«Asmodée, mon ami! disait-il en s'en retournant au logis, comme s'il eût

été encore avec ce diable, quand vous m'avez assuré que don Pedro était

dans la disposition de me faire son gendre, et que Séraphine brûlait

d'une vive ardeur que vous lui avez inspirée pour moi, il faut que vous

ayez voulu vous égayer à mes dépens, ou bien vous m'avouerez que vous ne

savez pas mieux le présent que l'avenir.»

Notre écolier fut fâché d'avoir été chez cette dame; et regardant la

passion qu'il sentait pour elle comme un amour malheureux qu'il fallait

vaincre, il résolut de ne rien épargner pour cela: il fit plus: il se

reprocha le désir qu'il avait eu de pousser sa pointe, supposé qu'il eût

trouvé le père disposé à lui accorder sa fille, et il se représenta

qu'il était honteux de devoir son bonheur à un artifice.

Il était encore plein de ces réflexions lorsque don Pedro, l'ayant

envoyé chercher le jour suivant, lui dit: «Seigneur Léandro Perez, il

est temps que je vous prouve par des actions qu'en m'obligeant vous

n'avez pas fait plaisir à un de ces courtisans qui se contenteraient, à

ma place, de vous donner de l'eau bénite de cour; je veux que Séraphine

soit elle-même la récompense du péril que vous avez couru pour elle; je

l'ai consultée là-dessus, et je la vois prête à m'obéir sans répugnance.

Je vous dirai même que j'ai reconnu mon sang quand je lui ai proposé

pour époux son libérateur: elle en a marqué sa joie par un transport qui

m'a fait connaître que sa générosité répondait à la mienne. C'est donc

une chose résolue, vous épouserez ma fille.»

Après avoir ainsi parlé, le bon seigneur de Escolano, qui s'attendait

avec raison que don Cléofas lui rendrait de très-humbles grâces d'une si

grande faveur, fut assez surpris de le trouver interdit et embarrassé.

«Parlez, Zambullo, lui dit-il: que faut-il que je pense du désordre où

vous met la proposition que je vous fais? Qui peut vous révolter contre

elle? Un simple gentilhomme doit-il se refuser à une alliance dont un

grand se tiendrait honoré? La noblesse de ma maison a-t-elle quelque

tache que j'ignore?

--Seigneur, répondit Léandro, je ne sais que trop la distance que le

ciel a mise entre nous.--Pourquoi donc, reprit don Pèdre, paraissez-vous

si peu content d'un mariage qui vous fait tant d'honneur? Avouez-le-moi,

don Cléofas, vous aimez quelque dame qui a reçu votre foi, et son

intérêt s'oppose en ce moment à votre fortune.--Si j'avais une maîtresse

à qui je fusse lié par des serments, répondit l'écolier, rien sans doute

ne serait capable de me les faire trahir. Mais ce n'est point cette

raison qui m'empêche de profiter de vos bontés: un sentiment de

délicatesse veut que je renonce au glorieux établissement que vous me

proposez; et, loin de vouloir abuser de votre erreur, je vais vous

détromper: je ne suis point le libérateur de Séraphine.

--Qu'entends-je! s'écria le vieillard fort étonné; ce n'est pas vous qui

l'avez délivrée des flammes qui l'allaient consumer? Ce n'est point vous

qui avez fait une action si hardie?--Non, Seigneur, répondit Zambullo:

tout mortel l'aurait vainement entrepris, et je veux bien vous apprendre

que c'est un diable qui a sauvé votre fille.»

Ces paroles augmentèrent la surprise de don Pedro, qui, ne croyant pas

les devoir prendre au pied de la lettre, pria l'écolier de parler plus

clairement. Alors Léandro, sans se soucier de perdre l'amitié d'Asmodée,

raconta tout ce qui s'était passé entre ce démon et lui. Après quoi le

vieillard reprit la parole, et dit à don Cléofas: «La confidence que

vous venez de me faire me confirme dans le dessein de vous donner ma

fille: vous êtes son premier libérateur. Si vous n'eussiez pas prié le

diable boiteux de l'arracher à la mort qui la menaçait, il n'aurait pas

manqué de la laisser périr. C'est donc vous qui avez conservé les jours

de Séraphine; en un mot, vous la méritez, et je vous l'offre avec la

moitié de mon bien.»

Léandro Perez, à ces mots qui levaient tous ses scrupules, se jeta aux

pieds de don Pèdre pour le remercier de ses bontés. Peu de temps après,

ce mariage se fit avec une magnificence convenable à l'héritière du

seigneur de Escolano, et à la grande satisfaction des parents de notre

écolier, lequel demeura par là bien payé de quelques heures de liberté

qu'il avait procurées au diable boiteux.

FIN DU DIABLE BOITEUX.

APPENDICE AU DIABLE BOITEUX

I. PASSAGES DE LA PREMIÈRE ÉDITION SUPPRIMÉS DANS CELLE DE 1726.

_Chapitre III, après le récit de la querelle d'Asmodée avec un autre

démon:_

Laissons là cette belle assemblée, dit D. Cléofas, et continuons

d'examiner ce qui se passe en cette ville.--J'y consens, reprit le

diable; rions un peu de ce vieux musicien qui chante une chanson

passionnée à sa jeune femme. Il veut qu'elle en admire l'air, qu'il

vient de composer; mais elle en aime mieux les paroles, parce qu'elles

sont d'un beau cavalier dont elle est aimée, et qui les a données à son

mari pour les mettre en chant.

_Même chapitre, après l'article du souffleur:_

Et qui sont, reprit l'écolier, ces femmes que je vois à table dans la

maison voisine?--Ce sont deux fameuses courtisanes, répartit le diable;

et ces deux cavaliers qui font la débauche avec elles sont deux des plus

grands seigneurs de la cour.--Ah! qu'elles me paraissent jolies et

amusantes! dit don Cléofas; je ne m'étonne pas si les gens de qualité

les courent. (_La suite à peu près comme dans l'histoire des trois

Galiciennes, t. I, p. 33 de notre édition._)

_Chapitre VI, après l'histoire du palefrenier somnambule (T. II, p. 117

de notre édition):_

Qui sont ces dames, dit D. Cléofas, que je vois prêtes à se coucher?--Ce

sont deux soeurs coquettes qui logent ensemble. Elles s'entretiennent

depuis sept heures du matin jusqu'à ce moment d'habits et d'ameublements

qu'elles ont envie d'acheter, et elles ont pris tant de plaisir à cet

entretien que, pour n'être pas interrompues, elles n'ont pas même voulu

voir d'aujourd'hui leurs amants.

_Même chapitre, après l'histoire du charivari (T. I, p. 32 de notre

édition):_

Malgré le bruit de cette sérénade, dit D. Cléofas, j'en entends, ce me

semble, un autre.--Oui, dit le démon. Ce bruit part d'un café où il y a

quelques beaux-esprits qui disputent depuis cinq heures, et que le

maître ne saurait chasser. Ils parlent d'une comédie qui a été

représentée aujourd'hui pour la première fois, et dont la représentation

a été troublée par des huées et des sifflets. Les uns disent qu'elle est

bonne, les autres soutiennent qu'elle est mauvaise. Ils en vont venir

tout à l'heure aux gourmades, fin ordinaire de ces disputes.

_Chapitre VIII, après l'histoire du cabaretier accusé d'avoir empoisonné

un Allemand (T. I, p. 110 de notre édition):_

Le second est un bourgeois emprisonné pour avoir servi de caution à un

licencié qui voulait emprunter deux cents pistoles pour marier

brusquement sa servante.

_Même chapitre, après l'histoire du maître à danser (T. I, p. 111):_

Le plus jeune a été découvert déguisé en fille dans un couvent de

religieuses.

_Même chapitre, après l'histoire de la sorcière (T. I, p. 111):_

Considérez dans la chambre prochaine ces deux prisonniers qui

s'entretiennent au lieu de se reposer. Ils ne sauraient dormir. Leurs

affaires les inquiètent, et, franchement, elles sont assez délicates. Le

premier est un joaillier accusé d'avoir recélé des pierreries dérobées.

L'autre est un polygame. Il y a six mois qu'il se maria par intérêt avec

une vieille veuve du royaume de Valence. Il a épousé par inclination,

peu de temps après, une jeune personne de Madrid, et lui a donné tout le

bien qu'il a reçu de la Valencienne. Ses deux mariages se sont déclarés.

Ses deux femmes le poursuivent en justice. Celle qu'il a épousée par

inclination demande sa mort par intérêt, et celle qu'il a épousée par

intérêt le poursuit par inclination.

_Chapitre IX, après l'histoire de la marquise qui lit Hippocrate (T. I,

p. 153):_

Apprenez-moi, je vous prie, dit l'écolier, ce qu'a fait aujourd'hui

certain homme que je vois, ce grand personnage sec et décharné qui se

promène dans une petite chambre, les bras croisés; je juge qu'il a la

tête embarrassée.--Vous n'en jugez point mal, répondit le démon. C'est

un auteur dramatique. Comme il entend la langue française, il s'est

donné la peine de traduire le _Misanthrope_, l'une des meilleures

comédies de Molière, fameux auteur français. Il l'a fait représenter

aujourd'hui sur le théâtre de Madrid, et elle a été très-mal reçue. Les

Espagnols l'ont trouvée plate et ennuyeuse. C'est cette pièce qui fait

dans le café le sujet de la dispute dont vous avez entendu le bruit.

--Eh pourquoi, reprit don Cléofas, cette comédie a-t-elle eu en Espagne

ce malheureux sort?--C'est, répondit le diable, que les Espagnols

n'aiment que les pièces d'intrigues, de même que les Français ne veulent

que des comédies de caractère.--Sur ce pied-là, répliqua l'écolier, si

l'on jouait présentement en France nos plus belles pièces, elles n'y

réussiraient pas.--Sans doute, dit Asmodée. Comme les Espagnols sont

capables d'une extrême attention, ils sont bien aises qu'on les jette

dans un embarras agréable. Ils suivent sans peine l'action la plus

composée. Les Français, au contraire, n'aiment pas qu'on les occupe.

Leur esprit se plaît à se détacher, et ils prennent plaisir à voir

tourner leur prochain en ridicule, parce que cela flatte leur humeur

satirique. Enfin, le goût des nations est différent.--Mais quelle sorte

de comédie est la meilleure, répliqua don Cléofas, d'une pièce

d'intrigue ou de caractère?--C'est une chose fort problématique,

répartit le diable. Il n'en faut pas croire là-dessus les Espagnols ni

les Français. Puisqu'ils sont parties en cette affaire, ils n'en

sauraient être juges. Je ne la dois pas juger non plus, moi, parce

qu'étant le démon de la luxure, je protége également tous les théâtres.

_Même chapitre, le passage relatif aux deux entremetteuses (T. I, p.

101) est plus long dans la première édition, et se termine ainsi:_

Bon! s'il y en a! répondit le diable; il y en a partout, et

principalement en France; mais il faut avoir un mérite reconnu pour y en

trouver, et je vous dirai à ce sujet qu'à Paris, ces jours passez, un

chevalier d'industrie s'entretenant là-dessus avec un de ses amis, lui

disait: «Parbleu, mon cher, il faut que je sois bien malheureux! Il y a

quinze jours entiers que je cherche une femme tributaire. Je parcours

tous les matins les églises. L'après-dînée, j'épluche toutes les beautés

des Tuileries. Je me montre à l'Opéra. Je parais tout débraillé à la

Comédie, où tantôt je me couche sur les bancs du théâtre, et tantôt je

me tiens debout derrière les acteurs. Cependant tout cela ne me mène à

rien. Je n'ai pas même encore trouvé une bonne fortune sexagénaire,

tandis que les plus jeunes et les plus aimables personnes de Paris sont

en proie au chevalier de Tiremailles, qui n'a, sans vanité, ni ma taille

ni ma jeunesse.--Oh! ne t'y trompe pas! interrompit son ami; le

chevalier de Tiremailles est un fameux libertin. Il a ruiné deux femmes.

Il a eu des affaires d'éclat. Il a la meilleure réputation du monde.»

_Chapitre X, après l'histoire de Zanubio (T. I, p. 162):_

Immédiatement après Zanubio, continua le diable, est un marchand que la

nouvelle d'un naufrage a rendu fou. Dans la loge suivante est renfermé

un soldat qui n'a pu résister à la douleur d'avoir perdu sa

grand'mère.--Et le jeune homme qui suit ce bon soldat, dit don Cléofas,

quel est le genre de sa folie?--Oh! pour celui-là, répondit Asmodée,

c'est un pauvre garçon né imbécile. C'est le fils d'une Hollandaise et

d'un gros commis de la douane.

_Plus loin, dans le même chapitre, l'histoire des folles commence

ainsi:_

La première, reprit Asmodée, est une vieille marquise qui aimait un

jeune officier qui servait en Flandres. Elle lui avait donné une grosse

somme pour faire sa campagne. Elle s'avisa de consulter une devineresse

pour savoir ce qu'il faisait. La devineresse le lui montra dans un

verre. La marquise le vit aux genoux d'une jeune Flamande, et elle en a

perdu l'esprit.

_Plus loin, même chapitre, après l'histoire de la femme du corrégidor:_

La troisième est une procureuse qui pressait son mari de lui acheter une

croix de diamants de dix mille ducats. Il n'en a voulu rien faire. Elle

en est devenue folle. Après la procureuse est une coquette à qui la tête

a tourné de dépit d'avoir manqué un grand seigneur dont elle avait

médité la ruine.--Dans ces deux petites loges au-dessous de ces dames,

il y a deux servantes qui ont perdu l'esprit, l'une de douleur de n'être

pas sur le testament d'un vieux garçon qu'elle a servi, et l'autre de

joie en apprenant la mort d'un riche trésorier dont elle est unique

héritière.

_Chapitre XI, après l'histoire des deux femmes qui se rajeunissent (T.

I, p. 196):_

Je remarque dans une même maison, poursuivit Asmodée, deux hommes qui ne

sont pas trop raisonnables. L'un est un aventurier qui va tous les jours

aux audiences des grands seigneurs. Il est assez fou pour croire qu'un

quart d'heure après qu'il leur a parlé ils se souviennent encore de ce

qu'il leur a dit.

_Même chapitre, après l'histoire du licencié qui fait imprimer ses

oeuvres de jeunesse (T. I, p. 200):_

Je découvre dans le voisinage de ce licencié un des meilleurs auteurs

que vous ayez. C'est un excellent esprit. Ses ouvrages sont pleins de

sel attique. Ils sont parsemés de pensées fines et brillantes. Il a des

tours neufs, des expressions hardies et toujours heureuses. Passons à

son voisin: c'est un homme...--Eh! n'allez pas si vite! interrompit avec

précipitation don Cléofas; vous ne dites que du bien de cet auteur, et

vous me le montrez avec des fous.--Ah! il est vrai, reprit le diable;

j'oubliais son défaut. Quand il lit ses pièces, il s'arrête à tous les

endroits qui lui paraissent mériter des applaudissements, pour laisser à

ses auditeurs le temps de lui en donner, et pour en savourer lui-même

toute la douceur.

_Même chapitre, après l'histoire du bachelier qui achète pour enrichir

son inventaire (T. I, p. 201):_

Il demeure chez ce bachelier un auteur qui réussit dans un genre

d'écrire fort sérieux. Il n'est propre qu'à ce qu'il fait. Cependant il

se croit propre à tout, et il ne veut point faire de comédies, parce que

son comique serait, dit-il, trop fin pour affecter le parterre. S'il

disait trop froid, je me garderais bien de mettre parmi les fous un

homme si raisonnable.

_Et quelques lignes plus loin:_

Mais avant que de quitter le lieu où nous sommes, il faut que je vous

parle encore d'un certain auteur que je viens d'apercevoir. C'est un

homme qui possède les auteurs grecs et latins. Il emprunte d'eux toutes

les pensées qu'il met dans ses ouvrages. Cependant il se croit original,

et il ne traite de plagiaires que les auteurs qui pillent Lope ou

Calderon.

_Le chapitre XII, _Des Tombeaux_, débute par plusieurs histoires

supprimées en 1726:_

Le premier de ces huit tombeaux que vous apercevez à main droite

renferme le corps d'un jeune amant mort de chagrin de n'avoir pas

remporté le prix d'une course de bagues. Dans le second est un avare qui

s'est laissé mourir de faim, et dans le troisième son héritier, mort

deux ans après lui pour avoir fait trop bonne chère. Il y a dans le

quatrième un père qui n'a pu survivre à l'enlèvement de sa fille unique.

Dans le suivant est un jeune homme emporté par une pleurésie pour avoir

pris des remèdes rafraîchissants.

_Puis vient l'histoire de l'officier que sa femme trompait, et ensuite:_

Le septième cache une vieille fille de qualité, laide et peu riche, que

la tristesse et l'ennui ont consumée; et dans le dernier repose la femme

d'un trésorier, morte de dépit d'avoir été obligée, dans une rue

étroite, de faire reculer son carrosse pour laisser passer celui d'une

duchesse. (V. t. I, p. 175.)

_Ensuite viennent l'histoire du vieux mari et de sa jeune femme (T. I,

p. 223), et celle du chanoine mort pour avoir fait son testament, après

quoi on lit:_

Auprès de cet imprudent chanoine est une belle dame immolée aux soupçons

de son mari jaloux. Dans le quatrième est un dévot qui a perdu la vie

pour s'être promené dans son jardin une demi-heure sans parasol, et dans

le dernier une dévote pour s'être fait saigner trop souvent par

précaution.

_Après l'histoire du Français assassiné pour avoir donné de l'eau bénite

à une dame:_

Ici gît un comédien que le déplaisir d'aller à pied, pendant qu'il

voyait la plupart de ses camarades en équipage, a consumé peu à peu.

_Après l'histoire de la vestale morte en couches:_

Et près d'elle repose un auteur dramatique qui mourut subitement d'envie

au bruit des applaudissements du parterre, à la première représentation

d'une pièce d'un de ses amis.

_Chapitre XVI, des Songes. Immédiatement après les réflexions sur la

jalousie des femmes, on trouve:_

A l'égard de dona Théodora, dit l'écolier, son caractère me charme. Une

femme mourir de regret d'avoir perdu son mari! O merveille de nos

jours!--Cela est admirable, assurément, interrompit le démon. L'on

enterra, il y a deux mois, un avocat dont la veuve ne ressemble point à

celle-ci. L'avocat étant à l'agonie, sa femme en pleurs céda aux

empressements de sa famille, qui, pour lui épargner la vue d'un si

triste spectacle, l'enleva de sa maison. Mais avant que de sortir,

l'avocate affligée appelle sa femme de chambre: «Béatrix, lui dit-elle,

aussitôt que mon cher mari sera mort, va porter cette fâcheuse nouvelle

à don Carlos, et dis-lui que j'en suis si touchée que je ne le veux voir

de deux jours.»

_L'histoire de la comtesse femme du comte galant et libéral est racontée

ainsi:_

C'est une liseuse de romans, une tête pleine d'idées de chevalerie. Elle

fait un songe assez plaisant: elle rêve qu'elle est impératrice de

Trébisonde, qu'on l'accuse d'adultère, et que tous les chevaliers qui se

présentent pour soutenir son innocence sont vaincus par ses accusateurs.

_Après l'histoire du vicomte Aragonais:_

Si je ne me trompe, dit don Cléofas, j'aperçois dans la même maison un

jeune homme qui rit en dormant.--Vous ne vous trompez pas, répartit le

diable; c'est un bachelier qui fait un songe fort agréable: il rêve

qu'un vieillard de ses amis épouse une belle et jeune personne; mais je

remarque à deux pas de là trois hommes qui font des songes bien

mortifiants.

Le premier est un souffleur qui rêve qu'on donne un curateur à un

marquis dont il commence à souffler le patrimoine.

_Puis viennent l'histoire des deux frères médecins et celle d'un

courtisan qui rêve que le ministre le regarde de travers, et ensuite:_

Je vois encore un courtisan qui vient de se réveiller en sursaut. Il

rêvait tout à l'heure qu'il était sur le sommet d'une montagne, avec

deux autres personnes de la cour, qui l'ont poussé sans qu'il y ait pris

garde et l'ont fait tomber de haut en bas.

_Après l'histoire du licencié qui défend l'immortalité de l'âme:_

Auprès du licencié demeure un comédien qui songe qu'il répond des

duretés à un auteur qui lui fait des compliments.

Je remarque dans un hôtel garni deux hommes qui font des songes que je

ne veux point passer sous silence. L'un est un Italien de l'Académie de

la Crusca. Il rêve qu'il lit à quelques-uns de ses confrères un mauvais

poëme de sa façon, qu'ils applaudissent à charge d'autant.

_Suit l'histoire de Fanfarronico, après laquelle on lit:_

Vis-à-vis de l'hôtel garni, un notaire fait sa résidence. Vous voyez sa

femme et lui couchés dans deux petits lits jumeaux. Ils font tous deux

en ce moment des songes bien différents: le mari rêve qu'il rafraîchit

une vieille écriture, et madame sa femme songe qu'elle est chez un

marchand, où elle achète et paye argent comptant une riche étoffe, au

même prix qu'une duchesse l'a refusée à crédit.

_Cette histoire est la dernière de l'édition originale. Immédiatement

après vient le dénouement:_

Asmodée allait continuer, mais il lui prit tout à coup un frisson qui

l'en empêcha. L'écolier lui demanda pourquoi il tremblait: «Ah! seigneur

don Cléofas, répondit le démon, je suis perdu. Le magicien qui me tenait

en bouteille vient de s'apercevoir de ma fuite. Il m'appelle; il me

menace. Il fait des conjurations si fortes que tout l'enfer en retentit.

Il faut que j'obéisse à sa voix. Je vais vous porter dans votre

appartement, et puis je vole au galetas funeste d'où vous m'avez tiré.»

En achevant ces mots, il embrassa l'écolier, l'enleva et disparut à ses

yeux, après l'avoir transporté dans sa chambre.

II. _Dédicace de la première édition._

AU TRÈS-ILLUSTRE AUTEUR LOUIS VELEZ DE GUEVARA.

Souffrez, seigneur de GUEVARA, que je vous adresse cet ouvrage. Il n'est

pas moins de vous que de moi. Votre _Diablo Cojuelo_ m'en a fourni le

titre et l'idée. J'en fais un aveu public. Je vous cède la gloire de

l'invention, sans approfondir si quelque auteur grec, latin ou italien

ne pourrait pas justement vous la disputer.

Je dirai même qu'en y regardant de près, on reconnaîtra dans le corps de

ce livre quelques-unes de vos pensées; car je vous ai copié autant que

me l'a pu permettre la nécessité de m'accommoder au goût de ma nation.

Cela ne m'empêche pas de rendre justice à votre _Cojuelo_. Je le crois

digne des applaudissements qu'il a reçus en Espagne et du bruit qu'il a

fait particulièrement en Aragon, où vous l'avez mis en lumière. Je

conçois bien que vos façons de parler figurées, vos images bizarres et

vos pensées extraordinaires ont pu trouver chez vous des approbateurs;

mais vous devez concevoir aussi que des hommes nés sous un autre climat

en peuvent juger autrement. Les Français surtout, eux qui ont la

justesse et le naturel en partage, ne les goûteraient pas. Je me suis

donc souvent écarté du texte, ou, pour mieux dire, j'ai fait un nouveau

livre sur le même fonds.

C'est ainsi que j'ai traité le seigneur Alonso Fernandez de Avellaneda.

Je n'ai pas traduit plus fidèlement son _D. Quichotte_ que votre

_Cojuelo_. Cependant cet Avellaneda, qui avait déjà subi le sort des

écrivains abandonnés des lecteurs, est présentement en quelque

réputation parmi nous, au lieu que si je l'avais suivi littéralement, on

me saurait mauvais gré de l'avoir tiré de l'oubli.

J'espère que vous aurez la même destinée. Si je n'ai pu prêter à votre

_Cojuelo_ tous les agréments dont il a besoin pour plaire à nos

Français, je crois du moins ne lui avoir rien laissé qui doive le

rebuter. Après tout, vous ne risquez rien. Si le livre n'a point de

succès, vous êtes en droit de dire que je l'ai tellement défiguré qu'il

n'est pas reconnaissable. Et s'il réussit, vous m'aurez obligation de

vous avoir procuré l'estime de gens dont peut-être sans moi vous

n'auriez jamais été connu.

III. _Dédicace de 1726._

AU TRÈS-ILLUSTRE AUTEUR LOUIS VELEZ DE GUEVARA.

C'est à vous, _seigneur de Guevara_, que j'ai dédié cet ouvrage dans sa

nouveauté. Si je me fis un devoir alors de vous rendre cet hommage, rien

ne doit me dispenser aujourd'hui de vous le renouveler. J'ai déjà

déclaré et je déclare encore publiquement que votre _Diablo Cojuelo_

m'en a fourni le titre et l'idée. Ainsi je vous cède l'honneur de

l'invention, sans vouloir, comme je vous l'ai dit, approfondir si

quelque auteur grec, latin ou italien ne pourrait pas justement vous le

disputer.

J'avouerai même encore qu'en y regardant de près, on reconnaîtrait dans

le corps de ce livre quelques-unes de vos pensées. Plût au ciel qu'il y

en eût davantage, et que la nécessité de m'accommoder au génie de ma

nation m'eût permis de vous copier exactement! J'aurais fait gloire

d'être votre traducteur; mais j'ai été obligé de m'écarter du texte, ou,

pour mieux dire, j'ai fait un ouvrage nouveau sur le même plan.

Sous la forme que je lui ai prêtée d'abord, il a été réimprimé en

France, je ne sais combien de fois. Nous avons partagé tous deux

l'honneur du succès qu'il a eu; mais, que dis-je, partagé? J'ai passé, à

Paris, pour votre copiste, et je n'ai été loué qu'en second. Il est

vrai, en récompense, qu'à Madrid la copie a été traduite en espagnol et

qu'elle y est devenue un ouvrage original.

J'en donne aujourd'hui une nouvelle édition que je vous adresse encore,

_Seigneur Louis Velez_; mais, pour la rendre plus digne de revoir le

jour après dix-neuf années, il a fallu le retoucher et le remettre, pour

ainsi dire, à la mode. Quoique le monde soit toujours le même, il s'y

fait une succession continuelle d'originaux qui semble y apporter

quelque changement.

Le diable boiteux, tome II · 第 9 / 13 段