CLOTHO. Ces bonnes semences qu'il reçoit de votre main bienfaisante vont

germer à vue d'oeil: il fera mille espiégleries dans son enfance. Le

marchand de soie crue, après avoir en vain mis en usage tous les

châtiments pour le corriger, l'abandonnera. Le jeune homme, suivant ses

mauvaises inclinations, tombera bientôt entre les mains de la justice,

qui se contentera de le punir, pour la première fois, en lui faisant

appliquer sur les fesses cinquante coups de canne de bois de bambou, ce

qui ne le rendra pas plus sage. Il se fera condamner aux galères pour

trois ans; après quoi il ira se présenter aux bonzes de la pagode qui

est auprès de la ville de Fo-cheu. Ils le recevront gracieusement, et

lui permettront d'aspirer à l'honneur d'être de leur secte.

LACHESIS. Oh! puisqu'il doit devenir bonze, il faut que je lui donne

l'esprit de son état. Je n'ai pas trempé les doigts dans le vase de

l'hypocrisie... (_Elle met la main dans le vase de l'hypocrisie._)... Il

ne lui manque à présent aucune des vertus qu'ont ces vénérables

solitaires.

CLOTHO. Avant que les bonzes l'initient à leurs mystères, ils lui

laisseront croître la barbe et les cheveux pendant l'espace d'une année

entière, lui feront porter une robe déchirée, et l'obligeront d'aller de

porte en porte chanter les louanges de Foë, l'idole de cette pagode. De

plus, il ne mangera rien que des herbes et des fruits. Il faudra qu'il

combatte sans cesse le sommeil; et quand il n'y pourra résister, un de

ses confrères, chargé du soin de le réveiller à coups de bâton, s'en

acquittera fort exactement. Après un si doux noviciat, il endossera une

longue robe grise: on lui mettra sur la tête un bonnet de carton sans

bords et doublé d'une toile noire; ensuite tous les bonzes entonneront

des hymnes dont personne n'entendra le sens, et leur chant, accompagné

de petites clochettes, fera une espèce de charivari assez réjouissant.

Enfin la cérémonie de la réception de ce nouveau bonze finira par un

repas où il y aura plus d'abondance que de délicatesse, et où tous les

confrères boiront à l'envi, jusqu'à ce qu'ils soient ivres-morts.

ATROPOS, _à Clotho_. Est-ce là tout ce que vous voulez ordonner qu'il

arrive à ce pieux Chinois?

CLOTHO. Ajoutez-y ce qu'il vous plaira.

ATROPOS. C'est ce que je vais faire. Quinze ans après avoir été reçu

bonze de la façon que vous venez de dire, il se verra supérieur de la

pagode. Alors il édifiera le public par l'éclat d'une aventure dont il

sera le héros, et qui fera beaucoup de bruit dans toutes les provinces

de la Chine.

LACHESIS. Je suis curieuse de savoir quel doit être ce grand événement

dont vous prétendez embellir l'histoire de ce bonze.

CLOTHO. Et moi tout de même.

ATROPOS. Le voici. La fille d'un docteur chinois, suivie de deux jeunes

servantes, passera un jour devant la pagode, dont la porte sera ouverte;

elle y entrera pour faire sa prière; n'apercevant personne, elle

s'avancera jusqu'à l'autel de l'idole, où elle se mettra dévotement à

genoux. Notre supérieur, caché dans un endroit d'où il pourra tout voir

sans être vu, la regardera; et la trouvant fort à son gré, il ira

promptement chercher ses compagnons, auxquels il ordonnera d'enlever ces

trois femmes.

LACHESIS. Et cet ordre apparemment n'aura pas plus tôt été donné, qu'il

sera brusquement exécuté?

ATROPOS. Assurément. Le docteur, étonné de ne plus voir sa fille, et

fort en peine de savoir ce qu'elle est devenue, fera tant de

perquisitions qu'il apprendra que les bonzes l'auront en leur pouvoir.

Il s'adressera aussitôt au général des Tartares de la province, et se

plaindra du ravissement de sa fille. Le général, prompt à rendre

justice, se transportera d'abord à la pagode avec le docteur, et

demandera les personnes enlevées. Les bonzes répondront que Foë est

devenu amoureux de la maîtresse, et l'a fait enlever avec ses deux

suivantes. Le supérieur, payant d'effronterie, ajoutera que Foë, en

voulant bien honorer de ses embrassements la fille du docteur, le comble

de gloire, lui et toute sa famille; mais le général tartare, sans

s'arrêter aux fables des bonzes, visitera lui-même tous les réduits de

sa maison et du jardin. Il entendra des voix confuses qui sortiront

d'une grotte percée dans un rocher; il fera abattre une porte de fer qui

fermera l'entrée, et trouvera dans ce lieu souterrain la fille du

docteur avec plusieurs autres compagnes de son infortune. Elles seront

toutes rendues à leurs familles, et l'on mettra, par ordre du général,

le feu aux quatre coins de la pagode, qui sera réduite en cendres avec

ses infâmes ministres[7].

[7] M. Le Gentil dit dans son _Voyage autour du monde_ que les

missionnaires qui étaient de son temps à la Chine l'assurèrent que

pareille aventure était arrivée dans une pagode.

CLOTHO, _à Lachesis_. Que vos doigts se préparent à filer les jours

d'une fille qui prend naissance en ce moment dans l'Amérique

méridionale. Une Portugaise naturelle du Brésil donne une héritière à

son époux, qui est un des plus riches maîtres de plantations qu'il y ait

dans la ville de San Salvador. Prodiguons les vertus à l'enfant,

faisons-en une petite Lucrèce.

LACHESIS. Fi donc, Clotho, vous plaisantez apparemment; ce serait bien

déplacer la chasteté. Non, non, ce n'est pas la peine d'aller chercher

le vase qui donne cette vertu, et dont il ne faut nous servir qu'à la

prière de Minerve ou de Junon. Une fille sage en Guinée y paraîtrait un

phénomène nouveau... (_Elle trempe le bout de ses doigts dans les vases

de la beauté et de la volupté_)... Contentons-nous de rendre celle-ci

parfaitement belle. Pour cet effet, je veux qu'elle ait un teint noir et

luisant, le nez fort écrasé, une très-grande bouche et de très-petits

yeux. Quand elle aura quinze ans, elle sera l'idole des Portugais du

Brésil.

ATROPOS, _riant_. Ah! ah! ah! je ne puis m'empêcher de rire, en voyant

Lachesis mettre la main dans le vase de la beauté pour faire une

pareille créature, qui serait un monstre pour les Européens.

LACHESIS. Oui, comme un teint de lis et de roses, une petite bouche

vermeille et deux grands yeux bien fendus paraîtraient bien effroyables

aux Ethiopiens brûlés.

CLOTHO. Véritablement, la beauté est locale: c'est pourquoi la liqueur

de ce vase, s'accommodant aux lieux, forme la beauté sur le goût, ou, si

vous voulez, sur le caprice des nations.

ATROPOS. Je sais bien cela; mais je ne suis point du goût des Portugais

du Brésil.

LACHESIS. Ni moi non plus. Il faut qu'une femme, pour me paraître belle,

ressemble à Vénus, à Junon ou à Pallas.

CLOTHO. Sur les bords du Danube, la femme d'un pauvre baron allemand

vient d'accoucher d'un enfant mâle dans sa chaumière. De quelles

qualités jugez-vous à propos de douer ce petit Allobroge?

LACHESIS. Pour compenser sa pauvreté, j'en vais faire un garçon plus

beau que le plus beau jour, et qui aura la taille d'un héros de roman.

ATROPOS. Donnez-lui avec cela de la prudence, de l'esprit et du courage.

LACHESIS, _filant après avoir mis les doigts dans plusieurs vases_. Il

aura les bonnes qualités que vous lui souhaitez; mais il aimera le vin,

le jeu et les femmes.

CLOTHO. Je vais sur cela composer un tissu des aventures qui doivent lui

arriver. Il deviendra orphelin à douze ans, et, se voyant sans bien, il

se fera page de l'envoyé d'un prince de l'Empire, et ira en France avec

lui. Il ne sera pas sitôt à Paris qu'il se déniaisera. Il aura le

bonheur de plaire à une princesse qui, voulant l'avoir pour page, priera

l'envoyé de le lui donner. Elle l'obtiendra, et le gardera jusqu'à ce

qu'il ait vingt-cinq ans. Alors notre baron témoignera à sa maîtresse

qu'il voudrait bien s'en retourner à son pays; elle ne s'y opposera

point, et lui fera une gratification de mille écus; mais au lieu d'aller

en Allemagne, il partira pour l'Angleterre, qu'il lui prendra fantaisie

de voir, sur le rapport qu'on lui aura fait des merveilles de la ville

de Londres.

ATROPOS. Je suis curieuse d'apprendre ce qui lui doit arriver là; car

vous ne l'y faites point aller pour rien.

CLOTHO. Non, sans doute: je lui prépare un événement assez singulier, et

qui ne lui sera pas infructueux. Il passera près d'un mois à parcourir

la ville de Londres, sans qu'il lui arrive la moindre aventure; mais un

soir, entre neuf et dix heures, il entrera dans l'hôtel garni où il sera

logé un homme qui, le tirant en particulier, lui dira en allemand: Une

telle dame qui vous a vu à la promenade souhaite de vous entretenir

cette nuit, pourvu que vous vous laissiez conduire les yeux bandés. Au

reste, vous ne courrez aucun péril que celui de prendre trop d'amour.

LACHESIS. Notre jeune baron, malgré sa prudence, acceptera la

proposition.

CLOTHO. Sans balancer.

ATROPOS. Il montera sur-le-champ en carrosse avec son guide, qui lui

bandera les yeux, et le mènera fort honnêtement à une grande maison où,

l'introduisant dans un appartement superbe, il lui fera voir la dame en

question.

CLOTHO. Elle sera masquée, et n'ôtera point son masque pendant une

conversation de deux heures qu'ils auront ensemble, quelques instances

que lui fasse le cavalier pour l'obliger à se découvrir. Après quoi le

guide, le remenant à son hôtel de la même manière qu'il l'aura amené,

lui dira: Monsieur, je viendrai vous reprendre si l'on a besoin de vous.

Le baron jugera, par ces paroles, que l'héroïne de l'aventure sera une

jeune dame mariée à quelque vieux seigneur anglais qui voudra avoir

d'elle un héritier. Et ce qui le confirmera dans cette opinion, c'est

qu'un mois après son guide le reviendra voir pour lui apporter trois

cents guinées, qu'il lui comptera en lui disant: Dans quelque endroit du

monde que vous soyez, vous toucherez tous les ans la même somme.

Effectivement, il la recevra pendant vingt années consécutives, sans

savoir à la vérité de quelle part, mais bien persuadé que ce sera pour

avoir fait un mylord.

LACHESIS. Après vingt ans, pourquoi ne jouira-t-il plus de sa pension?

CLOTHO. C'est que le jeune seigneur anglais son fils prendra le parti

des armes, et périra dès sa première campagne.

ATROPOS. La femme d'un acteur de l'opéra de Bruxelles vient d'enfanter

deux jumelles dans les coulisses. Regardons ces enfants d'un oeil

favorable; faisons-en deux sujets fameux.

LACHESIS. Volontiers. Que l'une ait la voix d'une syrène, et que l'autre

danse aussi bien que Terpsichore.

CLOTHO. Elles entreront dans leur puberté à l'opéra de Paris, d'où elles

ne sortiront que chargées d'or et de pierreries.

ATROPOS. Oui, mais j'ajoute à cela qu'elles trouveront ensuite de jolis

hommes dont le commerce n'augmentera pas leurs effets.

LACHESIS. Ecoutez, mes soeurs: entendez-vous les cris que pousse une

femme en travail dans un fort bel hôtel au milieu de Paris? C'est

l'épouse d'un des plus riches particuliers de France, d'un homme que

Plutus chérit, et qui voudrait avoir un héritier. Elle nous invoque sous

nos trois noms mystérieux.

CLOTHO. Pour l'amour du dieu des richesses, sauvons-la de la mort, et

finissons ses douleurs.

ATROPOS. Nous le devons.

LACHESIS. Elle est délivrée. Elle met au monde un garçon dans cet

instant.

CLOTHO. Que nous ferons plaisir à Plutus, si nous filons à cet enfant

des jours d'or et de soie!

ATROPOS. Il n'y faut pas manquer.

LACHESIS. Non. Faisons-lui une destinée digne d'envie.

CLOTHO. Donnons-lui toutes les qualités d'un galant homme. (_A

Lachesis._) Trempez vos doigts dans les vases du bon goût, du bon esprit

et de la probité.

ATROPOS. Que surtout il soit bienfaisant et libéral; car un homme riche

qui n'est pas généreux est un monstre.

CLOTHO. Avec les vertus dont nous voulons bien le douer, qu'il ait

quelque vice léger. Il ne serait pas juste qu'il y eût des mortels plus

parfaits que les dieux.

LACHESIS, _filant, après avoir mis la main dans plusieurs vases_.

Laissez-moi faire... Il sera bien partagé, sur ma parole. Sa vie sera

longue, exempte de chagrin, ou plutôt égayée par une succession

continuelle de plaisirs. Il aura des passions; mais elles ne troubleront

point son repos. Moins leur esclave que leur maître, il saura goûter

leurs douceurs sans éprouver leur tyrannie. Il sera bon, galant,

généreux, et, ce que nous n'avons encore accordé à personne, quoique

payeur il possédera le coeur de ses maîtresses.

ATROPOS. Passons d'une extrémité à l'autre. Une bourgeoise de Paris

vient de mettre au jour un enfant mâle: faisons-en un auteur; aussi bien

nous n'en avons pas encore fait d'aujourd'hui, nous qui ne passons point

de jour que nous n'en fassions pour le moins une centaine.

CLOTHO. C'est fort bien dit; faisons-en un auteur universel, un écrivain

qui compose tantôt en vers, tantôt en prose, pour tous les théâtres de

Paris: et que ce soit un de nos irrévocables décrets, qu'il fera pendant

sa vie cinquante-cinq pièces dramatiques, dont quatre auront un heureux

succès.

LACHESIS. Encore ces quatre heureuses productions seront assez mal

reçues du public, lorsque dix ans après leur nouveauté on s'avisera de

les remettre au théâtre.

ATROPOS. Je vois une vieille femme de chambre qui met un gros paquet de

linge dans une allée, au pied d'un escalier: ce paquet est un enfant

nouveau-né qu'on expose.

CLOTHO. Oui, c'est le fruit des honteuses amours d'une fille de

condition.

_Dans cet endroit de l'entretien des Parques, je me réveillai..._

FIN.

TABLE DES MATIÈRES DU TOME SECOND.

Pages

CHAPITRE XIII. La force de l'amitié, histoire 5

CHAPITRE XIV. Le démêlé d'un auteur tragique avec un auteur

comique 47

CHAPITRE XV. Suite et conclusion de l'histoire de la force de

l'amitié 59

CHAPITRE XVI. Des songes 109

CHAPITRE XVII. Où l'on verra plusieurs originaux qui ne sont

pas sans copies 124

CHAPITRE XVIII. Ce que le diable fit encore remarquer à Don

Cléofas 135

CHAPITRE XIX. Des captifs 149

CHAPITRE XX. De la dernière histoire qu'Asmodée raconta;

comment, en la finissant, il fut tout à coup interrompu, et de

quelle manière désagréable pour ce démon Don Cléofas et lui

furent séparés 165

CHAPITRE XXI. De ce que fit Don Cléofas après que le Diable

boiteux se fut éloigné de lui, et de quelle façon l'auteur de

cet ouvrage a jugé à propos de le finir 182

APPENDICE.

I. Passages de la première édition supprimés dans celle de 1726 193

II. Dédicace de la première édition 201

III. Dédicace de 1726 203

IV. Table analytique 205

ENTRETIENS DES CHEMINÉES DE MADRID 213

UNE JOURNÉE DES PARQUES 233

End of Project Gutenberg's Le diable boiteux, tome II, by Alain René Le Sage

Le diable boiteux, tome II · 第 13 / 13 段