--Le beau caractère! s'écria Léandro; l'aimable mortel! je serais

curieux de l'entendre parler au roi.--Je suis bien mortifié, répondit le

diable, d'être obligé de vous dire que je ne puis contenter ce nouveau

désir sans m'exposer à recevoir une insulte. Il ne m'est pas permis de

m'introduire auprès des souverains; ce serait empiéter sur les droits de

Léviatan, de Belfégor et d'Astarot. Je vous l'ai déjà dit, ces trois

esprits sont en possession d'obséder les princes. Il est défendu aux

autres démons de paraître dans les cours, et je ne sais à quoi je

pensais lorsque je me suis avisé de vous amener ici: c'est avoir fait,

je l'avoue, une démarche bien téméraire. Si ces trois diables

m'apercevaient, ils viendraient avec fureur fondre sur moi, et, entre

nous, je ne serais pas le plus fort.

--Puisque cela est, répliqua l'écolier, éloignons-nous promptement de ce

palais: j'aurais une mortelle douleur de vous voir houspiller par vos

confrères sans pouvoir vous secourir; car si je me mettais de la partie,

je crois que vous n'en seriez guère mieux.--Non, sans doute, répondit

Asmodée; ils ne sentiraient point vos coups, et vous péririez sous les

leurs.

«Mais, ajouta-t-il, pour vous consoler de ce que je ne vous fais pas

entrer dans le cabinet de votre grand monarque, je vais vous procurer un

plaisir qui vaudra bien celui que vous perdez.» En achevant ces paroles,

il prit par la main don Cléofas, et fendit avec lui les airs du côté de

la Merci.

CHAPITRE XIX

_Des Captifs._

Ils s'arrêtèrent tous deux sur une maison voisine de ce monastère, à la

porte duquel il y avait un grand concours de personnes de l'un et de

l'autre sexe. «Que de monde! dit Léandro Perez; quelle cérémonie

assemble ici tout ce peuple?--C'est, répondit le démon, une cérémonie

que vous n'avez jamais vue, quoiqu'elle se fasse à Madrid de temps en

temps. Trois cents esclaves, tous sujets du roi d'Espagne, vont arriver

dans un moment; ils reviennent d'Alger, où les Pères de la Rédemption

les ont été racheter. Toutes les rues par où ils doivent passer vont se

remplir de spectateurs.

--Il est vrai, répliqua Zambullo, que je n'ai pas été jusqu'ici fort

curieux de voir un semblable spectacle, et si c'est là celui que votre

Seigneurie me réserve, je vous dirai franchement que vous ne deviez pas

tant m'en faire fête.--Je vous connais trop bien, répartit le diable,

pour ignorer que ce n'est pas pour vous un agréable passe-temps que

d'observer des misérables; mais quand vous saurez qu'en vous les faisant

considérer j'ai dessein de vous révéler les particularités remarquables

qu'il y a dans la captivité des uns, et les embarras où vont se trouver

quelques autres à leur retour chez-eux, je suis persuadé que vous ne

serez pas fâché que je vous donne ce divertissement.--Oh! pour cela non,

reprit l'écolier; ce que vous dites là change la thèse, et vous me ferez

un vrai plaisir de tenir votre promesse.»

Pendant qu'ils s'entretenaient de cette sorte, ils entendirent tout à

coup de grands cris que poussa la populace à la vue des captifs, qui

marchaient en cet ordre: ils allaient à pied deux à deux, sous leurs

habits d'esclaves, et chacun ayant sa chaîne sur ses épaules. Un assez

grand nombre de religieux de la Merci qui avaient été au-devant d'eux

les précédaient, montés sur des mules caparaçonnées d'étamine noire,

comme s'ils eussent mené un deuil, et un de ces bons pères portait

l'étendard de la Rédemption. Les plus jeunes captifs étaient à la tête;

les vieux les suivaient, et derrière ceux-ci paraissait, sur un petit

cheval, un religieux du même ordre que les premiers, lequel avait tout

l'air d'un prophète: aussi était-ce le chef de la mission. Il s'attirait

les yeux des assistants par sa gravité, ainsi que par une longue barbe

grise qui le rendait vénérable; et on lisait sur le visage de ce Moïse

espagnol la joie inexprimable qu'il ressentait de ramener tant de

chrétiens dans leur patrie.

«Ces captifs, dit le boiteux, ne sont pas tous également ravis d'avoir

recouvré la liberté. S'il y en a qui se réjouissent d'être sur le point

de revoir leurs parents, il en est d'autres qui craignent d'apprendre

que, pendant leur absence, il ne soit arrivé dans leurs familles des

événements plus cruels pour eux que l'esclavage.

«Par exemple, les deux qui marchent les premiers sont dans le dernier

cas. L'un, natif de la petite ville de Velilla en Aragon, après avoir

été dix ans dans la servitude des Turcs sans recevoir aucunes nouvelles

de sa femme, va la retrouver mariée en secondes noces, et mère de cinq

enfants qui ne sont pas de son bail. L'autre, fils d'un marchand de

laine de Ségovie, fut enlevé par un corsaire il y a près de quatre

lustres. Il appréhende que depuis tant d'années sa famille n'ait changé

de face, et sa crainte n'est pas sans fondement: son père et sa mère

sont morts, et ses frères, qui ont partagé tout le bien, l'ont dissipé

par leur mauvaise conduite.

--J'envisage avec attention un esclave, dit l'écolier, et je juge à son

air qu'il est charmé de n'être plus exposé à la bastonnade.--Le captif

que vous regardez, répondit le diable, a grand sujet d'être joyeux de sa

délivrance; il sait qu'une tante dont il est unique héritier vient de

mourir, et qu'il va jouir d'une fortune brillante: cela l'occupe bien

agréablement, et lui donne cet air de satisfaction que vous lui

remarquez.

«Il n'en est pas de même du malheureux cavalier qui marche à son côté:

une cruelle inquiétude l'agite sans relâche, et en voici la cause.

Lorsqu'il fut pris par un pirate d'Alger, en voulant passer d'Espagne en

Italie, il aimait une dame et en était aimé; il a peur que, pendant

qu'il était dans les fers, la fidélité de la belle n'ait pas été

inébranlable.--Et a-t-il été longtemps esclave? dit Zambullo.--Dix-huit

mois, répondit Asmodée.--Oh! parbleu, répliqua Léandro Perez, je crois

que ce galant se livre à une vaine terreur; il n'a pas mis la constance

de sa dame à une assez forte épreuve pour devoir tant s'alarmer.--C'est

ce qui vous trompe, répartit le boiteux; sa princesse n'a pas sitôt su

qu'il était captif en Barbarie, qu'elle s'est pourvue d'un autre amant.

«Diriez-vous, continua le démon, que ce personnage qui suit

immédiatement les deux que nous venons d'observer, et qu'une épaisse

barbe rousse rend effroyable à voir, fut un fort joli homme? Rien

pourtant n'est plus véritable, et vous voyez dans cette figure hideuse

le héros d'une histoire assez singulière, que je vais vous conter.

«Ce grand garçon se nomme Fabricio. Il avait à peine quinze ans lorsque

son père, riche laboureur de Cinquello, gros bourg du royaume de Léon,

mourut, et il perdit aussi sa mère peu de temps après; de sorte qu'étant

fils unique, il demeura maître d'un bien considérable, dont

l'administration fut confiée à un de ses oncles qui avait de la probité.

Fabricio acheva ses études, déjà commencées à Salamanque: il y apprit

ensuite à monter à cheval, à faire des armes; en un mot, il ne négligea

rien de tout ce qui pouvait concourir à le rendre digne d'être regardé

favorablement de dona Hipolita, soeur d'un petit gentilhomme qui avait

sa chaumière à deux portées d'escopette de Cinquello.

«Cette dame était parfaitement belle, et à peu près de l'âge de Fabrice,

qui, l'ayant vue dès son enfance, avait sucé pour ainsi dire avec le

lait l'amour dont il brûlait pour elle. Hipolite, de son côté, s'était

bien aperçue qu'il n'était pas mal fait; mais, le connaissant pour le

fils d'un laboureur, elle ne daignait pas le considérer avec beaucoup

d'attention: elle était d'une fierté insupportable, aussi bien que son

frère don Thomas de Xaral, qui n'avait peut-être pas son pareil en

Espagne pour être gueux et entêté de sa noblesse.

«Cet orgueilleux gentilhomme de campagne habitait une maison qu'il

appelait son château, et qui n'était, à parler proprement, qu'une

masure, tant elle menaçait ruine de toutes parts. Cependant, quoique ses

facultés ne lui permissent pas de la faire réparer, quoiqu'il eût de la

peine à vivre, il ne laissait pas d'avoir un valet pour le servir, et,

de plus, il y avait une femme maure auprès de sa soeur.

«C'était une chose réjouissante que de voir paraître don Thomas dans le

bourg les fêtes et les dimanches, avec un habit de velours cramoisi tout

pelé, et un petit chapeau garni d'un vieux plumet jaune, qu'il

conservait chez lui comme des reliques pendant les autres jours de la

semaine. Paré de ces guenilles, qui lui semblaient autant de preuves de

sa noble origine, il tranchait du seigneur, et croyait assez payer les

profondes révérences qu'on lui faisait lorsqu'il voulait bien y répondre

par un regard. Sa soeur n'était pas moins folle que lui de l'antiquité

de sa race; et elle joignait à ce ridicule celui d'être si vaine de sa

beauté, qu'elle vivait dans la glorieuse espérance que quelque grand

viendrait la demander en mariage.

«Tels étaient les caractères de don Thomas et d'Hipolite. Fabricio le

savait bien; et pour s'insinuer auprès de deux personnes si altières, il

prit le parti de flatter leur vanité par de faux respects; ce qu'il fit

avec tant d'adresse, que le frère et la soeur enfin trouvèrent bon qu'il

eut l'honneur de leur aller souvent rendre ses hommages. Comme il ne

connaissait pas moins leur misère que leur orgueil, il avait envie tous

les jours de leur offrir sa bourse; mais la crainte de révolter contre

lui leur fierté l'en empêchait: néanmoins son ingénieuse générosité

trouva moyen de les aider sans les exposer à rougir. «Seigneur, dit-il

un jour en particulier au gentilhomme, j'ai deux mille ducats à mettre

en dépôt; ayez la bonté de me les garder; que je vous aie cette

obligation-là.»

«Il n'est pas besoin de demander si Xaral y consentit: outre qu'il était

mal en argent, il avait la conscience d'un dépositaire. Il se chargea

volontiers de cette somme, et il ne l'eut pas sitôt entre les mains

qu'il en employa sans façon une bonne partie à faire réparer sa

chaumière, et à se donner toutes ses petites commodités: un habit neuf

d'un très-beau velours bleu fut levé et fait à Salamanque, et une plume

verte qu'on y acheta vint ravir au vieux plumet jaune la gloire dont il

était en possession immémoriale d'orner le noble chef de don Thomas. La

belle Hipolite eut aussi sa paraguante, et fut parfaitement bien nippée.

C'est ainsi que Xaral dissipait les ducats qui lui avaient été confiés,

sans penser qu'ils ne lui appartenaient point, et que jamais il ne

pourrait les restituer. Il ne se fit pas le moindre scrupule d'en user

ainsi: il crut même qu'il était juste qu'un roturier payât l'honneur

d'être en commerce avec un gentilhomme.

«Fabricio avait bien prévu cela; mais en même temps il s'était flatté

qu'en faveur de ses espèces don Thomas vivrait avec lui familièrement,

qu'Hipolite peu à peu s'accoutumerait à souffrir ses soins, et lui

pardonnerait enfin l'audace d'avoir élevé sa pensée jusqu'à elle.

Véritablement, il en eut auprès d'eux un accès plus libre; ils lui

firent plus d'amitiés qu'ils ne lui en avaient fait auparavant. Un homme

riche est toujours gracieusé des grands, quand il se rend leur vache à

lait. Xaral et sa soeur, qui jusqu'alors n'avaient connu les richesses

que de nom, n'eurent pas plus tôt senti leur utilité, qu'ils jugèrent

que Fabricio méritait d'être ménagé: ils eurent pour lui des égards et

des attentions qui le charmèrent. Il crut que sa personne ne leur

déplaisait pas, et qu'assurément ils avaient fait réflexion que tous les

jours des gentilshommes, pour soutenir leur noblesse, étaient obligés

d'avoir recours à des alliances roturières. Dans cette opinion qui

flattait son amour, il se résolut à demander Hipolite en mariage.

«Dès la première occasion favorable qu'il put trouver de parler à don

Thomas, il lui dit qu'il souhaitait passionnément d'être son beau-frère;

et que pour avoir cet honneur, non-seulement il lui abandonnerait le

dépôt, mais qu'il lui ferait encore présent d'un millier de pistoles. Le

superbe Xaral rougit à cette proposition, qui réveilla son orgueil; et

dans son premier mouvement, peu s'en fallut qu'il ne fît éclater tout le

mépris qu'il avait pour le fils d'un laboureur. Néanmoins, quelque

indigné qu'il fût de la témérité de Fabrice, il se contraignit, et, sans

témoigner aucun dédain, il lui répondit qu'il ne pouvait sur-le-champ se

déterminer dans une pareille affaire; qu'il était à propos de consulter

là-dessus Hipolite, et de faire même une assemblée de parents.

«Il renvoya le galant avec cette réponse, et convoqua effectivement une

diète composée de quelques _hidalgos_ de son voisinage, lesquels étaient

de ses parents, et qui tous avaient, comme lui, la rage de la

_Hidalguia_. Il tint conseil avec eux, non pour leur demander s'ils

étaient d'avis qu'il accordât sa soeur à Fabricio, mais pour délibérer

de quelle façon il fallait punir ce jeune insolent, qui, malgré la

bassesse de sa naissance, osait aspirer à la possession d'une fille de

la qualité d'Hipolite.

«Dès qu'il eut exposé cette audace à l'assemblée, au seul nom de Fabrice

et de fils de laboureur, vous eussiez vu les yeux de tous ces nobles

s'allumer de fureur: chacun vomit feu et flammes contre l'audacieux: les

uns ainsi que les autres veulent qu'il expire sous le bâton, pour expier

l'outrage qu'il a fait à leur famille par la proposition d'un si honteux

hyménée. Cependant, après qu'on eût considéré la chose plus mûrement, le

résultat de la diète fut qu'on laisserait vivre le coupable; mais que,

pour lui apprendre à ne se plus méconnaître, on lui ferait un tour dont

il aurait sujet de se souvenir longtemps.

«On proposa diverses fourberies, et celle-ci prévalut. On décida

qu'Hipolite feindrait d'être sensible à l'attachement de Fabricio, et

que, sous prétexte de vouloir consoler ce malheureux amant du refus que

don Thomas ferait de le prendre pour beau-frère, elle lui donnerait une

nuit rendez-vous au château, où, dans le temps qu'il serait introduit

par la femme maure, des gens apostés le surprendraient avec cette

soubrette, qu'on lui ferait épouser par force.

«La soeur de Xaral se prêta d'abord sans répugnance à cette supercherie;

il lui sembla qu'il y allait de sa gloire de regarder comme une injure

la recherche d'un homme d'une condition si inférieure à la sienne. Mais

cette orgueilleuse disposition fit bientôt place à des mouvements de

pitié, ou plutôt l'amour se rendit tout à coup maître de la fière

Hipolite.

«Dès ce moment elle vit les choses d'un autre oeil; elle trouva

l'obscure origine de Fabricio compensée par les belles qualités qu'il

avait, et n'aperçut plus en lui qu'un cavalier digne de toute son

affection. Admirez, seigneur écolier, admirez le prodigieux changement

que cette passion est capable de produire: cette même fille qui

s'imaginait qu'un prince à peine méritait de la posséder s'entête en un

instant d'un fils de laboureur, et s'applaudit de ses prétentions, après

les avoir envisagées comme une ignominie.

«Elle s'abandonna au penchant qui l'entraînait, et, bien loin de servir

le ressentiment de son frère, elle entretint avec Fabrice une secrète

intelligence, par l'entremise de la femme maure, qui le faisait entrer

quelquefois la nuit dans la chaumière. Mais don Thomas eut quelque

soupçon de ce qui se passait: sa soeur lui devint suspecte; il observa,

et fut convaincu par ses propres yeux qu'au lieu de répondre aux

intentions de la famille, elle les trahissait. Il en avertit promptement

deux de ses cousins, qui, prenant feu à cette nouvelle, commencèrent à

crier: _Vengeance, don Thomas! vengeance!_ Xaral, qui n'avait pas besoin

d'être excité à tirer raison d'une offense de cette nature, leur dit,

avec une modestie espagnole, qu'ils verraient l'usage qu'il savait faire

de son épée, quand il s'agissait de l'employer à venger son honneur;

ensuite il les pria de se rendre chez lui à l'entrée d'une nuit qu'il

leur marqua.

«Ils furent très-exacts à s'y trouver. Il les introduisit et les cacha

dans une petite chambre sans que personne de la maison s'en aperçut;

puis il les quitta en leur disant qu'il reviendrait les joindre aussitôt

que le galant serait entré dans le château, supposé qu'il s'avisât d'y

venir cette nuit-là; ce qui ne manqua pas d'arriver, la mauvaise étoile

de nos amants ayant voulu qu'ils choisissent cette même nuit pour

s'entretenir.

«Don Fabricio était avec sa chère Hipolite. Ils commençaient à se tenir

des discours qu'ils s'étaient déjà tenus cent fois, mais qui, bien que

répétés sans cesse, ont toujours le charme de la nouveauté, lorsqu'ils

furent désagréablement interrompus par les cavaliers qui veillaient pour

les surprendre. Don Thomas et ses cousins vinrent fondre tous trois

courageusement sur Fabrice, qui n'eut que le temps de se mettre en

défense, et qui, jugeant à leur action qu'ils voulaient l'assassiner, se

battit en désespéré. Il les blessa tous les trois; et, leur présentant

toujours la pointe de son épée, il eut le bonheur de gagner la porte et

de se sauver.

«Alors Xaral, voyant que son ennemi lui échappait après avoir impunément

déshonoré sa maison, tourna sa fureur contre la malheureuse Hipolite, et

lui plongea son épée dans le coeur; et ses deux parents, très-mortifiés

du mauvais succès de leur complot, se retirèrent chez eux avec leurs

blessures.

«Demeurons-en là, poursuivit Asmodée; quand nous aurons vu passer tous

les captifs, j'achèverai l'histoire de celui-ci. Je vous raconterai de

quelle sorte, après que la justice se fût emparée de tous ses biens à

l'occasion de ce funeste événement, il eut le malheur d'être fait

esclave en voyageant sur mer.

--Pendant que vous me faisiez le récit que vous avez fait, dit don

Cléofas, j'ai remarqué parmi ces infortunés un jeune homme qui avait

l'air si triste, si languissant, qu'il s'en est peu fallu que je ne vous

aie interrompu pour vous en demander la cause.--Vous n'y perdrez rien,

répondit le démon: je puis vous apprendre ce que vous souhaitez de

savoir. Ce captif dont l'abattement vous a frappé est un enfant de

famille de Valladolid. Il était en esclavage depuis deux ans chez un

patron qui a une femme très-jolie: elle aimait violemment cet esclave,

qui payait son amour du plus vif attachement. Le patron, s'en étant

douté, s'est hâté de vendre le chrétien, de peur qu'il ne travaillât

chez lui à la propagation des Turcs. Le tendre Castillan, depuis ce

temps-là, pleure sans cesse la perte de sa patronne; la liberté ne peut

l'en consoler.

--Un vieillard de bonne mine attire mes regards, dit Léandro Perez. Qui

est cet homme-là?» Le diable répondit: «C'est un barbier natif de

Guipuscoa, qui va s'en retourner en Biscaye après quarante ans de

captivité. Lorsqu'il tomba au pouvoir d'un corsaire, en allant de

Valence à l'île de Sardaigne, il avait une femme, deux garçons et une

fille: il ne lui reste plus de tout cela qu'un fils qui, plus heureux

que lui, a été au Pérou, d'où il est revenu avec des biens immenses dans

son pays, où il a fait l'acquisition de deux belles terres.--Quelle

satisfaction! reprit l'écolier. Quel ravissement pour ce fils de revoir

son père et d'être en état de rendre ses derniers jours agréables et

tranquilles!

--Vous parlez, répartit le boiteux, en enfant plein de tendresse et de

sentiment: le fils du barbier biscayen est d'un naturel plus coriace.

L'arrivée imprévue de son père lui causera plus de chagrin que de joie:

au lieu de le retenir dans sa maison à Guipuscoa, et de ne rien épargner

pour lui marquer qu'il est ravi de le posséder, il pourra bien le faire

concierge d'une de ses terres.

«Derrière ce captif qui vous paraît de si bonne mine, il y en a un autre

qui ressemble comme deux gouttes d'eau à un vieux singe: c'est un petit

médecin aragonais; il n'a pas été quinze jours à Alger. Dès que les

Turcs ont su de quelle profession il était, ils n'ont pas voulu le

garder parmi eux: ils ont mieux aimé le remettre sans rançon aux pères

de la Merci, qui ne l'auraient assurément pas racheté, et qui ne l'ont

ramené qu'à regret en Espagne.

«Vous qui êtes si compatissant aux peines d'autrui, ah! que vous

plaindriez cet autre esclave qui a sur sa tête chauve une calotte de

drap brun, si vous saviez tous les maux qu'il a soufferts à Alger

pendant douze ans chez un renégat anglais son patron.--Et qui est ce

pauvre captif? dit Zambullo.--C'est un cordelier de Navarre, répondit le

démon: je vous avoue que je suis bien aise qu'il ait pâti comme un

misérable, puisqu'il a, par ses discours de morale, empêché plus de cent

esclaves chrétiens de prendre le turban.

--Je vous dirai avec la même franchise, répliqua don Cléofas, que je

suis fâché que ce bon père ait été si longtemps à la merci d'un

barbare.--Vous avez tort de vous en affliger, et moi de m'en réjouir,

répartit Asmodée: ce bon religieux a si bien mis à profit ses douze

années de souffrances, qu'il est plus avantageux pour lui d'avoir passé

tout ce temps-là dans les tourments que dans sa cellule, à combattre des

tentations qu'il n'aurait pas toujours vaincues.

--Le premier captif après ce cordelier, dit Léandro Perez, a l'air bien

tranquille pour un homme qui revient de l'esclavage: il excite ma

curiosité à vous demander ce que c'est que ce personnage.--Vous me

prévenez, répondit le boiteux, j'allais vous le faire remarquer. Vous

voyez en lui un bourgeois de Salamanque, un père infortuné, un mortel

devenu insensible aux malheurs à force d'en avoir éprouvé. Je suis tenté

de vous apprendre sa pitoyable histoire, et de laisser là le reste des

captifs; aussi bien, après celui-ci, il y en a peu dont les aventures

méritent de vous être racontées.»

L'écolier, qui déjà commençait à s'ennuyer de voir passer tant de

tristes figures, témoigna qu'il ne demandait pas mieux. Aussitôt le

diable lui fit le récit contenu dans le chapitre suivant.

CHAPITRE XX

_De la dernière histoire qu'Asmodée raconta: comment, en la finissant,

il fut tout à coup interrompu, et de quelle manière désagréable pour ce

démon don Cléofas et lui furent séparés._

Pablos de Bahabon, fils d'un alcalde de village de la Castille Vieille,

après avoir partagé avec un frère et une soeur la modique succession que

leur père, quoique des plus avares, leur avait laissée, partit pour

Salamanque, dans le dessein d'aller grossir le nombre des écoliers de

l'université. Il était bien fait; il avait de l'esprit, et il entrait

alors dans sa vingt-troisième année.

«Avec un millier de ducats qu'il possédait, et une disposition prochaine

à les manger, il ne tarda guère à faire parler de lui dans la ville.

Tous les jeunes gens recherchèrent à l'envi son amitié: c'était à qui

serait des parties de plaisir que don Pablos faisait tous les jours. Je

dis don Pablos, parce qu'il avait pris le _Don_, pour être en droit de

vivre plus familièrement avec des écoliers dont la noblesse aurait pu

l'obliger à se contraindre. Il aimait tant la joie et la bonne chère, et

il ménagea si peu sa bourse, qu'au bout de quinze mois l'argent lui

manqua. Il ne laissa pas toutefois de rouler encore, tant par le crédit

qu'on lui fit que par quelques pistoles qu'il emprunta; mais cela ne put

le mener loin, et il demeura bientôt sans ressource.

«Alors ses amis, le voyant hors d'état de faire de la dépense, cessèrent

de le voir, et ses créanciers commencèrent à le tourmenter. Quoiqu'il

assurât ceux-ci qu'il allait incessamment recevoir des lettres de change

de son pays, quelques-uns s'impatientèrent, et le poursuivirent même si

vivement en justice, qu'ils étaient sur le point de le faire

emprisonner, lorsqu'en se promenant sur les bords de la rivière de

Tormés il rencontra une personne de sa connaissance, qui lui dit:

«Seigneur don Pablos, prenez garde à vous; je vous avertis qu'il y a un

alguazil et des archers à vos trousses: ils prétendent vous mettre la

main sur le collet quand vous rentrerez dans la ville.»

«Bahabon, effrayé d'un avis qui ne s'accordait que trop avec l'état de

ses affaires, prit sur-le-champ la fuite et le chemin de Corita; mais il

quitta la route de ce bourg pour gagner un bois qu'il aperçut dans la

campagne, et dans lequel il s'enfonça, résolu de s'y tenir caché jusqu'à

ce que la nuit vînt lui prêter ses ombres pour continuer sa marche plus

sûrement. C'était dans la saison où les arbres sont parés de toutes

leurs feuilles: il choisit le plus touffu pour y monter, et s'y assit

sur des branches qui l'enveloppaient de leur feuillage.

Le diable boiteux, tome II · 第 7 / 13 段