curieux de l'entendre parler au roi.--Je suis bien mortifié, répondit le
diable, d'être obligé de vous dire que je ne puis contenter ce nouveau
désir sans m'exposer à recevoir une insulte. Il ne m'est pas permis de
m'introduire auprès des souverains; ce serait empiéter sur les droits de
Léviatan, de Belfégor et d'Astarot. Je vous l'ai déjà dit, ces trois
esprits sont en possession d'obséder les princes. Il est défendu aux
autres démons de paraître dans les cours, et je ne sais à quoi je
pensais lorsque je me suis avisé de vous amener ici: c'est avoir fait,
je l'avoue, une démarche bien téméraire. Si ces trois diables
m'apercevaient, ils viendraient avec fureur fondre sur moi, et, entre
nous, je ne serais pas le plus fort.
--Puisque cela est, répliqua l'écolier, éloignons-nous promptement de ce
palais: j'aurais une mortelle douleur de vous voir houspiller par vos
confrères sans pouvoir vous secourir; car si je me mettais de la partie,
je crois que vous n'en seriez guère mieux.--Non, sans doute, répondit
Asmodée; ils ne sentiraient point vos coups, et vous péririez sous les
leurs.
«Mais, ajouta-t-il, pour vous consoler de ce que je ne vous fais pas
entrer dans le cabinet de votre grand monarque, je vais vous procurer un
plaisir qui vaudra bien celui que vous perdez.» En achevant ces paroles,
il prit par la main don Cléofas, et fendit avec lui les airs du côté de
la Merci.
CHAPITRE XIX
_Des Captifs._
Ils s'arrêtèrent tous deux sur une maison voisine de ce monastère, à la
porte duquel il y avait un grand concours de personnes de l'un et de
l'autre sexe. «Que de monde! dit Léandro Perez; quelle cérémonie
assemble ici tout ce peuple?--C'est, répondit le démon, une cérémonie
que vous n'avez jamais vue, quoiqu'elle se fasse à Madrid de temps en
temps. Trois cents esclaves, tous sujets du roi d'Espagne, vont arriver
dans un moment; ils reviennent d'Alger, où les Pères de la Rédemption
les ont été racheter. Toutes les rues par où ils doivent passer vont se
remplir de spectateurs.
--Il est vrai, répliqua Zambullo, que je n'ai pas été jusqu'ici fort
curieux de voir un semblable spectacle, et si c'est là celui que votre
Seigneurie me réserve, je vous dirai franchement que vous ne deviez pas
tant m'en faire fête.--Je vous connais trop bien, répartit le diable,
pour ignorer que ce n'est pas pour vous un agréable passe-temps que
d'observer des misérables; mais quand vous saurez qu'en vous les faisant
considérer j'ai dessein de vous révéler les particularités remarquables
qu'il y a dans la captivité des uns, et les embarras où vont se trouver
quelques autres à leur retour chez-eux, je suis persuadé que vous ne
serez pas fâché que je vous donne ce divertissement.--Oh! pour cela non,
reprit l'écolier; ce que vous dites là change la thèse, et vous me ferez
un vrai plaisir de tenir votre promesse.»
Pendant qu'ils s'entretenaient de cette sorte, ils entendirent tout à
coup de grands cris que poussa la populace à la vue des captifs, qui
marchaient en cet ordre: ils allaient à pied deux à deux, sous leurs
habits d'esclaves, et chacun ayant sa chaîne sur ses épaules. Un assez
grand nombre de religieux de la Merci qui avaient été au-devant d'eux
les précédaient, montés sur des mules caparaçonnées d'étamine noire,
comme s'ils eussent mené un deuil, et un de ces bons pères portait
l'étendard de la Rédemption. Les plus jeunes captifs étaient à la tête;
les vieux les suivaient, et derrière ceux-ci paraissait, sur un petit
cheval, un religieux du même ordre que les premiers, lequel avait tout
l'air d'un prophète: aussi était-ce le chef de la mission. Il s'attirait
les yeux des assistants par sa gravité, ainsi que par une longue barbe
grise qui le rendait vénérable; et on lisait sur le visage de ce Moïse
espagnol la joie inexprimable qu'il ressentait de ramener tant de
chrétiens dans leur patrie.
«Ces captifs, dit le boiteux, ne sont pas tous également ravis d'avoir
recouvré la liberté. S'il y en a qui se réjouissent d'être sur le point
de revoir leurs parents, il en est d'autres qui craignent d'apprendre
que, pendant leur absence, il ne soit arrivé dans leurs familles des
événements plus cruels pour eux que l'esclavage.
«Par exemple, les deux qui marchent les premiers sont dans le dernier
cas. L'un, natif de la petite ville de Velilla en Aragon, après avoir
été dix ans dans la servitude des Turcs sans recevoir aucunes nouvelles
de sa femme, va la retrouver mariée en secondes noces, et mère de cinq
enfants qui ne sont pas de son bail. L'autre, fils d'un marchand de
laine de Ségovie, fut enlevé par un corsaire il y a près de quatre
lustres. Il appréhende que depuis tant d'années sa famille n'ait changé
de face, et sa crainte n'est pas sans fondement: son père et sa mère
sont morts, et ses frères, qui ont partagé tout le bien, l'ont dissipé
par leur mauvaise conduite.
--J'envisage avec attention un esclave, dit l'écolier, et je juge à son
air qu'il est charmé de n'être plus exposé à la bastonnade.--Le captif
que vous regardez, répondit le diable, a grand sujet d'être joyeux de sa
délivrance; il sait qu'une tante dont il est unique héritier vient de
mourir, et qu'il va jouir d'une fortune brillante: cela l'occupe bien
agréablement, et lui donne cet air de satisfaction que vous lui
remarquez.
«Il n'en est pas de même du malheureux cavalier qui marche à son côté:
une cruelle inquiétude l'agite sans relâche, et en voici la cause.
Lorsqu'il fut pris par un pirate d'Alger, en voulant passer d'Espagne en
Italie, il aimait une dame et en était aimé; il a peur que, pendant
qu'il était dans les fers, la fidélité de la belle n'ait pas été
inébranlable.--Et a-t-il été longtemps esclave? dit Zambullo.--Dix-huit
mois, répondit Asmodée.--Oh! parbleu, répliqua Léandro Perez, je crois
que ce galant se livre à une vaine terreur; il n'a pas mis la constance
de sa dame à une assez forte épreuve pour devoir tant s'alarmer.--C'est
ce qui vous trompe, répartit le boiteux; sa princesse n'a pas sitôt su
qu'il était captif en Barbarie, qu'elle s'est pourvue d'un autre amant.
«Diriez-vous, continua le démon, que ce personnage qui suit
immédiatement les deux que nous venons d'observer, et qu'une épaisse
barbe rousse rend effroyable à voir, fut un fort joli homme? Rien
pourtant n'est plus véritable, et vous voyez dans cette figure hideuse
le héros d'une histoire assez singulière, que je vais vous conter.
«Ce grand garçon se nomme Fabricio. Il avait à peine quinze ans lorsque
son père, riche laboureur de Cinquello, gros bourg du royaume de Léon,
mourut, et il perdit aussi sa mère peu de temps après; de sorte qu'étant
fils unique, il demeura maître d'un bien considérable, dont
l'administration fut confiée à un de ses oncles qui avait de la probité.
Fabricio acheva ses études, déjà commencées à Salamanque: il y apprit
ensuite à monter à cheval, à faire des armes; en un mot, il ne négligea
rien de tout ce qui pouvait concourir à le rendre digne d'être regardé
favorablement de dona Hipolita, soeur d'un petit gentilhomme qui avait
sa chaumière à deux portées d'escopette de Cinquello.
«Cette dame était parfaitement belle, et à peu près de l'âge de Fabrice,
qui, l'ayant vue dès son enfance, avait sucé pour ainsi dire avec le
lait l'amour dont il brûlait pour elle. Hipolite, de son côté, s'était
bien aperçue qu'il n'était pas mal fait; mais, le connaissant pour le
fils d'un laboureur, elle ne daignait pas le considérer avec beaucoup
d'attention: elle était d'une fierté insupportable, aussi bien que son
frère don Thomas de Xaral, qui n'avait peut-être pas son pareil en
Espagne pour être gueux et entêté de sa noblesse.
«Cet orgueilleux gentilhomme de campagne habitait une maison qu'il
appelait son château, et qui n'était, à parler proprement, qu'une
masure, tant elle menaçait ruine de toutes parts. Cependant, quoique ses
facultés ne lui permissent pas de la faire réparer, quoiqu'il eût de la
peine à vivre, il ne laissait pas d'avoir un valet pour le servir, et,
de plus, il y avait une femme maure auprès de sa soeur.
«C'était une chose réjouissante que de voir paraître don Thomas dans le
bourg les fêtes et les dimanches, avec un habit de velours cramoisi tout
pelé, et un petit chapeau garni d'un vieux plumet jaune, qu'il
conservait chez lui comme des reliques pendant les autres jours de la
semaine. Paré de ces guenilles, qui lui semblaient autant de preuves de
sa noble origine, il tranchait du seigneur, et croyait assez payer les
profondes révérences qu'on lui faisait lorsqu'il voulait bien y répondre
par un regard. Sa soeur n'était pas moins folle que lui de l'antiquité
de sa race; et elle joignait à ce ridicule celui d'être si vaine de sa
beauté, qu'elle vivait dans la glorieuse espérance que quelque grand
viendrait la demander en mariage.
«Tels étaient les caractères de don Thomas et d'Hipolite. Fabricio le
savait bien; et pour s'insinuer auprès de deux personnes si altières, il
prit le parti de flatter leur vanité par de faux respects; ce qu'il fit
avec tant d'adresse, que le frère et la soeur enfin trouvèrent bon qu'il
eut l'honneur de leur aller souvent rendre ses hommages. Comme il ne
connaissait pas moins leur misère que leur orgueil, il avait envie tous
les jours de leur offrir sa bourse; mais la crainte de révolter contre
lui leur fierté l'en empêchait: néanmoins son ingénieuse générosité
trouva moyen de les aider sans les exposer à rougir. «Seigneur, dit-il
un jour en particulier au gentilhomme, j'ai deux mille ducats à mettre
en dépôt; ayez la bonté de me les garder; que je vous aie cette
obligation-là.»
«Il n'est pas besoin de demander si Xaral y consentit: outre qu'il était
mal en argent, il avait la conscience d'un dépositaire. Il se chargea
volontiers de cette somme, et il ne l'eut pas sitôt entre les mains
qu'il en employa sans façon une bonne partie à faire réparer sa
chaumière, et à se donner toutes ses petites commodités: un habit neuf
d'un très-beau velours bleu fut levé et fait à Salamanque, et une plume
verte qu'on y acheta vint ravir au vieux plumet jaune la gloire dont il
était en possession immémoriale d'orner le noble chef de don Thomas. La
belle Hipolite eut aussi sa paraguante, et fut parfaitement bien nippée.
C'est ainsi que Xaral dissipait les ducats qui lui avaient été confiés,
sans penser qu'ils ne lui appartenaient point, et que jamais il ne
pourrait les restituer. Il ne se fit pas le moindre scrupule d'en user
ainsi: il crut même qu'il était juste qu'un roturier payât l'honneur
d'être en commerce avec un gentilhomme.
«Fabricio avait bien prévu cela; mais en même temps il s'était flatté
qu'en faveur de ses espèces don Thomas vivrait avec lui familièrement,
qu'Hipolite peu à peu s'accoutumerait à souffrir ses soins, et lui
pardonnerait enfin l'audace d'avoir élevé sa pensée jusqu'à elle.
Véritablement, il en eut auprès d'eux un accès plus libre; ils lui
firent plus d'amitiés qu'ils ne lui en avaient fait auparavant. Un homme
riche est toujours gracieusé des grands, quand il se rend leur vache à
lait. Xaral et sa soeur, qui jusqu'alors n'avaient connu les richesses
que de nom, n'eurent pas plus tôt senti leur utilité, qu'ils jugèrent
que Fabricio méritait d'être ménagé: ils eurent pour lui des égards et
des attentions qui le charmèrent. Il crut que sa personne ne leur
déplaisait pas, et qu'assurément ils avaient fait réflexion que tous les
jours des gentilshommes, pour soutenir leur noblesse, étaient obligés
d'avoir recours à des alliances roturières. Dans cette opinion qui
flattait son amour, il se résolut à demander Hipolite en mariage.
«Dès la première occasion favorable qu'il put trouver de parler à don
Thomas, il lui dit qu'il souhaitait passionnément d'être son beau-frère;
et que pour avoir cet honneur, non-seulement il lui abandonnerait le
dépôt, mais qu'il lui ferait encore présent d'un millier de pistoles. Le
superbe Xaral rougit à cette proposition, qui réveilla son orgueil; et
dans son premier mouvement, peu s'en fallut qu'il ne fît éclater tout le
mépris qu'il avait pour le fils d'un laboureur. Néanmoins, quelque
indigné qu'il fût de la témérité de Fabrice, il se contraignit, et, sans
témoigner aucun dédain, il lui répondit qu'il ne pouvait sur-le-champ se
déterminer dans une pareille affaire; qu'il était à propos de consulter
là-dessus Hipolite, et de faire même une assemblée de parents.
«Il renvoya le galant avec cette réponse, et convoqua effectivement une
diète composée de quelques _hidalgos_ de son voisinage, lesquels étaient
de ses parents, et qui tous avaient, comme lui, la rage de la
_Hidalguia_. Il tint conseil avec eux, non pour leur demander s'ils
étaient d'avis qu'il accordât sa soeur à Fabricio, mais pour délibérer
de quelle façon il fallait punir ce jeune insolent, qui, malgré la
bassesse de sa naissance, osait aspirer à la possession d'une fille de
la qualité d'Hipolite.
«Dès qu'il eut exposé cette audace à l'assemblée, au seul nom de Fabrice
et de fils de laboureur, vous eussiez vu les yeux de tous ces nobles
s'allumer de fureur: chacun vomit feu et flammes contre l'audacieux: les
uns ainsi que les autres veulent qu'il expire sous le bâton, pour expier
l'outrage qu'il a fait à leur famille par la proposition d'un si honteux
hyménée. Cependant, après qu'on eût considéré la chose plus mûrement, le
résultat de la diète fut qu'on laisserait vivre le coupable; mais que,
pour lui apprendre à ne se plus méconnaître, on lui ferait un tour dont
il aurait sujet de se souvenir longtemps.
«On proposa diverses fourberies, et celle-ci prévalut. On décida
qu'Hipolite feindrait d'être sensible à l'attachement de Fabricio, et
que, sous prétexte de vouloir consoler ce malheureux amant du refus que
don Thomas ferait de le prendre pour beau-frère, elle lui donnerait une
nuit rendez-vous au château, où, dans le temps qu'il serait introduit
par la femme maure, des gens apostés le surprendraient avec cette
soubrette, qu'on lui ferait épouser par force.
«La soeur de Xaral se prêta d'abord sans répugnance à cette supercherie;
il lui sembla qu'il y allait de sa gloire de regarder comme une injure
la recherche d'un homme d'une condition si inférieure à la sienne. Mais
cette orgueilleuse disposition fit bientôt place à des mouvements de
pitié, ou plutôt l'amour se rendit tout à coup maître de la fière
Hipolite.
«Dès ce moment elle vit les choses d'un autre oeil; elle trouva
l'obscure origine de Fabricio compensée par les belles qualités qu'il
avait, et n'aperçut plus en lui qu'un cavalier digne de toute son
affection. Admirez, seigneur écolier, admirez le prodigieux changement
que cette passion est capable de produire: cette même fille qui
s'imaginait qu'un prince à peine méritait de la posséder s'entête en un
instant d'un fils de laboureur, et s'applaudit de ses prétentions, après
les avoir envisagées comme une ignominie.
«Elle s'abandonna au penchant qui l'entraînait, et, bien loin de servir
le ressentiment de son frère, elle entretint avec Fabrice une secrète
intelligence, par l'entremise de la femme maure, qui le faisait entrer
quelquefois la nuit dans la chaumière. Mais don Thomas eut quelque
soupçon de ce qui se passait: sa soeur lui devint suspecte; il observa,
et fut convaincu par ses propres yeux qu'au lieu de répondre aux
intentions de la famille, elle les trahissait. Il en avertit promptement
deux de ses cousins, qui, prenant feu à cette nouvelle, commencèrent à
crier: _Vengeance, don Thomas! vengeance!_ Xaral, qui n'avait pas besoin
d'être excité à tirer raison d'une offense de cette nature, leur dit,
avec une modestie espagnole, qu'ils verraient l'usage qu'il savait faire
de son épée, quand il s'agissait de l'employer à venger son honneur;
ensuite il les pria de se rendre chez lui à l'entrée d'une nuit qu'il
leur marqua.
«Ils furent très-exacts à s'y trouver. Il les introduisit et les cacha
dans une petite chambre sans que personne de la maison s'en aperçut;
puis il les quitta en leur disant qu'il reviendrait les joindre aussitôt
que le galant serait entré dans le château, supposé qu'il s'avisât d'y
venir cette nuit-là; ce qui ne manqua pas d'arriver, la mauvaise étoile
de nos amants ayant voulu qu'ils choisissent cette même nuit pour
s'entretenir.
«Don Fabricio était avec sa chère Hipolite. Ils commençaient à se tenir
des discours qu'ils s'étaient déjà tenus cent fois, mais qui, bien que
répétés sans cesse, ont toujours le charme de la nouveauté, lorsqu'ils
furent désagréablement interrompus par les cavaliers qui veillaient pour
les surprendre. Don Thomas et ses cousins vinrent fondre tous trois
courageusement sur Fabrice, qui n'eut que le temps de se mettre en
défense, et qui, jugeant à leur action qu'ils voulaient l'assassiner, se
battit en désespéré. Il les blessa tous les trois; et, leur présentant
toujours la pointe de son épée, il eut le bonheur de gagner la porte et
de se sauver.
«Alors Xaral, voyant que son ennemi lui échappait après avoir impunément
déshonoré sa maison, tourna sa fureur contre la malheureuse Hipolite, et
lui plongea son épée dans le coeur; et ses deux parents, très-mortifiés
du mauvais succès de leur complot, se retirèrent chez eux avec leurs
blessures.
«Demeurons-en là, poursuivit Asmodée; quand nous aurons vu passer tous
les captifs, j'achèverai l'histoire de celui-ci. Je vous raconterai de
quelle sorte, après que la justice se fût emparée de tous ses biens à
l'occasion de ce funeste événement, il eut le malheur d'être fait
esclave en voyageant sur mer.
--Pendant que vous me faisiez le récit que vous avez fait, dit don
Cléofas, j'ai remarqué parmi ces infortunés un jeune homme qui avait
l'air si triste, si languissant, qu'il s'en est peu fallu que je ne vous
aie interrompu pour vous en demander la cause.--Vous n'y perdrez rien,
répondit le démon: je puis vous apprendre ce que vous souhaitez de
savoir. Ce captif dont l'abattement vous a frappé est un enfant de
famille de Valladolid. Il était en esclavage depuis deux ans chez un
patron qui a une femme très-jolie: elle aimait violemment cet esclave,
qui payait son amour du plus vif attachement. Le patron, s'en étant
douté, s'est hâté de vendre le chrétien, de peur qu'il ne travaillât
chez lui à la propagation des Turcs. Le tendre Castillan, depuis ce
temps-là, pleure sans cesse la perte de sa patronne; la liberté ne peut
l'en consoler.
--Un vieillard de bonne mine attire mes regards, dit Léandro Perez. Qui
est cet homme-là?» Le diable répondit: «C'est un barbier natif de
Guipuscoa, qui va s'en retourner en Biscaye après quarante ans de
captivité. Lorsqu'il tomba au pouvoir d'un corsaire, en allant de
Valence à l'île de Sardaigne, il avait une femme, deux garçons et une
fille: il ne lui reste plus de tout cela qu'un fils qui, plus heureux
que lui, a été au Pérou, d'où il est revenu avec des biens immenses dans
son pays, où il a fait l'acquisition de deux belles terres.--Quelle
satisfaction! reprit l'écolier. Quel ravissement pour ce fils de revoir
son père et d'être en état de rendre ses derniers jours agréables et
tranquilles!
--Vous parlez, répartit le boiteux, en enfant plein de tendresse et de
sentiment: le fils du barbier biscayen est d'un naturel plus coriace.
L'arrivée imprévue de son père lui causera plus de chagrin que de joie:
au lieu de le retenir dans sa maison à Guipuscoa, et de ne rien épargner
pour lui marquer qu'il est ravi de le posséder, il pourra bien le faire
concierge d'une de ses terres.
«Derrière ce captif qui vous paraît de si bonne mine, il y en a un autre
qui ressemble comme deux gouttes d'eau à un vieux singe: c'est un petit
médecin aragonais; il n'a pas été quinze jours à Alger. Dès que les
Turcs ont su de quelle profession il était, ils n'ont pas voulu le
garder parmi eux: ils ont mieux aimé le remettre sans rançon aux pères
de la Merci, qui ne l'auraient assurément pas racheté, et qui ne l'ont
ramené qu'à regret en Espagne.
«Vous qui êtes si compatissant aux peines d'autrui, ah! que vous
plaindriez cet autre esclave qui a sur sa tête chauve une calotte de
drap brun, si vous saviez tous les maux qu'il a soufferts à Alger
pendant douze ans chez un renégat anglais son patron.--Et qui est ce
pauvre captif? dit Zambullo.--C'est un cordelier de Navarre, répondit le
démon: je vous avoue que je suis bien aise qu'il ait pâti comme un
misérable, puisqu'il a, par ses discours de morale, empêché plus de cent
esclaves chrétiens de prendre le turban.
--Je vous dirai avec la même franchise, répliqua don Cléofas, que je
suis fâché que ce bon père ait été si longtemps à la merci d'un
barbare.--Vous avez tort de vous en affliger, et moi de m'en réjouir,
répartit Asmodée: ce bon religieux a si bien mis à profit ses douze
années de souffrances, qu'il est plus avantageux pour lui d'avoir passé
tout ce temps-là dans les tourments que dans sa cellule, à combattre des
tentations qu'il n'aurait pas toujours vaincues.
--Le premier captif après ce cordelier, dit Léandro Perez, a l'air bien
tranquille pour un homme qui revient de l'esclavage: il excite ma
curiosité à vous demander ce que c'est que ce personnage.--Vous me
prévenez, répondit le boiteux, j'allais vous le faire remarquer. Vous
voyez en lui un bourgeois de Salamanque, un père infortuné, un mortel
devenu insensible aux malheurs à force d'en avoir éprouvé. Je suis tenté
de vous apprendre sa pitoyable histoire, et de laisser là le reste des
captifs; aussi bien, après celui-ci, il y en a peu dont les aventures
méritent de vous être racontées.»
L'écolier, qui déjà commençait à s'ennuyer de voir passer tant de
tristes figures, témoigna qu'il ne demandait pas mieux. Aussitôt le
diable lui fit le récit contenu dans le chapitre suivant.
CHAPITRE XX
_De la dernière histoire qu'Asmodée raconta: comment, en la finissant,
il fut tout à coup interrompu, et de quelle manière désagréable pour ce
démon don Cléofas et lui furent séparés._
Pablos de Bahabon, fils d'un alcalde de village de la Castille Vieille,
après avoir partagé avec un frère et une soeur la modique succession que
leur père, quoique des plus avares, leur avait laissée, partit pour
Salamanque, dans le dessein d'aller grossir le nombre des écoliers de
l'université. Il était bien fait; il avait de l'esprit, et il entrait
alors dans sa vingt-troisième année.
«Avec un millier de ducats qu'il possédait, et une disposition prochaine
à les manger, il ne tarda guère à faire parler de lui dans la ville.
Tous les jeunes gens recherchèrent à l'envi son amitié: c'était à qui
serait des parties de plaisir que don Pablos faisait tous les jours. Je
dis don Pablos, parce qu'il avait pris le _Don_, pour être en droit de
vivre plus familièrement avec des écoliers dont la noblesse aurait pu
l'obliger à se contraindre. Il aimait tant la joie et la bonne chère, et
il ménagea si peu sa bourse, qu'au bout de quinze mois l'argent lui
manqua. Il ne laissa pas toutefois de rouler encore, tant par le crédit
qu'on lui fit que par quelques pistoles qu'il emprunta; mais cela ne put
le mener loin, et il demeura bientôt sans ressource.
«Alors ses amis, le voyant hors d'état de faire de la dépense, cessèrent
de le voir, et ses créanciers commencèrent à le tourmenter. Quoiqu'il
assurât ceux-ci qu'il allait incessamment recevoir des lettres de change
de son pays, quelques-uns s'impatientèrent, et le poursuivirent même si
vivement en justice, qu'ils étaient sur le point de le faire
emprisonner, lorsqu'en se promenant sur les bords de la rivière de
Tormés il rencontra une personne de sa connaissance, qui lui dit:
«Seigneur don Pablos, prenez garde à vous; je vous avertis qu'il y a un
alguazil et des archers à vos trousses: ils prétendent vous mettre la
main sur le collet quand vous rentrerez dans la ville.»
«Bahabon, effrayé d'un avis qui ne s'accordait que trop avec l'état de
ses affaires, prit sur-le-champ la fuite et le chemin de Corita; mais il
quitta la route de ce bourg pour gagner un bois qu'il aperçut dans la
campagne, et dans lequel il s'enfonça, résolu de s'y tenir caché jusqu'à
ce que la nuit vînt lui prêter ses ombres pour continuer sa marche plus
sûrement. C'était dans la saison où les arbres sont parés de toutes
leurs feuilles: il choisit le plus touffu pour y monter, et s'y assit
sur des branches qui l'enveloppaient de leur feuillage.