TAMANGO

Le capitaine Ledoux était un bon marin. Il avait commencé par

être simple matelot, puis il devint aide-timonier. Au combat de

Trafalgar[1], il eut la main gauche fracassée par un éclat de bois; il

fut amputé, et congédié ensuite avec de bons certificats. Le repos ne

lui convenait guère, et, l'occasion de se rembarquer se présentant,

il servit, en qualité de second lieutenant, à bord d'un corsaire.

L'argent qu'il retira de quelques prises lui permit d'acheter des

livres et d'étudier la théorie de la navigation, dont il connaissait

déjà parfaitement la pratique. Avec le temps, il devint capitaine d'un

lougre corsaire de trois canons et de soixante hommes d'équipage, et

les caboteurs de Jersey conservent encore le souvenir de ses exploits.

La paix[2] le désola: il avait amassé pendant la guerre une petite

fortune, qu'il espérait augmenter aux dépens des Anglais. Force lui

fut d'offrir ses services à de pacifiques négociants; et, comme il

était connu pour un homme de résolution et d'expérience, on lui confia

facilement un navire. Quand la traite des nègres fut défendue, et

que, pour s'y livrer, il fallut non seulement tromper la vigilance des

douaniers français, ce qui n'était pas très difficile, mais encore,

et c'était le plus hasardeux, échapper aux croiseurs anglais, le

capitaine Ledoux devint un homme précieux pour les trafiquants de bois

d'ébène[3].

[Footnote 1: *combat de Trafalgar*. The greatest British naval victory

in the Napoleonic wars, gained off Cape Trafalgar, between Cadiz

and Gibraltar, October 21, 1805. The English were under Nelson and

Collingwood, the allied French-Spanish fleet under Villeneuve (French)

and Gravina and Alava (Spanish). Nelson and Gravina were killed and

Villeneuve taken prisoner. This victory put an end to Napoleon's

projected invasion of England.]

[Footnote 2: *La paix*. The peace which came after the fall of

Napoleon (1815).]

[Footnote 3: Nom que se donnent eux-mêmes les gens qui font la

traite.--_Author's Note_.]

Bien différent de la plupart des marins qui ont langui longtemps

comme lui dans les postes subalternes, il n'avait point cette horreur

profonde des innovations, et cet esprit de routine qu'ils apportent

trop souvent dans les grades supérieurs. Le capitaine Ledoux, au

contraire, avait été le premier à recommander à son armateur l'usage

des caisses en fer, destinées à contenir et conserver l'eau. A son

bord, les menottes et les chaînes, dont les bâtiments négriers

ont provision, étaient fabriquées d'après un système nouveau, et

soigneusement vernies pour les préserver de la rouille. Mais ce qui

lui fit le plus d'honneur parmi les marchands d'esclaves, ce fut la

construction, qu'il dirigea lui-même, d'un brick destiné à la traite,

fin voilier, étroit, long comme un bâtiment de guerre, et cependant

capable de contenir un très grand nombre de noirs. Il le nomma

_l'Espérance_. Il voulut que les entre-ponts, étroits et rentrés,

n'eussent que trois pieds quatre pouces de haut, prétendant que

cette dimension permettait aux esclaves de taille raisonnable d'être

commodément assis; et quel besoin ont-ils de se lever?

--Arrivés aux colonies, disait Ledoux, ils ne resteront que trop sur

leurs pieds!

Les noirs, le dos appuyé aux bordages du navire, et disposés sur deux

lignes parallèles, laissaient entre leurs pieds un espace vide, qui,

dans tous les autres négriers, ne sert qu'à la circulation. Ledoux

imagina de placer dans cet intervalle d'autres nègres, couchés

perpendiculairement aux premiers. De la sorte, son navire contenait

une dizaine de nègres de plus qu'un autre du même tonnage. A la

rigueur, on aurait pu en placer davantage; mais il faut avoir de

l'humanité, et laisser à un nègre au moins cinq pieds en longueur et

deux en largeur pour s'ébattre, pendant une traversée de six semaines

et plus: "Car enfin, disait Ledoux à son armateur pour justifier cette

mesure libérale, les nègres, après tout, sont des hommes comme les

blancs."

_L'Espérance_ partit de Nantes[1] un vendredi, comme le remarquèrent

depuis des gens superstitieux. Les inspecteurs qui visitèrent

scrupuleusement le brick ne découvrirent pas six grandes caisses

remplies de chaînes, de menottes, et de ces fers que l'on nomme, je

ne sais pourquoi, _barres de justice_. Ils ne furent point étonnés non

plus de l'énorme provision d'eau que devait porter _l'Espérance_,

qui, d'après ses papiers, n'allait qu'au Sénégal[2] pour y faire le

commerce de bois et d'ivoire. La traversée n'est pas longue, il est

vrai, mais enfin le trop de précautions ne peut nuire. Si l'on était

surpris par un calme, que deviendrait-on sans eau?

[Footnote 1: *Nantes*. An important town near the mouth of the Loire

of over 122,000 inhabitants.]

[Footnote 2: *Sénégal*, a French colony in western Africa. Capital:

St. Louis. It has belonged to France since the seventeenth century.

Since 1854 it has been greatly developed.]

_L'Espérance_ partit donc un vendredi, bien gréée et bien équipée

de tout. Ledoux aurait voulu peut-être des mâts un peu plus solides;

cependant, tant qu'il commanda le bâtiment, il n'eut point à s'en

plaindre. Sa traversée fut heureuse et rapide jusqu'à la côte

d'Afrique. Il mouilla dans la rivière de Joale[1] (je crois) dans un

moment où les croiseurs anglais ne surveillaient point cette partie

de la côte. Des courtiers du pays vinrent aussitôt à bord. Le moment

était on ne peut plus favorable; Tamango, guerrier fameux et vendeur

d'hommes, venait de conduire à la côte une grande quantité d'esclaves,

et il s'en défaisait à bon marché, en homme qui se sent la force et

les moyens d'approvisionner promptement la place, aussitôt que les

objets de son commerce y deviennent rares.

[Footnote 1: *la rivière de Joale*. The Niger, also called Joliba,

which empties into the Gulf of Guinea.]

Le capitaine Ledoux se fit descendre sur le rivage, et fit sa visite à

Tamango. Il le trouva dans une case en paille qu'on lui avait élevée

à la hâte, accompagné de ses deux femmes et de quelques sous-marchands

et conducteurs d'esclaves. Tamango s'était paré pour recevoir le

capitaine blanc. Il était vêtu d'un vieil habit d'uniforme bleu, ayant

encore les galons de caporal; mais sur chaque épaule pendaient deux

épaulettes d'or attachées au même bouton, et ballottant, l'une par

devant, l'autre par derrière. Comme il n'avait pas de chemise, et que

l'habit était un peu court pour un homme de sa taille, on remarquait

entre les revers blancs de l'habit et son caleçon de toile de

Guinée[1] une bande considérable de peau noire qui ressemblait à une

large ceinture. Un grand sabre de cavalerie était suspendu à son côté

au moyen d'une corde, et il tenait à la main un beau fusil à deux

coups, de fabrique anglaise. Ainsi équipé, le guerrier africain

croyait surpasser en élégance le petit-maître le plus accompli de

Paris ou de Londres.

[Footnote 1: *toile de Guinée*. Guinea-cloth, a collective name for

textiles of different kinds made for the trade with the negroes of the

West African coast.]

Le capitaine Ledoux le considéra quelque temps en silence, tandis

que Tamango, se redressant à la manière d'un grenadier qui passe à

la revue devant un général étranger, jouissait de l'impression qu'il

croyait produire sur le blanc. Ledoux, après l'avoir examiné en

connaisseur, se tourna vers son second, et lui dit:

--Voilà un gaillard que je vendrais au moins mille écus, rendu sain et

sans avaries à la Martinique[1].

[Footnote 1: *la Martinique*. An island of the Lesser Antilles,

West-Indies, belonging to France. Capital: Fort de France. The

inhabitants are chiefly negroes and half-breeds. It was discovered by

Columbus in 1502, and in 1635 was colonized by the French.]

On s'assit, et un matelot qui savait un peu la langue yolofe[2],

servit d'interprète. Les premiers compliments de politesse échangés,

un mousse apporta un panier de bouteilles d'eau-de-vie; on but, et le

capitaine, pour mettre Tamango en belle humeur, lui fit présent d'une

jolie poire à poudre en cuivre, ornée du portrait de Napoléon en

relief. Le présent accepté avec la reconnaissance convenable, on

sortit de la case, on s'assit à l'ombre en face des bouteilles

d'eau-de-vie, et Tamango donna le signal de faire venir les esclaves

qu'il avait à vendre.

[Footnote 2: *langue yolofe*. The Wolof (or Jolof) language, spoken

by the Nigritic nation of French Sénégal. It is regular and rich in

grammatical forms, but occupies a rather isolated position.]

Ils parurent sur une longue file, le corps courbé par la fatigue et la

frayeur, chacun ayant le cou pris dans une fourche longue de plus de

six pieds, dont les deux pointes étaient réunies vers la nuque par une

barre de bois. Quand il faut se mettre en marche, un des conducteurs

prend sur son épaule le manche de la fourche du premier esclave;

celui-ci se charge de la fourche de l'homme qui le suit immédiatement;

le second porte la fourche du troisième esclave, et ainsi des autres.

S'agit-il de faire halte, le chef de file enfonce en terre le bout

pointu du manche de sa fourche, et toute la colonne s'arrête. On juge

facilement qu'il ne faut pas penser à s'échapper à la course, quand on

porte attaché au cou un gros bâton de six pieds de longueur.

A chaque esclave mâle ou femelle qui passait devant lui, le capitaine

haussait les épaules, trouvait les hommes chétifs, les femmes trop

vieilles ou trop jeunes et se plaignait de l'abâtardissement de la

race noire.

--Tout dégénère, disait-il; autrefois c'était bien différent. Les

femmes avaient cinq pieds six pouces de haut, et quatre hommes

auraient tourné seuls le cabestan d'une frégate, pour lever la

maîtresse ancre.

Cependant, tout en critiquant, il faisait un premier choix des noirs

les plus robustes et les plus beaux. Ceux-là, il pouvait les payer

au prix ordinaire; mais, pour le reste, il demandait une forte

diminution. Tamango, de son côté, défendait ses intérêts, vantait

sa marchandise, parlait de la rareté des hommes et des périls de la

traite. Il conclut en demandant un prix, je ne sais lequel, pour les

esclaves que le capitaine blanc voulait charger à son bord.

Aussitôt que l'interprète eut traduit en français la proposition

de Tamango, Ledoux manqua tomber à la renverse, de surprise et

d'indignation; puis, murmurant quelques jurements affreux, il se leva

comme pour rompre tout marché avec un homme aussi déraisonnable. Alors

Tamango le retint; il parvint avec peine à le faire rasseoir. Une

nouvelle bouteille fut débouchée, et la discussion recommença. Ce fut

le tour du noir à trouver folles et extravagantes les propositions

du blanc. On cria, on disputa longtemps, on but prodigieusement

d'eau-de-vie; mais l'eau-de-vie produisait un effet bien différent

sur les deux parties contractantes. Plus le Français buvait, plus il

réduisait ses offres; plus l'Africain buvait, plus il cédait de ses

prétentions. De la sorte, à la fin du panier, on tomba d'accord. De

mauvaises cotonnades, de la poudre, des pierres à feu, trois barriques

d'eau-de-vie, cinquante fusils mal raccommodés furent donnés en

échange de cent soixante esclaves. Le capitaine, pour ratifier le

traité, frappa dans la main du noir plus qu'à moitié ivre, et aussitôt

les esclaves furent remis aux matelots français, qui se hâtèrent de

leur ôter leurs fourches de bois pour leur donner des carcans et des

menottes en fer; ce qui montre bien la supériorité de la civilisation

européenne.

Restait encore une trentaine d'esclaves: c'étaient des enfants, des

vieillards, des femmes infirmes. Le navire était plein.

Tamango, qui ne savait que faire de ce rebut, offrit au capitaine de

les lui vendre pour une bouteille d'eau-de-vie la pièce. L'offre

était séduisante. Ledoux se souvint qu'à la représentation des _Vêpres

Siciliennes_[1] à Nantes, il avait vu bon nombre de gens gros et

gras entrer dans un parterre déjà plein, et parvenir cependant à s'y

asseoir, en vertu de la compressibilité des corps humains. Il prit les

vingt plus sveltes des trente esclaves.

[Footnote 1: *Vêpres Siciliennes*. A play by Casimir Delavigne, a

French dramatist and poet, and published in 1819. The subject of the

play is the massacre of the French in Sicily by the Sicilians in 1282,

and which began at vespers on Easter Monday.]

Alors Tamango ne demanda plus qu'un verre d'eau-de-vie pour chacun des

dix restants. Ledoux réfléchit que les enfants ne payent et n'occupent

que demi-place dans les voitures publiques. Il prit donc trois

enfants; mais il déclara qu'il ne voulait plus se charger d'un seul

noir. Tamango, voyant qu'il lui restait encore sept esclaves sur

les bras, saisit son fusil et coucha en joue une femme qui venait la

première: c'était la mère des trois enfants.

--Achète, dit-il au blanc, ou je la tue; un petit verre d'eau-de-vie

ou je tire.

--Et que diable veux-tu que j'en fasse? répondit Ledoux.

Tamango fit feu, et l'esclave tomba morte à terre.

--Allons, à un autre! s'écria Tamango en visant un vieillard tout

cassé: un verre d'eau-de-vie, ou bien...

Une de ses femmes lui détourna le bras, et le coup partit au hasard.

Elle venait de reconnaître dans le vieillard que son mari allait

tuer un _guiriot_[1] ou magicien, qui lui avait prédit qu'elle serait

reine.

[Footnote 1: *guiriot*. Undoubtedly a Wolof word, or a French spelling

of it. A curious coincidence is the Sanskrit word _guru_: one to be

honored, a teacher.]

Tamango, que l'eau-de-vie avait rendu furieux, ne se posséda plus en

voyant qu'on s'opposait à ses volontés. Il frappa rudement sa femme de

la crosse de son fusil; puis se tournant vers Ledoux:

--Tiens, dit-il, je te donne cette femme.

Elle était jolie. Ledoux la regarda en souriant, puis il la prit par

la main:

--Je trouverai bien où la mettre, dit-il.

L'interprète était un homme humain. Il donna une tabatière de carton

à Tamango, et lui demanda les six esclaves restants. Il les délivra de

leurs fourches, et leur permit de s'en aller où bon leur semblerait.

Aussitôt ils se sauvèrent, qui deçà, qui delà, fort embarrassés de

retourner dans leur pays à deux cents lieues de la côte.

Cependant le capitaine dit adieu à Tamango et s'occupa de faire au

plus vite embarquer sa cargaison. Il n'était pas prudent de rester

longtemps en rivière; les croiseurs pouvaient reparaître, et il

voulait appareiller le lendemain. Pour Tamango, il se coucha sur

l'herbe, à l'ombre, et dormit pour cuver son eau-de-vie.

Quand il se réveilla, le vaisseau était déjà sous voiles et descendait

la rivière. Tamango, la tête encore embarrassée de la débauche de la

veille, demanda sa femme Ayché. On lui répondit qu'elle avait eu

le malheur de lui déplaire, et qu'il l'avait donnée en présent au

capitaine blanc, lequel l'avait emmenée à son bord. A cette nouvelle,

Tamango stupéfait se frappa la tête, puis il prit son fusil, et, comme

la rivière faisait plusieurs détours avant de se décharger dans la

mer, il courut, par le chemin le plus direct, à une petite anse,

éloignée de l'embouchure d'une demi-lieue. Là, il espérait trouver un

canot avec lequel il pourrait joindre le brick, dont les sinuosités

de la rivière devaient retarder la marche. Il ne se trompait pas:

en effet, il eut le temps de se jeter dans un canot et de joindre le

négrier.

Ledoux fut surpris de le voir, mais encore plus de l'entendre

redemander sa femme.

--Bien donné ne se reprend plus, répondit-il.

Et il lui tourna le dos.

Le noir insista, offrant de rendre une partie des objets qu'il avait

reçus en échange des esclaves. Le capitaine se mit à rire. Alors

le pauvre Tamango versa un torrent de larmes, et poussa des cris de

douleur aussi aigus que ceux d'un malheureux qui subit une opération

chirurgicale. Tantôt il se roulait sur le pont en appelant sa chère

Ayché; tantôt il se frappait la tête contre les planches, comme pour

se tuer. Toujours impassible, le capitaine, en lui montrant le rivage,

lui faisait signe qu'il était temps pour lui de s'en aller; mais

Tamango persistait. Il offrit jusqu'à ses épaulettes d'or, son fusil

et son sabre. Tout fut inutile.

Pendant ce débat, le lieutenant de _l'Espérance_ dit au capitaine:

--Il nous est mort cette nuit trois esclaves, nous avons de la place.

Pourquoi ne prendrions-nous pas ce vigoureux coquin, qui vaut mieux

à lui seul que les trois morts? Ledoux fit réflexion que Tamango se

vendrait bien mille écus; que ce voyage, qui s'annonçait comme très

profitable pour lui, serait probablement son dernier; qu'enfin sa

fortune étant faite, et lui renonçant au commerce d'esclaves, peu lui

importait de laisser à la côte de Guinée[1] une bonne ou une mauvaise

réputation. D'ailleurs, le rivage était désert, et le guerrier

africain entièrement à sa merci. Il ne s'agissait plus que de lui

enlever ses armes; car il eût été dangereux de mettre la main sur lui

pendant qu'il les avait encore en sa possession. Ledoux lui demanda

donc son fusil, comme pour l'examiner et s'assurer s'il valait bien

autant que la belle Ayché. En faisant jouer les ressorts, il eut soin

de laisser tomber la poudre de l'amorce. Le lieutenant de son

côté maniait le sabre; et, Tamango se trouvant ainsi désarmé, deux

vigoureux matelots se jetèrent sur lui, le renversèrent sur le dos,

et se mirent en devoir de le garrotter. La résistance du noir fut

héroïque. Revenu de sa première surprise, et malgré le désavantage de

sa position il lutta longtemps contre les deux matelots. Grâce à sa

force prodigieuse, il parvint à se relever. D'un coup de poing, il

terrassa l'homme qui le tenait au collet; il laissa un morceau de son

habit entre les mains de l'autre matelot, et s'élança comme un furieux

sur le lieutenant pour lui arracher son sabre. Celui-ci l'en frappa

à la tête, et lui fit une blessure large, mais peu profonde. Tamango

tomba une seconde fois.

[Footnote 1: *côte de Guinée*. So called after the African town and

kingdom of Ginnie, or Jinnie, in the Niger district. It consists of

British, French, German, and Portuguese colonies, Liberia, and part of

the Congo Free State, and extends indefinitely inland.]

Aussitôt on lui lia fortement les pieds et les mains. Tandis qu'il

se défendait, il poussait des cris de rage, et s'agitait comme

un sanglier pris dans des toiles; mais, lorsqu'il vit que toute

résistance était inutile, il ferma les yeux et ne fit plus aucun

mouvement. Sa respiration forte et précipitée prouvait seule qu'il

était encore vivant.

--Parbleu! s'écria le capitaine Ledoux, les noirs qu'il a vendus vont

rire de bon coeur en le voyant esclave à son tour. C'est pour le coup

qu'ils verront bien qu'il y a une Providence.

Cependant le pauvre Tamango perdait tout son sang. Le charitable

interprète qui, la veille, avait sauvé la vie à six esclaves,

s'approcha de lui, banda sa blessure et lui adressa quelques paroles

de consolation. Ce qu'il put lui dire, je l'ignore. Le noir restait

immobile, ainsi qu'un cadavre. Il fallut que deux matelots le

portassent comme un paquet dans l'entre-pont, à la place qui lui était

destinée. Pendant deux jours, il ne voulut ni boire ni manger; à peine

le vit-on ouvrir les yeux. Ses compagnons de captivité, autrefois ses

prisonniers, le virent paraître au milieu d'eux avec un étonnement

stupide. Telle était la crainte qu'il leur inspirait encore, que pas

un seul n'osa insulter à la misère de celui qui avait causé la leur.

Favorisé par un bon vent de terre, le vaisseau s'éloignait rapidement

de la côte d'Afrique. Déjà sans inquiétude au sujet de la croisière

anglaise, le capitaine ne pensait plus qu'aux énormes bénéfices qui

l'attendaient dans les colonies vers lesquelles il se dirigeait.

Son bois d'ébène se maintenait sans avaries. Point de maladies

contagieuses. Douze nègres seulement, et des plus faibles, étaient

morts de chaleur: c'était bagatelle. Afin que sa cargaison humaine

souffrît le moins possible des fatigues de la traversée, il avait

l'attention de faire monter tous les jours ses esclaves sur le pont.

Tour à tour un tiers de ces malheureux avait une heure pour faire

sa provision d'air de toute la journée. Une partie de l'équipage les

surveillait armée jusqu'aux dents, de peur de révolte; d'ailleurs, on

avait soin de ne jamais ôter entièrement leurs fers. Quelquefois un

matelot qui savait jouer du violon les régalait d'un concert. Il était

alors curieux de voir toutes ces figures noires se tourner vers le

musicien, perdre par degrés leur expression de désespoir stupide,

rire d'un gros rire et battre des mains quand leurs chaînes le leur

permettaient.--L'exercice est nécessaire à la santé; aussi l'une des

salutaires pratiques du capitaine Ledoux, c'était de faire souvent

danser ses esclaves, comme on fait piaffer des chevaux embarqués pour

une longue traversée.

--Allons, mes enfants, dansez, amusez-vous, disait le capitaine d'une

voix de tonnerre, en faisant claquer un énorme fouet de poste.

Et aussitôt les pauvres noirs sautaient et dansaient.

Quelque temps la blessure de Tamango le retint sous les écoutilles. Il

parut enfin sur le pont; et d'abord, relevant la tête avec fierté

au milieu de la foule craintive des esclaves, il jeta un coup d'oeil

triste, mais calme, sur l'immense étendue d'eau qui environnait le

navire, puis il se coucha, ou plutôt se laissa tomber sur les planches

du tillac, sans prendre même le soin d'arranger ses fers de manière

qu'ils lui fussent moins incommodes. Ledoux, assis au gaillard

d'arrière, fumait tranquillement sa pipe. Près de lui, Ayché, sans

fers, vêtue d'une robe élégante de cotonnade bleue, les pieds chaussés

de jolies pantoufles de maroquin, portant à la main un plateau chargé

de liqueurs, se tenait prête à lui verser à boire. Un noir, qui

détestait Tamango, lui fit signe de regarder de ce côté. Tamango

tourna la tête, l'aperçut, poussa un cri; et, se levant avec

impétuosité, courut vers le gaillard d'arrière avant que les matelots

de garde eussent pu s'opposer à une infraction aussi énorme de toute

discipline navale:

--Ayché! cria-t-il.

Déjà des matelots accouraient le bâton levé; mais Tamango, les bras

croisés, et comme insensible, retournait tranquillement à sa place,

tandis qu'Ayché, fondant en larmes, poussait des cris de terreur.

La nuit, lorsque presque tout l'équipage dormait d'un profond sommeil,

les hommes de garde entendirent d'abord un chant grave, solennel,

lugubre, qui partait de l'entre-pont, puis un cri de femme

horriblement aigu. Aussitôt après, la grosse voix de Ledoux jurant et

menaçant, et le bruit de son terrible fouet, retentirent dans tout le

bâtiment. Un instant après, tout rentra dans le silence. Le lendemain,

Tamango parut sur le pont la figure meurtrie, mais l'air aussi fier,

aussi résolu qu'auparavant.

A peine Ayché l'eut-elle aperçu, que, quittant le gaillard d'arrière

où elle était assise à côté du capitaine, elle courut avec rapidité

vers Tamango, s'agenouilla devant lui, et lui dit avec un accent de

désespoir concentré:

--Pardonne-moi, Tamango, pardonne-moi!

Tamango la regarda fixement pendant une minute; puis, remarquant que

l'interprète était éloigné:

--Une lime! dit-il.

Et il se coucha sur le tillac en tournant le dos à Ayché. Le capitaine

la réprimanda vertement, lui donna même quelques soufflets, et lui

défendit de parler à son mari; mais il était loin de soupçonner le

sens des courtes paroles qu'ils avaient échangées, et il ne fit aucune

question à ce sujet.

Cependant Tamango, renfermé avec les autres esclaves, les exhortait

jour et nuit à tenter un effort généreux pour recouvrer leur liberté.

Il leur parlait du petit nombre des blancs, et leur faisait remarquer

la négligence toujours croissante de leurs gardiens; puis, sans

s'expliquer nettement, il disait qu'il saurait les ramener dans leur

pays, vantait son savoir dans les sciences occultes, dont les noirs

sont fort entichés, et menaçait de la vengeance du diable ceux qui

se refuseraient de l'aider dans son entreprise. La réputation de

l'orateur, l'habitude qu'avaient les esclaves de le craindre et de lui

obéir, vinrent merveilleusement au secours de son éloquence, et les

noirs le pressèrent de fixer un jour pour leur délivrance, bien avant

que lui-même se crût en état de l'effectuer. Il répondait vaguement

aux conjurés que le temps n'était pas venu, et que le diable, qui

lui apparaissait en songe, ne l'avait pas encore averti, mais qu'ils

eussent à se tenir prêts au premier signal. Cependant il ne négligeait

aucune occasion de faire des expériences sur la vigilance de ses

gardiens. Une fois, un matelot, laissant son fusil appuyé contre les

plats-bords, s'amusait à regarder une troupe de poissons volants qui

suivaient le vaisseau; Tamango prit le fusil et se mit à le manier,

imitant avec des gestes grotesques les mouvements qu'il avait vu faire

à des matelots qui faisaient l'exercice. On lui retira le fusil au

bout d'un instant; mais il avait appris qu'il pourrait toucher une

arme sans éveiller immédiatement le soupçon; et, quand le temps

viendrait de s'en servir, bien hardi celui qui voudrait la lui

arracher des mains.

Un jour, Ayché lui jeta un biscuit en lui faisant un signe que lui

seul comprit. Le biscuit contenait une petite lime: c'était de cet

instrument que dépendait la réussite du complot. D'abord Tamango se

garda bien de montrer la lime à ses compagnons; mais, lorsque la nuit

fut venue, il se mit à murmurer des paroles inintelligibles qu'il

accompagnait de gestes bizarres. Par degrés, il s'anima jusqu'à

pousser des cris. A entendre les intonations variées de sa voix,

on eût dit qu'il était engagé dans une conversation animée avec une

personne invisible. Tous les esclaves tremblaient, ne doutant pas que

le diable ne fût en ce moment même au milieu d'eux. Tamango mit fin à

cette scène en poussant un cri de joie.

--Camarades, s'écria-t-il, l'esprit que j'ai conjuré vient enfin

de m'accorder ce qu'il m'avait promis, et je tiens dans mes mains

l'instrument de notre délivrance. Maintenant il ne vous faut plus

qu'un peu de courage pour vous faire libres.

Il fit toucher la lime à ses voisins, et la fourbe, toute grossière

qu'elle était, trouva créance auprès d'hommes encore plus grossiers.

Après une longue attente vint le grand jour de vengeance et de

liberté. Les conjurés, liés entre eux par un serment solennel, avaient

arrêté leur plan après une mûre délibération. Les plus déterminés,

ayant Tamango à leur tête, lorsqu'ils monteraient à leur tour sur le

pont, devaient s'emparer des armes de leurs gardiens; quelques autres

iraient à la chambre du capitaine pour y prendre les fusils qui s'y

trouvaient. Ceux qui seraient parvenus à limer leurs fers devaient

commencer l'attaque; mais, malgré le travail opiniâtre de plusieurs

nuits, le plus grand nombre des esclaves était encore incapable de

prendre une part énergique à l'action. Aussi trois noirs robustes

avaient la charge de tuer l'homme qui portait dans sa poche la clef

des fers, et d'aller aussitôt délivrer leurs compagnons enchaînés.

Ce jour-là, le capitaine Ledoux était d'une humeur charmante; contre

sa coutume, il fit grâce à un mousse qui avait mérité le fouet. Il

complimenta l'officier de quart sur sa manoeuvre, déclara à l'équipage

qu'il était content, et lui annonça qu'à la Martinique[1], où ils

arriveraient dans peu, chaque homme recevrait une gratification. Tous

les matelots, entretenant de si agréables idées, faisaient déjà dans

leur tête l'emploi de cette gratification, lorsqu'on fit monter sur le

pont Tamango et les autres conjurés.

[Footnote 1: la Martinique. See note on page 36.]

Ils avaient eu soin de limer leurs fers de manière qu'ils ne parussent

pas être coupés, et que le moindre effort suffît cependant pour les

rompre. D'ailleurs, ils les faisaient si bien résonner, qu'à les

entendre on eût dit qu'ils en portaient un double poids. Après avoir

humé l'air quelque temps, ils se prirent tous par la main et se

mirent à danser pendant que Tamango entonnait le chant guerrier de sa

famille[1], qu'il chantait autrefois avant d'aller au combat. Quand

la danse eut duré quelque temps, Tamango, comme épuisé de fatigue,

se coucha tout de son long aux pieds d'un matelot qui s'appuyait

nonchalamment contre les plats-bords du navire; tous les conjurés en

firent autant. De la sorte, chaque matelot était entouré de plusieurs

noirs.

[Footnote 1: Chaque capitaine nègre a le sien.--_Author's Note_.]

Tout à coup Tamango, qui venait doucement de rompre ses fers, pousse

un grand cri, qui devait servir de signal, tire violemment par les

jambes le matelot qui se trouvait près de lui, le culbute, et, lui

mettant le pied sur le ventre, lui arrache son fusil, et s'en sert

pour tuer l'officier de quart. En même temps, chaque matelot de garde

est assailli, désarmé et aussitôt égorgé. De toutes parts, un cri de

guerre s'élève. Le contre-maître, qui avait la clef des fers, succombe

un des premiers. Alors une foule de noirs inondent le tillac. Ceux qui

ne peuvent trouver d'armes saisissent les barres du cabestan ou les

rames de la chaloupe. Dès ce moment, l'équipage européen fut perdu.

Cependant quelques matelots firent tête sur le gaillard d'arrière;

mais ils manquaient d'armes et de résolution. Ledoux était encore

vivant et n'avait rien perdu de son courage. S'apercevant que Tamango

était l'âme de la conjuration, il espéra que, s'il pouvait le tuer, il

aurait bon marché de ses complices. Il s'élança donc à sa rencontre

le sabre à la main en l'appelant à grands cris. Aussitôt Tamango se

précipita sur lui. Il tenait un fusil par le bout du canon et s'en

servait comme d'une massue. Les deux chefs se joignirent sur un des

passavants, ce passage étroit qui communique du gaillard d'avant à

l'arrière. Tamango frappa le premier. Par un léger mouvement de

corps, le blanc évita le coup. La crosse, tombant avec force sur les

planches, se brisa, et le contrecoup fut si violent, que le fusil

échappa des mains de Tamango. Il était sans défense, et Ledoux, avec

un sourire de joie diabolique, levait le bras et allait le percer;

mais Tamango était aussi agile que les panthères de son pays. Il

s'élança dans les bras de son adversaire, et lui saisit la main dont

il tenait son sabre. L'un s'efforce de retenir son arme, l'autre de

l'arracher. Dans cette lutte furieuse, ils tombent tous les deux;

mais l'Africain avait le dessous. Alors, sans se décourager, Tamango,

étreignant son adversaire de toute sa force, le mordit à la gorge avec

tant de violence, que le sang jaillit comme sous la dent d'un lion.

Le sabre échappa de la main défaillante du capitaine. Tamango s'en

saisit; puis, se relevant, la bouche sanglante, et poussant un cri de

triomphe, il perça de coups redoublés son ennemi déjà demi-mort.

La victoire n'était plus douteuse. Le peu de matelots qui restaient

essayèrent d'implorer la pitié des révoltés; mais tous, jusqu'à

l'interprète, qui ne leur avait jamais fait de mal, furent

impitoyablement massacrés. Le lieutenant mourut avec gloire. Il

s'était retiré à l'arrière, auprès d'un de ces petits canons qui

tournent sur un pivot, et que l'on charge de mitraille. De la main

gauche, il dirigea la pièce, et, de la droite, armé d'un sabre, il se

défendit si bien qu'il attira autour de lui une foule de noirs. Alors,

pressant la détente du canon, il fit au milieu de cette masse serrée

une large rue pavée de morts et de mourants. Un instant après il fut

mis en pièces.

Lorsque le cadavre du dernier blanc, déchiqueté et, coupé par

morceaux, eut été jeté à la mer, les noirs, rassasiés de vengeance,

levèrent les yeux vers les voiles du navire, qui, toujours enflées par

un vent frais, semblaient obéir encore à leurs oppresseurs et mener

les vainqueurs, malgré leur triomphe, dans la terre de l'esclavage.

--Rien n'est donc fait, pensèrent-ils avec tristesse; et ce grand

fétiche des blancs voudra-t-il nous ramener dans notre pays, nous qui

avons versé le sang de ses maîtres?

Quelques-uns dirent que Tamango saurait le faire obéir. Aussitôt on

appelle Tamango à grands cris.

Il ne se pressait pas de se montrer. On le trouva dans la chambre de

poupe, debout, une main appuyée sur le sabre sanglant du capitaine;

l'autre, il la tendait d'un air distrait à sa femme Ayché, qui la

baisait à genoux devant lui. La joie d'avoir vaincu ne diminuait pas

une sombre inquiétude qui se trahissait dans toute sa contenance.

Moins grossier que les autres, il sentait mieux la difficulté de sa

position.

Il parut enfin sur le tillac, affectant un calme qu'il n'éprouvait

pas. Pressé par cent voix confuses de diriger la course du vaisseau,

il s'approcha du gouvernail à pas lents, comme pour retarder un peu

le moment qui allait, pour lui-même et pour les autres, décider de

l'étendue de son pouvoir.

Dans tout le vaisseau, il n'y avait pas un noir, si stupide qu'il fût,

qui n'eût remarqué l'influence qu'une certaine roue et la boîte

placée en face exerçaient sur les mouvements du navire; mais, dans

ce mécanisme, il y avait toujours pour eux un grand mystère. Tamango

examina la boussole pendant longtemps en remuant les lèvres, comme

s'il lisait les caractères qu'il y voyait tracés; puis il portait la

main à son front, et prenait l'attitude pensive d'un homme qui fait

un calcul de tête. Tous les noirs l'entouraient, la bouche béante,

les yeux démesurément ouverts, suivant avec anxiété le moindre de

ses gestes. Enfin, avec ce mélange de crainte et de confiance que

l'ignorance donne, il imprima un violent mouvement à la roue du

gouvernail.

Comme un généreux coursier qui se cabre sous l'éperon d'un cavalier

imprudent, le beau brick _l'Espérance_ bondit sur la vague à cette

manoeuvre inouïe. On eût dit qu'indigné il voulait s'engloutir avec

son pilote ignorant. Le rapport nécessaire entre la direction des

voiles et celle du gouvernail étant brusquement rompu, le vaisseau

s'inclina avec tant de violence, qu'on eût dit qu'il allait s'abîmer.

Ses longues vergues plongèrent dans la mer. Plusieurs hommes furent

renversés; quelques-uns tombèrent par-dessus le bord. Bientôt le

vaisseau se releva fièrement contre la lame, comme pour lutter encore

une fois avec la destruction. Le vent redoubla d'efforts, et tout

d'un coup, avec un bruit horrible, tombèrent les deux mâts, cassés

à quelques pieds du pont, couvrant le tillac de débris et comme d'un

lourd filet de cordages.

Les nègres épouvantés fuyaient sous les écoutilles en poussant des

cris de terreur; mais, comme le vent ne trouvait plus de prise, le

vaisseau se releva et se laissa doucement ballotter par les flots.

Alors les plus hardis des noirs remontèrent sur le tillac et le

débarrassèrent des débris qui l'obstruaient. Tamango restait immobile,

le coude appuyé sur l'habitacle et se cachant le visage sur son

bras replié. Ayché était auprès de lui, mais n'osait lui adresser la

parole. Peu à peu les noirs s'approchèrent; un murmure s'éleva, qui

bientôt se changea en un orage de reproches et d'injures.

--Perfide! imposteur! s'écriaient-ils, c'est toi qui as causé tous nos

maux, c'est toi qui nous as vendus aux blancs, c'est toi qui nous

as contraints de nous révolter contre eux. Tu nous avais vanté ton

savoir, tu nous avais promis de nous ramener dans notre pays. Nous

t'avons cru, insensés que nous étions! et voilà que nous avons manqué

de périr tous parce que tu as offensé le fétiche des blancs.

Tamango releva fièrement la tête, et les noirs qui l'entouraient

reculèrent intimidés. Il ramassa deux fusils, fit signe à sa femme de

le suivre, traversa la foule, qui s'ouvrit devant lui, et se dirigea

vers l'avant du vaisseau. Là, il se fit comme un rempart avec des

tonneaux vides et des planches; puis il s'assit au milieu de cette

espèce de retranchement, d'où sortaient menaçantes les baïonnettes de

ses deux fusils. On le laissa tranquille. Parmi les révoltés, les

uns pleuraient; d'autres, levant les mains au ciel, invoquaient leurs

fétiches et ceux des blancs; ceux-ci, à genoux devant la boussole,

dont ils admiraient le mouvement continuel, la suppliaient de les

ramener dans leur pays; ceux-là se couchaient sur le tillac dans un

morne abattement. Au milieu de ces désespérés, qu'on se représente des

femmes et des enfants hurlant d'effroi, et une vingtaine de blessés

implorant des secours que personne ne pensait à leur donner.

Tout à coup un nègre paraît sur le tillac: son visage est radieux. Il

annonce qu'il vient de découvrir l'endroit où les blancs gardent leur

eau-de-vie; sa joie et sa contenance prouvent assez qu'il vient d'en

faire l'essai. Cette nouvelle suspend un instant les cris de ces

malheureux. Ils courent à la cambuse et se gorgent de liqueur. Une

heure après, on les eût vus sauter et rire sur le pont, se livrant à

toutes les extravagances de l'ivresse la plus brutale. Leurs danses et

leurs chants étaient accompagnés des gémissements et des sanglots des

blessés. Ainsi se passait le reste du jour et toute la nuit.

Le matin, au réveil, nouveau désespoir. Pendant la nuit, un grand

nombre de blessés étaient morts. Le vaisseau flottait entouré de

cadavres. La mer était grosse et le ciel brumeux. On tint conseil.

Quelques apprentis dans l'art magique, qui n'avaient point osé parler

de leur savoir-faire devant Tamango, offrirent tour à tour leurs

services. On essaya plusieurs conjurations puissantes. A chaque

tentative inutile, le découragement augmentait. Enfin on reparla de

Tamango, qui n'était pas encore sorti de son retranchement. Après

tout, c'était le plus savant d'entre eux, et lui seul pouvait les

tirer de la situation horrible où il les avait placés. Un vieillard

s'approcha de lui, porteur de propositions de paix. Il le pria de

venir donner son avis; mais Tamango, inflexible comme Coriolan[1], fut

sourd à ses prières. La nuit, au milieu du désordre, il avait fait

sa provision de biscuits et de chair salée. Il paraissait déterminé à

vivre seul dans sa retraite.

[Footnote 1: *Coriolan*. (Cnaeus, or Caius Marcius, first half of

fifth century, B.C.) A Roman who conquered the Volscian city of

Corioli in Latium and who was called Coriolanus in honor of that

event. Champion of the Patricians, he was banished through Plebeian

influence, upon which he joined the Volscians against Rome. As their

leader, he laid siege to Rome, which sent embassy after embassy to

Coriolanus to prevail upon him to diminish his demands and raise the

siege, but he remained inflexible. Finally, a delegation of Roman

matrons, headed by his mother, succeeded in persuading him to raise

the siege.]

L'eau-de-vie restait. Au moins elle fait oublier et la mer, et

l'esclavage, et la mort prochaine. On dort, on rêve de l'Afrique,

on voit des forêts de gommiers, des cases couvertes en paille, des

baobabs dont l'ombre couvre tout un village. L'orgie de la veille

recommença. De la sorte se passèrent plusieurs jours. Crier, pleurer,

s'arracher les cheveux, puis s'enivrer et dormir, telle était leur

vie. Plusieurs moururent à force de boire; quelques-uns se jetèrent à

la mer, ou se poignardèrent.

Un matin, Tamango sortit de son fort et s'avança jusqu'auprès du

tronçon du grand mât.

--Esclaves, dit-il, l'Esprit m'est apparu en songe et m'a révélé les

moyens de vous tirer d'ici pour vous ramener dans votre pays. Votre

ingratitude mériterait que je vous abandonnasse; mais j'ai pitié

de ces femmes et de ces enfants qui crient. Je vous pardonne:

écoutez-moi.

Tous les noirs baissèrent la tête avec respect et se serrèrent autour

de lui.

--Les blancs, poursuivit Tamango, connaissent seuls les paroles

puissantes qui font remuer ces grandes maisons de bois; mais nous

pouvons diriger à notre gré ces barques légères qui ressemblent à

celles de notre pays.

Il montrait la chaloupe et les autres embarcations du brick.

--Remplissons-les de vivres, montons dedans et ramons dans la

direction du vent; mon maître et le vôtre le fera souffler vers notre

pays.

On le crut. Jamais projet ne fut plus insensé. Ignorant l'usage de

la boussole, et sous un ciel inconnu, il ne pouvait qu'errer à

l'aventure. D'après ses idées, il s'imaginait qu'en ramant tout droit

devant lui, il trouverait à la fin quelque terre habitée par les

noirs, car les noirs possèdent la terre, et les blancs vivent sur

leurs vaisseaux. C'est ce qu'il avait entendu dire à sa mère.

Tout fut bientôt prêt pour l'embarquement; mais la chaloupe avec un

canot seulement se trouva en état de servir. C'était trop peu pour

contenir environ quatre-vingts nègres encore vivants. Il fallut

abandonner tous les blessés et les malades. La plupart demandèrent

qu'on les tuât avant de se séparer d'eux.

Les deux embarcations, mises à flot avec des peines infinies et

chargées outre mesure, quittèrent le vaisseau par une mer clapoteuse,

qui menaçait à chaque instant de les engloutir. Le canot s'éloigna

le premier. Tamango avec Ayché avait pris place dans la chaloupe, qui

beaucoup plus lourde et plus chargée, demeurait considérablement en

arrière. On entendait encore les cris plaintifs de quelques malheureux

abandonnés à bord du brick quand une vague assez forte prit la

chaloupe en travers et l'emplit d'eau. En moins d'une minute,

elle coula. Le canot vit leur désastre, et ses rameurs doublèrent

d'efforts, de peur d'avoir à recueillir quelques naufragés. Presque

tous ceux qui montaient la chaloupe furent noyés. Une douzaine

seulement put regagner le vaisseau. De ce nombre étaient Tamango et

Ayché. Quand le soleil se coucha, ils virent disparaître le canot

derrière l'horizon; mais ce qu'il devint, on l'ignore.

Pourquoi fatiguerais-je le lecteur par la description dégoûtante des

tortures de la faim? Vingt personnes environ sur un espace étroit,

tantôt ballottées par une mer orageuse, tantôt brûlées par un soleil

ardent, se disputent tous les jours les faibles restes de leurs

provisions. Chaque morceau de biscuit coûte un combat, et le faible

meurt, non parce que le fort le tue, mais parce qu'il le laisse

mourir. Au bout de quelques jours, il ne resta plus de vivant à bord

du brick _l'Espérance_ que Tamango et Ayché.

* * * * *

Une nuit, la mer était agitée, le vent soufflait avec violence, et

l'obscurité était si grande, que de la poupe on ne pouvait voir la

proue du navire. Ayché était couchée sur un matelas dans la chambre du

capitaine, et Tamango était assis à ses pieds. Tous les deux gardaient

le silence depuis longtemps.

--Tamango, s'écria enfin Ayché, tout ce que tu souffres tu le souffres

à cause de moi...

--Je ne souffre pas, répondit-il brusquement. Et il jeta sur le

matelas, à côté de sa femme, la moitié d'un biscuit qui lui restait.

--Garde-le pour toi, dit-elle en repoussant doucement le biscuit; je

n'ai plus faim. D'ailleurs, pourquoi manger? Mon heure n'est-elle pas

venue?

Tamango se leva sans répondre, monta en chancelant sur le tillac et

s'assit au pied d'un mât rompu. La tête penchée sur sa poitrine, il

sifflait l'air de sa famille. Tout à coup un grand cri se fit entendre

au-dessus du bruit du vent de la mer; une lumière parut. Il entendit

d'autres cris, et un gros vaisseau noir glissa rapidement auprès du

sien; si près, que les vergues passèrent au-dessus de sa tête. Il ne

vit que deux figures éclairées par une lanterne suspendue à un mât.

Ces gens poussèrent encore un cri, et aussitôt leur navire, emporté

par le vent, disparut dans l'obscurité. Sans doute les hommes de garde

avaient aperçu le vaisseau naufragé; mais le gros temps empêchait de

virer de bord. Un instant après, Tamango vit la flamme d'un canon et

entendit le bruit de l'explosion; puis il vit la flamme d'un autre

canon, mais il n'entendit aucun bruit; puis il ne vit plus rien.

Le lendemain, pas une voile ne paraissait à l'horizon. Tamango se

recoucha sur son matelas et ferma les yeux. Sa femme Ayché était morte

cette nuit-là.

* * * * *

Je ne sais combien de temps après une frégate anglaise, _la Bellone_,

aperçut un bâtiment démâté et en apparence abandonné de son équipage.

Une chaloupe, l'ayant abordé, y trouva une négresse morte et un nègre

si décharné et si maigre, qu'il ressemblait à une momie. Il était sans

connaissance, mais avait encore un souffle de vie. Le chirurgien

s'en empara, lui donna des soins, et quand _la Bellone_ aborda à

Kingston[1], Tamango était en parfaite santé. On lui demanda son

histoire. Il dit ce qu'il en savait. Les planteurs de l'île voulaient

qu'on le pendît comme un nègre rebelle; mais le gouverneur, qui était

un homme humain, s'intéressa à lui, trouvant son cas justifiable,

puisque, après tout, il n'avait fait qu'user du droit légitime de

défense; et puis ceux qu'il avait tués n'étaient que des Français. On

le traita comme on traite les nègres pris à bord d'un vaisseau négrier

que l'on confisque. On lui donna la liberté, c'est-à-dire qu'on le fit

travailler pour le gouvernement; mais il avait six sous par jour et la

nourriture. C'était un fort bel homme. Le colonel du 75e le vit et le

prit pour en faire un cymbalier dans la musique de son régiment. Il

apprit un peu d'anglais; mais il ne parlait guère. En revanche, il

buvait avec excès du rhum et du tafia[2].--Il mourut à l'hôpital d'une

inflammation de poitrine.

[Footnote 1: *Kingston*. A seaport and the capital of Jamaica, which

belongs since 1655 to England and which is situated about 90 miles

south of Cuba. The town was founded in 1693, after the destruction by

an earthquake of Port Royal. Population about 46500.]

[Footnote 2: *tafia*. (From the Malay tafia.) A spirit distilled from

molasses. In the West Indies it is a sort of rum distilled from the

fermented skimmings obtained from cane-juice during the process of

boiling down, or from the lower grades of molasses, and also from

brown and refuse sugar.]

1829.

Quatre contes de Prosper Mérimée · 第 9 / 13 题