Je n'ai pas seulement corrigé l'ouvrage; je l'ai refondu et augmenté

d'un volume, que les sottises humaines m'ont aisément fourni. C'est une

source de tomes inépuisable; mais je n'ai point entrepris de l'épuiser.

J'abandonne ce travail immense à quelqu'un de ces auteurs laborieux qui

veulent bien employer une longue vie à mériter d'occuper une toise de

place dans les bibliothèques. Pour moi, qui borne mon ambition à égayer

pendant quelques heures mes lecteurs, je me contente de leur offrir en

petit un tableau des moeurs du siècle.

Après avoir reconnu, _Seigneur de Guevara_, que votre Diable a toujours

hypothèque sur le mien, il faut encore confesser, pour la décharge de ma

conscience, que j'ai emprunté des vers et quelques images de Francisco

Santos, auteur du livre intitulé: _Dia y noche de Madrid_. Quoique le

larcin ne soit pas de grande importance, je déclare que je l'ai fait,

afin que quelque mauvais plaisant ne vienne pas me comparer aux voleurs

qui, pour vendre impunément une vaisselle qu'ils ont volée, en ôtent les

armoiries.

Puisse le public recevoir aussi favorablement cette dernière édition

qu'il a reçu la première. Je n'oserais me flatter de ce bonheur, quoique

l'ouvrage soit plus nouveau qu'il n'était et que j'aie fait de mon mieux

pour engager ceux qui le liront à y prendre un nouveau goût.

IV. TABLE ANALYTIQUE.

_La lettre A désigne l'ouvrage espagnol de Louis Velez de Guevara, _El

Diablo cojuelo_; la lettre B, l'édition originale du _Diable boiteux_._

_L'astérisque (*) indique les passages ajoutés en 1726._

TOME I

CHAPITRE I. _Quel diable c'est que le Diable boiteux. Où et par quel

hasard Don Cléofas Léandro Perez Zambullo fit connaissance avec lui (A,

tranco I; B, chap. I.)_

On est à Madrid. Il est minuit. Léandro Perez, surpris chez Dona Tomasa

et poursuivi par quatre spadassins, se sauve sur les toits. P. 1. (_Dans

Guevara, il est poursuivi par la justice, à l'instigation de la dame,

qui veut se faire épouser._)--Guidé par une lumière qu'il aperçoit, il

se réfugie dans un grenier qui sert de laboratoire à un magicien. P.

2.--Il entend les soupirs du Diable boiteux, que le magicien tient

enfermé dans une bouteille. Ce que c'est que le Diable boiteux. Quelles

sont ses fonctions et celles de Lucifer, Uriel, etc. P. 3.--Promesses

que fait le Diable boiteux. Cléofas le délivre. Portrait du démon. P. 7.

CHAPITRE II. _Suite de la délivrance d'Asmodée (A, tranco I; B, chap.

II.), 11._

Pourquoi Asmodée est boiteux, 12 (_Ceci est autrement expliqué dans

Guevara_).--Terreur qu'inspire le magicien au Diable boiteux. Comment

celui-ci s'est attiré sa haine, 13.

CHAPITRE III. _Dans quel endroit le Diable boiteux transporta l'écolier,

et des premières choses qu'il lui fit voir, 16._

Asmodée emporte Léandro sur la tour de San Salvador. Il lui propose de

lui faire voir tout ce qui se passe dans Madrid, en enlevant les toits

des maisons (A, tranco I, 16).--L'avare et ses héritiers, 18.--La

vieille coquette et ses charmes d'emprunt, 18.--Le vieux galant, 19 (A,

tr. II).--La vieille qui se rajeunit, 19 (B, chap. VI).--Le concert

ridicule, 19 (B, ch. XVI).--Le seigneur aux billets doux, 20.--Doña

Fabula en mal d'enfant, 20 (A, tr. II).--Le vieux qui va au sabbat, 21

(A, tr. II).--Quel fut le démêlé qu'eut Asmodée avec un de ses

confrères, 21 (autrement raconté dans A, tr. II).--Le souffleur, 22 (A,

II).--L'apothicaire, sa femme et son garçon, 22.--Le prélat qui tousse,

23.--Le poëte tragique, 23.--* L'épître dédicatoire, 25.--Les voleurs

chez le banquier, 25 (A, II).--Le marquis à l'échelle de soie, 25 (A,

II).--Le greffier et son démon, 26.--Etrange pudeur d'une veuve (B, ch.

VI).--* Le bachelier Donoso, 27.--* L'amoureux transi, 28.--Le contador

qui veut fonder un monastère, 29 (B, ch. VI).--* La veuve et les deux

conseillers, 29.--* Les deux joueurs qui s'entretuent, 29.--Le chanoine

frappé d'apoplexie, 31 (B, ch. VI).--Les deux frères morts de la même

maladie, 31, (B, ch. VI).--Le charivari, 32 (B, ch. VI).--* Le trio

ridicule, 32.--* Les trois Galiciennes, 33.

CHAPITRE IV. _Histoire des amours du comte de Belflor et de Léonor de

Cespedes, 34._

La femme, le jeune mari et le vieil amant, 69 (B, ch. VI).

CHAPITRE V. _Suite et conclusion des amours du comte de Belflor (B,

chap. V), 70._

CHAPITRE VI. _Des nouvelles choses que vit Don Cléofas, et de quelle

manière il fut vengé de Dona Tomasa, 99._

Le grand seigneur endetté, 99.--* Le président qui va chez l'Asturienne,

100.--Le compilateur, 100.--Les deux entremetteuses, 101 (B, chap.

IX).--L'impression clandestine, 103.--L'inquisiteur malade, 104 (B, ch.

IV).--Combat des rivaux de Don Cléofas, 108 (B, chap. VII).

CHAPITRE VII. _Des prisonniers (B, chap. VIII), 109._

Le cabaretier empoisonneur, 110.--L'assassin de profession, 110.--Le

maître à danser, 111.--L'amoureux arrêté comme voleur, 111.--La feinte

sorcière, 111. Le cabaretier et le sergent, 112.--Le valet de chambre

accusé de viol, 118.--L'écuyer de la duchesse, 119.--Le chirurgien qui a

saigné sa femme, 120.--* Le gentilhomme qui a tué son frère, 121.--*

Domingo et le maître d'hôtel, 122.--* Le Castillan qui a souffleté son

père, 137--* Les voleurs de grand chemin qui s'évadent, 137.--Les vingt

ou trente filous, 138.

CHAPITRE VIII. _Asmodée montre à Don Cléofas plusieurs personnes, et lui

révèle les actions qu'elles ont faites dans la journée (B, chap. IX),

136._

Le capitaine et l'usurier, 139.--Les deux filles qui ont perdu leur

père, 142.--L'aventurière aragonaise, 143.--Le cavalier qui a écrit des

lettres, 143.--* Le mari qui s'endort aux reproches de sa femme,

145.--La comtesse qui lit Hippocrate, 153.--* Le mendiant manchot,

154.--* Le poëte et le peintre, 155.--Le banquier et son père le

savetier, 156.

CHAPITRE IX. _Des fous enfermés (B, chap. X), 161._

Le nouvelliste castillan, 161.--* Le licencié qui se croit archevêque,

161.--* Le pupille enfermé par son tuteur, 162.--Le grammairien, 162 (A,

tr. III).--Le marchand ruiné, 162.--Le capitaine Zanubio, 162.--* Le

mari fou de la mort de sa femme, 170.--Le portier enrichi,

171.--L'amoureux fou, 171.--Sa chanson, 172.--Chanson française, 172.--*

L'envieux, 173.--* Le vieux secrétaire, 173.--Le Mécène ruiné, 174.--La

femme du corrégidor, 175.--La femme du conseiller, 175.--La bourgeoise

qui voulait épouser un grand seigneur, 175.--* Doña Béatrix et Doña

Mencia, 175.--* L'ayeule de l'avocat, 177.--* La vieille folle de

regret, 177.--* Doña Emerenciana, 178.

CHAPITRE X. _Dont la matière est inépuisable (B, ch. XI), 195._

Le mari de l'aventurière, 195.--L'homme aisé qui se fait domestique, 195

(A, tr. III).--La veuve du jurisconsulte, 196.--Les deux filles de

cinquante ans, 196.--Les femmes qui se rajeunissent, 196.--* Prudent

emploi de l'argent, 199.--Le peintre de portraits, 199.--La veuve et son

testament, 200.--Le vieux licencié qui imprime ses gaudrioles, 200.--La

coquette qui se croit aimée de tous les hommes, 201.--Le chanoine qui

achète pour enrichir son inventaire, 201.--* Le courtisan par vanité,

202.--* Ceux qui font de la nuit le jour, 203.--* L'amoureux de la

pantoufle, 203.--* L'homme à équipage qui rougit d'aller en carrosse de

louage, 204.--* Celui qui va toujours en carrosse de louage pour ménager

ses mules, 204.--* Le vieil amoureux qui raconte ses prouesses

d'autrefois, 205.--* Le comte vêtu à l'ancienne mode, 205.--* La vieille

veuve qui a donné son bien à ses enfants, 205.--* Le vieux garçon qui

épouse sa blanchisseuse, 206.--Le comte, son frère et le bel esprit,

207.--* L'amateur de fleurs, 207.--* L'histrion modeste, 207.--* Le

chevalier aimé de la fille d'un grand, 207.--* Portraits vivants de

Bollanus, de Fufidius et de Marsæus, 208.--* La sérénade, 208.

* CHAPITRE XI. _De l'incendie, et de ce que fit Asmodée en cette

occasion par amitié pour Don Cléofas, 213._

CHAPITRE XII. _Des tombeaux, des ombres et de la mort, 218._

L'officier trompé par sa femme, 219.--Jeune cavalier tué par un taureau,

219.--Le prélat mort pour avoir fait son testament, 219.--* Le courtisan

assidu, 219.--* L'ambassadeur ruiné, 220.--* Le négociant et son

épitaphe, 220.--* Le grand sommelier, 221.--* La duchesse qui change de

directeur, 221.--Le vieux mari et sa jeune femme. 223.--* Le premier

ministre, 224.--* La belle bourgeoise, 224.--* Le tombeau d'un auteur de

comédies, 225.

* Des ombres: Le bourgeois fier; les amis buveurs, 226.--L'Allemand qui

mettait du tabac dans son vin, 228.--Le Français qui offrait l'eau

bénite aux dames, 228.--* Les comédiennes mortes, l'une d'envie et

l'autre de débauche, 229.--La vestale morte en couches, 229.

* De la mort: le bourgeois regretté des siens; le conseiller et ses

trois neveux; le jeune seigneur qui a la petite vérole; le vieux

religieux; l'évêque d'Albarazin; la vieille courtisane malade de dépit,

229 à 234.

TOME II

CHAPITRE XIII. _La force de l'amitié, histoire, 5._

CHAPITRE XIV. _Le démêlé d'un auteur tragique avec un auteur comique,

47._

CHAPITRE XV. _Suite et conclusion de l'Histoire de l'amitié, 59._

CHAPITRE XVI. _Des songes, 109._

Le comte galant et libéral, 111.--La comtesse joueuse, 111.--Le marquis

et son intendant, 111.--Le vicomte aragonais, 111 (A, tr. II).--Les deux

frères médecins, 112.--Le courtisan regardé de travers, 112.--La jeune

dame qui allait succomber, 113.--Le procureur et sa femme, 113.--Le gros

chanoine, 114.--Le marchand de soie et ses créanciers, 114.--Le libraire

qui rêve, 114.--* Les libraires dupés, 115.--L'amant trop respectueux,

116.--Le licencié qui défend l'immortalité de l'âme, 116.--Don Baltazar

Fanfarronico, 117.--* Le gouverneur qui se rend, 117.--* L'orateur qui

reste court, 117.--Le palefrenier somnambule (B, chap. VI), 117.--* Le

vice-roi du Mexique et sa nièce, 118.--* La médisante, 119.--* Le

bourgeois qui ramasse de l'or, 120.--* Les deux comédiennes, 120.--* La

métamorphose, 121.--* Le comédien dans l'Olympe, 122.

* CHAPITRE XVII, _où l'on verra plusieurs originaux qui ne sont pas sans

copies, 124._

Les gueux: le boiteux; le teigneux; le cul-de-jatte, 124.--La comédienne

en couches, 126.--Le chasseur amoureux, 126.--Le jeune bachelier et son

oncle, 127.--Le bourgeois qui veut marier sa fille, 127.--L'auteur avare

et vaniteux, 128.--La veuve allemande et son amoureux, 128.--Le

philosophe cynique, 130.--Le gentilhomme ruiné et son dernier ami,

131.--Le Contador et la Galicienne, 132.--Le gentilhomme auteur,

133.--Les deux auteurs, 134.--Le novice qui a trouvé un trésor, 134.

* CHAPITRE XVIII. _Ce que le diable fit encore remarquer à don Cléofas,

135._

Le médecin qui joue aux échecs, 135.--Les aventurières qui vivent à

frais communs, 136.--La porte du marché, 138.--Le lever du roi; les

éloges satiriques; les chevaliers; l'ancien flibustier; le hidalgo

pauvre, 139.--Le livre censuré, 142.--Le cadet catalan, 143.--Le

bourgeois obligeant et le seigneur ingrat, 145.--Le bourgeois parvenu,

145.--Le poëte satirique, 146.--Le grand juge de police, 146.

* CHAPITRE XIX. _Des Captifs, 149_

Le captif dont la femme est remariée, 151.--Celui dont le bien a été

dissipé par ses frères, 151.--Celui qui trouve un riche héritage à

recueillir, 151.--Le captif amoureux et son infidèle, 152.--Le paysan et

la soeur du gentillâtre, 152.--Le captif aimé de la femme de son maître,

162.--Le barbier et son fils enrichi, 162.--Le médecin aragonais,

163.--Le cordelier, 164.

* CHAPITRE XX. _De la dernière histoire qu'Asmodée raconta; comment, en

la finissant, il fut tout à coup interrompu, et de quelle manière

désagréable pour ce démon don Cléofas et lui furent séparés, 165._

Histoire d'un trésor, de celui qui le trouva et de celui qui l'avait

caché, 163.--Asmodée est contraint de retourner auprès du magicien, 181.

* CHAPITRE XXI. _De ce que fit don Cléofas après que le diable boiteux

se fut éloigné de lui, et de quelle façon l'auteur de cet ouvrage a jugé

à propos de le finir, 182._

Cléofas épouse doña Séraphina, que le Diable boiteux, sous les traits de

l'écolier, avait sauvée de l'incendie, 190.

APPENDICE.

Le vieux musicien et sa jeune femme, 193.--Les deux courtisanes,

193.--Les deux soeurs coquettes, 193.--Dispute littéraire dans un café,

194.--Le bourgeois caution d'un licencié, 194.--Le jeune homme déguisé

en fille, 194.--Le joaillier accusé de recel, 194.--Le polygame,

194.--Le traducteur du _Misanthrope_, 195.--L'amoureux à gages sans

emploi, 196.--Le marchand devenu fou (_V._ t. I, 162), 196.--Le soldat

qui a perdu sa grand'mère, 196.--L'imbécile, 196.--La vieille marquise

et le jeune officier, 197.--La procureuse, 197.--La coquette qui a

manqué un grand seigneur, 197.--Les deux servantes, 197.--Le courtisan,

197.--L'auteur de mérite, 197.--L'auteur sérieux, 198.--L'auteur qui

copie les anciens et se croit original, 198.--L'amant mort de chagrin,

198.--L'avare mort de faim et son héritier mort d'excès, 198.--Le père

dont la fille a été enlevée, 198.--Le jeune homme mort de pleurésie,

199.--La vieille fille morte d'ennui, 199.--La femme du trésorier,

199.--La femme du mari jaloux, 199.--Mort d'un dévot et d'une dévote,

199.--Le comédien qui allait à pied, 199.--L'auteur dramatique mort

d'envie, 199.--La veuve inconsolable... pendant deux jours, 199.--La

comtesse qui lit des romans, 200.--Le jeune homme qui rit en dormant,

200.--Le souffleur désappointé, 200.--Le courtisan qui rêve, 200.--Le

comédien qui rudoie un auteur, 200.--L'académicien de la Crusca,

201.--Le notaire et sa femme, 201.--Séparation de l'écolier et du Diable

boiteux, 201.

ENTRETIENS SÉRIEUX ET COMIQUES DES CHEMINÉES DE MADRID

ENTRETIEN I

LA CHEMINÉE _A_ ET LA CHEMINÉE _B_.

LA CHEMINÉE A. C'en est fait, ma chère voisine, tout est perdu; les

dieux Lares se glacent à mon foyer, et je sens le même froid me saisir

depuis les pieds jusqu'à la tête.

LA CHEMINÉE B. Vous m'alarmez; d'où vient cette affreuse maladie?

Comment pouvez-vous passer subitement du chaud au froid? Je vous ai

toujours vue toute en feu.

LA CHEMINÉE A. Hélas! il faut bien que je suive la bonne et la mauvaise

fortune de mon savant, et le pauvre homme...

LA CHEMINÉE B. Que lui est-il donc arrivé?

LA CHEMINÉE A. Le plus grand des malheurs. Ses revenus, c'est-à-dire

ceux de sa plume (car il n'en a pas d'autres), sont arrêtés.

LA CHEMINÉE B. Je ne vous entends point encore.

LA CHEMINÉE A. Hé bien, écoutez-moi donc; je vous parle d'un auteur; son

revenu était établi sur le produit certain des brochures amusantes qu'il

composait, et l'on a proscrit ce genre.

LA CHEMINÉE B. Comment! ses brochures le faisaient vivre?

LA CHEMINÉE A. Et même fort à son aise; il ne perdait pas son temps à

limer un volume, il en donnait sept ou huit au moins par an.

LA CHEMINÉE B. C'est grand dommage de lier les mains à un si bon

ouvrier: et comment peut-on défendre l'amusement, qui est la meilleure

chose du monde? Le public aime à être amusé, et il doit avoir la liberté

d'acheter ce qui l'amuse.

LA CHEMINÉE A. Vous avez raison, et ce goût du public fait les intérêts

des auteurs et le profit des libraires; mais voilà ce qui excite

l'envie: on crie qu'on ne s'occupe aujourd'hui qu'à écrire des folies,

des riens, et qu'on appellera notre siècle le _siècle des romans et de

la futilité_. On dit que le bon goût se corrompt, que les brochures à

parties sont une vraie exaction; qu'on allonge un roman à l'infini;

enfin, qu'actuellement un homme projette d'en composer un à trois cent

soixante et cinq parties, pour tous les jours de l'année.

LA CHEMINÉE B. Après les Mille et une nuits, les Mille et un jours, les

Mille et un quarts d'heure, et tant de mille et une autres choses, un

roman à trois cent soixante-cinq parties ne devrait pas révolter les

esprits.

LA CHEMINÉE A. Jugez donc si on devrait chicaner mon auteur, qui n'est

jamais allé, dans ses ouvrages, au delà de la huitième partie.

LA CHEMINÉE B. Je vous plains, ma chère amie, et toutes les cheminées

des auteurs et des libraires qui vont se glacer comme vous.

LA CHEMINÉE A. C'est une faible consolation pour les malheureux, que

d'avoir des compagnons de leur misère.

LA CHEMINÉE B. Vous êtes à plaindre, je vous plains. Que puis-je faire

autre chose? D'ailleurs, je vous parle franchement: j'ai ouï dire, il y

a longtemps, qu'on devrait réformer le goût du siècle pour la bagatelle,

et arrêter le progrès du genre romancier.

LA CHEMINÉE A. Que me dites-vous?

LA CHEMINÉE B. Oui: et des gens d'esprit, et sans partialité, disent à

présent que cette réforme est un grand bien pour la littérature. Qu'on

écrive utilement, ou qu'on n'écrive point: voilà la décision; tout le

monde l'approuve.

LA CHEMINÉE A. Mais ce qui plaît n'est-il pas utile?

LA CHEMINÉE B. Oui, ce qui plaît est nécessairement utile; mais outre

cette utilité de plaisir, on veut quelque solidité, de l'instruction,

des moeurs, du vrai. Par exemple, le Diable boiteux est un roman; mais

il vaut mieux qu'un traité de morale. Voilà un roman agréable et utile;

c'est-à-dire, utile par l'agréable et le solide. Que votre savant en

fasse autant, et on lui donnera la permission de le faire imprimer,

pourvu cependant qu'il ne le donne pas en huit parties; car vous sentez

bien que ce serait voler le public pour enrichir l'imprimeur.

LA CHEMINÉE A. Finissons notre conversation; on voit bien que vous êtes

la cheminée d'un homme de finances; vous êtes ignorante et

ignorantissime sur les choses de littérature, et votre petit génie ne

passe pas le calcul. Je suis au désespoir de vous avoir confié mes

douleurs.

LA CHEMINÉE B. Vous m'insultez, tandis que je compatis sincèrement à

votre malheur.

LA CHEMINÉE A. Est-ce y compatir que de louer ceux qui en sont cause?

Allez, encore une fois, vous êtes aussi insolente que celui à qui vous

appartenez.

LA CHEMINÉE B. Pour être glacée, la fumée vous monte bien vivement à la

tête. Laissez là, je vous prie, mon financier: un billet de sa main vaut

mieux que tous les volumes du Parnasse; tout ce qu'il écrit est solide,

admirable et d'un goût universel. Tant que ses livres seront en règle,

je ne crains pas le froid; mon feu sera mieux entretenu que celui des

vestales, et votre pauvre auteur sera fort heureux de s'y venir

chauffer. Pour vous, malgré vos injures, je vous souhaite, pour vous

réchauffer, un financier comme le mien.

ENTRETIEN II

LA CHEMINÉE _C_ ET LA CHEMINÉE _D_.

LA CHEMINÉE C. Quel prodige! quel miracle! savez-vous, ma bonne amie, ce

qui vient de m'arriver?

LA CHEMINÉE D. Y a-t-il longtemps?

LA CHEMINÉE C. Environ une heure.

LA CHEMINÉE D. Non, ma chère voisine; j'assistais à un mariage qui se

faisait sous mon manteau.

LA CHEMINÉE C. Un mariage!

LA CHEMINÉE D. Oui, et le mieux assorti qu'il soit possible. Lisandre et

Célimène m'ont pris pour témoin de leurs serments, et mes dieux pénates

seuls sont garants de la foi qu'ils se sont donnée; aucun mortel n'a été

admis à cette cérémonie que Lisette, suivante fidèle de Célimène. Ils

goûtent à présent les douceurs de cette union mystérieuse.

LA CHEMINÉE C. Voilà un mariage bien solide.

LA CHEMINÉE D. Je sais qu'il y manque certaines petites formalités, mais

l'amour y suppléera; ils s'aiment, et je suis sûre que, malgré leurs

parents, ils s'aimeront toujours. Trouve-t-on cela dans les mariages les

plus réguliers?

LA CHEMINÉE C. Non sans doute: le mariage est communément un contrat

politique, qui lie éternellement deux personnes qui ne s'aiment point,

et qui se haïront toute leur vie.

LA CHEMINÉE D. Hé bien, je vous réponds que les noeuds qui viennent

d'unir Lisandre à Célimène sont plus respectables; ce sont les chaînes

mêmes de l'amour.

LA CHEMINÉE C. Je vous félicite, ma chère voisine; je vous sais bon gré

de vous intéresser au bonheur des amants: nous leur devons cela, comme

leurs confidentes; pour moi, je ferais tout au monde pour eux. Ecoutez

donc ce qui m'est arrivé: mon aventure ressemble assez à la vôtre: vous

savez que la chambre à laquelle j'appartiens est une vraie cellule.

LA CHEMINÉE D. Et que c'est la cellule d'une petite personne charmante,

de Julie.

LA CHEMINÉE C. Julie était aimée d'un jeune officier fort aimable, nommé

Trason, et Trason n'aimait point une ingrate.

LA CHEMINÉE D. Voilà ce que je ne savais pas.

LA CHEMINÉE C. Il ne manquait à leur bonheur que l'occasion d'être

heureux; mais la mère de Julie avait plus d'yeux qu'Argus, et la chambre

de cette fille malheureuse était plus inaccessible que la tour de Danaé.

LA CHEMINÉE D. Que vous êtes savante! vous possédez à merveille la

fable; je crois qu'avant Julie vous aviez eu un poëte à votre foyer;

mais la tour de Danaé, puisque vous me la citez, ne fut pas impénétrable

à une pluie d'or.

LA CHEMINÉE C. Cela est vrai; vous savez aussi que Danaé avait pour

amant un dieu, et un dieu qui pouvait convertir la pluie et les pierres

en or; au lieu que Trason, après trois campagnes, ne doit pas être bien

en espèces; ainsi il n'était pas question de recourir à la pluie d'or.

LA CHEMINÉE D. De quel autre expédient s'est-il donc servi?

LA CHEMINÉE C. Du plus simple qu'il fût possible. Trason demeure fort

près d'ici; sans autre magie que celle de l'amour, il a monté par la

cheminée, il est venu sur les toits jusqu'à mon chapiteau, qu'il a

enlevé sans peine (car je n'avais pas la moindre envie de lui résister);

ensuite il est descendu par mon tuyau dans la chambre de Julie, en se

soutenant avec le dos et les genoux.

LA CHEMINÉE D. L'attendait-elle?

LA CHEMINÉE C. Non: elle le souhaitait seulement; et loin de recevoir

entre ses bras son amant, elle en a eu une frayeur étonnante, en le

voyant descendre.

LA CHEMINÉE D. Je gage qu'elle s'est évanouie.

LA CHEMINÉE C. On s'évanouirait à moins. Point de plaisanterie, s'il

vous plaît! Le beau ramoneur s'est jeté aux pieds de Julie, et s'est

bientôt fait reconnaître pour Trason. Jamais on n'a vu de situation si

tendre. Voilà l'avantage que nous avons, nous autres cheminées; nous

sommes témoins de mille jolies choses, que les hommes voudraient voir à

quelque prix que ce fût. La peur de Julie est dissipée à présent, et son

coeur est animé de sentiments bien différents.

LA CHEMINÉE D. Voilà, ma chère voisine, dans la même nuit deux mariages

assez ressemblants.

LA CHEMINÉE C. A peu près: cependant mes amoureux n'ont pas seulement

prononcé le voeu vénérable; mais les événements obligeront peut-être la

mère de Julie à recevoir Trason pour gendre. Je me réjouis d'avance de

la déconsolation de cette pauvre femme.

LA CHEMINÉE D. Et moi des plaisirs que goûte à présent sa chère fille.

ENTRETIEN III

LA CHEMINÉE _E_ ET LA CHEMINÉE _F_.

LA CHEMINÉE E. Dites-moi, s'il vous plaît, comment faites-vous pour ne

pas vous ennuyer avec vos vieilles filles? Du matin jusqu'au soir il n'y

a qu'elles à votre foyer; toujours mêmes visages, mêmes discours. Je

gage que vous en êtes bien lasse.

LA CHEMINÉE F. Je vous avoue que je souhaite souvent de les voir

déloger; cependant je risquerais peut-être de ne pas respirer,

lorsqu'elles n'y seraient plus, une si bonne fumée: elles sont dévotes,

par conséquent n'ont pas moins de soin de leur corps que de leur âme:

surtout quand certain grand chapeau vient les visiter, elles n'épargnent

rien; leur cuisine vaut celle d'un fermier général, et la fumée que

j'exhale alors est un vrai parfum.

LA CHEMINÉE E. Vous aimez la fumée, à ce que je vois; chacun a son goût,

et le mien est uniquement pour la variété. Les visages nouveaux et les

aventures me plaisent; c'est ma folie. Je suis, comme vous savez,

cheminée de chambre garnie.

LA CHEMINÉE F. Et comme telle, il faut bien vous faire à la nouveauté.

LA CHEMINÉE E. J'y suis si bien faite, que je serais fâchée d'y voir six

mois de suite les mêmes personnes. Aussi cela ne m'est-il guère arrivé

depuis que j'existe.

LA CHEMINÉE F. C'est que vous n'êtes pas des anciennes du quartier.

LA CHEMINÉE E. Il s'en faut de beaucoup; mais je suis peut-être des plus

instruites.

LA CHEMINÉE F. Racontez-moi donc quelques-unes de vos aventures, je vous

en prie par notre voisinage.

Le diable boiteux, tome II · 第 10 / 13 段