dès mon existence, dont la date est encore nouvelle. Le premier humain
qui s'est chauffé à mon feu était un cadet d'une province où les cadets
n'ont d'autre patrimoine que leur épée et l'heureuse effronterie de
vanter sans cesse leur noblesse. A ce talent, qu'il possédait au premier
degré, mon chevalier de Mondonis en joignait un autre beaucoup plus
lucratif; il jouait le plus heureusement du monde, et son bonheur était
la force d'une étude très-assidue: tout le jour, à mon foyer, il
s'occupait à chercher des combinaisons avantageuses dans les cartes, et
il passait les nuits à les mettre en pratique.
LA CHEMINÉE F. Ainsi il ne manquait pas d'argent.
LA CHEMINÉE E. Vous vous trompez; il dissipait à proportion de son gain,
de sorte qu'il était toujours au même point: il brillait; c'était sa
manie, ou plutôt celle de sa nation; mais son fracas ne dura pas
longtemps. Sa bonne fortune révolta contre lui toutes les académies de
jeu, on lui fit de mauvaises affaires, et je le perdis au bout de quatre
mois. Il était joli homme; je le regrette encore.
LA CHEMINÉE F. Par qui fut-il remplacé?
LA CHEMINÉE E. Par le plus singulier personnage qu'on puisse voir.
C'était un mari fidèle au-delà du tombeau, inconsolable de la perte de
sa chère moitié, insensible à tout autre plaisir qu'à celui des larmes;
enfin un mari unique. Il fit d'abord tendre en noir toute la chambre, et
fermer les fenêtres à la lumière du soleil; il ne conserva que la sombre
lueur d'une lampe. Dans cette affreuse obscurité, il ne faisait que
sangloter et verser des larmes: souvent il parlait tout haut, comme un
fou, à une boîte qu'il semblait adorer, sur un tapis noir; il
s'entretenait avec cette précieuse relique, et lui parlait comme si elle
eût répondu à ses discours passionnés.
LA CHEMINÉE F. Il y avait peut-être un esprit enfermé dans cette boîte.
LA CHEMINÉE E. Un esprit enfermé! Quelle simplicité! Non, elle contenait
le coeur de son épouse: c'était là l'objet de ses hommages et de son
idolâtrie.
LA CHEMINÉE F. Quel excès de tendresse! Ce que vous me dites me paraît
incroyable.
LA CHEMINÉE E. Je ne le croirais pas moi-même si je ne l'avais vu. J'ai
entendu lire, il y a quelque temps, un livre qui rapporte un trait de
fidélité ou de folie pareille dans un philosophe anglais, et je n'ose y
ajouter foi, malgré ce que je viens de vous dire. Un exemple de cette
nature doit être unique.
LA CHEMINÉE F. Mais combien de temps ce bon mari demeura-t-il dans sa
folie?
LA CHEMINÉE E. Trois grands mois. Il est vrai que ses yeux commençaient
à lui refuser ses larmes délicieuses, et il ne pouvait plus retrouver
ses premières douleurs. Il ne continuait presque plus sa pénitence que
par honneur. Heureusement pour lui, ses amis le découvrirent et le
tirèrent d'affaire. Je crois qu'il leur sut bon gré de lui faire
violence. Ils l'emmenèrent, et je perdis ainsi ce lugubre personnage.
LA CHEMINÉE F. Vous n'en fûtes pas, je crois, bien fâchée.
LA CHEMINÉE E. Nullement. La chambre, après lui, fut donnée à une femme;
j'en fus charmée, parce que je n'avais encore connu que des hommes. Une
parure, et quarante ans écrits sur son front, lui donnaient un air de
gravité qui me frappa d'abord, et sur le portrait qu'on m'avait fait des
dévotes, je crus que c'en était une.
LA CHEMINÉE F. Vous vous trompiez peut-être.
LA CHEMINÉE E. Je fus bientôt détrompée. C'était une femme prudente qui
aimait son plaisir et chérissait sa réputation; et pour les concilier
ensemble, elle venait du fond de sa province chercher à Madrid un asile
contre la médisance: elle fut bientôt suivie de celui en faveur de qui
elle faisait le voyage. Que je fus étonnée à la première visite que lui
rendit son amant! Elle vola entre ses bras: sa gravité se changea en une
folle vivacité, et le feu de son visage en effaça sur-le-champ la trace
des années.
LA CHEMINÉE F. La plaisante dévote!
LA CHEMINÉE E. Elle aimait avec tout l'emportement imaginable; aussi ne
négligeait-elle rien pour conserver sa conquête; elle savait
parfaitement qu'à son âge il est permis d'orner la nature et d'employer
quelques artifices.
LA CHEMINÉE F. De quels artifices pouvait-elle se servir?
LA CHEMINÉE E. Je veux dire qu'avec du blanc et du rouge elle se donnait
la couleur qu'elle souhaitait; que les parfums, les bains, l'ajustement,
tout était employé: sa toilette durait ordinairement jusqu'à ce que son
amant fût venu, et recommençait dès qu'il était sorti: elle étudiait
sans cesse devant son miroir les différents airs de langueur et de
vivacité qu'elle devait prendre avec son amant; pour les caresses et les
complaisances, elle en possédait l'art à merveille.
LA CHEMINÉE F. Avec tout cela il n'était pas possible qu'elle ne se fît
point aimer.
LA CHEMINÉE E. Elle avait encore d'autres charmes infiniment plus
puissants sur le coeur d'un jeune homme: elle était riche et donnait
largement. Or il faudrait avoir l'âme bien dure pour ne pas aimer une
femme généreuse; mais les jours de l'homme sont comptés. Lorsque ces
deux amants étaient au comble de leurs plaisir, le cavalier tomba
malade, et mourut en peu de temps, malgré tous les secours que les plus
expérimentés médecins purent apporter.
LA CHEMINÉE F. Son amante en fut extrêmement touchée, sans doute?
LA CHEMINÉE E. Oui, elle pleura, reprit un air composé, et retourna
édifier sa province par ses exemples. Ma chambre ne fut pas vide
longtemps; elle fut aussitôt habitée par une autre femme, dont la
profession était de faire des mariages.
LA CHEMINÉE F. Voilà un plaisant métier.
LA CHEMINÉE E. C'est un métier très-commun. Ces sortes de négociations
demandent de l'adresse, et la bonne dame n'en manquait pas; elle faisait
les propositions, facilitait les entrevues, et souvent menait à fin
l'aventure. Combien de contrats se sont fabriqués sous mon manteau! Elle
avait le talent de faire passer pour très-riche le plus mince gascon, et
donnait du lustre à la vertu la plus équivoque.
LA CHEMINÉE F. L'admirable femme!
LA CHEMINÉE E. Tout cela n'était pour elle qu'un jeu: elle aurait trompé
toutes les expertes. Aussi fit-elle fortune dans cette adroite
profession; mais elle s'avisa d'avoir des scrupules, et les poussa si
loin, qu'elle crut devoir aller cacher dans un cloître la honte de sa
vie passée; c'est ainsi que la dévotion me fit perdre cette habile
négociatrice.
LA CHEMINÉE F. Heureusement votre indifférence naturelle vous empêcha de
la regretter.
LA CHEMINÉE E. Cela est vrai: cependant, après elle, j'eus longtemps des
personnages très-communs, comme des plaideurs, des plaideuses, gens fort
ennuyeux, ou des provinciaux que la curiosité seule amenait à Madrid, et
qui s'en retournaient chez eux sans avoir rien vu qu'en perspective.
Mais il est tard, ma voisine; je vous souhaite le bon soir; je vous
achèverai une autre fois les portraits des originaux que j'ai vus à mon
foyer.
LA CHEMINÉE F. Adieu, ma chère voisine; je vous ferai souvenir de la
parole que vous me donnez.
FIN DES CHEMINÉES DE MADRID.
UNE JOURNÉE DES PARQUES
SONGE.
AVANT-PROPOS
Un après souper, je m'amusai à lire les remarques de monsieur Dacier sur
les odes d'Horace, et je lus surtout avec attention un endroit où ce
savant commentateur parle ainsi des Parques: «Suivant l'opinion des
anciens, Clotho, Lachesis et Atropos étaient trois soeurs, filles de
Jupiter et de Thémis. Hésiode les fait filles de la Nuit, et Platon, de
la Nécessité. Clotho tient la quenouille et tire le fil; Lachesis tourne
le fuseau et Atropos coupe. Elles sont maîtresses de la vie des hommes,
depuis qu'ils sont nés jusqu'à ce qu'ils meurent: elles n'épargnent
personne, et le fil tranché par Atropos est l'heure fatale de la mort.»
Dans un autre endroit, monsieur Dacier dit: «Les Parques se servaient de
deux sortes de laines, de blanche et de noire. Elles employaient la
blanche pour filer une vie longue et heureuse, et l'autre pour filer des
jours malheureux et de peu de durée: ou plutôt (ajoute-t-il) elles
filaient des laines qu'elles tiraient des paniers qui étaient à leurs
pieds, et dans lesquels il y avait des fusées noires et des fusées
blanches. Elles mêlaient ces laines en filant lorsque la vie des hommes
était mêlée, c'est-à-dire que, pour marquer un malheur qui devoit
arriver, elles prenaient de la laine noire, qu'elles quittaient pour se
servir de la blanche lorsque ce malheur devait finir. Enfin, quand un
mortel touchait à son dernier moment, et qu'Atropos se préparait à
donner le coup de ciseau, le fil devenait tout noir.»
En lisant ce que je viens de rapporter, je m'arrêtais de moment en
moment, et tâchais de me faire une image du travail des Parques; mais la
confusion des idées qui s'offraient là-dessus à mon esprit m'assoupit
peu à peu, et donna la nuit occasion à un songe fort singulier. Je rêvai
que j'étais au haut des cieux, dans une salle qui ressemblait au magasin
d'un marchand de draps: j'y voyais tout autour des rayons sur lesquels
il y avait une infinité de paquets de filasse et d'écheveaux de fils et
au bas une grande quantité de vases de différentes grandeurs et qui me
paraissaient d'une matière transparente, et semblable à celle de ces
boules de savon que les enfans font pour s'amuser. La salle était vaste
et bien éclairée; les étoiles du firmament lui servaient de plafond.
Tandis que je regardais de tous mes yeux cette salle céleste, les trois
Parques y parurent subitement, sans que je visse par où elles y étaient
entrées. Elles avaient la forme de trois petites vieilles, sèches et
laides à faire peur. Elles ne firent pas semblant de m'apercevoir, et
commencèrent à s'entretenir, sans prendre garde à moi, qui entendis leur
conversation.
A mon réveil, trouvant mon songe assez plaisant, j'entrepris de l'écrire
pendant que les images en étaient récentes. Voici à peu près quel fut
l'entretien des Parques.
UNE JOURNÉE DES PARQUES
DIVISÉE EN DEUX SÉANCES
SÉANCE PREMIÈRE
CLOTHO, LACHESIS, ATROPOS.
LACHESIS. Holà! filles de Jupiter et de Thémis, Atropos, Clotho, venez,
mes soeurs; mettons-nous à l'ouvrage: il est temps, ce me semble, de
commencer la journée.
CLOTHO. Oh, pour cela, oui! Le nectar que nous venons de boire à la
table des immortels nous a un peu amusées; mais nous en reprendrons
notre travail avec plus d'ardeur.
LACHESIS. Vous avez raison. Ça, Clotho, préparez la quenouille; mes
doigts ne demandent qu'à tourner le fuseau. Filons, filons!
ATROPOS. Coupons, coupons! Vulcain m'a fait un ciseau neuf, je veux
l'essayer: voyons qui en aura l'étrenne.
CLOTHO. Faisons d'abord descendre aux royaumes sombres quelques milliers
d'hommes; nous filerons et réglerons ensuite les destinées des humains
qui naîtront aujourd'hui.
LACHESIS. C'est bien dit. Que nous allons passer agréablement la
journée!
CLOTHO, _à Atropos, en lui présentant un paquet de fils_. Tenez,
Atropos, je ne puis offrir un plus beau coup d'essai à votre ciseau,
qu'en lui donnant à couper une partie de ce gros paquet de fils: ce sont
les vies de deux cent mille combattants qui vont en découdre sur les
frontières de Perse.
ATROPOS. Que j'en vais coucher par terre! (_Elle coupe._)
En voilà pour le moins trente mille à bas.
CLOTHO. Laissons vivre le reste, jusqu'à ce qu'il nous prenne envie d'en
faire un nouveau carnage. Il faut avouer que depuis quelques années nous
avons envoyé bien des Turcs et bien des Persans aux enfers.
ATROPOS. Nous n'avons pas moins expédié de Maures, tant blancs que
noirs. Quel plaisir pour nous d'avoir une autorité despotique sur tous
les mortels, et de faire sentir, quand il nous plaît, à ces petites
créatures qu'il dépend de nous d'abréger ou de prolonger leurs jours!
Allons, mes soeurs, secondez-moi; je suis en train de faire de la
besogne. Je vous vois toutes deux dans la même disposition.
LACHESIS. Vous auriez tort d'en douter.
ATROPOS. Que de gens vont passer le pas après ces mahométans!
CLOTHO, _apportant un autre paquet de fils_. Autre paquet de guerriers
que je vous livre. Ce sont deux autres armées qui s'observent sur les
bords du Pô avec une vigilance infatigable, qu'une fureur égale anime,
et qui brûlent d'impatience d'en venir aux mains.
LACHESIS. Il faut qu'elles se satisfassent.
ATROPOS, _coupant_. J'en vais exterminer un grand nombre de part et
d'autre.
CLOTHO. Vous venez d'abattre bien des Français et des Piémontais.
ATROPOS. Et encore plus d'Allemands.
LACHESIS, _présentant deux écheveaux_. On assiége en Allemagne une place
importante: outre une nombreuse garnison qui la défend, le Rhin, pour la
rendre inaccessible, enfle ses eaux, et par des débordements affreux
semble vouloir noyer les assiégeants: mais plus ceux-ci trouvent
d'obstacles, plus ils s'opiniâtrent à les surmonter: ils vont attaquer
l'ouvrage-à-corne, et les assiégés se préparent à les repousser.
ATROPOS, _coupant une partie des deux écheveaux_. Détruisons plus
d'assiégeants que d'assiégés; mais cela n'empêchera pas que la place ne
se rende au premier jour: c'est un de nos arrêts.
LACHESIS. Oui, mais ajoutons, s'il vous plaît, que les assiégeants
perdront une tête dont la perte sera plus grande pour eux que celle de
la ville pour les assiégés.
CLOTHO, _montrant un autre écheveau_. Tranchez cet écheveau, vous ferez
périr d'un seul coup cent cinquante tant matelots que soldats et
passagers qui sont dans un vaisseau vénitien, sur la mer Adriatique. Une
horrible tempête vient de s'élever: les vents qui sifflent et les flots
qui mugissent font trembler les rivages voisins. Le bâtiment est déjà
démâté, fracassé; il va couler à fond, si nous n'en ordonnons autrement.
ATROPOS. Qu'il s'abîme, qu'il s'abîme! aussi bien les hommes qu'il porte
ne sont bons qu'à noyer.
LACHESIS. Je demande grâce pour un jeune bel esprit Français qui se
trouve parmi les passagers: qu'il se sauve sur une planche, et gagne les
côtes d'Albanie.
CLOTHO. Soit.
ATROPOS. Hé bien, il se sauvera, puisque vous le souhaitez; il ira se
faire circoncire à Constantinople, où six mois après il sera empalé,
pour avoir parlé avec irrévérence du grand prophète des musulmans.
LACHESIS. Je n'ai voulu le sauver du naufrage que pour le faire traiter
ainsi par les Turcs.
CLOTHO. Puisque vous êtes si bien intentionnée pour ce bel esprit, qu'il
échappe donc à la fureur des eaux, et que tous les autres deviennent la
pâture du poisson. Nous régalons si souvent de semblables mets les
habitants aquatiques, que je ne sais si les hommes mangent plus de
poissons que les poissons ne mangent d'hommes.
ATROPOS, _coupant tout l'écheveau à un fil près_. Les monstres marins
vont faire bonne chère.
LACHESIS, _apportant un autre écheveau_. Nouveau paquet de fils à
couper. Un effroyable tremblement de terre se fait sentir dans ce moment
dans une ville d'Italie; toutes les maisons s'ébranlent, et la terre
s'ouvre pour les engloutir avec les malheureux mortels qui les habitent.
Combien ferons-nous périr de citoyens?
CLOTHO. Deux mille seulement. Quelque plaisir que nous prenions à
massacrer les hommes, nous devons mettre des bornes à notre fureur;
autrement le genre humain finirait bientôt.
ATROPOS. Vous ne pensez pas à ce que vous dites, Clotho. Quand nous
donnerions aujourd'hui la mort à deux cent mille personnes, ce ne serait
pas une nuit de Londres, de Paris et de Pékin.
LACHESIS. Atropos dit la vérité. Exerçons hardiment la puissance que
nous avons sur les humains. Malgré la vaste étendue des mers et les
espaces immenses de terre qui séparent les peuples, nous allons des uns
aux autres en un clin-d'oeil: en un mot, nous avons l'univers sous nos
yeux; nous voyons tout ce qui s'y passe; immolons sans miséricorde ceux
que nous voudrons ôter du monde.
CLOTHO, _apportant un gros paquet de fils_. Voici les fils des habitants
de la ville de Mexique, où règne une maladie contagieuse: nous
retranchâmes hier du nombre des vivants mille de ces malheureux;
faisons-en mourir aujourd'hui quinze cents, non compris quelques
Espagnols qui, par nécessité, ont épousé des Mexicaines, et qui aiment
mieux vivre misérablement dans la nouvelle Espagne, que de s'en
retourner dans l'ancienne sans avoir fait fortune.
ATROPOS, _coupant une partie des fils_. Que ces Espagnols sont glorieux!
LACHESIS, _présentant un nouvel écheveau_. Ce petit écheveau contient
les fils de cinquante Indiens du Pérou qui se sont assemblés sur une
montagne haute et pointue, pour y célébrer la mémoire de leur Inca le
bon Atabalippa. Ne nous opposons point à leur courageuse résolution: ils
ont pour témoins de l'action immortelle qu'ils vont faire plus de dix
mille spectateurs qui sont accourus là pour les voir et les admirer. Ces
cinquante victimes ont déjà chanté des vers à la louange de leur Inca:
ils ont fait entendre les tristes sons de leurs flûtes; les voilà qui
tombent dans une humeur noire; ils vont se dévouer à la mort, et se
précipiter du haut en bas, pour aller dans l'autre monde rendre service
à leur prince.
ATROPOS, _après avoir coupé l'écheveau_. Ces Indiens du Pérou sont de
bonnes gens; en vérité, ils méritaient bien que les Espagnols, en
faisant la conquête de leur pays, les traitassent un peu plus
humainement qu'ils n'ont fait.
CLOTHO, _donnant un petit paquet de fils_. Jupiter va lancer sa foudre
auprès de Saint-Domingue sur le vaisseau d'un corsaire anglais. Tout
l'équipage, par des actions impies et barbares, s'est attiré la colère
des dieux: le tonnerre tombe en cet instant sur l'endroit du navire où
sont les poudres; le bâtiment saute en l'air avec tous les hommes qui
sont dessus.
ATROPOS, _coupant_. Qu'ils aillent joindre Ajax dans les enfers.
LACHESIS, _présentant un écheveau_. Vous voyez soixante-quinze religieux
mendiants assemblés dans un chapitre général qui se tient actuellement
dans un coin de la Basse-Bretagne: ceux qui sont nobles d'origine disent
que les premières dignités de leur ordre appartiennent de droit aux
moines gentilshommes: les roturiers prétendent y avoir part, et
proposent qu'on rende les dignités alternatives. C'est la querelle des
patriciens et des plébéiens. Les révérends pères, de part et d'autre,
s'échauffent là-dessus, et vont finir leurs débats à coups de bâton: ils
tirent de dessous leurs robes des gourdins dont ils sont armés, et les
voilà qui s'assomment. Combien souhaitez-vous qu'il en demeure sur le
carreau?
CLOTHO. Quinze: savoir, dix simples religieux, trois gardiens, un
provincial et un définiteur.
ATROPOS, _après avoir coupé_. L'affaire en est faite; il y a quinze
morts et vingt blessés.
LACHESIS. Ce n'est pas trop pour un combat capitulaire de moines
bas-bretons.
CLOTHO, _tenant plusieurs fils_. Nouvelle opération pour nous.
ATROPOS. De qui sont ces fils que vous tenez?
CLOTHO. De quatre Allemands qui font la débauche à Strasbourg avec deux
comédiennes françaises; depuis vingt-quatre heures qu'ils sont à table,
ils ont bu deux cents bouteilles de vin; ils ne peuvent plus se soutenir
sur leurs chaises. Les ferons-nous crever tous?
LACHESIS. Non pas, s'il vous plaît: passe pour les hommes: à l'égard des
femmes, qu'elles n'en soient pas même incommodées, car elles doivent
recommencer demain sur nouveaux frais, avec deux officiers de la
garnison qui leur donnent à souper; je suis bien aise que cette partie
se fasse. Vous souvient-il, mes soeurs, que nous avons filé à ces deux
demoiselles des jours bien agréables.
ATROPOS. Oh qu'oui, je m'en souviens.
CLOTHO. Et moi pareillement: à telle enseigne que nous avons décidé
qu'elles iront toutes deux à Paris, où elles feront différemment leur
fortune: l'une abandonnera sa profession, pour se rendre esclave d'un
riche galant qui la traitera à la turque, la tiendra prisonnière dans un
appartement magnifique, où elle ne verra que son geôlier et ses
guichetiers.
LACHESIS. Effectivement, tel a été notre décret.
ATROPOS. J'ai oublié ce que nous avons ordonné de sa compagne.
CLOTHO. Sa compagne, plus heureuse, jouira d'une entière liberté,
brillera sur la scène, se nippera suivant le goût de quelques seigneurs
généreux, et amassera beaucoup d'espèces; mais une vie si délicieuse ne
sera pas de longue durée. Cette actrice, à la fleur de son âge,
disparaîtra subitement: nous la déroberons d'un coup de ciseau aux
applaudissements du public; et malgré tout son bien, ses funérailles
seront aussi modestes que celles d'une de ses pareilles seront superbes,
presque dans le même temps, chez un peuple voisin.
LACHESIS. Ce peuple-là fait trop d'honneur au talent dramatique, et les
Français n'en font point assez. Les génies des nations sont différents,
comme vous voyez.
CLOTHO, _apportant un écheveau_. Cette petite botte de fils parisiens va
nous amuser quelques moments.
ATROPOS. Que vous me faites du plaisir, ma chère Clotho, en m'apportant
ces fils! Je suis charmée quand j'expédie des habitants de Paris.
LACHESIS. Et c'est ce qui nous arrive tous les jours.
CLOTHO. Je vous livre d'abord ce philosophe chimiste, qui, se voyant
parvenu à son quatorzième lustre, a rompu tout commerce avec ses amis,
et s'est renfermé dans son laboratoire pour n'en plus sortir: il ne veut
plus voir personne qu'une gouvernante qui a soin de lui depuis trente
ans: il s'ennuie, dit-il, de vivre; et quoiqu'il se porte à merveille,
il se tient toujours au lit comme un malade qui se croit près de sa fin.
LACHESIS. Ce pauvre philosophe s'est brûlé le cerveau en faisant ses
opérations chimiques.
ATROPOS, _coupant le fil_. Puisque la vie n'est plus qu'un fardeau pour
lui, je veux bien par pitié l'en délivrer.
CLOTHO, _tirant un autre fil de l'écheveau_. Tandis que vous êtes si
pitoyable, tirez de peine ce malheureux bourgeois, qui, s'étant toujours
trouvé dans l'indigence, a depuis peu enterré son frère qui lui a laissé
deux cent mille francs en bonnes espèces. Peu s'en est fallu que la joie
de recueillir une si riche succession ne lui ait troublé l'esprit, et il
serait moins à plaindre qu'il n'est si ce malheur lui était arrivé.
LACHESIS. D'où vient donc...?
CLOTHO. C'est qu'il ne sait ce qu'il doit faire de son argent: la
crainte de le mal placer l'agite sans cesse; il n'a pas un moment de
repos, rien ne lui paraît sûr: c'est un garçon bien embarrassé.
ATROPOS, _coupant_. Je vais par charité mettre fin à son embarras.
CLOTHO, _souriant et tirant un fil du même écheveau_. Quelle bonté! il
faut que je vous fournisse encore une occasion de faire une action
charitable.
ATROPOS. Je ne la laisserai pas échapper.
CLOTHO. C'est trop laisser languir ce bon chanoine octogénaire qui, sans
compter l'asthme qui l'étouffe, a une ankylose au genou droit, et une
sciatique à la cuisse gauche. Guérissons-le radicalement de tous ces
maux; aussi bien n'est-il plus d'aucune utilité sur la terre. Il y a au
moins dix ans que nous aurions dû faire vaquer sa prébende.
LACHESIS. Véritablement, on voit comme cela dans le monde d'antiques
figures dont on n'a pas tort de nous reprocher la trop longue existence.
C'est un défaut d'attention dont nous devons nous corriger.
ATROPOS. Corrigeons-nous-en donc, ne faisons point de quartier à la
décrépitude.
CLOTHO, _montrant un autre fil_. Faites donc main-basse sur ce vieux
professeur de l'université qui, depuis plus de soixante ans, ne fait
point nettoyer ses habits de peur de les user. C'est un pédant entêté
des anciens. Il est tombé malade; et comme il croit qu'il ne reviendra
pas de sa maladie, il disait ce matin à un de ses amis: Ce qui me
console en mourant, c'est de n'avoir jamais lu aucun auteur moderne.
LACHESIS, _riant_. La plaisante consolation.
ATROPOS, _coupant_. Qu'il meure donc content, ce fidèle partisan de
l'antiquité.
CLOTHO, _présentant trois fils à la fois_. Voici encore trois mortels
qui sont cause qu'on crie après nous tous les jours, et que nous
semblons en effet avoir entièrement mis en oubli. Ce sont trois
vieillards qui ne sauraient plus s'acquitter de leurs fonctions
ordinaires: un avocat qui ne peut plus employer son éloquence à soutenir
l'injustice; un médecin célèbre qui ne tue plus de malades; et un bon
père capucin qui ne peut plus sortir de son couvent pour aller dîner en
ville.
LACHESIS. Faisons promptement disparaître ces vénérables personnages.
ATROPOS, _tranchant les trois fils_. C'est leur faire plaisir que
d'abréger une vie triste.