Cifuentes combla de biens Francisque et le renégat. Le Navarrais se
retira dans sa province, et le renégat retourna avec sa mère à
Barcelone, où il rentra dans le christianisme, et où il vit encore
aujourd'hui fort commodément.
«Dans ce temps-là, don Francisco reçut un paquet de la cour, dans lequel
était la grâce de don Juan, que le roi, malgré la considération qu'il
avait pour la maison de Naxera, n'avait pu refuser à tous les Mendoce
qui s'étaient joints pour la lui demander. Cette nouvelle fut d'autant
plus agréable au Tolédan, qu'elle lui procurait la liberté d'accompagner
le corps de son ami, ce qu'il n'aurait osé faire sans cela.
«Enfin le convoi partit, suivi d'un grand nombre de personnes de
qualité; et sitôt qu'il fut arrivé à Madrid, on enterra le corps de don
Fadrique dans une église, où Zarate et dona Théodora, avec la permission
des Mendoce, lui firent élever un magnifique tombeau. Ils n'en
demeurèrent point là; ils portèrent le deuil de leur ami durant une
année entière, pour éterniser leur douleur et leur amitié.
«Après avoir donné des marques si célèbres de leur tendresse pour
Mendoce, ils se marièrent; mais, par un inconcevable effet du pouvoir de
l'amitié, don Juan ne laissa pas de conserver longtemps une mélancolie
que rien ne pouvait bannir. Don Fadrique, son cher don Fadrique, était
toujours présent à sa pensée: il le voyait toutes les nuits en songe, et
le plus souvent tel qu'il l'avait vu rendant les derniers soupirs. Son
esprit pourtant commençait à se distraire de ces tristes images: les
charmes de dona Théodora, dont il était toujours épris, triomphaient peu
à peu d'un souvenir funeste; enfin don Juan allait vivre heureux et
content: mais ces jours passés il tomba de cheval en chassant; il se
blessa à la tête; il s'y est formé un abcès. Les médecins ne l'ont pu
sauver; il vient de mourir, et Théodora, qui est cette dame que vous
voyez entre les bras de deux femmes qui veillent sur son désespoir,
pourra le suivre bientôt.»
CHAPITRE XVI
_Des songes._
Lorsque Asmodée eut fini le récit de cette histoire, don Cléofas lui
dit: «Voilà un très-beau tableau de l'amitié; mais s'il est rare de voir
deux hommes s'aimer autant que don Juan et don Fadrique, je crois que
l'on aurait encore plus de peine à trouver deux amies rivales qui
puissent se faire si généreusement un sacrifice réciproque d'un amant
aimé.
--Sans doute, répondit le diable, c'est ce que l'on n'a point encore vu,
et ce que l'on ne verra peut-être jamais. Les femmes ne s'aiment point.
J'en suppose deux parfaitement unies: je veux même qu'elles ne disent
pas le moindre mal l'une de l'autre en leur absence, tant elles sont
amies. Vous les voyez toutes deux: vous penchez d'un côté, la rage se
met de l'autre; ce n'est pas que l'enragée vous aime; mais elle voulait
la préférence. Tel est le caractère des femmes: elles sont trop jalouses
les unes des autres pour être capables d'amitié.
--L'histoire de ces deux amis sans pairs, reprit Léandro Perez, est un
peu romanesque et nous a menés bien loin. La nuit est fort avancée: nous
allons voir dans un moment paraître les premiers rayons du jour:
j'attends de vous un nouveau plaisir. J'aperçois un grand nombre de
personnes endormies: je voudrais, par curiosité, que vous me dissiez les
divers songes qu'elles peuvent faire.--Très volontiers, répartit le
démon: vous aimez les tableaux changeants; je veux vous contenter.
--Je crois, dit Zambullo, que je vais entendre des songes bien
ridicules.--Pourquoi? répondit le boiteux; vous qui possédez votre
Ovide, ne savez-vous pas que ce poëte dit que c'est vers la pointe du
jour que les songes sont plus vrais, parce que dans ce temps-là l'âme
est dégagée des vapeurs des aliments?--Pour moi, répliqua don Cléofas,
quoi qu'en puisse dire Ovide, je n'ajoute aucune foi aux songes.--Vous
avez tort, reprit Asmodée; il ne faut ni les traiter de chimères, ni les
croire tous: ce sont des menteurs qui disent quelquefois la vérité.
L'empereur Auguste, dont la tête valait bien celle d'un écolier, ne
méprisait pas les songes dans lesquels il était intéressé; et bien lui
en prit, à la bataille de Philippe, de quitter sa tente, sur le récit
qu'on lui fit d'un rêve qui le regardait. Je pourrais vous citer mille
autres exemples qui vous feraient connaître votre témérité; mais je les
passe sous silence pour satisfaire le nouveau désir qui vous presse.
«Commençons par ce bel hôtel à main droite. Le maître du logis, que vous
voyez couché dans ce riche appartement, est un comte libéral et galant.
Il rêve qu'il est à un spectacle où il entend chanter une jeune actrice,
et qu'il se rend à la voix de cette sirène.
«Dans l'appartement parallèle repose la comtesse sa femme, qui aime le
jeu à la fureur. Elle rêve qu'elle n'a point d'argent, et qu'elle met en
gage des pierreries chez un joaillier qui lui prête trois cents
pistoles, moyennant un très-honnête profit.
«Dans l'hôtel le plus proche, du même côté, demeure un marquis, du même
caractère que le comte, et qui est amoureux d'une fameuse coquette. Il
rêve qu'il emprunte une somme considérable pour lui en faire présent; et
son intendant, couché tout au haut de l'hôtel, songe qu'il s'enrichit à
mesure que son maître se ruine. Hé bien! que pensez-vous de ces
songes-là? Vous paraissent-ils extravagants?--Non, ma foi, répondit don
Cléofas; je vois bien qu'Ovide a raison; mais je suis curieux de savoir
qui est cet homme que je remarque; il a la moustache en papillottes, et
conserve en dormant un air de gravité qui me fait juger que ce ne doit
pas être un cavalier du commun.--C'est un gentilhomme de province,
répondit le démon, un vicomte Aragonais, un esprit vain et fier: son âme
en ce moment nage dans la joie. Il rêve qu'il est avec un grand qui lui
cède le pas dans une cérémonie publique.
«Mais je découvre dans la même maison deux frères médecins qui font des
songes bien mortifiants. L'un rêve que l'on publie une ordonnance qui
défend de payer les médecins quand ils n'auront pas guéri leurs malades;
et son frère songe qu'il est ordonné que les médecins mèneront le deuil
à l'enterrement de tous les malades qui mourront entre leurs mains.--Je
souhaiterais, dit Zambullo, que cette dernière ordonnance fût réelle, et
qu'un médecin se trouvât aux funérailles de son malade, comme un
lieutenant criminel assiste en France au supplice d'un coupable qu'il a
condamné.--J'aime la comparaison, dit le diable: on pourrait dire, en ce
cas-là, que l'un va faire exécuter sa sentence, et que l'autre a déjà
fait exécuter la sienne.
--Oh! oh! s'écria l'écolier, qui est ce personnage qui se frotte les
yeux en se levant avec précipitation?--C'est un homme de qualité qui
sollicite un gouvernement dans la Nouvelle-Espagne. Un rêve effrayant
vient de le réveiller: il songeait que le premier ministre le regardait
de travers. Je vois aussi une jeune dame qui se réveille, et qui n'est
pas contente d'un songe qu'elle vient d'avoir. C'est une fille de
condition, une personne aussi sage que belle, qui a deux amants dont
elle est obsédée. Elle en chérit un tendrement, et a pour l'autre une
aversion qui va jusqu'à l'horreur. Elle voyait tout à l'heure en songe à
ses genoux le galant qu'elle déteste; il était si passionné, si
pressant, que, si elle ne se fût réveillée, elle allait le traiter plus
favorablement qu'elle n'a jamais fait celui qu'elle aime. La nature
pendant le sommeil secoue le joug de la raison et de la vertu.
«Arrêtez les yeux sur la maison qui fait le coin de cette rue; c'est le
domicile d'un procureur. Le voilà couché avec sa femme dans la chambre
où il y a une vieille tenture de tapisserie à personnages et deux lits
jumeaux. Il rêve qu'il va visiter un de ses clients à l'hôpital, pour
l'assister de ses propres deniers; et la procureuse songe que son mari
chasse un grand clerc dont il est devenu jaloux.
--J'entends ronfler autour de nous, dit Léandro Perez, et je crois que
c'est ce gros homme que je démêle dans un petit corps de logis attenant
à la demeure du procureur.--Justement, répondit Asmodée; c'est un
chanoine qui rêve qu'il dit son _benedicite_.
«Il a pour voisin un marchand d'étoffe de soie, qui vend sa marchandise
fort cher, mais à crédit, aux personnes de qualité. Il est dû à ce
marchand plus de cent mille ducats. Il rêve que tous ses débiteurs lui
apportent de l'argent; et ses correspondants, de leur côté, songent
qu'il est sur le point de faire banqueroute.--Ces deux songes, dit
l'écolier, ne sont pas sortis du temple du sommeil par la même
porte.--Non, je vous assure, répondit le démon; le premier, à coup sûr,
est sorti par la porte d'ivoire, et le second par la porte de corne.
«La maison qui joint celle de ce marchand est occupée par un fameux
libraire. Il a depuis peu imprimé un livre qui a eu beaucoup de succès.
En le mettant au jour, il promit à l'auteur de lui donner cinquante
pistoles s'il réimprimait son ouvrage; et il rêve actuellement qu'il en
fait une seconde édition sans l'en avertir.
--Oh! pour ce songe-là, dit Zambullo, il n'est pas besoin de demander
par quelle porte il est sorti; je ne doute pas qu'il n'ait son plein et
entier effet. Je connais messieurs les libraires: ils ne se font pas un
scrupule de tromper les auteurs.--Rien n'est plus véritable, reprit le
boiteux; mais apprenez à connaître aussi messieurs les auteurs: ils ne
sont pas plus scrupuleux que les libraires. Une petite aventure arrivée
il n'y a pas cent ans à Madrid va vous le prouver.
«Trois libraires soupaient ensemble au cabaret: la conversation tomba
sur la rareté des bons livres nouveaux. «Mes amis, dit là-dessus un des
convives, je vous dirai confidemment que j'ai fait un beau coup ces
jours passés: j'ai acheté une copie qui me coûte un peu cher, à la
vérité, mais elle est d'un auteur!... C'est de l'or en barre.» Un autre
libraire prit alors la parole et se vanta pareillement d'avoir fait une
emplette excellente le jour précédent. «Et moi, Messieurs, s'écria le
troisième à son tour, je ne veux pas demeurer en reste de confiance avec
vous: je vais vous montrer la perle des manuscrits; j'en ai fait
aujourd'hui l'heureuse acquisition.» En même temps, chacun tira de sa
poche la précieuse copie qu'il disait avoir achetée; et comme il se
trouva que c'était une nouvelle pièce de théâtre intitulée _le Juif
errant_, ils furent fort étonnés quand ils virent que c'était le même
ouvrage qui leur avait été vendu à tous trois séparément.
«Je découvre dans une autre maison, poursuivit le diable, un amant
timide et respectueux qui vient de se réveiller. Il aime une veuve toute
des plus vives; il rêvait qu'il était avec elle au fond d'un bois, où il
lui tenait des discours tendres, et qu'elle lui a répondu: «Ah! que vous
êtes séduisant! vous me persuaderiez, si je n'étais pas en garde contre
les hommes; mais ce sont des trompeurs: je ne me fie point à leurs
paroles: je veux des actions.--Hé! quelles actions, Madame, exigez-vous
de moi? a repris l'amant. Faut-il, pour vous prouver la violence de mon
amour, entreprendre les douze travaux d'Hercule?--Hé non! don Nicaise,
non, a réparti la dame, je ne vous en demande pas tant.» Là-dessus il
s'est réveillé.
--Apprenez-moi, de grâce, dit l'écolier, pourquoi cet homme couché dans
ce lit brun se débat comme un possédé.--C'est, répondit le boiteux, un
habile licencié qui fait un songe dont il est terriblement agité! il
rêve qu'il dispute et soutient l'immortalité de l'âme contre un petit
docteur en médecine, qui est aussi bon catholique qu'il est bon médecin.
Au second étage, chez le licencié, loge un gentilhomme d'Estramadure,
nommé don Baltazar Fanfarronico, qui est venu en poste à la cour
demander une récompense pour avoir tué un Portugais d'un coup
d'escopette. Savez-vous quel songe il fait? Il rêve qu'on lui donne le
gouvernement d'Antequere, et encore n'est-il pas content: il croit
mériter une vice-royauté.
«Je découvre dans un hôtel garni deux personnes de conséquence qui
rêvent bien désagréablement. L'un, qui est gouverneur d'une place forte,
songe qu'il est assiégé dans sa forteresse, et qu'après une légère
résistance il est obligé de se rendre prisonnier de guerre avec la
garnison. L'autre est l'évêque de Murcie; la cour a chargé ce prélat
éloquent de faire l'éloge funèbre d'une princesse, et il doit le
prononcer dans deux jours. Il rêve qu'il est en chaire, et qu'il demeure
court après l'exorde de son discours.--Il n'est pas impossible, dit don
Cléofas, que ce malheur lui arrive en effet.--Non vraiment, répondit le
diable, et il n'y a pas même longtemps que cela est arrivé à Sa Grandeur
en pareille occasion.
«Voulez-vous que je vous montre un somnambule? vous n'avez qu'à regarder
dans les écuries de cet hôtel: qu'y voyez-vous?--J'aperçois, dit Léandro
Perez, un homme en chemise qui marche, et tient, ce me semble, une
étrille à la main.--Hé bien, reprit le démon, c'est un palefrenier qui
dort. Il a coutume toutes les nuits de se lever de son lit, et, tout en
dormant, d'étriller ses chevaux; après quoi il se recouche. On s'imagine
dans l'hôtel que c'est l'ouvrage d'un esprit follet, et le palefrenier
lui-même le croit comme les autres.
«Dans une grande maison, vis-à-vis l'hôtel garni, demeure un vieux
chevalier de la Toison, lequel a jadis été vice-roi du Mexique. Il est
tombé malade; et comme il craint de mourir, sa vice-royauté commence à
l'inquiéter: il est vrai qu'il l'a exercée d'une manière qui justifie
son inquiétude. Les chroniques de la Nouvelle-Espagne ne font pas une
mention honorable de lui. Il vient de faire un songe dont toute
l'horreur n'est point encore dissipée, et qui sera peut-être cause de sa
mort.--Il faut donc, dit Zambullo, que ce songe soit bien
extraordinaire.--Vous allez l'entendre, reprit Asmodée; il a quelque
chose en effet de singulier. Ce seigneur rêvait tout à l'heure qu'il
était dans la vallée des morts, où tous les Mexicains qui ont été les
victimes de son injustice et de sa cruauté sont venus fondre sur lui, en
l'accablant de reproches et d'injures: ils ont même voulu le mettre en
pièces; mais il a pris la fuite et s'est dérobé à leur fureur. Après
quoi, il s'est trouvé dans une grande salle toute tendue de drap noir,
où il a vu son père et son aïeul assis à une table sur laquelle il y
avait trois couverts. Ces deux tristes convives lui ont fait signe de
s'approcher d'eux, et son père lui a dit, avec la gravité qu'ont tous
les défunts: «Il y a longtemps que nous t'attendons; viens prendre ta
place auprès de nous.»
--Le vilain rêve! s'écria l'écolier; je pardonne au malade d'en avoir
l'imagination blessée.--En récompense, dit le boiteux, sa nièce, qui est
couchée dans un appartement au-dessus du sien, passe la nuit
délicieusement: le sommeil lui présente les plus agréables idées. C'est
une fille de vingt-cinq à trente ans, laide et mal faite. Elle rêve que
son oncle, dont elle est l'unique héritière, ne vit plus, et qu'elle
voit autour d'elle une foule d'aimables seigneurs qui se disputent la
gloire de lui plaire.
--Si je ne me trompe, dit don Cléofas, j'entends rire derrière
nous.--Vous ne vous trompez point, reprit le diable; c'est une femme qui
rit en dormant à deux pas d'ici, une veuve qui fait la prude et qui
n'aime rien tant que la médisance. Elle songe qu'elle s'entretient avec
une vieille dévote dont la conversation lui fait beaucoup de plaisir.
«Je ris à mon tour en voyant dans une chambre au-dessous de cette femme
un bourgeois qui a de la peine à vivre honnêtement du peu de bien qu'il
possède. Il rêve qu'il ramasse des pièces d'or et d'argent, et que plus
il en ramasse, plus il en trouve à ramasser; il en a déjà rempli un
grand coffre.--Le pauvre garçon! dit Léandro; il ne jouira pas longtemps
de son trésor.--A son réveil, reprit le boiteux, il sera comme un vrai
riche qui se meurt, il verra disparaître ses richesses.
«Si vous êtes curieux de savoir les songes de deux comédiennes qui sont
voisines, je vais vous les dire. L'une rêve qu'elle prend des oiseaux à
la pipée, qu'elle les plume à mesure qu'elle les prend, mais qu'elle les
donne à dévorer à un beau matou dont elle est folle, et qui en a tout le
profit. L'autre songe qu'elle chasse de sa maison des lévriers et des
chiens danois dont elle a fait longtemps ses délices, et qu'elle ne veut
plus avoir qu'un petit roquet des plus gentils qu'elle a pris en amitié.
--Voilà deux songes bien fous, s'écria l'écolier; je crois que s'il y
avait à Madrid, comme autrefois à Rome, des interprètes des songes, ils
seraient fort embarrassés à expliquer ceux-là.--Pas trop, répondit le
diable: pour peu qu'ils fussent au fait de ce qui se passe aujourd'hui
chez la gent comique, ils y trouveraient bientôt un sens clair et net.
--Pour moi, je n'y comprends rien, répliqua don Cléofas, et je ne m'en
soucie guère; j'aime mieux apprendre qui est cette dame endormie dans un
superbe lit de velours jaune, garni de franges d'argent, et auprès de
laquelle il y a, sur un guéridon, un livre et un flambeau.--C'est une
femme titrée, répartit le démon; une dame qui a un équipage très-galant,
et qui se plaît à faire porter sa livrée par des jeunes hommes de bonne
mine. Une de ses habitudes est de lire en se couchant; sans cela elle ne
pourrait fermer l'oeil de toute la nuit. Hier au soir, elle lisait les
Métamorphoses d'Ovide, et cette lecture est cause qu'elle fait en cet
instant un songe où il y a bien de l'extravagance: elle rêve que Jupiter
est devenu amoureux d'elle, et qu'il se met à son service sous la forme
d'un grand page des mieux bâtis.
«A propos de cette métamorphose, en voici une autre qui me paraît plus
plaisante. J'aperçois un histrion qui goûte dans un profond sommeil la
douceur d'un songe qui le flatte agréablement. Cet acteur est si vieux,
qu'il n'y a tête d'homme à Madrid qui puisse dire l'avoir vu débuter. Il
y a si longtemps qu'il paraît sur le théâtre, qu'il est, pour ainsi
dire, théâtrifié. Il a du talent, et il en est si fier et si vain, qu'il
s'imagine qu'un personnage tel que lui est au-dessus d'un homme.
Savez-vous le songe que fait ce superbe héros de coulisse? Il rêve qu'il
se meurt, et qu'il voit toutes les divinités de l'Olympe assemblées pour
décider de ce qu'elles doivent faire d'un mortel de son importance. Il
entend Mercure qui expose au conseil des dieux que ce fameux comédien,
après avoir eu l'honneur de représenter si souvent sur la scène Jupiter
et les autres principaux immortels, ne doit pas être assujetti au sort
commun à tous les humains, et qu'il mérite d'être reçu dans la troupe
céleste. Momus applaudit au sentiment de Mercure; mais quelques autres
dieux et quelques déesses se révoltent contre la proposition d'une
apothéose si nouvelle, et Jupiter, pour les mettre d'accord, change le
vieux comédien en une figure de décoration.»
Le diable allait continuer; mais Zambullo l'interrompit, en lui disant:
«Halte-là, seigneur Asmodée; vous ne prenez pas garde qu'il est jour:
j'ai peur qu'on ne nous aperçoive sur le haut de cette maison. Si la
populace vient une fois à remarquer votre Seigneurie, nous entendrons
des huées qui ne finiront pas si tôt.
--On ne nous verra point, lui répondit le démon; j'ai le même pouvoir
que ces divinités fabuleuses dont je viens de parler, et, tout ainsi que
sur le mont Ida l'amoureux fils de Saturne se couvrit d'un nuage, pour
cacher à l'univers les caresses qu'il voulait faire à Junon, je vais
former autour de nous une épaisse vapeur que la vue des hommes ne pourra
percer, et qui ne vous empêchera pas de voir les choses que je voudrai
vous faire observer.» En effet, ils furent tout à coup environnés d'une
fumée qui, bien que des plus opaques, ne dérobait rien aux yeux de
l'écolier.
«Retournons aux songes, poursuivit le boiteux... Mais je ne fais pas
réflexion, ajouta-t-il, que la manière dont je vous ai fait passer la
nuit doit vous avoir fatigué. Je suis d'avis de vous transporter chez
vous, et de vous y laisser reposer quelques heures: pendant ce temps-là,
je vais parcourir les quatre parties du monde, et faire quelques tours
de mon métier: après cela je vous rejoindrai, pour m'égayer avec vous
sur nouveaux frais.--Je n'ai nulle envie de dormir et je ne suis point
las, répondit don Cléofas; au lieu de me quitter, faites-moi le plaisir
de m'apprendre les divers desseins qu'ont ces personnes que je vois déjà
levées, et qui se disposent, ce me semble, à sortir. Que vont-elles
faire de si grand matin?--Ce que vous souhaitez de savoir, reprit le
démon, est une chose digne d'être observée. Vous allez voir un tableau
des soins, des mouvements, des peines que les pauvres mortels se donnent
pendant cette vie, pour remplir le plus agréablement qu'il leur est
possible ce petit espace qui est entre leur naissance et leur mort.
CHAPITRE XVII
_Où l'on verra plusieurs originaux qui ne sont pas sans copies._
Observons d'abord cette troupe de gueux que vous voyez déjà dans la rue.
Ce sont des libertins, la plupart de bonne famille, qui vivent en
communauté comme des moines, et passent presque toutes les nuits à faire
la débauche dans leur maison, où il y a toujours une ample provision de
pain, de viande et de vin. Les voilà qui vont se séparer pour aller
jouer leurs rôles dans les églises; et ce soir, ils se rassembleront
pour boire à la santé des personnes charitables qui contribuent
pieusement à leur dépense. Admirez, je vous prie, comme ces fripons
savent se mettre et se travestir pour inspirer de la pitié: les
coquettes ne savent pas mieux s'ajuster pour donner de l'amour.
«Regardez attentivement les trois qui vont ensemble du même côté. Celui
qui s'appuie sur des béquilles, qui fait trembler tout son corps, et
semble marcher avec tant de peine qu'à chaque pas vous diriez qu'il va
tomber sur le nez, quoiqu'il ait une longue barbe blanche et un air
décrépit, est un jeune homme si alerte et si léger, qu'il passerait un
daim à la course. L'autre, qui fait le teigneux, est un bel adolescent,
dont la tête est couverte d'une peau qui cache une chevelure de page de
cour. Et l'autre, qui paraît en cul-de-jatte, est un drôle qui a l'art
de tirer de sa poitrine des sons si lamentables, qu'à ses tristes
accents il n'y a point de vieille qui ne descende d'un quatrième étage
pour lui apporter un maravedi.
«Tandis que ces fainéants vont, sous le masque de la pauvreté, attraper
l'argent du public, je remarque bien des artisans laborieux, quoique
Espagnols, qui s'apprêtent à gagner leur vie à la sueur de leur corps.
J'aperçois de toutes parts des hommes qui se lèvent et s'habillent pour
aller remplir leurs différents emplois. Combien de projets formés cette
nuit vont s'exécuter ou s'évanouir en ce jour! Que de démarches
l'intérêt, l'amour et l'ambition vont faire faire!
--Que vois-je dans la rue? interrompit don Cléofas. Qui est cette femme
chargée de médailles, que conduit un laquais, et qui marche avec
précipitation? Elle a sans doute quelque affaire fort pressante.--Oui,
certainement, répondit le diable: c'est une vénérable matrone qui court
à une maison où l'on a besoin de son ministère. Elle y va trouver une
comédienne qui pousse des cris, et auprès d'elle deux cavaliers bien
embarrassés. L'un est le mari, et l'autre un homme de condition qui
s'intéresse à ce qui va se passer; car les couches des femmes de théâtre
ressemblent à celles d'Alcmène: il y a toujours un Jupiter et un
Amphitryon qui sont auteurs du parti.
«Ne dirait-on pas, à voir ce cavalier à cheval avec sa carabine, que
c'est un chasseur qui va faire la guerre aux lièvres et aux perdreaux
des environs de Madrid? Cependant il n'a aucune envie de prendre le
divertissement de la chasse: il est occupé d'un autre dessein; il va
gagner un village où il se déguisera en paysan, pour s'introduire sous
cet habit dans une ferme où est sa maîtresse sous la conduite d'une mère
sévère et vigilante.