été encore avec ce diable, quand vous m'avez assuré que don Pedro était
dans la disposition de me faire son gendre, et que Séraphine brûlait
d'une vive ardeur que vous lui avez inspirée pour moi, il faut que vous
ayez voulu vous égayer à mes dépens, ou bien vous m'avouerez que vous ne
savez pas mieux le présent que l'avenir.»
Notre écolier fut fâché d'avoir été chez cette dame; et regardant la
passion qu'il sentait pour elle comme un amour malheureux qu'il fallait
vaincre, il résolut de ne rien épargner pour cela: il fit plus: il se
reprocha le désir qu'il avait eu de pousser sa pointe, supposé qu'il eût
trouvé le père disposé à lui accorder sa fille, et il se représenta
qu'il était honteux de devoir son bonheur à un artifice.
Il était encore plein de ces réflexions lorsque don Pedro, l'ayant
envoyé chercher le jour suivant, lui dit: «Seigneur Léandro Perez, il
est temps que je vous prouve par des actions qu'en m'obligeant vous
n'avez pas fait plaisir à un de ces courtisans qui se contenteraient, à
ma place, de vous donner de l'eau bénite de cour; je veux que Séraphine
soit elle-même la récompense du péril que vous avez couru pour elle; je
l'ai consultée là-dessus, et je la vois prête à m'obéir sans répugnance.
Je vous dirai même que j'ai reconnu mon sang quand je lui ai proposé
pour époux son libérateur: elle en a marqué sa joie par un transport qui
m'a fait connaître que sa générosité répondait à la mienne. C'est donc
une chose résolue, vous épouserez ma fille.»
Après avoir ainsi parlé, le bon seigneur de Escolano, qui s'attendait
avec raison que don Cléofas lui rendrait de très-humbles grâces d'une si
grande faveur, fut assez surpris de le trouver interdit et embarrassé.
«Parlez, Zambullo, lui dit-il: que faut-il que je pense du désordre où
vous met la proposition que je vous fais? Qui peut vous révolter contre
elle? Un simple gentilhomme doit-il se refuser à une alliance dont un
grand se tiendrait honoré? La noblesse de ma maison a-t-elle quelque
tache que j'ignore?
--Seigneur, répondit Léandro, je ne sais que trop la distance que le
ciel a mise entre nous.--Pourquoi donc, reprit don Pèdre, paraissez-vous
si peu content d'un mariage qui vous fait tant d'honneur? Avouez-le-moi,
don Cléofas, vous aimez quelque dame qui a reçu votre foi, et son
intérêt s'oppose en ce moment à votre fortune.--Si j'avais une maîtresse
à qui je fusse lié par des serments, répondit l'écolier, rien sans doute
ne serait capable de me les faire trahir. Mais ce n'est point cette
raison qui m'empêche de profiter de vos bontés: un sentiment de
délicatesse veut que je renonce au glorieux établissement que vous me
proposez; et, loin de vouloir abuser de votre erreur, je vais vous
détromper: je ne suis point le libérateur de Séraphine.
--Qu'entends-je! s'écria le vieillard fort étonné; ce n'est pas vous qui
l'avez délivrée des flammes qui l'allaient consumer? Ce n'est point vous
qui avez fait une action si hardie?--Non, Seigneur, répondit Zambullo:
tout mortel l'aurait vainement entrepris, et je veux bien vous apprendre
que c'est un diable qui a sauvé votre fille.»
Ces paroles augmentèrent la surprise de don Pedro, qui, ne croyant pas
les devoir prendre au pied de la lettre, pria l'écolier de parler plus
clairement. Alors Léandro, sans se soucier de perdre l'amitié d'Asmodée,
raconta tout ce qui s'était passé entre ce démon et lui. Après quoi le
vieillard reprit la parole, et dit à don Cléofas: «La confidence que
vous venez de me faire me confirme dans le dessein de vous donner ma
fille: vous êtes son premier libérateur. Si vous n'eussiez pas prié le
diable boiteux de l'arracher à la mort qui la menaçait, il n'aurait pas
manqué de la laisser périr. C'est donc vous qui avez conservé les jours
de Séraphine; en un mot, vous la méritez, et je vous l'offre avec la
moitié de mon bien.»
Léandro Perez, à ces mots qui levaient tous ses scrupules, se jeta aux
pieds de don Pèdre pour le remercier de ses bontés. Peu de temps après,
ce mariage se fit avec une magnificence convenable à l'héritière du
seigneur de Escolano, et à la grande satisfaction des parents de notre
écolier, lequel demeura par là bien payé de quelques heures de liberté
qu'il avait procurées au diable boiteux.
FIN DU DIABLE BOITEUX.
APPENDICE AU DIABLE BOITEUX
I. PASSAGES DE LA PREMIÈRE ÉDITION SUPPRIMÉS DANS CELLE DE 1726.
_Chapitre III, après le récit de la querelle d'Asmodée avec un autre
démon:_
Laissons là cette belle assemblée, dit D. Cléofas, et continuons
d'examiner ce qui se passe en cette ville.--J'y consens, reprit le
diable; rions un peu de ce vieux musicien qui chante une chanson
passionnée à sa jeune femme. Il veut qu'elle en admire l'air, qu'il
vient de composer; mais elle en aime mieux les paroles, parce qu'elles
sont d'un beau cavalier dont elle est aimée, et qui les a données à son
mari pour les mettre en chant.
_Même chapitre, après l'article du souffleur:_
Et qui sont, reprit l'écolier, ces femmes que je vois à table dans la
maison voisine?--Ce sont deux fameuses courtisanes, répartit le diable;
et ces deux cavaliers qui font la débauche avec elles sont deux des plus
grands seigneurs de la cour.--Ah! qu'elles me paraissent jolies et
amusantes! dit don Cléofas; je ne m'étonne pas si les gens de qualité
les courent. (_La suite à peu près comme dans l'histoire des trois
Galiciennes, t. I, p. 33 de notre édition._)
_Chapitre VI, après l'histoire du palefrenier somnambule (T. II, p. 117
de notre édition):_
Qui sont ces dames, dit D. Cléofas, que je vois prêtes à se coucher?--Ce
sont deux soeurs coquettes qui logent ensemble. Elles s'entretiennent
depuis sept heures du matin jusqu'à ce moment d'habits et d'ameublements
qu'elles ont envie d'acheter, et elles ont pris tant de plaisir à cet
entretien que, pour n'être pas interrompues, elles n'ont pas même voulu
voir d'aujourd'hui leurs amants.
_Même chapitre, après l'histoire du charivari (T. I, p. 32 de notre
édition):_
Malgré le bruit de cette sérénade, dit D. Cléofas, j'en entends, ce me
semble, un autre.--Oui, dit le démon. Ce bruit part d'un café où il y a
quelques beaux-esprits qui disputent depuis cinq heures, et que le
maître ne saurait chasser. Ils parlent d'une comédie qui a été
représentée aujourd'hui pour la première fois, et dont la représentation
a été troublée par des huées et des sifflets. Les uns disent qu'elle est
bonne, les autres soutiennent qu'elle est mauvaise. Ils en vont venir
tout à l'heure aux gourmades, fin ordinaire de ces disputes.
_Chapitre VIII, après l'histoire du cabaretier accusé d'avoir empoisonné
un Allemand (T. I, p. 110 de notre édition):_
Le second est un bourgeois emprisonné pour avoir servi de caution à un
licencié qui voulait emprunter deux cents pistoles pour marier
brusquement sa servante.
_Même chapitre, après l'histoire du maître à danser (T. I, p. 111):_
Le plus jeune a été découvert déguisé en fille dans un couvent de
religieuses.
_Même chapitre, après l'histoire de la sorcière (T. I, p. 111):_
Considérez dans la chambre prochaine ces deux prisonniers qui
s'entretiennent au lieu de se reposer. Ils ne sauraient dormir. Leurs
affaires les inquiètent, et, franchement, elles sont assez délicates. Le
premier est un joaillier accusé d'avoir recélé des pierreries dérobées.
L'autre est un polygame. Il y a six mois qu'il se maria par intérêt avec
une vieille veuve du royaume de Valence. Il a épousé par inclination,
peu de temps après, une jeune personne de Madrid, et lui a donné tout le
bien qu'il a reçu de la Valencienne. Ses deux mariages se sont déclarés.
Ses deux femmes le poursuivent en justice. Celle qu'il a épousée par
inclination demande sa mort par intérêt, et celle qu'il a épousée par
intérêt le poursuit par inclination.
_Chapitre IX, après l'histoire de la marquise qui lit Hippocrate (T. I,
p. 153):_
Apprenez-moi, je vous prie, dit l'écolier, ce qu'a fait aujourd'hui
certain homme que je vois, ce grand personnage sec et décharné qui se
promène dans une petite chambre, les bras croisés; je juge qu'il a la
tête embarrassée.--Vous n'en jugez point mal, répondit le démon. C'est
un auteur dramatique. Comme il entend la langue française, il s'est
donné la peine de traduire le _Misanthrope_, l'une des meilleures
comédies de Molière, fameux auteur français. Il l'a fait représenter
aujourd'hui sur le théâtre de Madrid, et elle a été très-mal reçue. Les
Espagnols l'ont trouvée plate et ennuyeuse. C'est cette pièce qui fait
dans le café le sujet de la dispute dont vous avez entendu le bruit.
--Eh pourquoi, reprit don Cléofas, cette comédie a-t-elle eu en Espagne
ce malheureux sort?--C'est, répondit le diable, que les Espagnols
n'aiment que les pièces d'intrigues, de même que les Français ne veulent
que des comédies de caractère.--Sur ce pied-là, répliqua l'écolier, si
l'on jouait présentement en France nos plus belles pièces, elles n'y
réussiraient pas.--Sans doute, dit Asmodée. Comme les Espagnols sont
capables d'une extrême attention, ils sont bien aises qu'on les jette
dans un embarras agréable. Ils suivent sans peine l'action la plus
composée. Les Français, au contraire, n'aiment pas qu'on les occupe.
Leur esprit se plaît à se détacher, et ils prennent plaisir à voir
tourner leur prochain en ridicule, parce que cela flatte leur humeur
satirique. Enfin, le goût des nations est différent.--Mais quelle sorte
de comédie est la meilleure, répliqua don Cléofas, d'une pièce
d'intrigue ou de caractère?--C'est une chose fort problématique,
répartit le diable. Il n'en faut pas croire là-dessus les Espagnols ni
les Français. Puisqu'ils sont parties en cette affaire, ils n'en
sauraient être juges. Je ne la dois pas juger non plus, moi, parce
qu'étant le démon de la luxure, je protége également tous les théâtres.
_Même chapitre, le passage relatif aux deux entremetteuses (T. I, p.
101) est plus long dans la première édition, et se termine ainsi:_
Bon! s'il y en a! répondit le diable; il y en a partout, et
principalement en France; mais il faut avoir un mérite reconnu pour y en
trouver, et je vous dirai à ce sujet qu'à Paris, ces jours passez, un
chevalier d'industrie s'entretenant là-dessus avec un de ses amis, lui
disait: «Parbleu, mon cher, il faut que je sois bien malheureux! Il y a
quinze jours entiers que je cherche une femme tributaire. Je parcours
tous les matins les églises. L'après-dînée, j'épluche toutes les beautés
des Tuileries. Je me montre à l'Opéra. Je parais tout débraillé à la
Comédie, où tantôt je me couche sur les bancs du théâtre, et tantôt je
me tiens debout derrière les acteurs. Cependant tout cela ne me mène à
rien. Je n'ai pas même encore trouvé une bonne fortune sexagénaire,
tandis que les plus jeunes et les plus aimables personnes de Paris sont
en proie au chevalier de Tiremailles, qui n'a, sans vanité, ni ma taille
ni ma jeunesse.--Oh! ne t'y trompe pas! interrompit son ami; le
chevalier de Tiremailles est un fameux libertin. Il a ruiné deux femmes.
Il a eu des affaires d'éclat. Il a la meilleure réputation du monde.»
_Chapitre X, après l'histoire de Zanubio (T. I, p. 162):_
Immédiatement après Zanubio, continua le diable, est un marchand que la
nouvelle d'un naufrage a rendu fou. Dans la loge suivante est renfermé
un soldat qui n'a pu résister à la douleur d'avoir perdu sa
grand'mère.--Et le jeune homme qui suit ce bon soldat, dit don Cléofas,
quel est le genre de sa folie?--Oh! pour celui-là, répondit Asmodée,
c'est un pauvre garçon né imbécile. C'est le fils d'une Hollandaise et
d'un gros commis de la douane.
_Plus loin, dans le même chapitre, l'histoire des folles commence
ainsi:_
La première, reprit Asmodée, est une vieille marquise qui aimait un
jeune officier qui servait en Flandres. Elle lui avait donné une grosse
somme pour faire sa campagne. Elle s'avisa de consulter une devineresse
pour savoir ce qu'il faisait. La devineresse le lui montra dans un
verre. La marquise le vit aux genoux d'une jeune Flamande, et elle en a
perdu l'esprit.
_Plus loin, même chapitre, après l'histoire de la femme du corrégidor:_
La troisième est une procureuse qui pressait son mari de lui acheter une
croix de diamants de dix mille ducats. Il n'en a voulu rien faire. Elle
en est devenue folle. Après la procureuse est une coquette à qui la tête
a tourné de dépit d'avoir manqué un grand seigneur dont elle avait
médité la ruine.--Dans ces deux petites loges au-dessous de ces dames,
il y a deux servantes qui ont perdu l'esprit, l'une de douleur de n'être
pas sur le testament d'un vieux garçon qu'elle a servi, et l'autre de
joie en apprenant la mort d'un riche trésorier dont elle est unique
héritière.
_Chapitre XI, après l'histoire des deux femmes qui se rajeunissent (T.
I, p. 196):_
Je remarque dans une même maison, poursuivit Asmodée, deux hommes qui ne
sont pas trop raisonnables. L'un est un aventurier qui va tous les jours
aux audiences des grands seigneurs. Il est assez fou pour croire qu'un
quart d'heure après qu'il leur a parlé ils se souviennent encore de ce
qu'il leur a dit.
_Même chapitre, après l'histoire du licencié qui fait imprimer ses
oeuvres de jeunesse (T. I, p. 200):_
Je découvre dans le voisinage de ce licencié un des meilleurs auteurs
que vous ayez. C'est un excellent esprit. Ses ouvrages sont pleins de
sel attique. Ils sont parsemés de pensées fines et brillantes. Il a des
tours neufs, des expressions hardies et toujours heureuses. Passons à
son voisin: c'est un homme...--Eh! n'allez pas si vite! interrompit avec
précipitation don Cléofas; vous ne dites que du bien de cet auteur, et
vous me le montrez avec des fous.--Ah! il est vrai, reprit le diable;
j'oubliais son défaut. Quand il lit ses pièces, il s'arrête à tous les
endroits qui lui paraissent mériter des applaudissements, pour laisser à
ses auditeurs le temps de lui en donner, et pour en savourer lui-même
toute la douceur.
_Même chapitre, après l'histoire du bachelier qui achète pour enrichir
son inventaire (T. I, p. 201):_
Il demeure chez ce bachelier un auteur qui réussit dans un genre
d'écrire fort sérieux. Il n'est propre qu'à ce qu'il fait. Cependant il
se croit propre à tout, et il ne veut point faire de comédies, parce que
son comique serait, dit-il, trop fin pour affecter le parterre. S'il
disait trop froid, je me garderais bien de mettre parmi les fous un
homme si raisonnable.
_Et quelques lignes plus loin:_
Mais avant que de quitter le lieu où nous sommes, il faut que je vous
parle encore d'un certain auteur que je viens d'apercevoir. C'est un
homme qui possède les auteurs grecs et latins. Il emprunte d'eux toutes
les pensées qu'il met dans ses ouvrages. Cependant il se croit original,
et il ne traite de plagiaires que les auteurs qui pillent Lope ou
Calderon.
_Le chapitre XII, _Des Tombeaux_, débute par plusieurs histoires
supprimées en 1726:_
Le premier de ces huit tombeaux que vous apercevez à main droite
renferme le corps d'un jeune amant mort de chagrin de n'avoir pas
remporté le prix d'une course de bagues. Dans le second est un avare qui
s'est laissé mourir de faim, et dans le troisième son héritier, mort
deux ans après lui pour avoir fait trop bonne chère. Il y a dans le
quatrième un père qui n'a pu survivre à l'enlèvement de sa fille unique.
Dans le suivant est un jeune homme emporté par une pleurésie pour avoir
pris des remèdes rafraîchissants.
_Puis vient l'histoire de l'officier que sa femme trompait, et ensuite:_
Le septième cache une vieille fille de qualité, laide et peu riche, que
la tristesse et l'ennui ont consumée; et dans le dernier repose la femme
d'un trésorier, morte de dépit d'avoir été obligée, dans une rue
étroite, de faire reculer son carrosse pour laisser passer celui d'une
duchesse. (V. t. I, p. 175.)
_Ensuite viennent l'histoire du vieux mari et de sa jeune femme (T. I,
p. 223), et celle du chanoine mort pour avoir fait son testament, après
quoi on lit:_
Auprès de cet imprudent chanoine est une belle dame immolée aux soupçons
de son mari jaloux. Dans le quatrième est un dévot qui a perdu la vie
pour s'être promené dans son jardin une demi-heure sans parasol, et dans
le dernier une dévote pour s'être fait saigner trop souvent par
précaution.
_Après l'histoire du Français assassiné pour avoir donné de l'eau bénite
à une dame:_
Ici gît un comédien que le déplaisir d'aller à pied, pendant qu'il
voyait la plupart de ses camarades en équipage, a consumé peu à peu.
_Après l'histoire de la vestale morte en couches:_
Et près d'elle repose un auteur dramatique qui mourut subitement d'envie
au bruit des applaudissements du parterre, à la première représentation
d'une pièce d'un de ses amis.
_Chapitre XVI, des Songes. Immédiatement après les réflexions sur la
jalousie des femmes, on trouve:_
A l'égard de dona Théodora, dit l'écolier, son caractère me charme. Une
femme mourir de regret d'avoir perdu son mari! O merveille de nos
jours!--Cela est admirable, assurément, interrompit le démon. L'on
enterra, il y a deux mois, un avocat dont la veuve ne ressemble point à
celle-ci. L'avocat étant à l'agonie, sa femme en pleurs céda aux
empressements de sa famille, qui, pour lui épargner la vue d'un si
triste spectacle, l'enleva de sa maison. Mais avant que de sortir,
l'avocate affligée appelle sa femme de chambre: «Béatrix, lui dit-elle,
aussitôt que mon cher mari sera mort, va porter cette fâcheuse nouvelle
à don Carlos, et dis-lui que j'en suis si touchée que je ne le veux voir
de deux jours.»
_L'histoire de la comtesse femme du comte galant et libéral est racontée
ainsi:_
C'est une liseuse de romans, une tête pleine d'idées de chevalerie. Elle
fait un songe assez plaisant: elle rêve qu'elle est impératrice de
Trébisonde, qu'on l'accuse d'adultère, et que tous les chevaliers qui se
présentent pour soutenir son innocence sont vaincus par ses accusateurs.
_Après l'histoire du vicomte Aragonais:_
Si je ne me trompe, dit don Cléofas, j'aperçois dans la même maison un
jeune homme qui rit en dormant.--Vous ne vous trompez pas, répartit le
diable; c'est un bachelier qui fait un songe fort agréable: il rêve
qu'un vieillard de ses amis épouse une belle et jeune personne; mais je
remarque à deux pas de là trois hommes qui font des songes bien
mortifiants.
Le premier est un souffleur qui rêve qu'on donne un curateur à un
marquis dont il commence à souffler le patrimoine.
_Puis viennent l'histoire des deux frères médecins et celle d'un
courtisan qui rêve que le ministre le regarde de travers, et ensuite:_
Je vois encore un courtisan qui vient de se réveiller en sursaut. Il
rêvait tout à l'heure qu'il était sur le sommet d'une montagne, avec
deux autres personnes de la cour, qui l'ont poussé sans qu'il y ait pris
garde et l'ont fait tomber de haut en bas.
_Après l'histoire du licencié qui défend l'immortalité de l'âme:_
Auprès du licencié demeure un comédien qui songe qu'il répond des
duretés à un auteur qui lui fait des compliments.
Je remarque dans un hôtel garni deux hommes qui font des songes que je
ne veux point passer sous silence. L'un est un Italien de l'Académie de
la Crusca. Il rêve qu'il lit à quelques-uns de ses confrères un mauvais
poëme de sa façon, qu'ils applaudissent à charge d'autant.
_Suit l'histoire de Fanfarronico, après laquelle on lit:_
Vis-à-vis de l'hôtel garni, un notaire fait sa résidence. Vous voyez sa
femme et lui couchés dans deux petits lits jumeaux. Ils font tous deux
en ce moment des songes bien différents: le mari rêve qu'il rafraîchit
une vieille écriture, et madame sa femme songe qu'elle est chez un
marchand, où elle achète et paye argent comptant une riche étoffe, au
même prix qu'une duchesse l'a refusée à crédit.
_Cette histoire est la dernière de l'édition originale. Immédiatement
après vient le dénouement:_
Asmodée allait continuer, mais il lui prit tout à coup un frisson qui
l'en empêcha. L'écolier lui demanda pourquoi il tremblait: «Ah! seigneur
don Cléofas, répondit le démon, je suis perdu. Le magicien qui me tenait
en bouteille vient de s'apercevoir de ma fuite. Il m'appelle; il me
menace. Il fait des conjurations si fortes que tout l'enfer en retentit.
Il faut que j'obéisse à sa voix. Je vais vous porter dans votre
appartement, et puis je vole au galetas funeste d'où vous m'avez tiré.»
En achevant ces mots, il embrassa l'écolier, l'enleva et disparut à ses
yeux, après l'avoir transporté dans sa chambre.
II. _Dédicace de la première édition._
AU TRÈS-ILLUSTRE AUTEUR LOUIS VELEZ DE GUEVARA.
Souffrez, seigneur de GUEVARA, que je vous adresse cet ouvrage. Il n'est
pas moins de vous que de moi. Votre _Diablo Cojuelo_ m'en a fourni le
titre et l'idée. J'en fais un aveu public. Je vous cède la gloire de
l'invention, sans approfondir si quelque auteur grec, latin ou italien
ne pourrait pas justement vous la disputer.
Je dirai même qu'en y regardant de près, on reconnaîtra dans le corps de
ce livre quelques-unes de vos pensées; car je vous ai copié autant que
me l'a pu permettre la nécessité de m'accommoder au goût de ma nation.
Cela ne m'empêche pas de rendre justice à votre _Cojuelo_. Je le crois
digne des applaudissements qu'il a reçus en Espagne et du bruit qu'il a
fait particulièrement en Aragon, où vous l'avez mis en lumière. Je
conçois bien que vos façons de parler figurées, vos images bizarres et
vos pensées extraordinaires ont pu trouver chez vous des approbateurs;
mais vous devez concevoir aussi que des hommes nés sous un autre climat
en peuvent juger autrement. Les Français surtout, eux qui ont la
justesse et le naturel en partage, ne les goûteraient pas. Je me suis
donc souvent écarté du texte, ou, pour mieux dire, j'ai fait un nouveau
livre sur le même fonds.
C'est ainsi que j'ai traité le seigneur Alonso Fernandez de Avellaneda.
Je n'ai pas traduit plus fidèlement son _D. Quichotte_ que votre
_Cojuelo_. Cependant cet Avellaneda, qui avait déjà subi le sort des
écrivains abandonnés des lecteurs, est présentement en quelque
réputation parmi nous, au lieu que si je l'avais suivi littéralement, on
me saurait mauvais gré de l'avoir tiré de l'oubli.
J'espère que vous aurez la même destinée. Si je n'ai pu prêter à votre
_Cojuelo_ tous les agréments dont il a besoin pour plaire à nos
Français, je crois du moins ne lui avoir rien laissé qui doive le
rebuter. Après tout, vous ne risquez rien. Si le livre n'a point de
succès, vous êtes en droit de dire que je l'ai tellement défiguré qu'il
n'est pas reconnaissable. Et s'il réussit, vous m'aurez obligation de
vous avoir procuré l'estime de gens dont peut-être sans moi vous
n'auriez jamais été connu.
III. _Dédicace de 1726._
AU TRÈS-ILLUSTRE AUTEUR LOUIS VELEZ DE GUEVARA.
C'est à vous, _seigneur de Guevara_, que j'ai dédié cet ouvrage dans sa
nouveauté. Si je me fis un devoir alors de vous rendre cet hommage, rien
ne doit me dispenser aujourd'hui de vous le renouveler. J'ai déjà
déclaré et je déclare encore publiquement que votre _Diablo Cojuelo_
m'en a fourni le titre et l'idée. Ainsi je vous cède l'honneur de
l'invention, sans vouloir, comme je vous l'ai dit, approfondir si
quelque auteur grec, latin ou italien ne pourrait pas justement vous le
disputer.
J'avouerai même encore qu'en y regardant de près, on reconnaîtrait dans
le corps de ce livre quelques-unes de vos pensées. Plût au ciel qu'il y
en eût davantage, et que la nécessité de m'accommoder au génie de ma
nation m'eût permis de vous copier exactement! J'aurais fait gloire
d'être votre traducteur; mais j'ai été obligé de m'écarter du texte, ou,
pour mieux dire, j'ai fait un ouvrage nouveau sur le même plan.
Sous la forme que je lui ai prêtée d'abord, il a été réimprimé en
France, je ne sais combien de fois. Nous avons partagé tous deux
l'honneur du succès qu'il a eu; mais, que dis-je, partagé? J'ai passé, à
Paris, pour votre copiste, et je n'ai été loué qu'en second. Il est
vrai, en récompense, qu'à Madrid la copie a été traduite en espagnol et
qu'elle y est devenue un ouvrage original.
J'en donne aujourd'hui une nouvelle édition que je vous adresse encore,
_Seigneur Louis Velez_; mais, pour la rendre plus digne de revoir le
jour après dix-neuf années, il a fallu le retoucher et le remettre, pour
ainsi dire, à la mode. Quoique le monde soit toujours le même, il s'y
fait une succession continuelle d'originaux qui semble y apporter
quelque changement.