«Ce jeune bachelier qui passe et marche à pas précipités a coutume

d'aller tous les matins faire sa cour à un vieux chanoine qui est son

oncle, et dont il couche en joue la prébende. Regardez dans cette

maison, vis-à-vis de nous, un homme qui prend son manteau et se dispose

à sortir. C'est un honnête et riche bourgeois qu'une affaire assez

sérieuse inquiète. Il a une fille unique à marier; il ne sait s'il doit

la donner à un jeune procureur qui la recherche, ou bien à un fier

_hidalgo_ qui la demande. Il va consulter ses amis là-dessus; et dans le

fond, rien n'est plus embarrassant. Il craint, en choisissant le

gentilhomme, d'avoir un gendre qui le méprise; et il a peur, s'il s'en

tient au procureur, de mettre dans sa maison un ver qui en ronge tous

les meubles.

«Considérez un voisin de ce père embarrassé, et démêlez, dans ce corps

de logis où il y a de superbes ameublements, un homme en robe de chambre

de brocard rouge à fleurs d'or: c'est un bel esprit qui fait le seigneur

en dépit de sa basse origine. Il y a dix ans qu'il n'avait pas vingt

maravedis, et il jouit à présent de dix mille ducats de rente. Il a un

équipage très-joli; mais il en rabat l'entretien sur sa table, dont la

frugalité est telle, qu'il mange ordinairement le petit poulet en son

particulier. Il ne laisse pas pourtant de régaler quelquefois, par

ostentation, des personnes de qualité. Il donne aujourd'hui à dîner à

des conseillers d'État; et pour cet effet, il vient d'envoyer chercher

un pâtissier et un rôtisseur; il va marchander avec eux sou à sou; après

quoi il écrira sur des cartes les services dont ils seront

convenus.--Vous me parlez d'un grand crasseux, dit Zambullo.--Hé mais!

répondit Asmodée, tous les gueux que la fortune enrichit brusquement

deviennent avares ou prodigues: c'est la règle.

--Apprenez-moi, dit l'écolier, qui est une belle dame que je vois à sa

toilette, et qui s'entretient avec un cavalier fort bien fait.--Ah!

vraiment, s'écria le boiteux, ce que vous remarquez là mérite bien votre

attention. Cette femme est une veuve allemande qui vit à Madrid de son

douaire, et voit très-bonne compagnie; et le jeune homme qui est avec

elle est un seigneur nommé don Antoine de Monsalve.

«Quoique ce cavalier soit d'une des premières maisons d'Espagne, il a

promis à la veuve de l'épouser: il lui a même fait un dédit de trois

mille pistoles; mais il est traversé dans ses amours par ses parents,

qui menacent de le faire enfermer s'il ne rompt tout commerce avec

l'Allemande, qu'ils regardent comme une aventurière. Le galant, mortifié

de les voir tous révoltés contre son penchant, vint hier au soir chez sa

maîtresse, qui, s'apercevant qu'il avait quelque chagrin, lui en demanda

la cause; il la lui apprit, en l'assurant que toutes les contradictions

qu'il aurait à essuyer de la part de sa famille ne pourraient jamais

ébranler sa constance. La veuve parut charmée de sa fermeté, et ils se

séparèrent tous deux à minuit, très-contents l'un de l'autre.

«Monsalve est revenu ce matin: il a trouvé la dame à sa toilette, et il

s'est mis sur nouveaux frais à l'entretenir de son amour. Pendant la

conversation, l'Allemande a ôté ses papillotes: le cavalier en a pris

une sans réflexion, l'a dépliée, et, y voyant de son écriture: «Comment

donc, Madame, a-t-il dit en riant, est-ce là l'usage que vous faites des

billets doux qu'on vous envoie?--Oui, Monsalve, a-t-elle répondu; vous

voyez à quoi me servent les promesses des amants qui veulent m'épouser

en dépit de leurs familles; j'en fais des papillotes.» Quand le cavalier

a reconnu que c'était effectivement son dédit que la dame avait déchiré,

il n'a pu s'empêcher d'admirer le désintéressement de sa veuve, et il

lui jure de nouveau une éternelle fidélité.

«Jetez les yeux, poursuivit le diable, sur ce grand homme sec qui passe

au-dessous de nous: il a un grand registre sous son bras, une écritoire

pendue à sa ceinture, et une guitare sur le dos.--Ce personnage, dit

l'écolier, a un air ridicule; je gagerais que c'est un original.--Il est

certain, reprit le démon, que c'est un mortel assez singulier. Il y a

des philosophes cyniques en Espagne: en voilà un. Il va vers le

Buen-Retiro se mettre dans une prairie où il y a une claire fontaine

dont l'eau pure forme un ruisseau qui serpente parmi les fleurs. Il

demeurera là toute la journée à contempler les richesses de la nature, à

jouer de la guitare, et à faire des réflexions qu'il écrira sur son

registre. Il a dans ses poches sa nourriture ordinaire, c'est-à-dire

quelques oignons avec un morceau de pain: telle est la vie sobre qu'il

mène depuis dix ans; et si quelque Aristippe lui disait comme à Diogène:

«Si tu savais faire ta cour aux grands, tu ne mangerais pas des

oignons,» ce philosophe moderne lui répondrait: «Je ferais ma cour aux

grands aussi bien que toi, si je voulais abaisser un homme jusqu'à le

faire ramper sous un autre homme.»

«En effet, ce philosophe a autrefois été attaché aux grands seigneurs;

ils lui firent même sa fortune: mais ayant senti que leur amitié n'était

pour lui qu'une honorable servitude, il rompit tout commerce avec eux.

Il avait un carrosse qu'il quitta, parce qu'il fit réflexion qu'il

éclaboussait des gens qui valaient mieux que lui: il a même donné

presque tous ses biens à ses amis indigents; il s'est seulement réservé

de quoi vivre de la manière qu'il vit; car il ne lui paraît pas moins

honteux pour un philosophe d'aller mendier son pain parmi le peuple que

chez les grands seigneurs.

«Plaignez le cavalier qui suit ce philosophe, et que vous voyez

accompagné d'un chien: il peut se vanter d'être d'une des meilleures

maisons de Castille. Il a été riche; mais il s'est ruiné, comme le Timon

de Lucien, en régalant tous les jours ses amis, et surtout en faisant

des fêtes superbes aux naissances, aux mariages des princes et

princesses, en un mot, à chaque occasion qu'a eu l'Espagne de faire des

réjouissances. Dès que les parasites ont vu sa marmite renversée, ils

ont disparu de chez lui; tous ses amis l'ont abandonné; un seul lui est

resté fidèle: c'est son chien.

--Dites-moi, seigneur diable, s'écria Léandro Perez, à qui appartient

cet équipage que je vois arrêté devant une maison.--C'est, répondit le

démon, le carrosse d'un riche contador, qui va tous les matins dans

cette maison, où demeure une beauté galicienne dont ce vieux pécheur de

race more a soin, et qu'il aime éperdument. Il apprit hier au soir

qu'elle lui avait fait une infidélité: dans la fureur que lui causa

cette nouvelle, il lui écrivit une lettre pleine de reproches et de

menaces. Vous ne devineriez pas quel parti la coquette s'est avisée de

prendre: au lieu d'avoir l'impudence de nier le fait, elle a mandé ce

matin au trésorier qu'il est justement irrité contre elle; qu'il ne doit

plus la regarder qu'avec mépris, puisqu'elle a été capable de trahir un

si galant homme; qu'elle reconnaît sa faute, qu'elle la déteste, et que,

pour s'en punir, elle a déjà coupé ses beaux cheveux, dont il sait bien

qu'elle est idolâtre: enfin, qu'elle est dans la résolution d'aller dans

une retraite consacrer le reste de ses jours à la pénitence.

«Le vieux soupirant n'a pu tenir contre les prétendus remords de sa

maîtresse; il s'est levé aussitôt pour se rendre chez elle: il l'a

trouvée dans les pleurs, et cette bonne comédienne a si bien joué son

rôle, qu'il vient de lui pardonner le passé; il fera plus: pour la

consoler du sacrifice de sa chevelure, il lui promet, en ce moment, de

la faire dame de paroisse, en lui achetant une belle maison de campagne,

qui est actuellement à vendre auprès de l'Escurial.

--Toutes les boutiques sont ouvertes, dit l'écolier, et j'aperçois déjà

un cavalier qui entre chez un traiteur.--Ce cavalier, reprit Asmodée,

est un garçon de famille qui a la rage d'écrire et de vouloir absolument

passer pour auteur: il ne manque pas d'esprit; il en a même assez pour

critiquer tous les ouvrages qui paraissent sur la scène; mais il n'en a

point assez pour en composer un raisonnable. Il entre chez le traiteur

pour ordonner un grand repas; il donne à dîner aujourd'hui à quatre

comédiens, qu'il veut engager à protéger une mauvaise pièce de sa façon

qu'il est sur le point de présenter à leur compagnie.

«A propos d'auteurs, continua-t-il, en voilà deux qui se rencontrent

dans la rue. Remarquez qu'ils se saluent avec un ris moqueur; ils se

méprisent mutuellement, et ils ont raison. L'un écrit aussi facilement

que le poëte Crispinus, qu'Horace compare aux soufflets des forges; et

l'autre emploie bien du temps à faire des ouvrages froids et insipides.

--Qui est ce petit homme qui descend de carrosse à la porte de cette

église? dit Zambullo.--C'est, répondit le boiteux, un personnage digne

d'être remarqué. Il n'y a pas dix ans qu'il abandonna l'étude d'un

notaire où il était maître-clerc, pour s'aller jeter dans la chartreuse

de Saragosse. Au bout de six mois de noviciat, il sortit de son couvent,

reparut à Madrid; mais ceux qui le connaissaient furent étonnés de le

voir devenir tout à coup un des principaux membres du conseil des Indes.

On parle encore aujourd'hui d'une fortune si subite. Quelques-uns disent

qu'il s'est donné au diable; d'autres veulent qu'il ait été aimé d'une

riche douairière, et d'autres enfin qu'il ait trouvé un trésor.--Vous

savez ce qui en est, interrompit don Cléofas.--Oh! pour cela oui,

répartit le démon, et je vais vous révéler le mystère.

«Pendant que notre moine était novice, il arriva qu'un jour, en faisant

dans son jardin une profonde fosse pour y planter un arbre, il aperçut

une cassette de cuivre qu'il ouvrit: il y avait dedans une boîte d'or

qui contenait une trentaine de diamants d'une grande beauté. Quoique le

religieux ne se connût pas autrement en pierreries, il ne laissa pas de

juger qu'il venait de faire un bon coup de filet; et prenant aussitôt le

parti que prend dans une comédie de Plaute ce Gripus qui renonce à la

pêche après avoir trouvé un trésor, il quitta le froc et revint à

Madrid, où, par l'entremise d'un joaillier de ses amis, il changea ses

pierres précieuses en pièces d'or, et ses pièces d'or en une charge qui

lui donne un beau rang dans la société civile.

CHAPITRE XVIII

_Ce que le diable fit encore remarquer à don Cléofas._

Il faut, poursuivit Asmodée, que je vous fasse rire en vous apprenant un

trait de cet homme qui entre chez un marchand de liqueurs. C'est un

médecin biscayen; il va prendre une tasse de chocolat, après quoi il

passera toute la journée à jouer aux échecs.

«Pendant ce temps-là, ne craignez pas pour ses malades; il n'en a point,

et quand il en aurait, les moments qu'il emploie à jouer ne seraient pas

les plus mauvais pour eux. Il ne manque pas d'aller tous les soirs chez

une belle et riche veuve qu'il voudrait épouser, et dont il fait

semblant d'être fort amoureux. Quand il est avec elle, un fripon de

valet qu'il a pour tout domestique, et avec lequel il s'entend, lui

apporte une fausse liste qui contient les noms de plusieurs personnes de

qualité de la part desquelles on est venu chercher ce docteur. La veuve

prend tout cela au pied de la lettre, et notre joueur d'échecs est sur

le point de gagner la partie.

«Arrêtons-nous devant cet hôtel auprès duquel nous sommes; je

ne veux point passer outre sans vous faire remarquer les personnes

qui l'habitent. Parcourez des yeux les appartements: qu'y

découvrez-vous?--J'y démêle des dames dont la beauté m'éblouit, répondit

l'écolier. J'en vois quelques-unes qui se lèvent, et d'autres qui sont

déjà levées. Que de charmes elles offrent à mes regards! je m'imagine

voir les nymphes de Diane, telles que les poëtes nous les représentent.

--Si ces femmes que vous admirez, reprit le boiteux, ont les attraits

des nymphes de Diane, elles n'en ont assurément pas la chasteté. Ce sont

quatre ou cinq aventurières qui vivent ensemble à frais communs. Aussi

dangereuses que ces belles demoiselles de chevalerie qui arrêtaient par

leurs appas les chevaliers qui passaient devant leurs châteaux, elles

attirent les jeunes gens chez elles. Malheur à ceux qui s'en laissent

charmer! Pour avertir du péril que courent les passants, il faudrait

faire mettre devant cette maison des balises, comme on en met dans les

rivières pour marquer les endroits dont il ne faut pas s'approcher.

--Je ne vous demande pas, dit Léandro Perez, où vont ces seigneurs que

je vois dans leurs carrosses: ils vont sans doute au lever du roi.--Vous

l'avez dit, reprit le diable; et si vous voulez y aller aussi, je vous y

conduirai; nous ferons là quelques remarques réjouissantes.--Vous ne

pouvez rien me proposer qui me soit plus agréable, répliqua Zambullo; je

m'en fais par avance un grand plaisir.»

Alors le démon, prompt à satisfaire don Cléofas, l'emporta vers le

palais du roi; mais avant que d'y arriver, l'écolier, apercevant des

manoeuvres qui travaillaient à une porte fort haute, demanda si c'était

un portail d'église qu'ils faisaient. «Non, lui répondit Asmodée, c'est

la porte d'un nouveau marché; elle est magnifique, comme vous voyez;

cependant, quand ils l'élèveraient jusqu'aux nues, jamais elle ne sera

digne des deux vers latins qu'on doit mettre dessus.

--Que me dites-vous? s'écria Léandro; quelle idée vous me donnez de ces

deux vers! Je meurs d'envie de les savoir.--Les voici, reprit le démon;

préparez-vous à les admirer.

Quam bene Mercurius nunc merces vendit opimas,

Momus ubi fatuos vendidit ante sales!

«Il y a dans ces deux vers un jeu de mots le plus joli du monde.--Je

n'en sens point encore toute la beauté, dit l'écolier; je ne sais pas

bien ce que signifient ces _fatuos sales_.--Vous ignorez donc, répartit

le diable, que la place où l'on bâtit ce marché pour y vendre des

denrées fut autrefois un collége de moines qui enseignaient à la

jeunesse les humanités? Les régents de ce collége y faisaient

représenter par leur écoliers des drames, des pièces de théâtre fades,

et entremêlées de ballets si extravagants, qu'on y voyait danser

jusqu'aux _prétérits_ et aux _supins_.--Oh! ne m'en dites pas davantage,

interrompit Zambullo; je sais bien quelle drogue c'est que les pièces de

collége. L'inscription me paraît admirable.»

A peine Asmodée et don Cléofas furent-ils sur l'escalier du palais du

roi, qu'ils virent plusieurs courtisans qui montaient les degrés. A

mesure que ces seigneurs passaient auprès d'eux, le diable faisait le

nomenclateur: «Voilà, disait-il à Léandro Perez, en les lui montrant du

doigt l'un après l'autre, voilà le comte de Villalonso, de la maison de

la Puebla d'Ellerena; voici le marquis de Castro Fueste; celui-là c'est

don Lopez de Los Rios, président du conseil des finances; celui-ci, le

comte de Villa Hombrosa.» Il ne se contentait pas de les nommer, il

faisait leur éloge; mais ce malin esprit y ajoutait toujours quelque

trait satirique: il leur donnait à chacun son lardon.

«Ce seigneur, disait-il de l'un, est affable et obligeant; il vous

écoute avec un air de bonté. Implorez-vous sa protection, il vous

l'accorde généreusement et vous offre son crédit. C'est dommage qu'un

homme qui aime tant à faire plaisir ait la mémoire si courte, qu'un

quart d'heure après que vous lui avez parlé, il oublie ce que vous lui

avez dit.

«Ce duc, disait-il en parlant d'un autre, est un des seigneurs de la

cour du meilleur caractère: il n'est pas, comme la plupart de ses

pareils, différent de lui-même d'un moment à un autre: il n'y a point de

caprice, point d'inégalité dans son humeur. Ajoutez à cela qu'il ne paye

pas d'ingratitude l'attachement qu'on a pour sa personne ni les services

qu'on lui rend; mais par malheur il est trop lent à les reconnaître. Il

laisse désirer si longtemps ce qu'on attend de lui, qu'on croit l'avoir

bien acheté lorsqu'on l'a obtenu.»

Après que le démon eût fait connaître à l'écolier les bonnes et les

mauvaises qualités d'un grand nombre de seigneurs, il l'emmena dans une

salle où il y avait des hommes de toute sorte de conditions, et

particulièrement tant de chevaliers, que don Cléofas s'écria: «Que de

chevaliers! parbleu! il faut qu'il y en ait bien en Espagne!--Je vous en

réponds, dit le boiteux, et cela n'est pas surprenant, puisque pour être

chevalier de saint-Jacques ou de Calatrave il n'est pas nécessaire,

comme autrefois pour devenir chevalier romain, d'avoir vingt-cinq mille

écus de patrimoine: aussi s'aperçoit-on que c'est une marchandise bien

mêlée.

«Envisagez, continua-t-il, la mine plate qui est derrière vous.--Parlez

plus bas, interrompit Zambullo, cet homme vous entend.--Non, non,

répondit le diable; le même charme qui nous rend invisibles ne permet

pas qu'on nous entende. Regardez cette figure-là: c'est un Catalan qui

revient des îles Philippines, où il était flibustier. Diriez-vous à le

voir que c'est un foudre de guerre? Il a pourtant fait des actions

prodigieuses de valeur. Il va ce matin présenter au roi un placet par

lequel il demande certain poste pour récompense de ses services; mais je

doute fort qu'il l'obtienne, puisqu'il ne s'adresse pas auparavant au

premier ministre.

--Je vois à la main droite de ce flibustier, dit Léandro Perez, un gros

et grand homme qui paraît faire l'important: à juger de sa condition par

l'orgueil qu'il y a dans son maintien, il faut que ce soit quelque riche

seigneur.--Ce n'est rien moins que cela, répartit Asmodée: c'est un

_hidalgo_ des plus pauvres, qui, pour subsister, donne à jouer sous la

protection d'un grand.

«Mais je remarque un licencié qui mérite bien que je vous le fasse

observer. C'est celui que vous voyez qui s'entretient auprès de la

première fenêtre avec un cavalier vêtu de velours gris-blanc. Ils

parlent tous deux d'une affaire qui fut hier jugée par le roi: je vais

vous en faire le détail.

«Il y a deux mois que ce licencié, qui est académicien de l'académie de

Tolède, donna au public un livre de morale qui révolta tous les vieux

auteurs castillans; ils le trouvèrent plein d'expressions trop hardies

et de mots trop nouveaux. Les voilà qui se liguent contre cette

production singulière: ils s'assemblent et dressent un placet qu'ils

présentent au roi, pour le supplier de condamner ce livre comme

contraire à la pureté et à la netteté de la langue espagnole.

«Le placet parut digne d'attention à Sa Majesté, qui nomma trois

commissaires pour examiner l'ouvrage. Ils estimèrent que le style en

était effectivement répréhensible, et d'autant plus dangereux qu'il

était plus brillant. Sur leur rapport, voici de quelle manière le roi a

décidé: il a ordonné, sous peine de désobéissance, que ceux des

académiciens de Tolède qui écrivent dans le goût de ce licencié ne

composeront plus de livres à l'avenir; et que même, pour mieux conserver

la pureté de la langue castillane, ces académiciens ne pourront être

remplacés, après leur mort, que par des personnes de la première

qualité.

--Cette décision est merveilleuse, s'écria Zambullo en

riant: les partisans du langage ordinaire n'ont plus rien à

craindre.--Pardonnez-moi, répartit le démon: les auteurs ennemis de

cette noble simplicité qui fait le charme des lecteurs sensés ne sont

pas tous de l'académie de Tolède.»

Don Cléofas fut curieux d'apprendre qui était le cavalier habillé de

velours gris-blanc qu'il voyait en conversation avec le licencié.

«C'est, lui dit le boiteux, un cadet catalan, officier de la garde

espagnole: je vous assure que c'est un garçon très-spirituel. Je veux,

pour vous faire juger de son esprit, vous citer une répartie qu'il fit

hier à une dame en fort bonne compagnie; mais pour l'intelligence de ce

bon mot, il faut savoir qu'il a un frère, nommé don André de Prada, qui

était il y a quelques années officier comme lui dans le même corps.

«Il arriva qu'un jour un gros fermier des domaines du roi aborda ce don

André, et lui dit: «Seigneur de Prada, je porte même nom que vous; mais

nos familles sont différentes. Je sais que vous êtes d'une des

meilleures maisons de Catalogne, et en même temps que vous n'êtes pas

riche. Moi, je suis riche et d'une naissance peu illustre. N'y aurait-il

pas moyen de nous faire part mutuellement de ce que nous avons de bon

l'un et l'autre? Avez-vous vos titres de noblesse?» Don André répondit

qu'oui. «Cela étant, répliqua le fermier, si vous voulez me les

communiquer, je les mettrai entre les mains d'un habile généalogiste qui

travaillera là-dessus, et nous rendra parents en dépit de nos aïeux. De

mon côté, par reconnaissance, je vous ferai présent de trente mille

pistoles. Sommes-nous d'accord?» Don André fut ébloui de la somme: il

accepta la proposition, confia ses pancartes au fermier, et, de l'argent

qu'il en reçut, acheta une terre considérable en Catalogne, où il vit

depuis ce temps-là.

«Or, son cadet, qui n'a rien gagné à ce marché, était hier à une table

où l'on parla par hasard du seigneur de Prada, fermier des domaines du

roi; et là-dessus une dame de la compagnie, adressant la parole à ce

jeune officier, lui demanda s'il n'était pas parent de ce fermier? «Non,

Madame, lui répondit-il, je n'ai pas cet honneur-là: c'est mon frère.»

L'écolier fit un éclat de rire à cette répartie, qui lui parut des plus

plaisantes. Puis apercevant tout à coup un petit homme qui suivait un

courtisan, il s'écria: «Hé, bon Dieu! que ce petit homme qui suit ce

seigneur lui fait de révérences! il a sans doute quelque grâce à lui

demander.--Ce que vous remarquez là, reprit le diable, vaut bien la

peine que je vous dise la cause de ces civilités. Ce petit homme est un

honnête bourgeois qui a une assez belle maison de campagne aux environs

de Madrid, dans un endroit où il y a des eaux minérales qui sont en

réputation. Il a prêté sans intérêt cette maison pour trois mois à ce

seigneur, qui y a été prendre les eaux. Le bourgeois en ce moment prie

très-affectueusement ledit seigneur de le servir dans une occasion qui

s'en présente, et le seigneur refuse fort poliment de lui rendre

service.

«Il ne faut pas que je laisse échapper ce cavalier de race plébéienne,

lequel fend la presse en tranchant de l'homme de condition. Il est

devenu excessivement riche en peu de temps par la science des nombres.

Il y a dans sa maison autant de domestiques que dans l'hôtel d'un grand,

et sa table l'emporte sur celle d'un ministre pour la délicatesse et

l'abondance. Il a un équipage pour lui, un autre pour sa femme et un

autre pour ses enfants. On voit dans ses écuries les plus belles mules

et les plus beaux chevaux du monde. Il acheta même ces jours passés, et

paya argent comptant, un superbe attelage que le prince d'Espagne avait

marchandé et trouvé trop cher.--Quelle insolence! dit Léandro; un Turc

qui verrait ce drôle-là dans un état si florissant ne manquerait pas de

le croire à la veille d'essuyer quelque fâcheux revers de

fortune.--J'ignore l'avenir, dit Asmodée, mais je ne puis m'empêcher de

penser comme un Turc.

«Ah! qu'est-ce que je vois? continua le démon avec surprise; peu s'en

faut que je ne doute du rapport de mes yeux! je démêle dans cette salle

un poëte qui n'y devrait pas être. Comment ose-t-il se montrer ici,

après avoir fait des vers qui offensent de grands seigneurs espagnols?

il faut qu'il compte bien sur le mépris qu'ils ont pour lui.

«Considérez attentivement ce respectable personnage qui entre appuyé sur

un écuyer. Remarquez comme, par considération, tout le monde se range

pour lui faire place. C'est le seigneur don Joseph de Reynaste et Ayala,

grand juge de police: il vient rendre compte au roi de ce qui est arrivé

cette nuit dans Madrid. Regardez ce bon vieillard avec admiration.

--Véritablement, dit Zambullo, il a l'air d'être un homme de bien.--Il

serait à souhaiter, reprit le boiteux, que tous les corrégidors le

prissent pour modèle. Ce n'est pas un de ces esprits violents qui

n'agissent que par humeur et par impétuosité; il ne fera point arrêter

un homme sur le simple rapport d'un alguazil, d'un secrétaire ou d'un

commis. Il sait trop bien que ces sortes de gens, pour la plupart, ont

l'âme vénale, et sont capables de faire un honteux trafic de son

autorité. C'est pourquoi, lorsqu'il est question d'enfermer un accusé,

il approfondit l'accusation jusqu'à ce qu'il ait démêlé la vérité; aussi

n'envoie-t-il jamais des innocents dans les prisons; il n'y fait mettre

que des coupables, encore n'abandonne-t-il pas ceux-ci à la barbarie qui

règne dans les cachots. Il va voir lui-même ces misérables, et a soin

d'empêcher qu'on n'ajoute l'inhumanité aux justes rigueurs des lois.

Le diable boiteux, tome II · 第 6 / 13 段