème mélodieux de son ouverture _Roméo et
Juliette_, ce qui suggéra à Stassov de lui recommander la _Tempête_ de
Shakespeare comme sujet pour un poème symphonique.
CHAPITRE IV
Berlioz à Saint-Pétersbourg.--Ses concerts et l'indifférence qu'il
montra pour la musique russe.--_Boris Godounov._--_Lohengrin_ de
Wagner.
(1867-1868)
La saison de 1867-1868 fut très animée à Saint-Pétersbourg. La direction
des concerts de la Société russe de Musique avait été confiée à
Balakirev et, sur les instances de celui-ci on invita Hector Berlioz
lui-même à venir donner ses concerts dans la capitale russe. Balakirev
et Berlioz dirigèrent alternativement les concerts, et le compositeur
français apparut la première fois au pupitre le 28 novembre.
Dans le programme de Balakirev, figurait entre autres l'introduction de
_Rousslan_, le choeur du _Prophète_, l'ouverture du _Faust_ de Wagner
(la seule pièce de cet auteur appréciée dans notre groupe), l'ouverture
tchèque de Balakirev, ma fantaisie serbe et enfin mon _Sadko_. _Sadko_
passa avec succès; l'orchestration satisfit tout le monde et je fus
rappelé à plusieurs reprises.
Hector Berlioz, lorsqu'il vint chez nous, était déjà un vieillard et,
bien que vaillant durant le concert, était en butte à des maux
fréquents, ce qui le rendait indifférent à la musique et aux musiciens
russes. Il passait la plupart du temps étendu sur sa couchette, ne
voyant que Balakirev et les directeurs des concerts.
Pourtant, un jour, on lui fit entendre la _Vie pour le Tsar_ au Théâtre
Marie, mais il ne resta même pas jusqu'à la fin du second acte. Une
autre fois, la direction offrit un dîner où Berlioz fut bien forcé
d'assister.
Je crois que ce n'est pas son état maladif seul, mais aussi l'orgueil du
génie et l'isolement qui s'en suit qui expliquent la complète
indifférence de Berlioz pour la vie musicale russe. Au reste, la
reconnaissance d'une certaine valeur à la musique russe par les
célébrités étrangères se faisait et se fait encore d'un air de
protection. Il ne pouvait donc être question de présenter Moussorgsky,
Borodine et moi à Berlioz. Était-ce parce que Balakirev se sentait gêné
de le demander à Berlioz en raison de l'indifférence qu'il avait
montrée, ou bien le compositeur français avait-il lui-même demandé de
lui éviter cette connaissance des «espoirs russes»? En tout cas, nous ne
demandâmes rien à Balakirev.
Pendant ses six concerts, Berlioz fit exécuter sa fantaisie _Harold_, un
épisode de _la Vie d'un artiste_, plusieurs de ses ouvertures, des
fragments de _Roméo et Juliette_ et de _Faust_, ainsi que de petites
pièces; puis, la 3e, 4e 5e et 6e symphonie de Beethoven et des fragments
des opéras de Gluck. En un mot Beethoven, Gluck et «lui». On doit
toutefois y ajouter les ouvertures du _Tireur magique_ et d'_Oberon_ de
Weber. Il va sans dire que Mendelssohnn, Schubert et Schumann étaient
exclus, et plus encore Liszt et Wagner.
L'exécution fut magnifique: l'ascendant de la célébrité agissait sur
l'orchestre russe. Les gestes de Berlioz étaient simples, clairs et
beaux. Aucune recherche dans les nuances. Néanmoins,--et je répète ce
que m'a dit Balakirev--à la répétition de l'une de ses propres pièces,
Berlioz perdit la mesure et se mit à diriger 3 au lieu de 2 ou _vice
versa_. L'orchestre, évitant de le regarder, continua de jouer juste et
tout se passa sans incident. En somme, Berlioz, illustre chef
d'orchestre de son temps, était venu chez nous déjà accablé par les ans
et les maladies et avec des facultés amoindries. Le public ne s'en
aperçut pas et l'orchestre le lui pardonna...
<tb>
Je ne me souviens pas exactement si c'est au printemps ou à l'automne
1868 que fut donné pour la première fois au Théâtre Marie le _Lohengrin_
de Wagner. Balakirev, Cui, Moussorgsky et moi, nous occupions une loge
avec Dargomijsky. Nous avons exprimé à _Lohengrin_ tout notre mépris.
Dargomijsky, en particulier, fut intarissable de railleries et de traits
empoisonnés. Or, à ce moment, la moitié des _Nibelungen_ était déjà
écrite, les _Maîtres Chanteurs_ achevés, cet opéra où Wagner frayait à
l'art, d'une main habile et expérimentée, une voie qui menait bien plus
loin que celle où nous _étions engagés_, nous, l'avant-garde russe.
C'est pendant cette saison également que _Boris Godounov_ fut présenté
par Moussorgsky à la direction des théâtres impériaux. Le comité de
réception était composé alors de Napravnik, le chef d'orchestre de
l'opéra, de Mangean, chef de l'orchestre du drame français, de Betz,
chef de l'orchestre du drame allemand, et de la contrebasse Giovanni
Ferrero. Il fut blackboulé.
La nouveauté et le caractère particulier de la musique ébahirent
l'honorable comité. Il reprochait au surplus à l'auteur l'absence d'un
rôle de femme plus ou moins important. En effet, dans cette première
version, l'acte des Polonais n'existait pas, ni le personnage de Marina,
par suite. Certains critiques du comité étaient tout simplement
ridicules. Ainsi les contrebasses, jouant par tierces chromatiques dans
l'accompagnement du deuxième chant de Varlaam, ont fortement surpris la
contrebasse Ferrero, et il n'a pu pardonner à l'auteur ce procédé.
Moussorgsky, chagriné et froissé, reprit sa partition. Mais réflexion
faite, il résolut de la reviser entièrement et d'y faire des additions.
Il imagina l'acte des Polonais en deux tableaux, ainsi qu'un autre
tableau; la scène où il est raconté que l'anathème a été prononcé contre
l'imposteur fut supprimée, et l'Innocent, qui apparaît dans cette scène,
fut transporté dans une autre. Moussorgsky s'était mis à ce travail dans
le but de présenter de nouveau son _Boris_ à la direction des théâtres
impériaux.
CHAPITRE V
Ma nomination comme professeur au Conservatoire.
(1871).
L'été de 1871 fut marqué par un événement important dans ma vie
musicale. Un beau jour, Azantchevsky, le nouveau directeur du
Conservatoire de Saint-Pétersbourg, vint me trouver et, à mon extrême
étonnement, me proposa le poste de professeur de composition pratique et
d'instrumentation, ainsi que de directeur de la classe d'orchestre.
Évidemment, l'idée d'Azantchevsky avait été de renouveler l'eau devenue
stagnante sous son prédécesseur dans l'enseignement de ces matières en
le confiant à un jeune. L'exécution de mon _Sadko_, à l'un des concerts
de la Société russe de Musique pendant la saison précédente, avait sans
doute pour but de nouer des relations avec moi et de préparer l'opinion
publique à ma nomination au Conservatoire.
Conscient de mon manque absolu de préparation au poste qu'on m'offrait,
je ne donnai pas de réponse décisive à Azantchevsky et le priai de me
laisser réfléchir. Mes amis me conseillèrent d'accepter. Balakirev, qui
seul se rendait compte de mon manque de préparation, m'engagea également
à accepter, dans le but d'introduire un des siens dans la place ennemie
qu'était pour lui le Conservatoire. Finalement, l'insistance de mes amis
et ma propre illusion triomphèrent et j'acceptai la proposition qui
m'avait été faite. Je devais à l'automne entrer en fonctions sans
quitter pour l'instant ma carrière de marin.
Si j'avais seulement commencé à étudier, si j'avais su un peu plus que
je ne savais, j'aurais nettement vu que je ne pouvais et n'avais pas le
droit d'assumer cette charge, que c'était de ma part aussi stupide que
déloyal. Mais, auteur de _Sadko_, d'_Antar_ et de la _Pskovitaine_,
oeuvres qui se tenaient et ne sonnaient pas mal, étaient approuvées
par le public et par nombre de musiciens,--je n'étais qu'un dilettante
et je ne savais rien. Je le confesse ouvertement et je l'affirme devant
tous.
J'étais jeune, confiant en moi, et cette confiance était encouragée:
j'acceptai donc le poste de professeur. Or, non seulement j'étais
incapable alors d'harmoniser convenablement un choral, je n'avais
jamais écrit un seul contrepoint, avais les notions les plus vagues sur
la construction de la fugue, mais je ne connaissais même pas le nom
qu'on donnait aux intervalles augmentés et diminués, ni aux accords,
sauf à la dominante, bien que je pusse solfier n'importe quel morceau à
première lecture et déchiffrer tous les accords. Dans mes compositions,
je recherchais le moyen de conduire correctement les parties et j'y
parvenais instinctivement et par l'ouïe; c'est également l'instinct qui
me guidait dans l'orthographe. Mes notions sur les formes musicales
étaient également vagues, surtout dans les formes du rondeau. Moi qui
instrumentais mes compositions avec une couleur suffisante, je ne
possédais pas les connaissances voulues pour la technique des
instruments à cordes et pour l'emploi du cor, de la trompette et du
trombone. Il va sans dire que, n'ayant jamais dirigé un orchestre ni
même étudié un seul choeur, je n'en possédais pas la moindre notion.
C'est un musicien si bien renseigné qu'Azantchevsky eut l'idée d'appeler
au professorat et c'est ce musicien qui n'a pas cru devoir décliner
l'offre.
On objectera, peut-être, que tout le savoir qui me manquait était
inutile à un compositeur qui avait écrit _Sadko_ et _Antar_ et que le
fait même de l'existence de ces oeuvres prouvait l'inutilité de cette
science.
Certes, il importe davantage d'entendre et de deviner l'intervalle et
l'accord que de savoir comment l'un et l'autre s'appellent; au besoin,
on peut apprendre ces termes en un jour. Certes, il importe davantage
d'instrumenter avec couleur que de connaître les instruments, comme les
connaissent les chefs des fanfares militaires et qui instrumentent par
routine. Certes, il est plus intéressant de composer un _Antar_ ou un
_Sadko_ que de savoir harmoniser un choral protestant ou d'écrire des
contrepoints à quatre voix, nécessaires évidemment aux seuls organistes.
Mais il est tout de même honteux de ne pas connaître de pareilles choses
et de les apprendre par ses élèves. Au reste, le manque de la technique
harmonique a déterminé, bientôt après la composition de la
_Pskovitaine_, l'arrêt de mon inspiration qui avait pour base toujours
les mêmes procédés usés, et seuls les développements de la technique que
je me mis à étudier ont rendu possible le renouvellement de ma force
créatrice par un courant frais et redonné de l'essor à mon activité
ultérieure.
Quoi qu'il en soit, je n'avais pas le droit de professer à des élèves
qui se destinaient à diverses branches de l'art musical: compositeur,
chef d'orchestre, organiste, professeur, etc.
Mais le pas était fait. Ayant assumé la charge, je dus feindre de tout
savoir, de tout connaître.
Pour donner le change à mes élèves, je recourais à des remarques
générales, aidé en cela par un goût personnel, le don de la forme, celui
du coloris orchestral, et pendant ce temps, je me renseignais
adroitement auprès de mes élèves. Mais c'est dans la classe d'orchestre
que je devais faire preuve de toute la maîtrise dont j'étais capable.
J'étais servi par cette circonstance, il est vrai, qu'aucun de mes
élèves ne pouvait au début s'imaginer que je ne connusse rien; et au
moment où ils auraient pu me pénétrer, j'avais déjà eu le temps
d'apprendre quelque chose.
Qu'en est-il résulté finalement? C'est que mes premiers élèves qui
terminaient le Conservatoire étaient entièrement les élèves de mon
prédécesseur et qu'ils n'avaient rien appris par moi.....
Ayant étudié à partir de 1874 l'harmonie et le contrepoint, m'étant
familiarisé assez bien avec les instruments, je finis par acquérir une
bonne technique, ce qui me fut très utile dans ma composition et je pus,
d'autre part, être réellement utile à mes élèves. Les générations
suivantes des élèves qui passaient dans ma classe de celle de Johansen
et ceux qui commencèrent leurs études directement chez moi étaient
vraiment mes élèves, et ils ne le nieront probablement pas.
En somme, ayant été nommé sans l'avoir mérité professeur au
Conservatoire de musique, j'étais devenu bientôt l'un de ses meilleurs
élèves,--peut-être même le meilleur,--par la quantité et la valeur des
connaissances qu'il m'avait données.
Lorsque vingt-cinq ans après mon entrée au Conservatoire, mes collègues
et la direction de la Société russe de Musique ont bien voulu me
féliciter de mon jubilé, c'est cette même pensée que j'ai exprimée en
réponse au discours de Cui.
CHAPITRE VI
La _Pskovitaine_ et la censure.--La première représentation de la
_Pskovitaine_.
(1872-1873).
Au mois de décembre 1871, Nadejda Nicolaevna Pourhold est devenue ma
fiancée. Le mariage devait avoir lieu en été à Pargolovo. Il va sans
dire que mes visites dans la famille, assez fréquentes jusqu'alors, le
sont devenues encore plus; je passais presque toutes mes soirées avec ma
fiancée.
Mes travaux marchaient toutefois comme à l'ordinaire. La composition de
l'ouverture de la _Pskovitaine_ avançait, et sa partition fut terminée
au mois de janvier 1872.
Je présentai mon livret à la censure dramatique. Le censeur insista
beaucoup, pour que j'adoucisse le texte de la scène du _Vetché_[8]. Il a
fallu me soumettre.
On m'a expliqué, à la censure, que tous les changements devaient tendre
à supprimer du livre toute allusion au régime républicain de Pskov. Il a
fallu aussi modifier le 2e acte, c'est-à-dire transformer la scène du
_Vetché_ en une révolte soudaine du peuple.
Afin de bien comprendre le sujet, Friedberg[9] m'invita un soir chez lui
avec Moussorgsky, et nous pria de lui jouer et de lui chanter le 2e
acte, qui du reste lui plut énormément. Mais un obstacle subsistait: il
y avait une ordonnance de l'empereur Nicolas, autorisant à faire figurer
sur la scène les personnages couronnés de l'ancienne dynastie, avant
l'avènement de la dynastie des Romanov, dans les drames et les
tragédies, mais non dans les opéras. Lorsque j'en demandai le motif on
me répondit: «Parce que ce serait peu convenable de voir un tsar lancer
une chansonnette.»
Bref, l'ordre impérial existait, et on ne pouvait l'enfreindre. Il m'a
fallu agir par des voies détournées.
Durant la décade des années 1870, N.-K Krabbé était ministre de la
Marine. Homme de cour, volontaire, mauvais marin, parvenu à ses
fonctions de ministre, parce qu'ancien aide de camp du tsar, grand
amateur de musique, de théâtre et plus encore de jolies actrices, il
n'était pourtant pas méchant. Feu mon frère Voïne Andreïevitch,
excellent marin, homme droit et impartial, était toujours à couteau tiré
avec le ministre de la Marine dans tous les conseils, réunions et
commissions où tous deux ils siégeaient. Dans les questions navales
qu'on soulevait au ministère, leurs avis étaient toujours opposés, et
Voïne Andreïevitch défendait avec ardeur ses opinions, en contrecarrant
les propositions de Krabbé, lequel n'avait en vue que d'être agréable
aux puissants du jour. Quoi qu'il en soit, ils furent constamment en
guerre.
A la mort de mon frère, les sentiments d'estime que ne pouvait pas ne
pas ressentir à son égard son adversaire, purent se manifester
librement. Il fit son possible pour assurer l'avenir de la famille de
mon frère et de sa vieille mère. Ce sentiment s'est étendu jusqu'à moi,
et je suis devenu son favori. Il m'engagea à aller le voir, se montra
affectueux et aimable, et m'invita à m'adresser directement à lui dans
toutes les circonstances difficiles.
Les difficultés qu'avait soulevées la censure à propos de la
_Pskovitaine_ me suggérèrent l'idée de solliciter son intervention. Il
se montra tout disposé à me donner son appui, et s'adressa à cet effet
au grand-duc Constantin[10], afin d'obtenir l'abrogation de la vieille
ordonnance impériale interdisant la figuration dans les opéras des
souverains de l'ancienne dynastie.
Le grand-duc intervint volontiers et, peu après, la censure m'informa de
la permission que je recevais de faire figurer le tsar Ivan dans mon
opéra, à la seule condition de modifier la scène du Vetché.
En même temps, mon opéra était reçu par le théâtre impérial dont la
direction, après le départ de Guedeonov et de Fedorov, fut confiée à
Loukaschevitch qui était bien disposé envers notre groupe. Quant à la
direction supérieure, mais non officielle, des théâtres, elle était
assurée par le contrôleur du ministère de la cour, baron Kister.