«Se croyant en sûreté dans cet endroit, il perdit peu à peu la crainte

de l'alguazil; et comme les hommes font ordinairement les plus belles

réflexions du monde quand les fautes sont commises, il se représenta

toute sa mauvaise conduite, et se promit bien à lui-même, si jamais il

se revoyait en fonds, de faire un meilleur usage de son argent. Il jura

surtout qu'il ne serait jamais la dupe de ces faux amis qui entraînent

un jeune homme dans la débauche et dont l'amitié se dissipe avec les

fumées du vin.

«Tandis qu'il s'occupait des différentes pensées qui se succédaient les

unes aux autres dans son esprit, la nuit survint. Alors, se démêlant

d'entre les branches et les feuilles qui le couvraient, il était prêt à

se couler en bas, lorsqu'à la faible clarté d'une nouvelle lune il crut

discerner une figure d'homme. A cette vue, qui lui rendit sa première

peur, il s'imagina que c'était l'alguazil qui, l'ayant suivi à la piste,

le cherchait dans ce bois, et sa frayeur redoubla quand il vit qu'au

pied du même arbre sur lequel il était cet homme s'assit, après en avoir

fait le tour deux ou trois fois.»

Le diable boiteux s'interrompit lui-même en cet endroit de son récit:

«Seigneur Zambullo, dit-il à don Cléofas, permettez-moi de jouir un peu

de l'embarras où je mets votre esprit en ce moment. Vous êtes fort en

peine de savoir qui pouvait être ce mortel qui se trouvait là si mal à

propos, et ce qui l'y amenait; c'est ce que vous apprendrez bientôt; je

n'abuserai point de votre patience.

«Cet homme, après s'être assis au pied de l'arbre dont l'épais feuillage

dérobait à ses yeux don Pablos, s'y reposa quelques instants; puis il se

mit à creuser la terre avec un poignard, et fit une profonde fosse, où

il enterra un sac de buffle: ensuite il combla la fosse, la recouvrit

proprement de gazon et se retira. Bahabon, qui avait observé tout avec

une extrême attention, et dont les alarmes s'étaient changées en

transports de joie, attendit que l'homme se fût éloigné pour descendre

de son arbre et aller déterrer le sac, où il ne doutait pas qu'il n'y

eut de l'or ou de l'argent. Il se servit pour cela de son couteau; mais

quand il n'en aurait pas eu, il se sentait tant d'ardeur pour ce

travail, qu'avec ses seules mains il aurait pénétré jusqu'aux entrailles

de la terre.

«D'abord qu'il eut le sac en sa puissance, il se mit à le tâter, et,

persuadé qu'il y avait dedans des espèces, il se hâta de sortir du bois

avec sa proie, craignant alors beaucoup moins la rencontre de

l'alguazil, que celle de l'homme à qui le sac appartenait. Dans le

ravissement où cet écolier était d'avoir fait un si bon coup, il marcha

légèrement toute la nuit sans tenir de route assurée, sans se sentir

fatigué ni incommodé du fardeau qu'il portait. Mais à la pointe du jour

il s'arrêta sous des arbres, assez près du bourg de Molorido, moins à la

vérité pour se reposer que pour satisfaire enfin la curiosité qu'il

avait de savoir ce que son sac renfermait. Il le délia donc avec ce

frémissement agréable qui vous saisit au moment que vous allez prendre

un grand plaisir: il y trouva de bonnes doubles pistoles, et, pour

comble de joie, il en compta jusqu'à deux cent cinquante.

«Après les avoir contemplées avec volupté, il rêva fort sérieusement à

ce qu'il devait faire; et lorsqu'il eut formé sa résolution, il serra

ses doublons dans ses poches, jeta le sac de buffle et se rendit à

Molorido. Il s'y fit enseigner une hôtellerie, où, tandis qu'on lui

préparait à déjeuner, il loua une mule sur laquelle il retourna, dès ce

jour-là même, à Salamanque.

«Il s'aperçut bien, à la surprise qu'on y fit paraître en le revoyant,

que l'on n'ignorait pas pourquoi il s'était éclipsé; mais il avait sa

fable toute prête: il dit qu'ayant besoin d'argent, et que n'en recevant

point de son pays, quoiqu'il y eût écrit vingt fois pour qu'on lui en

envoyât, il s'était déterminé à y faire un tour; et que le soir

précédent, comme il arrivait à Molorido, il avait rencontré son fermier

qui lui apportait des espèces, de manière qu'il se trouvait dans une

situation à détromper tous ceux qui le croyaient un homme sans bien. Il

ajouta qu'il prétendait faire connaître à ses créanciers qu'ils avaient

eu tort de pousser à bout un honnête homme, qui les aurait depuis

longtemps contentés s'il eût eu des fermiers exacts à lui faire toucher

ses revenus.

«Il ne manqua pas effectivement d'assembler chez lui, dès le lendemain,

tous ses créanciers, et de les payer jusqu'au dernier sou. Les mêmes

amis qui l'avaient abandonné dans sa misère ne surent pas plus tôt qu'il

avait de l'argent frais, qu'ils revinrent à la charge; ils

recommencèrent à le flatter, dans l'espérance de se divertir encore à

ses dépens; mais il se moqua d'eux à son tour. Fidèle au serment qu'il

avait fait dans le bois, il leur rompit en visière: au lieu de reprendre

son premier train, il ne songea plus qu'à faire des progrès dans la

science des lois, et l'étude devint son unique occupation.

«Cependant, me direz-vous, il dépensait toujours à bon compte des

doubles pistoles qui n'étaient point à lui. J'en demeure d'accord; il

faisait ce que les trois quarts et demi des humains feraient aujourd'hui

en pareil cas. Il avait pourtant dessein de les restituer quelque jour,

si par hasard il découvrait à qui elles appartenaient. Mais, se reposant

sur sa bonne intention, il les dissipait sans scrupule, en attendant

patiemment cette découverte, qu'il fit néanmoins une année après.

«Le bruit courut dans Salamanque qu'un bourgeois de cette ville, nommé

Ambrosio Piquillo, ayant été dans un bois pour chercher un sac rempli de

pièces d'or qu'il y avait enterré, n'avait trouvé que la fosse où il

s'était avisé de le cacher, et que ce malheur réduisait enfin ce pauvre

homme à la mendicité.

«Je dirai à la louange de Bahabon que les reproches secrets que sa

conscience lui fit à cette nouvelle ne furent pas inutiles. Il s'informa

où demeurait Ambrosio, et l'alla voir dans une petite salle basse, où il

y avait pour tous meubles une chaise et un grabat. «Mon ami, lui dit-il

d'un air hypocrite, j'ai appris par la voix publique le fâcheux accident

qui vous est arrivé, et la charité nous obligeant à nous aider les uns

les autres à proportion de notre pouvoir, je viens vous apporter un

petit secours; mais je voudrais savoir de vous-même votre triste

aventure.

«--Seigneur cavalier, répondit Piquillo, je vais vous la conter en deux

mots. J'avais un fils qui me volait; je m'en aperçus, et, craignant

qu'il ne mît la main sur un sac de buffle dans lequel il y avait deux

cent cinquante doublons bien comptés, je crus ne pouvoir mieux faire que

de les aller enterrer dans le bois, où j'ai eu l'imprudence de les

porter. Depuis ce jour malheureux, mon fils m'a pris tout ce que

j'avais, et a disparu avec une femme qu'il a enlevée. Me voyant dans un

déplorable état par le libertinage de ce mauvais enfant, ou plutôt par

ma sotte bonté pour lui, j'ai voulu recourir à mon sac de buffle; mais,

hélas! cette seule ressource qui me restait pour subsister m'a

cruellement été ravie.»

«Cet homme ne put achever ces paroles sans sentir renouveler son

affliction, et il répandit des pleurs en abondance. Don Pablos en fut

attendri, et lui dit: «Mon cher Ambrosio, il faut se consoler de toutes

les traverses qui arrivent dans la vie; vos larmes sont inutiles: elles

ne vous feront point retrouver vos doubles pistoles, qui véritablement

sont perdues pour vous si quelque fripon les possède. Mais que sait-on?

Elles peuvent être tombées entre les mains d'un homme de bien, qui ne

manquera pas de vous les rapporter dès qu'il apprendra qu'elles sont à

vous. Elles vous seront donc peut-être rendues; vivez dans cette

espérance, et en attendant une restitution si juste, ajouta-t-il en lui

donnant dix doublons de ceux mêmes qui avaient été dans le sac de

buffle, prenez ceci et me venez voir dans huit jours.» Après lui avoir

parlé de cette sorte, il lui dit son nom et sa demeure, et sortit tout

confus des remercîments que lui faisait Ambroise, et des bénédictions

qu'il en recevait. Telles sont, pour la plupart, les actions généreuses;

on se garderait bien de les admirer si l'on en pénétrait les motifs.

«Au bout de huit jours, Piquillo, qui n'avait pas oublié ce que don

Pablos lui avait dit, alla chez lui. Bahabon lui fit un très-bon

accueil, et lui dit affectueusement: «Mon ami, sur les bons témoignages

qui m'ont été rendus de vous, j'ai résolu de contribuer autant qu'il me

serait possible à vous remettre sur pied: j'y veux employer mon crédit

et ma bourse.

«Pour commencer à rétablir vos affaires, continua-t-il, savez-vous ce

que j'ai déjà fait? Je connais quelques personnes de distinction qui

sont très-charitables; j'ai été les trouver, et j'ai si bien su leur

inspirer de la compassion pour vous, que j'en ai tiré deux cents écus

que je vais vous donner.» En même temps il entra dans son cabinet, d'où

il sortit un moment après avec un sac de toile où il avait mis cette

somme en argent, et non en doublons, de peur que le bourgeois, en

recevant de lui tant de doubles pistoles, ne s'avisât de soupçonner la

vérité; au lieu que par cette adresse il parvenait plus sûrement à son

but, qui était de faire la restitution d'une manière qui conciliât sa

réputation avec sa conscience.

«Aussi Ambroise était-il bien éloigné de penser que ces écus fussent de

l'argent restitué: il les prit de bonne foi pour le produit d'une quête

faite en sa faveur, et après avoir remercié de nouveau don Pablos, il

regagna sa petite salle basse, en bénissant le ciel d'avoir trouvé un

cavalier qui s'intéressait pour lui si vivement.

«Il rencontra le lendemain dans la rue un de ses amis, qui n'était guère

mieux que lui dans ses affaires, et qui lui dit: «Je pars dans deux

jours pour aller m'embarquer à Cadix, où bientôt un vaisseau doit mettre

à la voile pour la nouvelle Espagne: je ne suis pas content de ma

condition dans ce pays-ci, et le coeur me dit que je serai plus heureux

au Mexique. Je vous conseillerais de m'accompagner, si vous aviez devant

vous cent écus seulement.

«--Je ne serais pas en peine d'en avoir deux cents, répondit Piquillo;

j'entreprendrais volontiers ce voyage si j'étais sûr de gagner ma vie

aux Indes.» Là-dessus son ami lui vanta la fertilité de la nouvelle

Espagne, et lui fit envisager tant de moyens de s'y enrichir,

qu'Ambrosio, se laissant persuader, ne pensa plus qu'à se préparer à

partir avec lui pour Cadix. Mais avant que de quitter Salamanque, il eut

soin de faire tenir une lettre à Bahabon, par laquelle il lui mandait

que, trouvant une belle occasion de passer aux Indes, il voulait en

profiter, pour voir si la fortune lui serait plus favorable ailleurs que

dans son pays; qu'il prenait la liberté de lui donner cet avis, en

l'assurant qu'il conserverait éternellement le souvenir de ses bontés.

«Le départ d'Ambrosio causa quelque chagrin à don Pablos, qui voyait par

là déconcerter le dessein qu'il avait de s'acquitter peu à peu; mais,

considérant que dans quelques années ce bourgeois pourrait revenir à

Salamanque, il se consola insensiblement, et s'attacha plus que jamais à

l'étude du droit civil et du droit canon. Il y fit de si grands progrès,

tant par son application que par la vivacité de son esprit, qu'il devint

le plus brillant sujet de l'université, qui le choisit enfin pour son

recteur. Il ne se contenta pas de soutenir cette dignité par une

profonde science: il travailla si fort sur lui, qu'il acquit toutes les

vertus d'un homme de bien.

«Pendant son rectorat, il apprit qu'il y avait dans les prisons de

Salamanque un jeune garçon accusé de rapt et prêt à perdre la vie.

Alors, se ressouvenant que le fils de Piquillo avait enlevé une femme,

il s'informa qui était le prisonnier, et, ayant découvert que c'était le

fils d'Ambrosio lui-même, il entreprit sa défense. Ce qu'il y a

d'admirable dans la science des lois, c'est qu'elle fournit des armes

pour et contre; et comme notre recteur la possédait à fond, il s'en

servit fort utilement pour l'accusé; il est bien vrai qu'il joignit à

cela le crédit de ses amis et les plus fortes sollicitations, ce qui

opéra plus que tout le reste.

«Le coupable sortit donc de cette affaire plus blanc que neige. Il alla

remercier son libérateur, qui lui dit: «C'est à la considération de

votre père que je vous ai rendu service. Je l'aime, et pour vous en

donner une nouvelle marque, si vous voulez demeurer dans cette ville et

y mener une vie d'honnête homme, j'aurai soin de votre fortune; si, à

l'exemple d'Ambrosio, vous souhaitez de faire le voyage des Indes, vous

pouvez compter sur cinquante pistoles; je vous en fais don.» Le jeune

Piquillo lui répondit: «Puisque j'ai le bonheur d'être protégé de votre

Seigneurie, j'aurais tort de m'éloigner d'un séjour où je jouis d'un si

grand avantage; je ne sortirai point de Salamanque, et je vous proteste

d'y tenir une conduite dont vous serez satisfait.» Sur cette assurance,

le recteur lui mit dans la main une vingtaine de pistoles, en lui

disant: «Tenez, mon ami, attachez-vous à quelque honnête profession;

employez bien votre temps, et soyez sûr que je ne vous abandonnerai

point.»

«Deux mois après cette aventure, il arriva que le jeune Piquillo, qui de

temps en temps venait faire sa cour à don Pablos, parut un jour tout en

pleurs devant lui. «Qu'avez-vous? lui dit Bahabon.--«Seigneur, répondit

le fils d'Ambrosio, je viens d'apprendre une nouvelle qui me déchire le

coeur. Mon père a été pris par un corsaire algérien, et il est

actuellement dans les fers: un vieillard de Salamanque, qui revient

d'Alger où il a été dix ans captif, et que les pères de la Merci ont

racheté depuis peu, m'a dit tout à l'heure l'avoir laissé dans

l'esclavage. Hélas, ajouta-t-il en se frappant la poitrine et

s'arrachant les cheveux, misérable que je suis! c'est moi dont le

libertinage a réduit mon père à cacher son argent et à se bannir de sa

patrie! c'est moi qui l'ai livré au barbare qui l'accable de chaînes!

Ah! seigneur don Pablos, pourquoi m'avez-vous tiré des mains de la

justice? Puisque vous aimez mon père, il fallait être son vengeur, et me

laisser expier par ma mort le crime d'avoir causé tous ses malheurs.»

«A ce discours, qui marquait un fripon de fils converti, le recteur fut

touché de la douleur que le jeune Piquillo faisait paraître. «Mon

enfant, lui dit-il, je vois avec plaisir que vous vous repentez de vos

fautes passées: essuyez vos larmes; il suffit que je sache ce

qu'Ambrosio est devenu, pour vous assurer que vous le reverrez; sa

délivrance ne dépend que d'une rançon dont je me charge; quelques maux

qu'il puisse avoir soufferts, je suis persuadé qu'à son retour, trouvant

en vous un fils sage et plein de tendresse pour lui, il ne se plaindra

plus de son mauvais sort.»

«Don Pablos, par cette promesse, renvoya le fils d'Ambroise tout

consolé, et trois ou quatre jours après il partit pour Madrid, où étant

arrivé, il remit aux religieux de la Merci une bourse où il y avait cent

pistoles, avec un petit papier sur lequel ces paroles étaient écrites:

_Cette somme est donnée aux pères de la Rédemption pour le rachat d'un

pauvre bourgeois de Salamanque, appelé Ambrosio Piquillo, captif à

Alger._ Ces bons religieux, dans ce voyage qu'ils viennent de faire à

Alger, n'ont pas manqué de suivre l'intention du recteur; ils ont

racheté Ambrosio, qui est cet esclave dont vous avez admiré l'air

tranquille.

--Mais il me semble, dit don Cléofas, que Bahabon n'en doit plus guère

de reste à ce bourgeois.--Don Pablos pense autrement que vous, répondit

Asmodée; il restituera le principal et les intérêts: la délicatesse de

sa conscience va jusqu'à se faire un scrupule de posséder le bien qu'il

a gagné depuis qu'il est recteur; et quand il reverra Piquillo, il a

dessein de lui dire: «Ambrosio, mon ami, ne me regardez plus comme votre

bienfaiteur; vous ne voyez en moi que le fripon qui a déterré l'argent

que vous aviez caché dans un bois: ce n'est point assez que je vous

rende vos deux cent cinquante doublons: puisque je m'en suis servi pour

parvenir au rang que je tiens dans le monde, tous mes effets vous

appartiennent; je n'en veux retenir que ce qu'il vous plaira que...» Le

diable boiteux s'arrêta tout court en cet endroit; il lui prit un

frisson et il changea de visage.

«Qu'avez-vous? lui dit l'écolier. Quel mouvement extraordinaire vous

agite et vous coupe subitement la parole?--Ah! seigneur Léandro, s'écria

le démon d'une voix tremblante, quel malheur pour moi! le magicien qui

me tenait prisonnier dans une bouteille vient de s'apercevoir que je ne

suis plus dans son laboratoire: il va me rappeler par des conjurations

si fortes, que je n'y pourrai résister.--Que j'en suis mortifié! dit don

Cléofas tout attendri; Quelle perte je vais faire! Hélas! nous allons

nous séparer pour jamais.--Je ne le crois pas, répondit Asmodée: le

magicien peut avoir besoin de mon ministère, et si j'ai le bonheur de

lui rendre quelque service, peut-être par reconnaissance me

remettra-t-il en liberté: si cela arrive, comme je l'espère, comptez que

je vous rejoindrai aussitôt, à condition que vous ne révélerez à

personne ce qui s'est passé cette nuit entre nous; car si vous aviez

l'indiscrétion d'en faire confidence à quelqu'un, je vous avertis que

vous ne me reverriez plus.

«Ce qui me console un peu d'être obligé de vous quitter, poursuivit-il,

c'est que du moins j'ai fait votre fortune. Vous épouserez la belle

Séraphine, que j'ai rendue folle de vous: le seigneur don Pedro de

Escolano, son père, est dans la résolution de vous la donner en mariage;

ne laissez point échapper un si bel établissement. Mais, miséricorde!

ajouta-t-il, j'entends déjà le magicien qui me conjure: tout l'enfer est

effrayé des paroles terribles que prononce ce redoutable cabaliste. Je

ne puis demeurer plus longtemps avec votre Seigneurie: jusqu'au revoir,

cher Zambullo.» En achevant ces mots, il embrassa don Cléofas, et

disparut après l'avoir transporté dans son appartement.

CHAPITRE XXI ET DERNIER

_De ce que fit don Cléofas après que le diable boiteux se fut éloigné de

lui, et de quelle façon l'auteur de cet ouvrage a jugé à propos de le

finir._

Un moment après la retraite d'Asmodée, l'écolier, se sentant fatigué

d'avoir été toute la nuit sur ses jambes et de s'être donné beaucoup de

mouvement, se déshabilla et se mit au lit pour prendre quelque repos.

Dans l'agitation où étaient ses esprits, il eut bien de la peine à

s'endormir; mais enfin, payant avec usure à Morphée le tribut que lui

doivent tous les mortels, il tomba dans un assoupissement léthargique où

il passa la journée et la nuit suivante.

Il y avait déjà vingt-quatre heures qu'il était dans cet état, quand don

Luis de Lujan, jeune cavalier de ses amis, entra dans sa chambre en

criant de toute sa force: «Holà, ho! seigneur don Cléofas, debout!» Au

bruit, Zambullo se réveilla, «Savez-vous, lui dit don Luis, que vous

êtes couché depuis hier matin?--Cela n'est pas possible! répondit

Léandro.--Rien n'est plus vrai, répliqua son ami; vous avez fait deux

fois le tour du cadran. Toutes les personnes de cette maison me l'ont

assuré.»

L'écolier, étonné d'un si long sommeil, craignit d'abord que son

aventure avec le diable boiteux ne fût qu'une illusion; mais il ne

pouvait le croire, et lorsqu'il se rappelait certaines circonstances, il

ne doutait plus de la réalité de ce qu'il avait vu; cependant, pour en

être plus certain, il se leva, s'habilla promptement, et sortit avec don

Luis, qu'il mena vers la porte du Soleil, sans lui dire pourquoi. Quand

ils furent arrivés là, et que don Cléofas aperçut l'hôtel de don Pèdre

presque tout réduit en cendre, il feignit d'en être surpris. «Que

vois-je? dit-il; quel ravage le feu a fait ici! A qui appartient cette

malheureuse maison? Y a-t-il longtemps qu'elle est brûlée?»

Don Luis de Lujan répondit à ses deux questions, et lui dit ensuite:

«Cet incendie fait moins de bruit dans la ville par le dommage

considérable qu'il a causé, que par une particularité que je vais vous

apprendre. Le seigneur don Pedro de Escolano a une fille unique qui est

belle comme le jour; on dit qu'elle était dans une chambre remplie de

flammes et de fumée, où elle devait périr nécessairement, et que

néanmoins elle a été sauvée par un jeune cavalier dont je ne sais point

encore le nom; cela fait le sujet de tous les entretiens de Madrid. On

élève jusqu'aux nues la valeur de ce cavalier, et l'on croit que, pour

prix d'une action si hardie, quoiqu'il ne soit qu'un simple gentilhomme,

il pourra bien obtenir la fille du seigneur don Pèdre.»

Léandro Perez écouta don Luis sans faire semblant de prendre le moindre

intérêt à ce qu'il disait; puis, se débarrassant bientôt de lui sous un

prétexte spécieux, il gagna le Prado, où s'étant assis sous des arbres,

il se plongea dans une profonde rêverie. Le diable boiteux vint d'abord

occuper sa pensée. «Je ne puis, disait-il, trop regretter mon cher

Asmodée; il m'aurait fait faire le tour du monde en peu de temps, et

j'aurais voyagé sans éprouver les incommodités des voyages: je fais sans

doute une grande perte; mais, ajoutait-il un moment après, elle n'est

peut-être pas irréparable: pourquoi désespérer de revoir ce démon? Il

peut arriver, comme il me l'a dit lui-même, que le magicien lui rende

incessamment la liberté.» Pensant ensuite à don Pèdre et à sa fille, il

prit la résolution d'aller chez eux, poussé par la seule curiosité de

voir la belle Séraphine.

Dès qu'il parut devant don Pedro, ce seigneur courut à lui les bras

ouverts, en disant: «Soyez le bien venu, généreux cavalier; je

commençais à me plaindre de vous. Hé quoi! disais-je, don Cléofas, après

les instances que je lui ai faites de me venir voir, est encore à

s'offrir à mes yeux? Qu'il répond mal à l'impatience que j'ai de lui

témoigner l'estime et l'amitié que je sens pour lui!»

Zambullo baissa respectueusement la tête à ce reproche obligeant, et dit

au vieillard, pour s'excuser, qu'il avait craint de l'incommoder dans

l'embarras où il avait jugé qu'il devait être le jour précédent. «Je ne

suis pas satisfait de cette excuse, répliqua don Pedro; vous ne sauriez

être incommode dans une maison où l'on serait, sans votre secours, dans

une plus grande tristesse. Mais, ajouta-t-il, suivez-moi, s'il vous

plaît: vous avez d'autres remercîments que les miens à recevoir.» En

parlant de cette sorte, il le prit par la main et le conduisit à

l'appartement de Séraphine.

Cette dame venait de faire la _sieste_: «Ma fille, lui dit son père, je

viens vous présenter le gentilhomme qui vous a si courageusement sauvé

la vie: marquez-lui jusqu'à quel point vous êtes pénétrée de ce qu'il a

fait pour vous, puisque l'état où vous étiez avant-hier ne vous le

permit pas.» Alors la señora Séraphina, ouvrant une bouche de rose,

adressa la parole à Léandro Perez, et lui fit un compliment qui

charmerait tous mes lecteurs, si je pouvais le rapporter mot pour mot;

mais comme il ne m'a point été rendu fidèlement, j'aime mieux le passer

sous silence que de le défigurer.

Je dirai seulement que don Cléofas crut voir et entendre une divinité;

qu'il fut pris en même temps par les yeux et par les oreilles: il conçut

aussitôt pour elle un amour violent; mais, bien loin de la regarder

comme une personne qu'il ne pouvait manquer d'épouser, il douta, malgré

tout ce que le démon lui avait dit, que l'on voulût payer d'un si beau

prix le service qu'on s'imaginait qu'il avait rendu. Plus il la trouvait

charmante, moins il osait se flatter de l'obtenir.

Ce qui acheva de le rendre tout à fait incertain d'un si grand avantage,

c'est que don Pedro, dans la longue conversation qu'ils eurent ensemble,

ne toucha point cette corde-là, et ne fit que l'accabler d'honnêtetés,

sans lui laisser entrevoir qu'il eût la moindre envie d'être son

beau-père. De son côté, Séraphine, aussi polie que le papa, tint des

discours pleins de reconnaissance, sans se servir d'aucune expression

qui pût donner sujet à Zambullo de penser qu'elle fût amoureuse de lui;

de sorte qu'il sortit de chez le seigneur Escolano avec beaucoup d'amour

et fort peu d'espérance.

Le diable boiteux, tome II · 第 8 / 13 段