MATEO FALCONE

En sortant de Porto-Vecchio[1] et se dirigeant au nord-ouest, vers

l'intérieur de l'île, on voit le terrain s'élever assez rapidement,

et, après trois heures de marche par des sentiers tortueux, obstrués

par de gros quartiers de rocs, et quelquefois coupés par des ravins,

on se trouve sur le bord d'un _maquis_ très étendu. Le maquis est

la patrie des bergers corses et de quiconque s'est brouillé avec la

justice. Il faut savoir que le laboureur corse, pour s'épargner la

peine de fumer son champ, met le feu à une certaine étendue de bois:

tant pis si la flamme se répand plus loin que besoin n'est; arrive que

pourra, on est sûr d'avoir une bonne récolte en semant sur cette

terre fertilisée par les cendres des arbres qu'elle portait. Les

épis enlevés, car on laisse la paille, qui donnerait de la peine à

recueillir, les racines qui sont restées en terre sans se consumer

poussent, au printemps suivant, des cépées très épaisses qui, en peu

d'années parviennent à une hauteur de sept ou huit pieds. C'est cette

manière de taillis fourré que l'on nomme maquis. Différentes espèces

d'arbres et d'arbrisseaux le composent, mêlés et confondus comme il

plaît à Dieu. Ce n'est que la hache à la main que l'homme s'y

ouvrirait un passage, et l'on voit des maquis si épais et si touffus,

que les mouflons eux-mêmes ne peuvent y pénétrer.

[Footnote 1: Porto-Vecchio (_pron._ vek'ke-o), It., old port, a

seaport in Corsica, near the southern extremity of the island.]

Si vous avez tué un homme, allez dans le maquis de Porto-Vecchio,

et vous y vivrez en sûreté, avec un bon fusil, de la poudre et des

balles; n'oubliez pas un manteau brun garni d'un capuchon, qui sert de

couverture et de matelas. Les bergers vous donnent du lait, du fromage

et des châtaignes, et vous n'aurez rien à craindre de la justice ou

des parents du mort, si ce n'est quand il vous faudra descendre à la

ville pour y renouveler vos munitions.

Mateo Falcone, quand j'étais en Corse en 18..., avait sa maison à une

demi-lieue de ce maquis. C'était un homme assez riche pour le pays;

vivant noblement, c'est-à-dire sans rien faire, du produit de ses

troupeaux, que des bergers, espèces de nomades, menaient paître çà et

là sur les montagnes. Lorsque je le vis, deux années après l'événement

que je vais raconter, il me parut âgé de cinquante ans tout au plus.

Figurez-vous un homme petit mais robuste, avec des cheveux crépus,

noirs comme le jais, un nez aquilin, les lèvres minces, les yeux

grands et vifs, et un teint couleur de revers de botte. Son habileté

au tir du fusil passait pour extraordinaire, même dans son pays, où il

y a tant de bons tireurs. Par exemple, Mateo n'aurait jamais tiré sur

un mouflon avec des chevrotines; mais, à cent vingt pas, il l'abattait

d'une balle dans la tête ou dans l'épaule, à son choix. La nuit, il se

servait de ses armes aussi facilement que le jour, et l'on m'a cité de

lui ce trait d'adresse qui paraîtra peut-être incroyable à qui n'a pas

voyagé en Corse. A quatre-vingts pas, on plaçait une chandelle allumée

derrière un transparent de papier, large comme une assiette. Il

mettait en joue, puis on éteignait la chandelle, et, au bout d'une

minute, dans l'obscurité la plus complète, il tirait et perçait le

transparent trois fois sur quatre.

Avec un mérite aussi transcendant, Mateo Falcone s'était attiré une

grande réputation. On le disait aussi bon ami que dangereux ennemi:

d'ailleurs serviable et faisant l'aumône, il vivait en paix avec tout

le monde dans le district de Porto-Vecchio. Mais on contait de

lui qu'à Corte, où il avait pris femme, il s'était débarrassé fort

vigoureusement d'un rival qui passait pour aussi redoutable en guerre

qu'en amour: du moins on attribuait à Mateo certain coup de fusil

qui surprit ce rival comme il était à se raser devant un petit miroir

pendu à sa fenêtre. L'affaire assoupie, Mateo se maria. Sa femme

Giuseppa lui avait donné d'abord trois filles (dont il enrageait), et

enfin un fils, qu'il nomma Fortunato: c'était l'espoir de sa famille,

l'héritier du nom. Les filles étaient bien mariées: leur père pouvait

compter au besoin sur les poignards et les escopettes de ses gendres.

Le fils n'avait que dix ans, mais il annonçait déjà d'heureuses

dispositions.

Un certain jour d'automne, Mateo sortit de bonne heure avec sa femme

pour aller visiter un de ses troupeaux dans une clairière du maquis.

Le petit Fortunato voulait l'accompagner, mais la clairière était trop

loin; d'ailleurs, il fallait bien que quelqu'un restât pour garder

la maison; le père refusa donc: on verra s'il n'eut pas lieu de s'en

repentir.

Il était absent depuis quelques heures, et le petit Fortunato était

tranquillement étendu au soleil, regardant les montagnes bleues, et

pensant que, le dimanche prochain, il irait dîner à la ville, chez son

oncle le _caporal_[1], quand il fut soudainement interrompu dans ses

méditations par l'explosion d'une arme à feu. Il se leva et se tourna

du côté de la plaine d'où partait ce bruit. D'autres coups de fusil se

succédèrent, tirés à intervalles inégaux, et toujours de plus en plus

rapprochés; enfin, dans le sentier qui menait de la plaine à la maison

de Mateo parut un homme, coiffé d'un bonnet pointu comme en portent

les montagnards, barbu, couvert de haillons, et se traînant avec peine

en s'appuyant sur son fusil. Il venait de recevoir un coup de feu dans

la cuisse.

[Footnote 1: Les caporaux furent autrefois les chefs que se donnèrent

les communes corses quand elles s'insurgèrent contre les seigneurs

féodaux. Aujourd'hui, on donne encore quelquefois ce nom à un homme

qui, par ses propriétés, ses alliances et sa clientèle, exerce une

influence et une sorte de magistrature effective sur une _pieve_[A] ou

un canton. Les Corses se divisent, par une ancienne habitude, en cinq

castes: les _gentilshommes_ (dont les uns sont _magnifiques_, les

autres _signori_), les _caporali_, les _citoyens_, les _plébéiens_ et

les _étrangers_.--_Author's Note_.]

[Footnote A: *pieve* (It.): parish.]

Cet homme était un _bandit_[1], qui, étant parti de nuit pour aller

chercher de la poudre à la ville, était tombé en route dans une

embuscade de voltigeurs corses[2]. Après une vigoureuse défense, il

était parvenu à faire sa retraite, vivement poursuivi et tiraillant

de rocher en rocher. Mais il avait peu d'avance sur les soldats, et

sa blessure le mettait hors d'état de gagner le maquis avant d'être

rejoint.

[Footnote 1: Ce mot est ici le synonyme de proscrit.--_Author's

Note_.]

[Footnote 2: C'est un corps levé depuis peu d'années par le

gouvernement, et qui sert concurremment avec la gendarmerie au

maintien de la police.--_Author's Note_.]

Il s'approcha de Fortunato et lui dit:

--Tu es le fils de Mateo Falcone?

--Oui.

--Moi, je suis Gianetto Sanpiero. Je suis poursuivi par les collets

jaunes[1]. Cache-moi, car je ne puis aller plus loin.

[Footnote 1: L'uniforme des voltigeurs était alors un habit brun avec

un collet jaune.--_Author's Note_.]

--Et que dira mon père si je te cache sans sa permission?

--Il dira que tu as bien fait.

--Qui sait?

--Cache-moi vite; ils viennent.

--Attends que mon père soit revenu.

--Que j'attende? malédiction! Ils seront ici dans cinq minutes.

Allons, cache-moi, ou je te tue.

Fortunato lui répondit avec le plus grand sang-froid:

--Ton fusil est déchargé, et il n'y a plus de cartouches dans ta

carchera[1].

[Footnote 1: Ceinture de cuir qui sert de giberne et de

portefeuille.--_Author's Note_.]

--J'ai mon stylet.

--Mais courras-tu aussi vite que moi?

Il fit un saut, et se mit hors d'atteinte.

--Tu n'es pas le fils de Mateo Falcone! Me laisseras-tu donc arrêter

devant ta maison?

L'enfant parut touché.

--Que me donneras-tu si je te cache? dit-il en se rapprochant.

Le bandit fouilla dans une poche de cuir qui pendait à sa ceinture,

et il en tira une pièce de cinq francs qu'il avait réservée sans

doute pour acheter de la poudre. Fortunato sourit à la vue de la pièce

d'argent; il s'en saisit, et dit à Gianetto:

--Ne crains rien.

Aussitôt il fit un grand trou dans un tas de foin placé auprès de la

maison. Gianetto s'y blottit, et l'enfant le recouvrit de manière

à lui laisser un peu d'air pour respirer, sans qu'il fût possible

cependant de soupçonner que ce foin cachât un homme. Il s'avisa, de

plus, d'une finesse de sauvage assez ingénieuse. Il alla prendre une

chatte et ses petits, et les établit sur le tas de foin pour faire

croire qu'il n'avait pas été remué depuis peu. Ensuite, remarquant

des traces de sang sur le sentier près de la maison, il les couvrit de

poussière avec soin, et, cela fait, il se recoucha au soleil avec la

plus grande tranquillité.

Quelques minutes après, six hommes en uniforme brun à collet jaune,

et commandés par un adjudant, étaient devant la porte de Mateo. Cet

adjudant était quelque peu parent de Falcone. (On sait qu'en Corse

on suit les degrés de parenté beaucoup plus loin qu'ailleurs.) Il

se nommait Tiodoro Gamba: c'était un homme actif, fort redouté des

bandits dont il avait déjà traqué plusieurs.

--Bonjour, petit cousin, dit-il à Fortunato en l'abordant; comme te

voilà grandi! As-tu vu passer un homme tout à l'heure?

--Oh! je ne suis pas encore si grand que vous, mon cousin, répondit

l'enfant d'un air niais.

--Cela viendra. Mais n'as-tu pas vu passer un homme, dis-moi?

--Si j'ai vu passer un homme?

--Oui, un homme avec un bonnet pointu en velours noir, et une veste

brodée de rouge et de jaune?

--Un homme avec un bonnet pointu, et une veste brodée de rouge et de

jaune?

--Oui, réponds vite, et ne répète pas mes questions.

--Ce matin, M. le curé est passé devant notre porte, sur son cheval

Piero. Il m'a demandé comment papa se portait, et je lui ai répondu...

--Ah! petit drôle, tu fais le malin! Dis-moi vite par où est passé

Gianetto, car c'est lui que nous cherchons; et, j'en suis certain, il

a pris par ce sentier.

--Qui sait?

--Qui sait? C'est moi qui sais que tu l'as vu.

--Est-ce qu'on voit les passants quand on dort?

--Tu ne dormais pas, vaurien; les coups de fusil t'ont réveillé.

--Vous croyez donc, mon cousin, que vos fusils font tant de bruit?

L'escopette de mon père en fait bien davantage.

--Que le diable te confonde, maudit garnement! Je suis bien sûr que tu

as vu le[1] Gianetto. Peut-être même l'as-tu caché. Allons, camarades,

entrez dans cette maison, et voyez si notre homme n'y est pas. Il

n'allait plus que d'une patte, et il a trop de bon sens, le coquin,

pour avoir cherché à gagner le maquis en clopinant. D'ailleurs, les

traces de sang s'arrêtent ici.

[Footnote 1: Italian proper names, when used in French, are often

preceded by the definite article.]

--Et que dira papa? demanda Fortunato en ricanant; que dira-t-il s'il

sait qu'on est entré dans sa maison pendant qu'il était sorti?

--Vaurien! dit l'adjudant Gamba en le prenant par l'oreille, sais-tu

qu'il ne tient qu'à moi de te faire changer de note? Peut-être qu'en

te donnant une vingtaine de coups de plat de sabre tu parleras enfin.

Et Fortunato ricanait toujours.

--Mon père est Mateo Falcone! dit-il avec emphase.

--Sais-tu bien, petit drôle, que je puis t'emmener à Corte ou à

Bastia[1]? Je te ferai coucher dans un cachot, sur la paille, les fers

aux pieds, et je te ferai guillotiner si tu ne dis où est Gianetto

Sanpiero.

[Footnote 1: Corte--Bastia. The former is a little town of about 5000

inhabitants in the interior of Corsica; the latter is a seaport on

the northeastern coast of the island and was formerly its capital. It

has about 23,000 inhabitants.]

L'enfant éclata de rire à cette ridicule menace. Il répéta:

--Mon père est Mateo Falcone.

--Adjudant, dit tout bas un des voltigeurs, ne nous brouillons pas

avec Mateo.

Gamba paraissait évidemment embarrassé. Il causait à voix basse avec

ses soldats, qui avaient déjà visité toute la maison. Ce n'était pas

une opération fort longue, car la cabane d'un Corse ne consiste qu'en

une seule pièce carrée. L'ameublement se compose d'une table, de

bancs, de coffres et d'ustensiles de chasse ou de ménage. Cependant le

petit Fortunato caressait sa chatte, et semblait jouir malignement de

la confusion des voltigeurs et de son cousin.

Un soldat s'approcha du tas de foin. Il vit la chatte, et donna un

coup de baïonnette dans le foin avec négligence, et en haussant les

épaules, comme s'il sentait que sa précaution était ridicule. Rien ne

remua; et le visage de l'enfant ne trahit pas la plus légère émotion.

L'adjudant et sa troupe se donnaient au diable; déjà ils regardaient

sérieusement du côté de la plaine, comme disposés à s'en retourner par

où ils étaient venus, quand leur chef, convaincu que les menaces ne

produiraient aucune impression sur le fils de Falcone, voulut faire un

dernier effort et tenter le pouvoir des caresses et des présents.

--Petit cousin, dit-il, tu me parais un gaillard bien éveillé! Tu iras

loin. Mais tu joues un vilain jeu avec moi; et, si je ne craignais

de faire de la peine à mon cousin Mateo, le diable m'emporte! je

t'emmènerais avec moi.

--Bah!

--Mais, quand mon cousin sera revenu, je lui conterai l'affaire, et,

pour ta peine d'avoir menti il te donnera le fouet jusqu'au sang.

--Savoir?

--Tu verras... Mais, tiens... sois brave garçon, et je te donnerai

quelque chose.

--Moi, mon cousin, je vous donnerai un avis: c'est que, si vous tardez

davantage, le Gianetto sera dans le maquis, et alors il faudra plus

d'un luron comme vous pour aller l'y chercher.

L'adjudant tira de sa poche une montre d'argent qui valait bien dix

écus; et, remarquant que les yeux du petit Fortunato étincelaient en

la regardant, il lui dit en tenant la montre suspendue au bout de sa

chaîne d'acier:

--Fripon! tu voudrais bien avoir une montre comme celle-ci suspendue

à ton col, et tu te promènerais dans les rues de Porto-Vecchio, fier

comme un paon; et les gens te demanderaient: "Quelle heure est-il?" et

tu leur dirais: "Regardez à ma montre."

--Quand je serai grand, mon oncle le caporal me donnera une montre.

--Oui; mais le fils de ton oncle en a déjà une... pas aussi belle que

celle-ci, à la vérité... Cependant il est plus jeune que toi.

L'enfant soupira.

--Eh bien, la veux-tu cette montre, petit cousin?

Fortunato, lorgnant la montre du coin de l'oeil, ressemblait à un

chat à qui l'on présente un poulet tout entier. Comme il sent qu'on

se moque de lui, il n'ose y porter la griffe, et de temps en temps il

détourne les yeux pour ne pas s'exposer à succomber à la tentation;

mais il se lèche les babines à tout moment, et il a l'air de dire à

son maître: "Que votre plaisanterie est cruelle!"

Cependant l'adjudant Gamba semblait de bonne foi en présentant sa

montre. Fortunato n'avança pas la main; mais il lui dit avec un

sourire amer:

--Pourquoi vous moquez-vous de moi?

--Par Dieu! je ne me moque pas. Dis-moi seulement où est Gianetto, et

cette montre est à toi.

Fortunato laissa échapper un sourire d'incrédulité; et, fixant ses

yeux noirs sur ceux de l'adjudant, il s'efforçait d'y lire la foi

qu'il devait avoir en ses paroles.

--Que je perde mon épaulette, s'écria l'adjudant, si je ne te donne

pas la montre à cette condition! Les camarades sont témoins; et je ne

puis m'en dédire.

En parlant ainsi, il approchait toujours la montre, tant, qu'elle

touchait presque la joue pâle de l'enfant. Celui-ci montrait bien sur

sa figure le combat que se livraient en son âme la convoitise et le

respect dû à l'hospitalité. Sa poitrine nue se soulevait avec force,

et il semblait près d'étouffer. Cependant la montre oscillait,

tournait, et quelquefois lui heurtait le bout du nez. Enfin, peu à

peu, sa main droite s'éleva vers la montre: le bout de ses doigts la

toucha; et elle pesait tout entière dans sa main sans que l'adjudant

lâchât pourtant le bout de la chaîne... Le cadran était azuré... la

boîte nouvellement fourbie..., au soleil, elle paraissait toute de

feu... La tentation était trop forte.

Fortunato éleva aussi sa main gauche, et indiqua du pouce, par-dessus

son épaule, le tas de foin auquel il était adossé. L'adjudant le

comprit aussitôt. Il abandonna l'extrémité de la chaîne; Fortunato se

sentit seul possesseur de la montre. Il se leva avec l'agilité d'un

daim, et s'éloigna de dix pas du tas de foin, que les voltigeurs se

mirent aussitôt à culbuter.

On ne tarda pas à voir le foin s'agiter; et un homme sanglant, le

poignard à la main, en sortit; mais, comme il essayait de se lever en

pied, sa blessure refroidie ne lui permit plus de se tenir debout. Il

tomba. L'adjudant se jeta sur lui et lui arracha son stylet. Aussitôt

on le garrotta fortement, malgré sa résistance.

Gianetto, couché par terre et lié comme un fagot, tourna la tête vers

Fortunato qui s'était rapproché.

--Fils de...! lui dit-il avec plus de mépris que de colère.

L'enfant lui jeta la pièce d'argent qu'il en avait reçue, sentant

qu'il avait cessé de la mériter; mais le proscrit n'eut pas l'air de

faire attention à ce mouvement. Il dit avec beaucoup de sang-froid à

l'adjudant:

--Mon cher Gamba, je ne puis marcher; vous allez être obligé de me

porter à la ville.

--Tu courais tout à l'heure plus vite qu'un chevreuil, repartit le

cruel vainqueur; mais sois tranquille: je suis si content de te tenir,

que je te porterais une lieue sur mon dos sans être fatigué. Au reste,

mon camarade, nous allons te faire une litière avec des branches et ta

capote; et à la ferme de Crespoli nous trouverons des chevaux.

--Bien, dit le prisonnier; vous mettrez aussi un peu de paille sur

votre litière, pour que je sois plus commodément.

Pendant que les voltigeurs s'occupaient, les uns à faire une espèce

de brancard avec des branches de châtaignier, les autres à panser la

blessure de Gianetto, Mateo Falcone et sa femme parurent tout d'un

coup au détour d'un sentier qui conduisait au maquis. La femme

s'avançait courbée péniblement sous le poids d'un énorme sac de

châtaignes, tandis que son mari se prélassait, ne portant qu'un fusil

à la main et un autre en bandoulière; car il est indigne d'un homme de

porter d'autre fardeau que ses armes.

A la vue des soldats, la première pensée de Mateo fut qu'ils venaient

pour l'arrêter. Mais pourquoi cette idée? Mateo avait-il donc quelques

démêlés avec la justice? Non. Il jouissait d'une bonne réputation.

C'était, comme on dit, _un particulier bien famé_; mais il était Corse

et montagnard, et il y a peu de Corses montagnards qui, en scrutant

bien leur mémoire, n'y trouvent quelque peccadille, telle que coups de

fusil, coups de stylet et autres bagatelles. Mateo, plus qu'un autre,

avait la conscience nette; car depuis plus de dix ans il n'avait

dirigé son fusil contre un homme; mais toutefois il était prudent, et

il se mit en posture de faire une belle défense, s'il en était besoin.

--Femme, dit-il à Giuseppa, mets bas ton sac et tiens-toi prête.

Elle obéit sur-le-champ. Il lui donna le fusil qu'il avait en

bandoulière et qui aurait pu le gêner. Il arma celui qu'il avait à la

main, et il s'avança lentement vers sa maison, longeant les arbres qui

bordaient le chemin, et prêt, à la moindre démonstration hostile, à

se jeter derrière le plus gros tronc, d'où il aurait pu faire feu

à couvert. Sa femme marchait sur ses talons, tenant son fusil de

rechange et sa giberne. L'emploi d'une bonne ménagère, en cas de

combat, est de charger les armes de son mari.

D'un autre côté, l'adjudant était fort en peine en voyant Mateo

s'avancer ainsi, à pas comptés, le fusil en avant et le doigt sur la

détente.

--Si par hasard, pensa-t-il, Mateo se trouvait parent de Gianetto, ou

s'il était son ami, et qu'il voulût le défendre, les bourres de ses

deux fusils arriveraient à deux d'entre nous, aussi sûr qu'une lettre

à la poste, et s'il me visait, nonobstant la parenté!...

Dans cette perplexité, il prit un parti fort courageux, ce fut de

s'avancer seul vers Mateo pour lui conter l'affaire, en l'abordant

comme une vieille connaissance; mais le court intervalle qui le

séparait de Mateo lui parut terriblement long.

--Holà! eh! mon vieux camarade, criait-il, comment cela va-t-il, mon

brave? C'est moi, je suis Gamba, ton cousin.

Mateo, sans répondre un mot, s'était arrêté, et, à mesure que l'autre

parlait il relevait doucement le canon de son fusil, de sorte qu'il

était dirigé vers le ciel au moment où l'adjudant le joignit.

--Bonjour, frère[1], dit l'adjudant en lui tendant la main. Il y a

bien longtemps que je ne t'ai vu.

[Footnote 1: Buon giorno, fratello, salut ordinaire des

Corses.--_Author's Note_.]

--Bonjour, frère.

--J'étais venu pour te dire bonjour en passant, et à ma cousine Pepa.

Nous avons fait une longue traite aujourd'hui; mais il ne faut pas

plaindre notre fatigue, car nous avons fait une fameuse prise. Nous

venons d'empoigner Gianetto Sanpiero.

--Dieu soit loué! s'écria Giuseppa. Il nous a volé une chèvre laitière

la semaine passée.

Ces mots réjouirent Gamba.

--Pauvre diable! dit Mateo, il avait faim.

--Le drôle s'est défendu comme un lion, poursuivit l'adjudant un peu

mortifié; il m'a tué un de mes voltigeurs, et, non content de cela,

il a cassé le bras au caporal Chardon; mais il n'y a pas grand mal,

ce n'était qu'un Français... Ensuite, il s'était si bien caché, que le

diable ne l'aurait pu découvrir. Sans mon petit cousin Fortunato, je

ne l'aurais jamais pu trouver.

--Fortunato! s'écria Mateo.

--Fortunato! répéta Giuseppa.

--Oui, le Gianetto s'était caché sous ce tas de foin là-bas; mais mon

petit cousin m'a montré la malice. Aussi je le dirai à son oncle le

caporal, afin qu'il lui envoie un beau cadeau pour sa peine. Et son

nom et le tien seront dans le rapport que j'enverrai à M. l'avocat

général.

--Malédiction! dit tout bas Mateo.

Ils avaient rejoint le détachement. Gianetto était déjà couché sur la

litière et prêt à partir. Quand il vit Mateo en la compagnie de Gamba,

il sourit d'un sourire étrange; puis, se tournant vers la porte de la

maison, il cracha sur le seuil en disant:

--Maison d'un traître!

Il n'y avait qu'un homme décidé à mourir qui eût osé prononcer le

mot de traître en l'appliquant à Falcone. Un bon coup de stylet,

qui n'aurait pas eu besoin d'être répété, aurait immédiatement payé

l'insulte. Cependant Mateo ne fit pas d'autre geste que celui de

porter sa main à son front comme un homme accablé.

Fortunato était entré dans la maison en voyant arriver son père.

Il reparut bientôt avec une jatte de lait, qu'il présenta les yeux

baissés à Gianetto.

--Loin de moi! lui cria le proscrit d'une voix foudroyante.

Puis, se tournant vers un des voltigeurs:

--Camarade, donne-moi à boire, dit-il.

Le soldat remit sa gourde entre ses mains, et le bandit but l'eau que

lui donnait un homme avec lequel il venait d'échanger des coups de

fusil. Ensuite il demanda qu'on lui attachât les mains de manière

qu'il les eût croisées sur sa poitrine, au lieu de les avoir liées

derrière le dos.

--J'aime, disait-il, à être couché à mon aise.

On s'empressa de le satisfaire, puis l'adjudant donna le signal du

départ, dit adieu à Mateo, qui ne lui répondit pas, et descendit au

pas accéléré vers la plaine.

Il se passa près de dix minutes avant que Mateo ouvrît la bouche.

L'enfant regardait d'un oeil inquiet tantôt sa mère et tantôt

son père, qui, s'appuyant sur son fusil, le considérait avec une

expression de colère concentrée.

--Tu commences bien! dit enfin Mateo d'une voix calme, mais effrayante

pour qui connaissait l'homme.

--Mon père! s'écria l'enfant en s'avançant les larmes aux yeux comme

pour se jeter à ses genoux.

Mais Mateo lui cria:

--Arrière de moi!

Et l'enfant s'arrêta et sanglota, immobile, à quelques pas de son

père.

Giuseppa s'approcha. Elle venait d'apercevoir la chaîne de la montre,

dont un bout sortait de la chemise de Fortunato.

--Qui t'a donné cette montre? demanda-t-elle d'un ton sévère.

--Mon cousin l'adjudant.

Falcone saisit la montre, et, la jetant avec force contre une pierre,

il la mit en mille pièces.

--Femme, dit-il, cet enfant est-il de moi?

Les joues brunes de Giuseppa devinrent d'un rouge de brique.

--Que dis-tu, Mateo? et sais-tu bien à qui tu parles?

--Eh bien, cet enfant est le premier de sa race qui ait fait une

trahison.

Les sanglots et les hoquets de Fortunato redoublèrent, et Falcone

tenait ses yeux de lynx toujours attachés sur lui. Enfin il frappa

la terre de la crosse de son fusil, puis le rejeta sur son épaule

et reprit le chemin du maquis en criant à Fortunato de le suivre.

L'enfant obéit.

Giuseppa courut après Mateo et lui saisit le bras.

--C'est ton fils, lui dit-elle d'une voix tremblante en attachant ses

yeux noirs sur ceux de son mari, comme pour lire ce qui se passait

dans son âme.

--Laisse-moi, répondit Mateo: je suis son père.

Giuseppa embrassa son fils et entra en pleurant dans sa cabane. Elle

se jeta à genoux devant une image de la Vierge et pria avec ferveur.

Cependant Falcone marcha quelque deux cents pas dans le sentier et ne

s'arrêta que dans un petit ravin où il descendit. Il sonda la terre

avec la crosse de son fusil et la trouva molle et facile à creuser.

L'endroit lui parut convenable pour son dessein.

--Fortunato, va auprès de cette grosse pierre.

L'enfant fit ce qu'il lui commandait, puis il s'agenouilla.

--Dis tes prières.

--Mon père, mon père, ne me tuez pas.

--Dis tes prières! répéta Mateo d'une voix terrible.

L'enfant, tout en balbutiant et en sanglotant, récita le _Pater_ et le

_Credo_[1]. Le père, d'une voix forte, répondait _Amen!_ à la fin de

chaque prière.

[Footnote 1: *Pater*--*Credo*. The first words respectively of the

Latin version of the Lord's Prayer and of the Creed.]

--Sont-ce là toutes les prières que tu sais?

--Mon père, je sais encore l'_Ave Maria_[1] et la litanie que ma tante

m'a apprise.

[Footnote 1: *Ave Maria*. The first words of a prayer to the Virgin

composed from St. Luke I, verses 26-28 and 41-44, to which are added

the following words: "Sancta Maria mater Dei ora pro nobis nunc et in

hora."]

--Elle est bien longue, n'importe.

L'enfant acheva la litanie d'une voix éteinte.

--As-tu fini?

--Oh! mon père, grâce! pardonnez-moi! Je ne le ferai plus! Je prierai

tant mon cousin le caporal qu'on fera grâce au Gianetto!

Il parlait encore; Mateo avait armé son fusil et le couchait en joue

en lui disant:

--Que Dieu te pardonne!

L'enfant fit un effort désespéré pour se relever et embrasser les

genoux de son père; mais il n'en eut pas le temps. Mateo fit feu, et

Fortunato tomba roide mort.

Sans jeter un coup d'oeil sur le cadavre, Mateo reprit le chemin de

sa maison pour aller chercher une bêche afin d'enterrer son fils.

Il avait fait à peine quelques pas qu'il rencontra Giuseppa, qui

accourait alarmée du coup de feu.

--Qu'as-tu fait? s'écria-t-elle.

--Justice.

--Où est-il?

--Dans le ravin. Je vais l'enterrer. Il est mort en chrétien; je lui

ferai chanter une messe. Qu'on dise à mon gendre Tiodoro Bianchi de

venir demeurer avec nous.

Quatre contes de Prosper Mérimée · 第 7 / 13 题