Un militaire de mes amis, qui est mort de la fièvre en Grèce il y a
quelques années, me conta un jour la première affaire à laquelle il
avait assisté. Son récit me frappa tellement, que je l'écrivis de
mémoire aussitôt que j'en eus le loisir. Le voici:
--Je rejoignis le régiment le 4 septembre au soir. Je trouvai le
colonel au bivac. Il me reçut d'abord assez brusquement; mais, après
avoir lu la lettre de recommandation du général B***, il changea de
manières, et m'adressa quelques paroles obligeantes.
Je fus présenté par lui à mon capitaine, qui revenait à l'instant même
d'une reconnaissance. Ce capitaine, que je n'eus guère le temps
de connaître, était un grand homme brun, d'une physionomie dure et
repoussante. Il avait été simple soldat, et avait gagné ses épaulettes
et sa croix[1] sur les champs de bataille. Sa voix, qui était
enrouée et faible, contrastait singulièrement avec sa stature presque
gigantesque. On me dit qu'il devait cette voix étrange à une balle qui
l'avait percé de part en part à la bataille d'Iéna[2].
[Footnote 1: croix. The cross of the Legion of Honor, an order
established by Napoleon in 1802 and which still exists. Instead of
the cross itself, the red ribbon by which it is attached is commonly
worn.]
[Footnote 2: *bataille d'Iéna*. A victory was gained at Jena, which
is situated on the river Saale, 45 miles southwest of Leipzic, by the
French (numbering 100000) under Napoleon over the Prussians and Saxons
(numbering 60000) under Prince Hohenlohe, Oct. 14, 1806.]
En apprenant que je sortais de l'école de Fontainebleau[1], il fit la
grimace et dit:
[Footnote 1: *école de Fontainebleau*. A military school at
Fontainebleau, about 37 miles from Paris. In 1806 it was transferred
to St. Cyr, 2-1/2 miles west of Versailles. The town itself is famous
for its palace, which is of great historical value.]
--Mon lieutenant est mort hier...
Je compris qu'il voulait dire: "C'est vous qui devez le remplacer, et
vous n'en êtes pas capable." Un mot piquant me vint sur les lèvres,
mais je me contins.
La lune se leva derrière la redoute de Cheverino[1], située à deux
portées de canon de notre bivac. Elle était large et rouge comme
cela est ordinaire à son lever. Mais, ce soir-là, elle me parut d'une
grandeur extraordinaire. Pendant un instant, la redoute se détacha en
noir sur le disque éclatant de la lune. Elle ressemblait au cône d'un
volcan au moment de l'éruption.
[Footnote 1: *la redoute de Cheverino*. This fort is referred to
in the following passage, taken from Lavisse et Rambaud: "Histoire
générale du IVme siècle à nos jours," page 787, Vol. IX: "Le 5
septembre (1812) un combat se livra pour la possession d'une redoute
russe sur le tertre de Chévardino, et fit perdre aux Français 4 ou
5000 hommes, aux Russes 7 ou 8000. Il annonçait du moins que les
Russes avaient pris position et se disposaient, pour sauver leur
capitale, à livrer bataille." The battle of Borodino, or the Moscova,
took place on the 7th and the arrival at Moscow on the 14th of
September.]
Un vieux soldat, auprès duquel je me trouvais, remarqua la couleur de
la lune.
--Elle est bien rouge, dit-il; c'est signe qu'il en coûtera bon pour
l'avoir, cette fameuse redoute! J'ai toujours été superstitieux, et
cet augure, dans ce moment surtout, m'affecta. Je me couchai, mais
je ne pus dormir. Je me levai, et je marchai quelque temps, regardant
l'immense ligne de feux qui couvrait les hauteurs au delà du village
de Cheverino.
Lorsque je crus que l'air frais et piquant de la nuit avait assez
rafraîchi mon sang, je revins auprès du feu; je m'enveloppai
soigneusement dans mon manteau, et je fermai les yeux, espérant ne
pas les ouvrir avant le jour. Mais le sommeil me tint rigueur.
Insensiblement mes pensées prenaient une teinte lugubre. Je me disais
que je n'avais pas un ami parmi les cent mille hommes qui couvraient
cette plaine. Si j'étais blessé, je serais dans un hôpital, traité
sans égards par des chirurgiens ignorants. Ce que j'avais entendu dire
des opérations chirurgicales me revint à la mémoire. Mon coeur battait
avec violence, et machinalement je disposais, comme une espèce de
cuirasse, le mouchoir et le portefeuille que j'avais sur la poitrine.
La fatigue m'accablait, je m'assoupissais, à chaque instant, et à
chaque instant quelque pensée sinistre se reproduisait avec plus de
force et me réveillait en sursaut.
Cependant la fatigue l'avait emporté, et, quand on battit la diane,
j'étais tout à fait endormi. Nous nous mîmes en bataille, on fit
l'appel, puis on remit les armes en faisceaux, et tout annonçait que
nous allions passer une journée tranquille.
Vers trois heures, un aide de camp arriva, apportant un ordre. On
nous fit reprendre les armes; nos tirailleurs se répandirent dans la
plaine; nous les suivîmes lentement, et, au bout de vingt minutes,
nous vîmes tous les avant-postes des Russes se replier et rentrer dans
la redoute.
Une batterie d'artillerie vint s'établir à notre droite, une autre
à notre gauche, mais toutes les deux bien en avant de nous. Elles
commencèrent un feu très vif sur l'ennemi, qui riposta énergiquement,
et bientôt la redoute de Cheverino disparut sous des nuages épais de
fumée.
Notre régiment était presque à couvert du feu des Russes par un pli de
terrain. Leurs boulets, rares d'ailleurs pour nous (car ils tiraient
de préférence sur nos canonniers), passaient au-dessus de nos têtes,
ou tout au plus nous envoyaient de la terre et de petites pierres.
Aussitôt que l'ordre de marcher en avant nous eut été donné, mon
capitaine me regarda avec une attention qui m'obligea à passer deux ou
trois fois la main sur ma jeune moustache d'un air aussi dégagé qu'il
me fut possible. Au reste, je n'avais pas peur, et la seule crainte
que j'éprouvasse, c'était que l'on ne s'imaginât que j'avais peur. Ces
boulets inoffensifs contribuèrent encore à me maintenir dans mon calme
héroïque. Mon amour-propre me disait que je courais un danger réel,
puisque enfin j'étais sous le feu d'une batterie. J'étais enchanté
d'être si à mon aise, et je songeai au plaisir de raconter la prise
de la redoute de Cheverino, dans le salon de madame de B***, rue de
Provence[1].
[Footnote 1: *madame de B***, rue de Provence*. These initials
correspond to those of Madame (la comtesse) de Beaulaincourt. A
collection of eleven letters, written from 1866 to 1870 by Mérimée to
this lady, was published by M. le comte d'Haussonville in the Revue
des Deux Mondes, Aug. 5, 1879. The "rue de Provence," on the right
bank of the Seine, extends from the point where the "rue de Rome"
meets the "Boulevard Haussmann" to the "rue du Faubourg Montmartre."]
Le colonel passa devant notre compagnie; il m'adressa la parole: "Eh
bien, vous allez en voir de grises pour votre début."
Je souris d'un air tout à fait martial en brossant la manche de mon
habit, sur laquelle un boulet, tombé à trente pas de moi, avait envoyé
un peu de poussière.
Il paraît que les Russes s'aperçurent du mauvais succès de leurs
boulets; car ils les remplacèrent par des obus qui pouvaient plus
facilement nous atteindre dans le creux où nous étions postés. Un
assez gros éclat m'enleva mon schako[2] et tua un homme auprès de moi.
[Footnote 2: *schako*. A word of Hungarian origin. A shako is a
soldier's headgear, having the form of the frustum of an oblique cone.
It is stiff, has a vizor, no brim, and is provided with a pompon or a
plume.]
--Je vous fais mon compliment, me dit le capitaine, comme je venais
de ramasser mon schako, vous en voilà quitte pour la journée. Je
connaissais cette superstition militaire qui croit que l'axiome _non
bis in idem_[1] trouve son application aussi bien sur un champ de
bataille que dans une cour de justice. Je remis fièrement mon schako.
[Footnote 1: *non bis in idem* (Lat.): not twice in the same place.]
--C'est faire saluer les gens sans cérémonie, dis-je aussi gaiement
que je pus. Cette mauvaise plaisanterie, vu la circonstance, parut
excellente.
--Je vous félicite, reprit le capitaine, vous n'aurez rien de plus, et
vous commanderez une compagnie ce soir; car je sens bien que le four
chauffe pour moi. Toutes les fois que j'ai été blessé, l'officier
auprès de moi a reçu quelque balle morte, et, ajouta-t-il d'un ton
plus bas et presque honteux, leurs noms commençaient toujours par un P.
Je fis l'esprit fort; bien des gens auraient fait comme moi; bien
des gens auraient été aussi bien que moi frappés de ces paroles
prophétiques. Conscrit comme je l'étais, je sentais que je ne pouvais
confier mes sentiments à personne, et que je devais toujours paraître
froidement intrépide.
Au bout d'une demi-heure, le feu des Russes diminua sensiblement;
alors nous sortîmes de notre couvert pour marcher sur la redoute.
Notre régiment était composé de trois bataillons. Le deuxième fut
chargé de tourner la redoute du côté de la gorge; les deux autres
devaient donner l'assaut. J'étais dans le troisième bataillon.
En sortant de derrière l'espèce d'épaulement qui nous avait protégés,
nous fûmes reçus par plusieurs décharges de mousqueterie qui ne firent
que peu de mal dans nos rangs. Le sifflement des balles me surprit:
souvent je tournais la tête, et je m'attirai ainsi quelques
plaisanteries de la part de mes camarades plus familiarisés avec ce
bruit.
--A tout prendre, me dis-je, une bataille n'est pas une chose si
terrible.
Nous avancions au pas de course, précédés de tirailleurs: tout à coup
les Russes poussèrent trois hourras, trois hourras distincts, puis
demeurèrent silencieux et sans tirer.
--Je n'aime pas ce silence, dit mon capitaine; cela ne nous présage
rien de bon.
Je trouvai que nos gens étaient un peu trop bruyants, et je ne pus
m'empêcher de faire intérieurement la comparaison de leurs clameurs
tumultueuses avec le silence imposant de l'ennemi.
Nous parvînmes rapidement au pied de la redoute, les palissades
avaient été brisées et la terre bouleversée par nos boulets. Les
soldats s'élancèrent sur ces ruines nouvelles avec des cris de _Vive
l'empereur_! plus forts qu'on ne l'aurait attendu de gens qui avaient
déjà tant crié.
Je levai les yeux, et jamais je n'oublierai le spectacle que je vis.
La plus grande partie de la fumée s'était élevée et restait suspendue
comme un dais à vingt pieds au-dessus de la redoute. Au travers d'une
vapeur bleuâtre, on apercevait derrière leur parapet à demi détruit
les grenadiers russes, l'arme haute, immobiles comme des statues. Je
crois voir encore chaque soldat, l'oeil gauche attaché sur nous, le
droit caché par son fusil élevé. Dans une embrasure, à quelques pieds
de nous, un homme tenant une lance à feu était auprès d'un canon.
Je frissonnai, et je crus que ma dernière heure était venue.
--Voilà la danse qui va commencer, s'écria mon capitaine. Bonsoir!
Ce furent les dernières paroles que je l'entendis prononcer.
Un roulement de tambours retentit dans la redoute. Je vis se
baisser tous les fusils. Je fermai les yeux, et j'entendis un fracas
épouvantable, suivi de cris et de gémissements. J'ouvris les yeux,
surpris de me trouver encore au monde. La redoute était de nouveau
enveloppée de fumée. J'étais entouré de blessés et de morts. Mon
capitaine était étendu à mes pieds: sa tête avait été broyée par un
boulet, et j'étais couvert de sa cervelle et de son sang. De toute ma
compagnie, il ne restait debout que six hommes et moi.
A ce carnage succéda un moment de stupeur. Le colonel, mettant son
chapeau au bout de son épée, gravit le premier le parapet en criant;
_Vive l'empereur_! il fut suivi aussitôt de tous les survivants. Je
n'ai presque plus de souvenir net de ce qui suivit. Nous entrâmes dans
la redoute, je ne sais comment. On se battit corps à corps au milieu
d'une fumée si épaisse, que l'on ne pouvait se voir. Je crois que
je frappai, car mon sabre se trouva tout sanglant. Enfin j'entendis
crier: "Victoire!" et la fumée diminuant, j'aperçus du sang et des
morts sous lesquels disparaissait la terre de la redoute. Les canons
surtout étaient enterrés sous des tas de cadavres. Environ deux cents
hommes debout, en uniforme français, étaient groupés sans ordre, les
uns chargeant leurs fusils, les autres essuyant leurs baïonnettes.
Onze prisonniers russes étaient avec eux.
Le colonel était renversé tout sanglant sur un caisson brisé, près
de la gorge. Quelques soldats s'empressaient autour de lui: je
m'approchai.
--Où est le plus ancien capitaine? demandait-il à un sergent.
Le sergent haussa les épaules d'une manière très expressive.
--Et le plus ancien lieutenant?
--Voici monsieur qui est arrivé d'hier, dit le sergent d'un ton tout à
fait calme.
Le colonel sourit amèrement.
--Allons, monsieur, me dit-il, vous commandez en chef; faites
promptement fortifier la gorge de la redoute avec ces chariots, car
l'ennemi est en force; mais le général C*** va vous faire soutenir.
--Colonel, lui dis-je, vous êtes grièvement blessé?
--_F_..., mon cher[1], mais la redoute est prise!
[Footnote 1: _F..., mon cher_: 'done for, my dear fellow.' _F_. stands
for _foutu_ (vulg.), which is frequently thus abbreviated.]