Cui avait déjà commencé à cette époque sa carrière de critique musical

dans le _Journal de Saint-Pétersbourg_; aussi, outre le plaisir que me

procuraient ses oeuvres musicales, il m'inspirait du respect comme

critique. Contrairement à Balakirev et à Cui, que je considérais comme

des maîtres, je ne voyais en Moussorgsky et Borodine que des camarades.

Les compositions de Borodine n'avaient pas encore été exécutées, son

premier travail important, la symphonie en «_mi bém. maj._», étant à

peine encore commencé; il était aussi inexpérimenté que moi en

orchestration, bien qu'il connût mieux les instruments. Quant à

Moussorgsky, quoiqu'il fût un excellent pianiste et chanteur, et que ses

deux petites pièces--_le scherzo en «si bém. maj.»_ et le choeur

d'_OEdipe_--eussent déjà été exécutées publiquement sous la direction

d'Antoine Rubinstein, il n'était pas moins ignorant en orchestration,

car ses pièces avaient passé par les mains de Balakirev. D'autre part,

il n'était pas un musicien de profession et ne consacrait à la musique

que les moments de loisir que lui laissaient ses occupations de bureau.

Il est à noter du reste que Balakirev et Cui, qui aimaient sincèrement

Moussorgsky, le traitaient en protecteurs, ne fondant pas grand espoir

sur son talent. Il leur semblait qu'il lui manquait quelque chose et

qu'il avait particulièrement besoin de conseils et de contrôle. «Il n'a

pas de tête», «il a la cervelle faible», dit plus d'une fois Balakirev

en parlant de lui.

Entre Balakirev et Cui les relations étaient autres; le premier estimait

que celui-ci comprenait peu la symphonie et la forme et rien du tout

dans l'orchestration. En revanche, il le considérait comme un vrai

maître dans la partie vocale et lyrique. De son côté, Cui jugeait

Balakirev comme un maître de la symphonie, de la forme et de

l'orchestration, mais mal préparé pour l'opéra et la composition vocale

en général. Ils se complétaient donc, mais se sentaient chacun dans sa

partie comme des maîtres accomplis. Par contre, Borodine, Moussorgsky et

moi, nous étions traités en jeunes et inexpérimentés. De même, notre

attitude envers Balakirev et Cui était soumise; leurs avis étaient

écoutés, acceptés et réalisés par nous sans la moindre hésitation[7].

<tb>

Après des répétitions qui se passèrent sans incidents et pendant

lesquelles les musiciens regardaient avec curiosité mon uniforme de

marin, le concert eut lieu. Son programme se composait du _Requiem_ de

Mozart et de ma symphonie. Celle-ci passa bien. Je fus rappelé à

plusieurs reprises et ma tenue d'officier n'a pas moins étonné le

public. Un grand nombre de spectateurs vinrent me féliciter. J'étais

très heureux, cela va sans dire. Je dois ajouter qu'avant le concert je

ne ressentis aucune émotion et que je conservai cette impassibilité

d'auteur pendant le reste de ma carrière. La presse, autant que je m'en

souvienne, me fut favorable, bien que pas tout entière. Cui écrivit

dans le _Journal de Saint-Pétersbourg_ un article des plus sympathiques,

en m'attribuant l'honneur d'avoir écrit la _première_ symphonie russe;

(Rubinstein ne comptait pas) et je le crus...

En décembre 1866, j'ai composé ma première romance, sur les paroles de

Heine: «A ma joue applique ta joue.» A quel propos l'idée m'en

était-elle venue? je ne m'en souviens plus; c'est par désir sans doute

d'imiter Balakirev dont les romances m'enchantaient. Balakirev en fut

assez satisfait; mais, trouvant l'accompagnement de piano insuffisant,

ce qui était tout naturel chez moi qui n'étais pas pianiste, il le

récrivit entièrement. C'est avec cet accompagnement que ma romance fut

publiée par la suite.

CHAPITRE III

L'amitié de Moussorgsky.--_Sadko._--Tchaïkovsky.

(1866-1867)

Durant la saison 1866-1867, je me suis lié davantage avec Moussorgsky.

Il vivait avec son frère marié et je venais souvent le voir. Il me

jouait des fragments de _Salammbo_ qui m'enthousiasmaient; puis sa _Nuit

d'Ivan_, fantaisie pour piano avec orchestre, entreprise sous

l'influence de la _Danse Macabre_ (de Liszt). Par la suite, la musique

de cette fantaisie, après avoir subi plusieurs métamorphoses, servit à

la musique de la _Nuit sur le Mont-Chauve_.

Il me jouait aussi ses jolis choeurs juifs: _La défaite de Sena-Herib_

et _Jésus Navin_. La musique de ce dernier était empruntée à la musique

de _Salammbo_. Son thème avait été entendu par Moussorgsky chez des

Juifs habitant la même maison que lui. Il me fit également entendre ses

romances qui n'avaient pas eu de succès près de Cui et Balakirev,

notamment _Kalistrate_, ainsi que la jolie fantaisie sur les paroles de

Pouchkine: _la Nuit_. _Kalistrate_ annonçait déjà ses tendances

réalistes qu'il adopta plus tard; quant à _la Nuit_, cette romance

manifestait l'aspect idéaliste de son talent que, par la suite, il

désavoua, mais qui se montrait à l'occasion. Il en a accumulé une

réserve dans _Salammbo_ et les choeurs juifs, au temps où il ne

pensait pas au moujik. Je remarquai aussi que la plus grande part de son

style idéaliste, par exemple l'arioso du tsar Boris, les phrases de

l'imposteur devant la fontaine, le choeur des boyards, la mort de

Boris, etc., a été prise par lui dans _Salammbo_. Son style idéaliste

manquait de fini cristallin et de forme élégante; il en manquait parce

que Moussorgsky n'avait aucune connaissance de l'harmonie et du

contrepoint. Le groupe de Balakirev ridiculisa au début ces sciences

inutiles, puis les déclara inaccessibles pour Moussorgsky; c'est ainsi

qu'il vécut sans elles et, pour s'en consoler, il se faisait gloire de

cette ignorance et traitait la technique des autres de routine et de

conservatisme. Mais quelle joie il manifestait dès qu'il réussissait à

écrire une belle phrase musicale régulièrement développée! J'en fus

plus d'une fois témoin.

Pendant mes visites chez Moussorgsky, nous causions en toute liberté, en

dehors du contrôle de Balakirev ou de Cui. Je montrais toute ma joie

quand il me jouait ses productions; lui en était heureux et me confiait

tous ses projets. Il en avait plus que moi. L'un de ses projets était

_Sadko_, mais il l'avait abandonné depuis longtemps et me le proposa.

Balakirev approuva et je me mis à l'oeuvre.

<tb>

C'est à cette même époque que se rapporte la connaissance que fit notre

groupe de Tchaïkovsky.

Après l'achèvement de ses études au Conservatoire de Saint-Pétersbourg,

Tchaïkovsky fut nommé professeur au Conservatoire de Moscou, et alla

habiter la vieille capitale. La seule chose que notre groupe savait de

lui était la symphonie en «_sol min._» dont les deux parties moyennes

avaient été exécutées au concert de la Société russe de Musique.

L'opinion qu'avait notre groupe de lui n'était pas très flatteuse,

puisqu'il était un produit du Conservatoire, et son absence de

Saint-Pétersbourg empêcha des relations directes.

Je ne me souviens plus à quel propos, mais à l'un de ses passages dans

la capitale, Tchaïkovsky apparut à l'une des réceptions de Balakirev et

on lia connaissance. Il se trouva être un charmant causeur, homme

sympathique, simple et de relations cordiales. Sur l'insistance de

Balakirev, il nous joua dès la première soirée la première partie de sa

symphonie en «_sol min._» qui nous plut beaucoup, et notre ancienne

opinion se modifia en une plus sympathique, bien que son éducation

«conservatoire» dressât toujours une barrière entre lui et nous.

Cette fois-ci, le séjour de Tchaïkovsky à Saint-Pétersbourg fut peu

prolongé; mais les années suivantes, à chacune de ses venues, il

paraissait chez Balakirev, et je m'y rencontrais avec lui. Pendant un de

ces passages, Vassili Stassov, comme nous tous d'ailleurs, fut

enthousiasmé par le thème mélodieux de son ouverture _Roméo et

Juliette_, ce qui suggéra à Stassov de lui recommander la _Tempête_ de

Shakespeare comme sujet pour un poème symphonique.

CHAPITRE IV

Berlioz à Saint-Pétersbourg.--Ses concerts et l'indifférence qu'il

montra pour la musique russe.--_Boris Godounov._--_Lohengrin_ de

Wagner.

(1867-1868)

La saison de 1867-1868 fut très animée à Saint-Pétersbourg. La direction

des concerts de la Société russe de Musique avait été confiée à

Balakirev et, sur les instances de celui-ci on invita Hector Berlioz

lui-même à venir donner ses concerts dans la capitale russe. Balakirev

et Berlioz dirigèrent alternativement les concerts, et le compositeur

français apparut la première fois au pupitre le 28 novembre.

Dans le programme de Balakirev, figurait entre autres l'introduction de

_Rousslan_, le choeur du _Prophète_, l'ouverture du _Faust_ de Wagner

(la seule pièce de cet auteur appréciée dans notre groupe), l'ouverture

tchèque de Balakirev, ma fantaisie serbe et enfin mon _Sadko_. _Sadko_

passa avec succès; l'orchestration satisfit tout le monde et je fus

rappelé à plusieurs reprises.

Hector Berlioz, lorsqu'il vint chez nous, était déjà un vieillard et,

bien que vaillant durant le concert, était en butte à des maux

fréquents, ce qui le rendait indifférent à la musique et aux musiciens

russes. Il passait la plupart du temps étendu sur sa couchette, ne

voyant que Balakirev et les directeurs des concerts.

Pourtant, un jour, on lui fit entendre la _Vie pour le Tsar_ au Théâtre

Marie, mais il ne resta même pas jusqu'à la fin du second acte. Une

autre fois, la direction offrit un dîner où Berlioz fut bien forcé

d'assister.

Je crois que ce n'est pas son état maladif seul, mais aussi l'orgueil du

génie et l'isolement qui s'en suit qui expliquent la complète

indifférence de Berlioz pour la vie musicale russe. Au reste, la

reconnaissance d'une certaine valeur à la musique russe par les

célébrités étrangères se faisait et se fait encore d'un air de

protection. Il ne pouvait donc être question de présenter Moussorgsky,

Borodine et moi à Berlioz. Était-ce parce que Balakirev se sentait gêné

de le demander à Berlioz en raison de l'indifférence qu'il avait

montrée, ou bien le compositeur français avait-il lui-même demandé de

lui éviter cette connaissance des «espoirs russes»? En tout cas, nous ne

demandâmes rien à Balakirev.

Pendant ses six concerts, Berlioz fit exécuter sa fantaisie _Harold_, un

épisode de _la Vie d'un artiste_, plusieurs de ses ouvertures, des

fragments de _Roméo et Juliette_ et de _Faust_, ainsi que de petites

pièces; puis, la 3e, 4e 5e et 6e symphonie de Beethoven et des fragments

des opéras de Gluck. En un mot Beethoven, Gluck et «lui». On doit

toutefois y ajouter les ouvertures du _Tireur magique_ et d'_Oberon_ de

Weber. Il va sans dire que Mendelssohnn, Schubert et Schumann étaient

exclus, et plus encore Liszt et Wagner.

L'exécution fut magnifique: l'ascendant de la célébrité agissait sur

l'orchestre russe. Les gestes de Berlioz étaient simples, clairs et

beaux. Aucune recherche dans les nuances. Néanmoins,--et je répète ce

que m'a dit Balakirev--à la répétition de l'une de ses propres pièces,

Berlioz perdit la mesure et se mit à diriger 3 au lieu de 2 ou _vice

versa_. L'orchestre, évitant de le regarder, continua de jouer juste et

tout se passa sans incident. En somme, Berlioz, illustre chef

d'orchestre de son temps, était venu chez nous déjà accablé par les ans

et les maladies et avec des facultés amoindries. Le public ne s'en

aperçut pas et l'orchestre le lui pardonna...

<tb>

Je ne me souviens pas exactement si c'est au printemps ou à l'automne

1868 que fut donné pour la première fois au Théâtre Marie le _Lohengrin_

de Wagner. Balakirev, Cui, Moussorgsky et moi, nous occupions une loge

avec Dargomijsky. Nous avons exprimé à _Lohengrin_ tout notre mépris.

Dargomijsky, en particulier, fut intarissable de railleries et de traits

empoisonnés. Or, à ce moment, la moitié des _Nibelungen_ était déjà

écrite, les _Maîtres Chanteurs_ achevés, cet opéra où Wagner frayait à

l'art, d'une main habile et expérimentée, une voie qui menait bien plus

loin que celle où nous _étions engagés_, nous, l'avant-garde russe.

C'est pendant cette saison également que _Boris Godounov_ fut présenté

par Moussorgsky à la direction des théâtres impériaux. Le comité de

réception était composé alors de Napravnik, le chef d'orchestre de

l'opéra, de Mangean, chef de l'orchestre du drame français, de Betz,

chef de l'orchestre du drame allemand, et de la contrebasse Giovanni

Ferrero. Il fut blackboulé.

La nouveauté et le caractère particulier de la musique ébahirent

l'honorable comité. Il reprochait au surplus à l'auteur l'absence d'un

rôle de femme plus ou moins important. En effet, dans cette première

version, l'acte des Polonais n'existait pas, ni le personnage de Marina,

par suite. Certains critiques du comité étaient tout simplement

ridicules. Ainsi les contrebasses, jouant par tierces chromatiques dans

l'accompagnement du deuxième chant de Varlaam, ont fortement surpris la

contrebasse Ferrero, et il n'a pu pardonner à l'auteur ce procédé.

Moussorgsky, chagriné et froissé, reprit sa partition. Mais réflexion

faite, il résolut de la reviser entièrement et d'y faire des additions.

Il imagina l'acte des Polonais en deux tableaux, ainsi qu'un autre

tableau; la scène où il est raconté que l'anathème a été prononcé contre

l'imposteur fut supprimée, et l'Innocent, qui apparaît dans cette scène,

fut transporté dans une autre. Moussorgsky s'était mis à ce travail dans

le but de présenter de nouveau son _Boris_ à la direction des théâtres

impériaux.

CHAPITRE V

Ma nomination comme professeur au Conservatoire.

(1871).

L'été de 1871 fut marqué par un événement important dans ma vie

musicale. Un beau jour, Azantchevsky, le nouveau directeur du

Conservatoire de Saint-Pétersbourg, vint me trouver et, à mon extrême

étonnement, me proposa le poste de professeur de composition pratique et

d'instrumentation, ainsi que de directeur de la classe d'orchestre.

Évidemment, l'idée d'Azantchevsky avait été de renouveler l'eau devenue

stagnante sous son prédécesseur dans l'enseignement de ces matières en

le confiant à un jeune. L'exécution de mon _Sadko_, à l'un des concerts

de la Société russe de Musique pendant la saison précédente, avait sans

doute pour but de nouer des relations avec moi et de préparer l'opinion

publique à ma nomination au Conservatoire.

Conscient de mon manque absolu de préparation au poste qu'on m'offrait,

je ne donnai pas de réponse décisive à Azantchevsky et le priai de me

laisser réfléchir. Mes amis me conseillèrent d'accepter. Balakirev, qui

seul se rendait compte de mon manque de préparation, m'engagea également

à accepter, dans le but d'introduire un des siens dans la place ennemie

qu'était pour lui le Conservatoire. Finalement, l'insistance de mes amis

et ma propre illusion triomphèrent et j'acceptai la proposition qui

m'avait été faite. Je devais à l'automne entrer en fonctions sans

quitter pour l'instant ma carrière de marin.

Si j'avais seulement commencé à étudier, si j'avais su un peu plus que

je ne savais, j'aurais nettement vu que je ne pouvais et n'avais pas le

droit d'assumer cette charge, que c'était de ma part aussi stupide que

déloyal. Mais, auteur de _Sadko_, d'_Antar_ et de la _Pskovitaine_,

oeuvres qui se tenaient et ne sonnaient pas mal, étaient approuvées

par le public et par nombre de musiciens,--je n'étais qu'un dilettante

et je ne savais rien. Je le confesse ouvertement et je l'affirme devant

tous.

J'étais jeune, confiant en moi, et cette confiance était encouragée:

j'acceptai donc le poste de professeur. Or, non seulement j'étais

incapable alors d'harmoniser convenablement un choral, je n'avais

jamais écrit un seul contrepoint, avais les notions les plus vagues sur

la construction de la fugue, mais je ne connaissais même pas le nom

qu'on donnait aux intervalles augmentés et diminués, ni aux accords,

sauf à la dominante, bien que je pusse solfier n'importe quel morceau à

première lecture et déchiffrer tous les accords. Dans mes compositions,

je recherchais le moyen de conduire correctement les parties et j'y

parvenais instinctivement et par l'ouïe; c'est également l'instinct qui

me guidait dans l'orthographe. Mes notions sur les formes musicales

étaient également vagues, surtout dans les formes du rondeau. Moi qui

instrumentais mes compositions avec une couleur suffisante, je ne

possédais pas les connaissances voulues pour la technique des

instruments à cordes et pour l'emploi du cor, de la trompette et du

trombone. Il va sans dire que, n'ayant jamais dirigé un orchestre ni

même étudié un seul choeur, je n'en possédais pas la moindre notion.

C'est un musicien si bien renseigné qu'Azantchevsky eut l'idée d'appeler

au professorat et c'est ce musicien qui n'a pas cru devoir décliner

l'offre.

On objectera, peut-être, que tout le savoir qui me manquait était

inutile à un compositeur qui avait écrit _Sadko_ et _Antar_ et que le

fait même de l'existence de ces oeuvres prouvait l'inutilité de cette

science.

Certes, il importe davantage d'entendre et de deviner l'intervalle et

l'accord que de savoir comment l'un et l'autre s'appellent; au besoin,

on peut apprendre ces termes en un jour. Certes, il importe davantage

d'instrumenter avec couleur que de connaître les instruments, comme les

connaissent les chefs des fanfares militaires et qui instrumentent par

routine. Certes, il est plus intéressant de composer un _Antar_ ou un

_Sadko_ que de savoir harmoniser un choral protestant ou d'écrire des

contrepoints à quatre voix, nécessaires évidemment aux seuls organistes.

Mais il est tout de même honteux de ne pas connaître de pareilles choses

et de les apprendre par ses élèves. Au reste, le manque de la technique

harmonique a déterminé, bientôt après la composition de la

_Pskovitaine_, l'arrêt de mon inspiration qui avait pour base toujours

les mêmes procédés usés, et seuls les développements de la technique que

je me mis à étudier ont rendu possible le renouvellement de ma force

créatrice par un courant frais et redonné de l'essor à mon activité

ultérieure.

Quoi qu'il en soit, je n'avais pas le droit de professer à des élèves

qui se destinaient à diverses branches de l'art musical: compositeur,

chef d'orchestre, organiste, professeur, etc.

Mais le pas était fait. Ayant assumé la charge, je dus feindre de tout

savoir, de tout connaître.

Pour donner le change à mes élèves, je recourais à des remarques

générales, aidé en cela par un goût personnel, le don de la forme, celui

du coloris orchestral, et pendant ce temps, je me renseignais

adroitement auprès de mes élèves. Mais c'est dans la classe d'orchestre

que je devais faire preuve de toute la maîtrise dont j'étais capable.

J'étais servi par cette circonstance, il est vrai, qu'aucun de mes

élèves ne pouvait au début s'imaginer que je ne connusse rien; et au

moment où ils auraient pu me pénétrer, j'avais déjà eu le temps

d'apprendre quelque chose.

Qu'en est-il résulté finalement? C'est que mes premiers élèves qui

terminaient le Conservatoire étaient entièrement les élèves de mon

prédécesseur et qu'ils n'avaient rien appris par moi.....

Ayant étudié à partir de 1874 l'harmonie et le contrepoint, m'étant

familiarisé assez bien avec les instruments, je finis par acquérir une

bonne technique, ce qui me fut très utile dans ma composition et je pus,

d'autre part, être réellement utile à mes élèves. Les générations

suivantes des élèves qui passaient dans ma classe de celle de Johansen

et ceux qui commencèrent leurs études directement chez moi étaient

vraiment mes élèves, et ils ne le nieront probablement pas.

En somme, ayant été nommé sans l'avoir mérité professeur au

Conservatoire de musique, j'étais devenu bientôt l'un de ses meilleurs

élèves,--peut-être même le meilleur,--par la quantité et la valeur des

connaissances qu'il m'avait données.

Lorsque vingt-cinq ans après mon entrée au Conservatoire, mes collègues

et la direction de la Société russe de Musique ont bien voulu me

féliciter de mon jubilé, c'est cette même pensée que j'ai exprimée en

réponse au discours de Cui.

CHAPITRE VI

La _Pskovitaine_ et la censure.--La première représentation de la

_Pskovitaine_.

(1872-1873).

Au mois de décembre 1871, Nadejda Nicolaevna Pourhold est devenue ma

fiancée. Le mariage devait avoir lieu en été à Pargolovo. Il va sans

dire que mes visites dans la famille, assez fréquentes jusqu'alors, le

sont devenues encore plus; je passais presque toutes mes soirées avec ma

fiancée.

Mes travaux marchaient toutefois comme à l'ordinaire. La composition de

l'ouverture de la _Pskovitaine_ avançait, et sa partition fut terminée

au mois de janvier 1872.

Je présentai mon livret à la censure dramatique. Le censeur insista

beaucoup, pour que j'adoucisse le texte de la scène du _Vetché_[8]. Il a

fallu me soumettre.

On m'a expliqué, à la censure, que tous les changements devaient tendre

à supprimer du livre toute allusion au régime républicain de Pskov. Il a

fallu aussi modifier le 2e acte, c'est-à-dire transformer la scène du

_Vetché_ en une révolte soudaine du peuple.

Afin de bien comprendre le sujet, Friedberg[9] m'invita un soir chez lui

avec Moussorgsky, et nous pria de lui jouer et de lui chanter le 2e

acte, qui du reste lui plut énormément. Mais un obstacle subsistait: il

y avait une ordonnance de l'empereur Nicolas, autorisant à faire figurer

sur la scène les personnages couronnés de l'ancienne dynastie, avant

l'avènement de la dynastie des Romanov, dans les drames et les

tragédies, mais non dans les opéras. Lorsque j'en demandai le motif on

me répondit: «Parce que ce serait peu convenable de voir un tsar lancer

une chansonnette.»

Bref, l'ordre impérial existait, et on ne pouvait l'enfreindre. Il m'a

fallu agir par des voies détournées.

Durant la décade des années 1870, N.-K Krabbé était ministre de la

Marine. Homme de cour, volontaire, mauvais marin, parvenu à ses

fonctions de ministre, parce qu'ancien aide de camp du tsar, grand

amateur de musique, de théâtre et plus encore de jolies actrices, il

n'était pourtant pas méchant. Feu mon frère Voïne Andreïevitch,

excellent marin, homme droit et impartial, était toujours à couteau tiré

avec le ministre de la Marine dans tous les conseils, réunions et

commissions où tous deux ils siégeaient. Dans les questions navales

qu'on soulevait au ministère, leurs avis étaient toujours opposés, et

Voïne Andreïevitch défendait avec ardeur ses opinions, en contrecarrant

les propositions de Krabbé, lequel n'avait en vue que d'être agréable

aux puissants du jour. Quoi qu'il en soit, ils furent constamment en

guerre.

A la mort de mon frère, les sentiments d'estime que ne pouvait pas ne

pas ressentir à son égard son adversaire, purent se manifester

librement. Il fit son possible pour assurer l'avenir de la famille de

mon frère et de sa vieille mère. Ce sentiment s'est étendu jusqu'à moi,

et je suis devenu son favori. Il m'engagea à aller le voir, se montra

affectueux et aimable, et m'invita à m'adresser directement à lui dans

toutes les circonstances difficiles.

Les difficultés qu'avait soulevées la censure à propos de la

_Pskovitaine_ me suggérèrent l'idée de solliciter son intervention. Il

se montra tout disposé à me donner son appui, et s'adressa à cet effet

au grand-duc Constantin[10], afin d'obtenir l'abrogation de la vieille

ordonnance impériale interdisant la figuration dans les opéras des

souverains de l'ancienne dynastie.

Le grand-duc intervint volontiers et, peu après, la censure m'informa de

la permission que je recevais de faire figurer le tsar Ivan dans mon

opéra, à la seule condition de modifier la scène du Vetché.

En même temps, mon opéra était reçu par le théâtre impérial dont la

direction, après le départ de Guedeonov et de Fedorov, fut confiée à

Loukaschevitch qui était bien disposé envers notre groupe. Quant à la

direction supérieure, mais non officielle, des théâtres, elle était

assurée par le contrôleur du ministère de la cour, baron Kister.

Ma vie musicale · 第 2 / 13 段