CLOTHO, _montrant un autre fil_. Ce fil délié attend de nous la même

grâce: c'est le tissu des jours d'une belle et vertueuse comtesse, fort

avancée dans sa carrière. Nous lui avons filé une vie longue et sans

traverses; mais la bonne dame est une dévote qui s'aime et qui vieillit

de mauvaise grâce. Au lieu de laisser tranquillement ses charmes tomber

en ruine, elle en pleure tous les matins la perte à sa toilette, en se

regardant dans son miroir. Je suis d'avis que nous terminions le cours

de sa vie, pour prévenir le désespoir où elle serait bientôt de se voir

décrépite.

ATROPOS, _coupant_. J'y consens; épargnons-lui ce chagrin.

LACHESIS, J'opine aussi pour qu'on lui rende ce service. Il faut avouer

qu'il y a des moments où nous sommes tout à fait obligeantes.

CLOTHO, _présentant deux fils_. Ces deux fils féminins méritent aussi un

coup de ciseau. Ce sont deux vieilles extravagantes; l'une est veuve, et

l'autre fille. La première a fait la folie de se dépouiller de tous ses

biens pour établir avantageusement ses enfants, qui, par reconnaissance,

la laissent manquer de tout. La dernière, née tendre et généreuse, se

trouve sans biens et sans adorateurs, après avoir pendant cinquante ans

soudoyé des cadets.

LACHESIS, _d'un air railleur_. Je plains ces deux pauvres créatures.

ATROPOS, _coupant les deux fils_. Cessez de les plaindre, elles ne

vivent plus.

CLOTHO, _donnant un autre fil_. Donnez promptement un passe-port pour

les enfers à ce vieux goutteux de banquier en cour de Rome: vous

comblerez par-là les voeux de sa jeune épouse, qui brûle d'impatience de

se voir en état de faire remplir sa place par un gros chantre dont elle

apprend la musique.

ATROPOS, _coupant_. Il faut la satisfaire; mais je crois qu'elle aurait

un peu moins d'empressement à convoler en secondes noces, si elle savait

que son maître à chanter doit changer de note dès qu'il sera devenu son

mari.

LACHESIS, _apportant un fil_. Purgeons la terre de ce vieux prêtre qui a

passé les deux tiers de sa vie dans la pauvreté, et qui possède à

présent vingt bonnes mille livres de rente en bénéfices, qu'il doit

moins à sa vertu qu'à l'esprit intrigant dont nous l'avons doué le jour

de sa naissance. Bien loin de faire part de ses richesses aux pauvres,

il se plaît à thésauriser. Il est si attaché à ses louis d'or, qu'il se

fait un plaisir de les compter tous les soirs et de les baiser l'un

après l'autre en les remettant dans son coffre. Enfin il ne vit plus,

comme autrefois, du produit de ses messes; et il est si las d'en avoir

dit, qu'il ne veut plus même en entendre.

ATROPOS, _coupant_. Voilà qui est fini, il ne baisera plus ses louis

d'or, qui vont être partagés entre deux ou trois héritiers que, par

avarice et par orgueil, il n'a pas voulu voir pendant sa vie.

CLOTHO _va prendre un nouveau fil qu'elle apporte_. Parmi les vieillards

qui vivent encore par notre négligence, j'en aperçois un qui s'attire ma

compassion. C'est un religieux que ses confrères tiennent depuis trente

années enfermé dans un cachot noir, où ils le nourrissent si sobrement,

qu'il n'a plus que la peau et les os.

LACHESIS. Une pénitence si rude suppose qu'il a commis quelque grand

crime.

CLOTHO. Quelque grande que soit sa faute, il l'a bien expiée par les

maux qu'il a soufferts. Il y a plus de vingt-cinq ans qu'il s'efforce en

vain tous les jours de fléchir sa communauté par des prières et par des

larmes. Il n'implore plus que notre secours: faisons voir que nous avons

moins de dureté que les moines.

ATROPOS _coupe le fil_. Prêtons-lui donc notre assistance.

LACHESIS, _présentant un autre fil_. Payons en même temps les dettes

d'un vieil évêque obsédé, tourmenté, persécuté par une foule importune

de créanciers. Comme sa grandeur n'a point d'autres revenus que ceux de

son évêché, qui ne lui rapporte que cinquante mille livres par an, elle

a été obligée d'emprunter de toutes parts pour mieux soutenir la dignité

de prince de l'Église. On veut aujourd'hui qu'il fasse à ses créanciers

des délégations qui le réduiraient à vivre bourgeoisement.

ATROPOS. Bourgeoisement! ah, quel affront on veut faire à un prélat! Il

faut le lui épargner. Envoyons monseigneur dans les champs qu'habitent

les ombres heureuses. (_Elle coupe le fil._)

CLOTHO. Bon; qu'il aille dans ce charmant séjour, pourvu que messieurs

les juges ne lui fassent pas prendre la route du Tartare pour venger ses

créanciers.

LACHESIS, _apportant un nouveau fil_. Il me vient une maligne envie que

je veux satisfaire. Un vieux et riche bourgeois a deux enfants mâles. Il

a revêtu l'aîné, dont il est idolâtre, d'une charge fort honorable; et

pour faire tomber sur lui tout son bien, il a forcé son second fils,

qu'il n'aime point, à se jeter dans un couvent. Ce cadet, pour obéir à

son père, a pris le froc sans vocation; et après avoir fait des voeux

qui le lient, il vient d'apostasier. Pour punir le vieillard d'avoir

fait un mauvais moine, tranchons les jours de son fils aîné, qui n'a

point d'enfants.

ATROPOS, _coupant_. Cela n'est pas mal imaginé: c'est en effet le moyen

de mortifier le père; il aura le chagrin d'avoir, pour enrichir un de

ses fils, causé inutilement le malheur de l'autre.

LACHESIS. Et de penser que ses collatéraux, qu'il hait et ne voit point,

vont devenir ses héritiers. _Lachesis et Clotho prennent chacune

plusieurs fils qu'Atropos coupe à mesure qu'ils lui sont présentés._

CLOTHO. J'ai aussi mes fantaisies, moi.

ATROPOS. Qui vous empêche de les contenter?

CLOTHO, _présentant trois fils à la fois_. Point de miséricorde pour ces

trois fils retors que j'abandonne à votre ciseau. Ce sont deux Normands

et une aventurière de Gascogne: ils ont quitté leur pays pour aller

chercher fortune à la bonne ville de Paris, mère nourrice des cadets de

ces deux nations. Un de ces Normands, après avoir pris la livrée d'un

fermier général, et passé par les emplois qui y sont attachés, est

devenu le seigneur du village où il est né. L'autre, qui a fait ses

études dans la ville de Caen, a mis son latin à profit, en se glissant

chez un gros collateur, dont il a trouvé le moyen de gagner l'amitié, et

d'attraper deux bénéfices considérables; et la Gasconne, aussi prudente

que jolie, s'est fait un petit fonds de cinquante mille écus des deniers

des trois états.

ATROPOS, _tranchant les trois fils_. Puisque vous le voulez, le seigneur

de village, l'aventurière et le bénéficier vont se rendre dans un

instant à la redoutable prairie[4] où Æacus les attend pour les

interroger. Je crois que ce juge n'aura pas besoin de Minos pour savoir

s'il doit les condamner à prendre le chemin du Tartare.

[4] Platon, dans le _Gorgias_, dit qu'Æacus et Rhadamante rendaient

leurs arrêts dans une prairie où il y avait deux routes, qui

conduisaient, l'une au Tartare, et l'autre aux Champs Elysées; que

la juridiction d'Æacus s'étendait sur l'Europe, celle de Rhadamante

sur l'Asie, et que quand il se trouvait des difficultés que ces deux

juges ne pouvaient résoudre, ils avaient recours à Minos, qui, le

sceptre d'or à la main, se tenait assis et prononçait

souverainement.

Du temps de Platon, la terre n'était divisée qu'en deux parties.

LACHESIS, _donnant un fil à couper_. Délivrons le genre humain de cet

abbé prodigue qui ne peut vivre avec soixante mille livres de rente, qui

s'endette de tous côtés, qui friponne le tiers et le quart, et qu'enfin

la nécessité d'avoir de l'argent rend capable de tout. Sa bourse, comme

le tonneau des Danaïdes, se vide sitôt qu'elle est remplie. Si tous les

rois de la terre lui voulaient envoyer leurs revenus, il viendrait à

bout de les dépenser.

ATROPOS, _se hâtant de couper_. Ah, quel bourreau d'argent! il ne mérite

pas de voir le jour.

CLOTHO, _présentant un nouveau fil_. Point de pardon pour ce plaideur

extravagant. Sa partie est une femme qui a été sa maîtresse pendant

vingt années pour le moins; il l'a depuis peu épousée, et il plaide en

séparation.

ATROPOS, _coupant_. Quel fou!

LACHESIS, _donnant un autre fil_. Finissons les divisions qui règnent

dans la famille d'un marchand injuste et capricieux; quoiqu'il ait

soixante-quinze ans passés, il ne veut pas que ses deux fils se mêlent

de ses affaires, qu'ils conduiraient pourtant bien mieux que lui.

ATROPOS, _tranchant le fil du père_. Je vais mettre d'accord le père et

les enfants.

CLOTHO, _offrant un autre fil_. Coupez ce fil; c'est celui d'un

ecclésiastique des plus patelins qu'il y ait dans le séminaire:

l'hypocrite a si bien fait qu'on l'a nommé à une abbaye considérable; il

a déjà envoyé son argent à Rome pour payer ses bulles; elles sont en

chemin; faisons disparaître monsieur l'abbé avant qu'elles arrivent.

ATROPOS, _tranchant le fil_. Il n'aura pas le plaisir de les voir.

LACHESIS, _donnant un autre fil et riant_. Un gros cochon d'homme

gourmand rêve qu'il est à table, et se réveille en sursaut; il sonne une

clochette pour appeler son cuisinier, et lui ordonner de lui préparer

pour son dîner les mets qu'il vient de voir en dormant: ayons la malice

de priver ce gourmand du plaisir de faire ce repas.

ATROPOS, _coupant_. Vous voilà satisfaite.

CLOTHO, _apportant un écheveau_. Ces fils sont ceux de vingt voleurs et

d'autres pareils honnêtes gens, qui sortent des prisons de Londres pour

aller subir le châtiment auquel ils ont été condamnés par la justice.

L'étonnante nation! Ces criminels se rendent d'un air tranquille au lieu

de leur supplice.

ATROPOS, _coupant l'écheveau_. Oh! les Anglais sont des hommes bien

résolus; ils quittent pour la plupart sans regrets la vie, et ne

craignent pas la maison de Pluton, soit qu'ils croient qu'il n'y en a

point, soit que, persuadés qu'il faut tôt ou tard cesser de vivre, il

leur soit indifférent de mourir aujourd'hui ou demain.

LACHESIS. Attendez, mes chères soeurs: je fais une réflexion. Nous

sommes trop bonnes aujourd'hui; nous ne détruisons que des sujets

insensés, inutiles ou incommodes dans la société civile: à quoi

pensons-nous donc? Est-ce ainsi que les Parques, qui ne sont pas moins

cruelles que les Euménides, doivent s'occuper? On dirait, à voir le

choix que nous faisons de nos victimes, que nous cherchons à paraître

équitables aux yeux des hommes; il semble que nous ayons peur qu'ils

désapprouvent nos actions, comme si nous nous mettions en peine de leurs

plaintes et de leurs murmures.

CLOTHO. Le reproche est juste. Nous faisons des destinées une espèce de

chambre de justice; nous n'y songeons pas effectivement: frappons des

coups moins mesurés; baignons-nous dans le sang humain; que l'on nous

reconnaisse à la malice et à la barbarie de nos opérations.

ATROPOS. Ces sentiments me charment. Apportez-moi, mes mignonnes, les

fils des mortels les plus respectés sur la terre, et soyons insensibles

à la douleur que nous allons causer.

LACHESIS. Vous pouvez compter sur notre fermeté.

CLOTHO, _tirant un fil d'un nouvel écheveau_. Le beau coup à faire, ma

chère Atropos! remplissons d'étonnement l'Europe et l'Asie. Tranchez ce

fil; c'est un meurtre digne de nous: ôtons la vie et la couronne à ce

jeune Empereur, qui fait concevoir à ses peuples de si belles

espérances: il a jeté les yeux sur une princesse de sa cour, et il se

dispose à la faire monter sur le trône: tout est prêt pour son mariage,

dont la cérémonie se fera demain si nous l'avons pour agréable; mais

prenons plaisir à tromper l'attente de ce jeune monarque: changeons

l'appareil de ses noces en funérailles; répandons la consternation dans

son palais, et divertissons-nous de la tristesse de ses plus chers

courtisans.

ATROPOS, _coupant_. L'affaire en sera bientôt faite: le fil de la vie

d'un souverain n'est pas plus difficile à couper qu'un autre.

LACHESIS, _apportant un fil_. Une jeune et charmante princesse, qui fait

l'ornement d'une des plus belles cours de l'univers, est malade: elle

est environnée de médecins qui se flattent qu'ils la guériront; mais

rendons leurs espérances vaines, comme nous faisons le plus souvent dans

les maladies aiguës.

ATROPOS, _coupant_. Je vais lui porter le coup mortel, sans être touchée

des larmes du prince son époux, qui se désespère au pied de son lit, ni

des lamentations des femmes qui sont autour d'elle.

CLOTHO. A cette inhumaine et noble fermeté, je reconnais ma soeur.

Courage, Atropos; après les deux expéditions que vous venez de faire, je

ne crains pas que vous refusiez de prêter la main à celle-ci. (_Elle lui

présente un fil._)

ATROPOS. Qu'est-ce que ce fil?

CLOTHO. C'est celui d'un général d'armée, d'un grand capitaine, qui

réunit en lui toutes les qualités des héros: faites-lui sentir votre

ciseau au milieu de ses troupes; vous trancherez une vie que le fer et

le feu respectent depuis soixante-dix ans.

ATROPOS, _coupant_. Nous lui avons filé tant de jours glorieux, qu'il

doit mourir content.

LACHESIS, _donnant un autre fil_. Main basse, main basse sur cet

illustre magistrat, qui aime l'éclat et la dépense, juge fort aimé, fort

estimé et des plus éclairés.

ATROPOS, _d'un air étonné_. Vous n'y faites pas réflexion, Lachesis?

LACHESIS. Pardonnez-moi.

ATROPOS. Nous ferons mal notre cour à ma mère, en ôtant sitôt du nombre

des vivants un de ses plus zélés sacrificateurs.

LACHESIS. Coupez, coupez toujours à bon compte. Thémis nous grondera

d'abord; ensuite elle s'apaisera quand nous lui représenterons que les

Parques n'épargnent personne, et que d'ailleurs ce magistrat qu'elle

affectionne sera fort bien remplacé.

ATROPOS. Oh! Thémis se contentera de ces raisons... (_Elle coupe le

fil._)... Voilà notre magistrat dépouillé du pouvoir de juger les

autres: il va paraître lui-même devant les juges des enfers, et entendre

prononcer son arrêt.

SÉANCE DEUXIÈME

CLOTHO, LACHESIS, ATROPOS.

CLOTHO. Sauf votre meilleur avis, mes soeurs, je juge à propos que nous

nous reposions un peu.

LACHESIS. Que dites-vous, Clotho? Est-ce que nous sommes faites pour le

repos?

CLOTHO. Non; mais nous nous délassons en changeant de travail. Ainsi,

pour quelques moments, cessons de couper des fils; commençons à nous

servir de la quenouille. Le plaisir de filer les aventures des enfants

qui naissent est celui qui a le plus de charmes pour moi.

ATROPOS. Je vous dirai la même chose, quoique je me divertisse fort à

jouer des ciseaux.

LACHESIS. Nous sommes donc d'accord toutes trois: filer est mon

occupation favorite; aussi suis-je chargée de tourner le fuseau. Allons,

mes petites, apportez vite les paniers où sont nos filasses blanches et

nos filasses noires; arrangez autour de moi tous les vases où je trempe

ordinairement le bout de mes doigts quand je file, et qui contiennent

diverses liqueurs, dont les unes communiquent aux hommes les vices, et

les autres les vertus.

ATROPOS, _apportant un vase_. Voici déjà un des vases où vous mettez le

plus souvent la main; c'est celui de la volupté.

CLOTHO, _apportant deux vases_. Et voilà les vases du jeu et de

l'ivrognerie: vous n'y trempez pas moins souvent les doigts.

ATROPOS, _apportant un autre vase_. Vous voyez celui dont la liqueur a

été puisée dans le Styx, et qui fait les tyrans, les assassins et les

autres mauvais hommes.

CLOTHO, _apportant deux nouveaux vases_. Ces vases sont ceux du mensonge

et de la trahison. (_Atropos et Clotho apportent tous les vases des

passions, des vices et des vertus, et les arrangent autour de

Lachesis._)

LACHESIS, _regardant de tous côtés_. Je ne vois point ici les vases de

la douceur et de la beauté.

ATROPOS. Ils sont l'un et l'autre à votre main gauche.

LACHESIS. Ah! oui, oui, je les démêle... (_Elle s'aperçoit que Clotho

cherche quelque chose_)... Que cherchez-vous, Clotho?

CLOTHO. Je cherche un vase que je ne trouve point; on dirait que nous ne

l'avons plus.

LACHESIS. Quel vase est-ce donc?

CLOTHO. Celui de la chasteté.

LACHESIS. Je sais où il est; mais nous n'en aurons pas besoin peut-être

aujourd'hui: il ne faut pas nous en servir tous les jours; nous ne

pouvons assez le ménager: nous avons dans les premiers temps du monde

fait une si grande consommation de la liqueur qu'il y avait dedans, qu'à

peine nous en reste-t-il pour faire des filles religieuses.

ATROPOS. Passons-nous-en donc, ainsi que du vase de l'humanité: il est

encore bien précieux, celui-là; aussi le conservons-nous fort

soigneusement; nous ne nous en servons presque plus, même quand nous

faisons des moines.

LACHESIS. Ça, filons... mais attendez: il nous manque encore quelque

chose.

CLOTHO. Quoi?

LACHESIS. Le petit panier où il y a des fils d'or et des fils de soie.

La fantaisie peut nous prendre aujourd'hui de rendre quelque mortel

heureux.

ATROPOS. C'est une fantaisie que nous avons bien rarement.

CLOTHO, _apportant un petit panier de fils d'or et de soie_. Si par

hasard cette envie nous vient, voici de quoi la satisfaire.

LACHESIS. Filons donc présentement les destinées des enfants qui vont

naître.

CLOTHO. Il en est déjà né plusieurs depuis que nous sommes à l'ouvrage.

Il vient d'éclore entr'autres, dans le sérail du grand-seigneur, un

prince dont la sultane favorite est accouchée; commençons par-là. (_Elle

tire la filasse pour filer._)

LACHESIS, _filant_. Arrêtons, statuons et ordonnons que la vie de ce

prince naissant soit longue; qu'il passe sa plus tendre enfance dans le

sein de son père et de sa mère, et qu'il augmente en eux, par ses

gentillesses, l'amour dont il est le doux fruit.

ATROPOS. Marquez, Lachesis, marquez par quelques nuances noires

l'affreux péril dont je veux qu'il soit menacé avant qu'il ait atteint

sa sixième année. Les janissaires, si redoutables à leur maître, se

révolteront contre le gouvernement, déposeront le père du jeune prince,

et mettront sur le trône le frère du sultan déposé. Le nouvel empereur

d'abord sera tenté de suivre les maximes sanguinaires de ses

prédécesseurs, et de faire étrangler son neveu; mais il ne succombera

point à une si cruelle tentation; au contraire, il concevra pour lui

l'amitié la plus forte, et prendra autant de soin de son éducation que

s'il était son propre fils.

CLOTHO. Ajoutons à cela, je vous prie, que le jeune prince demeurera

pendant un grand nombre d'années dans le sérail; après quoi, par une

nouvelle révolution, qui coûtera la vie à plus de soixante mille

musulmans, son oncle sera déposé à son tour, et lui élevé à l'empire: il

reprendra donc la place de son père, qui sera mort; et, usant aussi

d'humanité, il épargnera le sang de sa famille.

LACHESIS. Je souscris à ces décisions. Qu'elles soient des arrêts

irrévocables des Parques. Passons à un autre enfant.

ATROPOS. Doucement, ma soeur. D'où vient qu'en filant la vie de ce

prince nouveau-né, vous n'avez fait aucun usage de nos vases? C'est pour

en faire sans doute un prince sans vices et sans vertus.

LACHESIS. Hé bien, ce ne sera pas le premier que nous aurons fait de ce

caractère-là.

CLOTHO. J'en demeure d'accord; mais donnez-lui du moins une dose

raisonnable de volupté; voulez-vous qu'il vive dans son sérail comme un

chartreux dans sa cellule?

LACHESIS, _souriant, et trempant ses doigts dans le vase de la volupté_.

Non, vraiment; je n'y pensais pas. J'allais faire là un pauvre sultan.

ATROPOS. Passons de Constantinople à Pékin. Nous venons de régler les

principaux événements de la vie d'un prince turc, filons présentement le

sort d'une princesse née depuis un quart-d'heure au palais de l'empereur

de la Chine; c'est la cinquième fille de ce grand monarque. La mère de

cette princesse est une des trois concubines de la seconde classe[5], et

la même qui, l'année dernière, accoucha d'un prince que Sa Majesté

chinoise doit un jour choisir pour son successeur. Nous avons, comme

vous savez, doué l'enfant mâle de toutes les inclinations de son père,

surtout d'un grand attachement aux cérémonies de la secte des bonzes,

avec une extrême curiosité d'apprendre des choses qu'il ne convient

guère aux rois de savoir: quelles qualités jugez-vous à propos de donner

à la femelle?

[5] Les femmes de l'empereur de la Chine sont divisées en six classes.

La première n'est que de la reine son unique épouse. Il y a dans la

seconde classe trois concubines; dans la troisième, neuf; dans la

quatrième, vingt-sept; dans la cinquième, dix-huit; et le nombre de

la sixième n'est pas fixé.

M. Le Gentil, dans son _Voyage autour du monde_.

CLOTHO. De bonnes et de mauvaises. Qu'elle ait de l'esprit, de la

beauté, avec des pieds si petits[6] qu'elle ne puisse se soutenir

dessus; mais qu'elle ait des moments de caprice et d'humeur noire qui

fassent enrager les femmes qui sont auprès d'elle.

[6] Les Chinoises s'estropient le plus souvent à force de vouloir

avoir les pieds petits.

LACHESIS, _après avoir mis la main dans les vases du caprice et dans les

vases de l'esprit et de la beauté_. Cette princesse, je vous assure,

sera bien difficile à servir.

ATROPOS. De la fille d'un empereur, daignerez-vous descendre à deux

enfants du commun?

CLOTHO. Hé pourquoi non? Est-ce que tous les hommes ne sont pas égaux

pour nous?

LACHESIS. Sans doute. A mesure qu'ils naissent, nous devons sans

distinction filer leurs aventures.

ATROPOS. Nous sommes encore à la Chine. Une brodeuse de l'île d'Emouy

vient d'enfanter deux garçons à la fois. Leur père, qui vit dans

l'indigence, se voyant hors d'état de les bien élever, s'attendrit sur

leur misère, et, poussé par une cruelle compassion, il est tenté de les

aller noyer dans la mer.

CLOTHO. C'est qu'il croit à la métempsychose, et qu'il espère qu'à la

première transmigration les âmes de ses enfants animeront des corps plus

heureux.

LACHESIS. Arrachons ces jumeaux à la barbare pitié de leur père.

ATROPOS. Volontiers; faisons-les adopter, l'un, par un officier du

mandarin qui connaît des affaires civiles dans la province; l'autre, par

un marchand de soie crue, lequel, ne pouvant avoir d'enfants ni de sa

femme, ni de ses concubines, aura recours à cette adoption, dans la vue

d'avoir, après sa mort, un fils qui vaque aux sacrifices domestiques, et

brûle de petits morceaux de papier doré devant les âmes de leurs aïeux.

CLOTHO. J'admire la pieuse tendresse de ces bons Chinois pour leurs

ancêtres: ils ont beau croire la mortalité de l'âme ou la métempsychose,

cela ne les empêche pas d'aller toujours leur train, et de s'imaginer

que les esprits de leurs défunts parents voltigent autour des tablettes

où leurs noms sont gravés en lettres d'or.

LACHESIS. Rien ne prouve mieux le pouvoir que la coutume a sur les

hommes.

ATROPOS. Que deviendront nos jumeaux adoptés?

CLOTHO. Celui que l'officier du mandarin aura fait son héritier

s'adonnera de tout son coeur aux sciences, et son père adoptif aura la

satisfaction de le voir parvenir au degré glorieux de licencié.

LACHESIS, _après avoir trempé les doigts dans les vases des sciences_.

Trois ans après, notre petit brodeur obtiendra une place honorable dans

le collége des docteurs qui écrivent les annales de l'empire chinois, et

sont chargés du soin de recueillir les lois, tant anciennes que

modernes.

CLOTHO. Dans la suite il sera tiré de ce collége: il deviendra

précepteur du prince aîné de la Chine, et le reste de sa vie ne sera

qu'un enchaînement d'honneurs et de plaisirs.

ATROPOS. Comme il nous a pris fantaisie de faire un sujet vertueux et

fortuné de cet enfant, faisons aussi par caprice un fripon et un

malheureux de son frère. C'est ce que nous faisons tous les jours.

LACHESIS. Vous me prévenez.

CLOTHO. C'est ce que j'allais vous proposer.

ATROPOS, _souriant_. Dans la disposition où nous sommes toutes trois,

nous allons faire un aimable garçon... Allons, Lachesis, mettez d'abord

la main dans tous les vases des vices. Il s'agit ici de former un mortel

qui soit capable de tout.

LACHESIS, _après avoir trempé les doigts dans plusieurs vases_. Vous

pouvez, mes soeurs, ordonner présentement de ce garçon tout ce qu'il

vous plaira: je vous proteste que je viens de lui donner les

dispositions nécessaires à bien jouer dans le monde les personnages que

vous voudrez.

Le diable boiteux, tome II · 第 12 / 13 段