«Ce ne fut pas sans inquiétude que le Tolédan attendit Francisque, qui

revint trois ou quatre heures après, et qui lui dit: «J'ai parlé au

renégat: je lui ai proposé notre dessein, et, après une longue

délibération, nous sommes convenus qu'il achètera un petit vaisseau tout

équipé; que, comme il est permis de prendre pour matelots des esclaves,

il se servira de tous les siens; que, de peur de se rendre suspect, il

engagera douze soldats Turcs, de même que s'il avait effectivement envie

d'aller en course; mais que, deux jours avant celui qu'il leur assignera

pour le départ, il s'embarquera la nuit avec ses esclaves, lèvera

l'ancre sans bruit, et viendra nous prendre, avec son esquif, à une

petite porte de ce jardin, qui n'est pas éloignée de la mer. Voilà le

plan de notre entreprise: vous pouvez en instruire la dame esclave, et

l'assurer que dans quinze jours, au plus tard, elle sera hors de

captivité.»

«Quelle joie pour Zarate d'avoir une si agréable assurance à donner à

dona Théodora! Pour obtenir la permission de la voir, il chercha le jour

suivant Mezomorto, et l'ayant rencontré: «Pardonnez-moi, seigneur, lui

dit-il, si j'ose vous demander comment vous avez trouvé la belle

esclave: êtes-vous plus satisfait?...--J'en suis charmé, interrompit le

dey: ses yeux n'ont point évité hier mes plus tendres regards; ses

discours, qui n'étaient auparavant que des réflexions éternelles sur son

état, n'ont été mêlés d'aucune plainte, et même elle a paru prêter aux

miens une attention obligeante.

«C'est à tes soins, Alvaro, que je dois ce changement: je vois que tu

connais bien les femmes de ton pays. Je veux que tu l'entretiennes

encore, pour achever ce que tu as si heureusement commencé. Épuise ton

esprit et ton adresse pour hâter mon bonheur; je romprai aussitôt tes

chaînes, et je jure par l'âme de notre grand prophète que je te

renverrai dans ta patrie chargé de tant de bienfaits, que les chrétiens,

en te revoyant, ne pourront croire que tu reviennes de l'esclavage.»

«Le Tolédan ne manqua pas de flatter l'erreur de Mezomorto: il feignit

d'être très-sensible à ses promesses, et, sous prétexte d'en vouloir

avancer l'accomplissement, il s'empressa d'aller voir la belle esclave.

Il la trouva seule dans son appartement; les vieilles qui la servaient

étaient occupées ailleurs. Il lui apprit ce que le Navarrais et le

renégat avaient comploté ensemble, sur la foi des promesses qui leur

avaient été faites.

«Ce fut une grande consolation pour la dame d'entendre qu'on avait pris

de si bonnes mesures pour sa délivrance. «Est-il possible,

s'écria-t-elle dans l'excès de la joie, qu'il me soit permis d'espérer

de revoir encore Valence, ma chère patrie? Quel bonheur, après tant de

périls et d'alarmes, d'y vivre en repos avec vous! Ah! don Juan, que

cette pensée m'est agréable! En partagez-vous le plaisir avec moi?

Songez-vous qu'en m'arrachant au dey, c'est votre femme que vous lui

enlevez?

«--Hélas! répondit Zarate en poussant un profond soupir, que ces paroles

flatteuses auraient de charmes pour moi, si le souvenir d'un amant

malheureux n'y venait point mêler une amertume qui en corrompt toute la

douceur! Pardonnez-moi, Madame, cette délicatesse; avouez même que

Mendoce est digne de votre pitié. C'est pour vous qu'il est sorti de

Valence, qu'il a perdu la liberté, et je ne doute point qu'à Tunis il ne

soit moins accablé du poids de ses chaînes que du désespoir de ne vous

avoir pas vengée.

«--Il méritait sans doute un meilleur sort, dit dona Théodora: je prends

le ciel à témoin que je suis pénétrée de tout ce qu'il a fait pour moi;

je ressens vivement les peines que je lui cause; mais, par un cruel

effet de la malignité des astres, mon coeur ne saurait être le prix de

ses services.»

«Cette conversation fut interrompue par l'arrivée des deux vieilles qui

servaient la veuve de Cifuentes. Don Juan changea de discours, et,

faisant le personnage du confident du dey: «Oui, charmante esclave,

dit-il à Théodora, vous avez enchaîné celui qui vous retient dans les

fers. Mezomorto, votre maître et le mien, le plus amoureux et le plus

aimable de tous les Turcs, est très-content de vous: continuez à le

traiter favorablement, et vous verrez bientôt la fin de vos déplaisirs.»

Il sortit en prononçant ces derniers mots, dont le vrai sens ne fut

compris que par cette dame.

«Les choses demeurèrent huit jours dans cette disposition au palais du

dey. Cependant le renégat catalan avait acheté un petit vaisseau presque

tout équipé, et il faisait les préparatifs du départ; mais six jours

avant qu'il fût en état de se mettre en mer, don Juan eut de nouvelles

alarmes.

«Mezomorto l'envoya chercher, et l'ayant fait entrer dans son cabinet:

«Alvaro, lui dit-il, tu es libre; tu partiras quand tu voudras pour t'en

retourner en Espagne: les présents que je t'ai promis sont prêts. J'ai

vu la belle esclave aujourd'hui: qu'elle m'a paru différente de cette

personne dont la tristesse me faisait tant de peine! Chaque jour le

sentiment de sa captivité s'affaiblit: je l'ai trouvée si charmante, que

je viens de prendre la résolution de l'épouser: elle sera ma femme dans

deux jours.»

«Don Juan changea de couleur à ces paroles, et quelque effort qu'il fît

pour se contraindre, il ne put cacher son trouble et sa surprise au dey,

qui lui en demanda la cause.

«Seigneur, lui répondit le Tolédan dans son embarras, je suis sans doute

fort étonné qu'un des plus considérables personnages de l'empire ottoman

veuille s'abaisser jusqu'à épouser une esclave: je sais bien que cela

n'est pas sans exemple parmi vous; mais, enfin, l'illustre Mezomorto,

qui peut prétendre aux filles des premiers officiers de la

Porte...--J'en demeure d'accord, interrompit le dey; je pourrais même

aspirer à la fille du grand-visir, et me flatter de succéder à l'emploi

de mon beau-père; mais j'ai des richesses immenses et peu d'ambition. Je

préfère le repos et les plaisirs dont je jouis ici au vizirat, à ce

dangereux honneur où nous ne sommes pas plus tôt montés, que la crainte

des sultans, ou la jalousie des envieux qui les approchent, nous en

précipite. D'ailleurs, j'aime mon esclave, et sa beauté la rend assez

digne du rang où ma tendresse l'appelle.

«Mais il faut, ajouta-t-il, qu'elle change aujourd'hui de religion, pour

mériter l'honneur que je veux lui faire. Crois-tu que des préjugés

ridicules le lui fassent mépriser?--Non, seigneur, répartit don Juan; je

suis persuadé qu'elle sacrifiera tout à un rang si beau. Permettez-moi

pourtant de vous dire que vous ne devez point l'épouser brusquement: ne

précipitez rien. Il ne faut pas douter que l'idée de quitter une

religion qu'elle a sucée avec le lait ne la révolte d'abord: donnez-lui

le temps de faire des réflexions. Quand elle se représentera qu'au lieu

de la déshonorer et de la laisser tristement vieillir parmi le reste de

vos captives, vous l'attachez à vous par un mariage qui la comble de

gloire, sa reconnaissance et sa vanité vaincront peu à peu ses

scrupules. Différez de huit jours seulement l'exécution de votre

dessein.»

«Le dey demeura quelque temps rêveur: le délai que son confident lui

proposait n'était guère de son goût; néanmoins le conseil lui parut fort

judicieux. «Je cède à tes raisons, Alvaro, lui dit-il, quelque

impatience que j'aie de posséder l'esclave; j'attendrai donc encore huit

jours: va la voir tout à l'heure, et la dispose à remplir mes désirs

après ce temps-là. Je veux que ce même Alvaro qui m'a si bien servi

auprès d'elle ait l'honneur de lui offrir ma main.»

«Don Juan courut à l'appartement de Théodora, et l'instruisit de ce qui

venait de se passer entre Mezomorto et lui, afin qu'elle se réglât

là-dessus. Il lui apprit aussi que dans six jours le vaisseau du renégat

serait prêt; et comme elle témoignait être fort en peine de savoir de

quelle manière elle pourrait sortir de son appartement, attendu que

toutes les portes des chambres qu'il fallait traverser pour gagner

l'escalier étaient bien fermées: «C'est ce qui doit peu vous

embarrasser, Madame, lui dit-il; une fenêtre de votre cabinet donne sur

le jardin; c'est par là que vous descendrez, avec une échelle que

j'aurai soin de vous fournir.»

«En effet, les six jours s'étant écoulés, Francisque avertit le Tolédan

que le renégat se préparait à partir la nuit prochaine. Vous jugez bien

qu'elle fut attendue avec beaucoup d'impatience. Elle arriva enfin, et,

pour comble de bonheur, elle devint très-obscure. Dès que le moment

d'exécuter l'entreprise fut venu, don Juan alla poser l'échelle sous la

fenêtre du cabinet de la belle esclave, qui l'observait, et qui

descendit aussitôt avec beaucoup d'empressement et d'agitation: ensuite

elle s'appuya sur le Tolédan, qui la conduisit vers la petite porte du

jardin qui ouvrait sur la mer.

«Ils marchaient tous deux à pas précipités, et goûtaient déjà par avance

le plaisir de se voir hors d'esclavage: mais la Fortune, avec qui ces

amants n'étaient pas encore bien réconciliés, leur suscita un malheur

plus cruel que tous ceux qu'ils avaient éprouvés jusqu'alors, et celui

qu'ils auraient le moins prévu.

«Ils étaient déjà hors du jardin, et ils s'avançaient sur le rivage pour

s'approcher de l'esquif qui les attendait, lorsqu'un homme qu'ils

prirent pour un compagnon de leur fuite, et dont ils n'avaient aucune

défiance, vint tout droit à don Juan l'épée nue, et la lui enfonçant

dans le sein: «Perfide Alvaro Ponce, s'écria-t-il, c'est ainsi que don

Fadrique de Mendoce doit punir un lâche ravisseur: tu ne mérites point

que je t'attaque en brave homme.»

«Le Tolédan ne put résister à la force du coup, qui le porta par terre:

et en même temps, dona Théodora, qu'il soutenait, saisie à la fois

d'étonnement, de douleur et d'effroi, tomba évanouie d'un autre côté.

«Ah! Mendoce, dit don Juan, qu'avez-vous fait? C'est votre ami que vous

venez de percer.--Juste ciel, reprit don Fadrique, serait-il bien

possible que j'eusse assassiné!...--Je vous pardonne ma mort,

interrompit Zarate; le destin seul en est coupable, ou plutôt il a voulu

par là finir nos malheurs. Oui, mon cher Mendoce, je meurs content,

puisque je remets entre vos mains dona Théodora, qui peut vous assurer

que mon amitié pour vous ne s'est jamais démentie.

«--Trop généreux ami, dit don Fadrique emporté par un mouvement de

désespoir, vous ne mourrez point seul; le même fer qui vous a frappé va

punir votre assassin: si mon erreur peut faire excuser mon crime, elle

ne saurait m'en consoler.» A ces mots, il tourna la pointe de son épée

contre son estomac, la plongea jusqu'à la garde, et tomba sur le corps

de don Juan, qui s'évanouit, moins affaibli par le sang qu'il perdait

que surpris de la fureur de son ami.

«Francisque et le renégat, qui étaient à dix pas de là, et qui avaient

eu leurs raisons pour n'aller pas secourir l'esclave Alvaro, furent fort

étonnés d'entendre les dernières paroles de don Fadrique, et de voir sa

dernière action. Ils connurent qu'il s'était mépris, et que les blessés

étaient deux amis, et non de mortels ennemis, comme ils l'avaient cru;

alors ils s'empressèrent à les secourir; mais, les trouvant sans

sentiment, aussi bien que Théodora, qui était toujours évanouie, ils ne

savaient quel parti prendre. Francisque était d'avis que l'on se

contentât d'emporter la dame, et qu'on laissât les cavaliers sur le

rivage, où, selon toutes les apparences, ils mourraient bientôt, s'ils

n'étaient déjà morts. Le renégat ne fut pas de cette opinion: il dit

qu'il ne fallait point abandonner les blessés, dont les blessures

n'étaient peut-être pas mortelles, et qu'il les panserait dans son

vaisseau, où il avait tous les instruments de son premier métier, qu'il

n'avait point oublié. Francisque se rendit à ce sentiment.

«Comme ils n'ignoraient pas de quelle importance il était de se hâter,

le renégat et le Navarrais, à l'aide de quelques esclaves, portèrent

dans l'esquif la malheureuse veuve de Cifuentes avec ses deux amants,

encore plus infortunés qu'elle. Ils joignirent en peu de moments leur

vaisseau, où, d'abord qu'ils furent tous entrés, les uns tendirent les

voiles, pendant que les autres, à genoux sur le tillac, imploraient la

faveur du ciel par les plus ferventes prières que leur pouvait suggérer

la crainte d'être poursuivis par les navires de Mezomorto.

«Pour le renégat, après avoir chargé du soin de la manoeuvre un esclave

français, qui l'entendait parfaitement, il donna sa première attention à

dona Théodora: il lui rendit l'usage de ses sens, et fit si bien par ses

remèdes que don Fadrique et le Tolédan reprirent aussi leurs esprits. La

veuve de Cifuentes, qui s'était évanouie lorsqu'elle avait vu frapper

don Juan, fut fort étonnée de trouver là Mendoce; et quoiqu'à le voir

elle jugeât bien qu'il s'était blessé lui-même de douleur d'avoir percé

son ami, elle ne pouvait le regarder que comme l'assassin d'un homme

qu'elle aimait.

«C'était la chose du monde la plus touchante, que de voir ces trois

personnes revenues à elles-mêmes: l'état d'où l'on venait de les tirer,

quoique semblable à la mort, n'était pas si digne de pitié. Dona

Théodora envisageait don Juan avec des yeux où étaient peints tous les

mouvements d'une âme que possèdent la douleur et le désespoir, et les

deux amis attachaient sur elle leurs regards mourants, en poussant de

profonds soupirs.

«Après avoir gardé quelque temps un silence aussi tendre que funeste,

don Fadrique le rompit; il adressa la parole à la veuve de Cifuentes:

«Madame, lui dit-il, avant que de mourir, j'ai la satisfaction de vous

voir hors d'esclavage: plût au ciel que vous me dussiez la liberté; mais

il a voulu que vous eussiez cette obligation à l'amant que vous

chérissez. J'aime trop ce rival pour en murmurer, et je souhaite que le

coup que j'ai eu le malheur de lui porter ne l'empêche pas de jouir de

votre reconnaissance.» La dame ne répondit rien à ce discours. Loin

d'être sensible en ce moment au triste sort de don Fadrique, elle

sentait pour lui des mouvements d'aversion que lui inspirait l'état où

était le Tolédan.

«Cependant le chirurgien se préparait à visiter et à sonder les plaies.

Il commença par celle de Zarate; il ne la trouva pas dangereuse, parce

que le coup n'avait fait que glisser au-dessous de la mamelle gauche, et

n'offensait aucune des parties nobles. Le rapport du chirurgien diminua

l'affliction de Théodora, et causa beaucoup de joie à don Fadrique, qui

tourna la tête vers cette dame: «Je suis content, lui dit-il;

j'abandonne sans regret la vie, puisque mon ami est hors de péril: je ne

mourrai point chargé de votre haine.»

«Il prononça ces paroles d'un air si touchant, que la veuve de Cifuentes

en fut pénétrée. Comme elle cessa de craindre pour don Juan, elle cessa

de haïr don Fadrique; et ne voyant plus en lui qu'un homme qui méritait

toute sa pitié: «Ah! Mendoce, lui répondit-elle emportée par un

transport généreux, souffrez que l'on panse votre blessure; elle n'est

peut-être pas plus considérable que celle de votre ami. Prêtez-vous au

soin que l'on veut avoir de vos jours: vivez; si je ne puis vous rendre

heureux, du moins je ne ferai pas le bonheur d'un autre. Par compassion

et par amitié pour vous, je retiendrai la main que je voulais donner à

don Juan; je vous fais le même sacrifice qu'il vous a fait.»

«Don Fadrique allait répliquer; mais le chirurgien, qui craignait qu'en

parlant il n'irritât son mal, l'obligea de se taire, et visita sa plaie:

elle lui parut mortelle, attendu que l'épée avait pénétré dans la partie

supérieure du poumon, ce qu'il jugeait par une hémorragie ou perte de

sang dont la suite était à craindre. D'abord qu'il eût mis le premier

appareil, il laissa reposer les cavaliers dans la chambre de poupe, sur

deux petits lits l'un auprès de l'autre, et emmena ailleurs dona

Théodora, dont il jugea que la présence leur pouvait être nuisible.

«Malgré toutes ces précautions, la fièvre prit à Mendoce, et sur la fin

de la journée l'hémorragie augmenta. Le chirurgien lui déclara alors que

le mal était sans remède, et l'avertit que s'il avait quelque chose à

dire à son ami ou à dona Théodora, il n'avait point de temps à perdre.

Cette nouvelle causa une étrange émotion au Tolédan: pour don Fadrique,

il la reçut avec indifférence. Il fit appeler la veuve de Cifuentes, qui

se rendit auprès de lui dans un état plus aisé à concevoir qu'à

représenter.

«Elle avait le visage couvert de pleurs, et elle sanglotait avec tant de

violence, que Mendoce en fut fort agité: «Madame, lui dit-il, je ne vaux

pas ces précieuses larmes que vous répandez: arrêtez-les, de grâce, pour

m'écouter un moment. Je vous fais la même prière, mon cher Zarate,

ajouta-t-il en remarquant la vive douleur que son ami faisait éclater;

je sais bien que cette séparation vous doit être rude; votre amitié

m'est trop connue pour en douter: mais attendez l'un et l'autre que ma

mort soit arrivée, pour l'honorer de tant de marques de tendresse et de

pitié.

«Suspendez jusque-là votre affliction: je la sens plus que la perte de

ma vie. Apprenez par quels chemins le sort qui me poursuit a su cette

nuit me conduire sur le fatal rivage que j'ai teint du sang de mon ami

et du mien. Vous devez être en peine de savoir comment j'ai pu prendre

don Juan pour don Alvar: je vais vous en instruire, si le peu de temps

qui me reste encore à vivre me permet de vous donner ce triste

éclaircissement.

«Quelques heures après que le vaisseau où j'étais eût quitté celui où

j'avais laissé don Juan, nous rencontrâmes un corsaire français qui nous

attaqua: il se rendit maître du vaisseau de Tunis, et nous mit à terre

auprès d'Alicante. Je ne fus pas sitôt libre, que je songeai à racheter

mon ami. Pour cet effet, je me rendis à Valence, où je fis de l'argent

comptant; et sur l'avis qu'on me donna qu'à Barcelone il y avait des

Pères de la Rédemption qui se préparaient à faire voile vers Alger, je

m'y rendis; mais avant que de sortir de Valence, je priai le gouverneur

don Francisco de Mendoce, mon oncle, d'employer tout le crédit qu'il

peut avoir à la cour d'Espagne pour obtenir la grâce de Zarate, que

j'avais dessein de ramener avec moi et de faire rentrer dans ses biens,

qui ont été confisqués depuis la mort du duc de Naxera.

«Sitôt que nous fûmes arrivés à Alger, j'allai dans les lieux que

fréquentent les esclaves; mais j'avais beau les parcourir tous, je n'y

trouvais point ce que je cherchais. Je rencontrai le renégat catalan à

qui ce navire appartient: je le reconnus pour un homme qui avait

autrefois servi mon oncle. Je lui dis le motif de mon voyage, et le

priai de vouloir faire une exacte recherche de mon ami. «Je suis fâché,

me répondit-il, de ne pouvoir vous être utile: je dois partir d'Alger

cette nuit avec une dame de Valence qui est l'esclave du dey.--Et

comment appelez-vous cette dame, lui dis-je?» Il répartit qu'elle se

nommait Théodora.

«La surprise que je fis paraître à cette nouvelle apprit par avance au

renégat que je m'intéressais pour cette dame. Il me découvrit le dessein

qu'il avait formé pour la tirer d'esclavage; et comme en son récit il

fit mention de l'esclave Alvaro, je ne doutai point que ce ne fût Alvaro

Ponce lui-même. «Servez mon ressentiment, dis-je avec transport au

renégat: donnez-moi les moyens de me venger de mon ennemi.--Vous serez

bientôt satisfait, me répondit-il; mais contez-moi auparavant le sujet

que vous avez de vous plaindre de cet Alvaro.» Je lui appris toute notre

histoire, et lorsqu'il l'eût entendue; «C'est assez, reprit-il; vous

n'aurez cette nuit qu'à m'accompagner: on vous montrera votre rival, et

après que vous l'aurez puni, vous prendrez sa place, et viendrez avec

nous à Valence conduire dona Théodora.»

«Néanmoins mon impatience ne me fit point oublier don Juan: je laissai

de l'argent pour sa rançon entre les mains d'un marchand italien, nommé

Francisco Capati, qui réside à Alger, et qui me promit de le racheter

s'il venait à le découvrir. Enfin la nuit arriva; je me rendis chez le

renégat, qui me mena sur le bord de la mer. Nous nous arrêtâmes devant

une petite porte, d'où il sortit un homme qui vint droit à nous, et qui

nous dit, en nous montrant du doigt un homme et une femme qui marchaient

sur ses pas: «Voilà Alvaro et dona Théodora qui me suivent.»

«A cette vue je deviens furieux; je mets l'épée à la main, je cours au

malheureux Alvaro, et, persuadé que c'est un rival odieux que je vais

frapper, je perce cet ami fidèle que j'étais venu chercher. Mais, grâces

au ciel, continua-t-il en s'attendrissant, mon erreur ne lui coûtera

point la vie, ni d'éternelles larmes à dona Théodora.

«--Ah! Mendoce, interrompit la dame, vous faites injure à mon

affliction; je ne me consolerai jamais de vous avoir perdu; quand même

j'épouserais votre ami, ce ne serait que pour unir nos douleurs; votre

amour, votre amitié, vos infortunes, feraient tout notre

entretien.--C'en est trop, Madame, répliqua don Fadrique; je ne mérite

pas que vous me regrettiez si longtemps: souffrez, je vous en conjure,

que Zarate vous épouse, après qu'il vous aura vengée d'Alvaro

Ponce.--Don Alvar n'est plus, dit la veuve de Cifuentes; le même jour

qu'il m'enleva, il fut tué par le corsaire qui me prit.

«--Madame, reprit Mendoce, cette nouvelle me fait plaisir; mon ami en

sera plus tôt heureux: suivez sans contrainte votre penchant l'un et

l'autre. Je vois avec joie approcher le moment qui va lever l'obstacle

que votre compassion et sa générosité mettent à votre commun bonheur.

Puissent tous vos jours couler dans un repos, dans une union que la

jalousie de la Fortune n'ose troubler! Adieu, Madame, adieu, don Juan;

souvenez-vous quelquefois tous deux d'un homme qui n'a rien tant aimé

que vous.»

«Comme la dame et le Tolédan, au lieu de lui répondre, redoublaient

leurs pleurs, don Fadrique, qui s'en aperçut et qui se sentait très-mal,

poursuivit ainsi: «Je me laisse trop attendrir: déjà la mort

m'environne, et je ne songe pas à supplier la bonté divine de me

pardonner d'avoir moi-même borné le cours d'une vie dont elle seule

devait disposer.» Après avoir achevé ces paroles, il leva les yeux au

ciel avec toutes les apparences d'un véritable repentir, et bientôt

l'hémorragie causa une suffocation qui l'emporta.

«Alors don Juan, possédé de son désespoir, porte la main sur sa plaie:

il arrache l'appareil; il veut la rendre incurable; mais Francisque et

le renégat se jettent sur lui et s'opposent à sa rage. Théodora est

effrayée de ce transport: elle se joint au renégat et au Navarrais pour

détourner don Juan de son dessein. Elle lui parle d'un air si touchant,

qu'il rentre en lui-même; il souffre que l'on rebande sa plaie, et enfin

l'intérêt de l'amant calme peu à peu la fureur de l'ami. Mais s'il

reprit sa raison, il ne s'en servit que pour prévenir les effets

insensés de sa douleur, et non pour en affaiblir le sentiment.

«Le renégat, qui, parmi plusieurs choses qu'il emportait en Espagne,

avait d'excellent baume d'Arabie et de précieux parfums, embauma le

corps de Mendoce, à la prière de la dame et de don Juan, qui

témoignèrent qu'ils souhaitaient de lui rendre à Valence les honneurs de

la sépulture. Ils ne cessèrent tous deux de gémir et de soupirer pendant

toute la navigation. Il n'en fut pas de même du reste de l'équipage:

comme le vent était toujours favorable, il ne tarda guère à découvrir

les côtes d'Espagne.

«A cette vue, tous les esclaves se livrèrent à la joie, et quand le

vaisseau fut heureusement arrivé au port de Dénia, chacun prit son

parti. La veuve de Cifuentes et le Tolédan envoyèrent un courrier à

Valence, avec des lettres pour le gouverneur et pour la famille de dona

Théodora. La nouvelle du retour de cette dame fut reçue de tous ses

parents avec beaucoup de joie. Pour don Francisco de Mendoce, il sentit

une vive affliction quand il apprit la mort de son neveu.

«Il le fit bien paraître lorsque, accompagné des parents de la veuve de

Cifuentes, il se rendit à Dénia, et qu'il voulut voir le corps du

malheureux don Fadrique: ce bon vieillard le mouilla de ses pleurs, en

faisant des plaintes si pitoyables, que tous les spectateurs en furent

attendris. Il demanda par quelle aventure son neveu se trouvait dans cet

état.

«Je vais vous la conter, seigneur, lui dit le Tolédan; loin de chercher

à l'effacer de ma mémoire, je prends un funeste plaisir à me la rappeler

sans cesse et à nourrir ma douleur.» Il lui dit alors comment était

arrivé ce triste accident, et ce récit, en lui arrachant de nouvelles

larmes, redoubla celles de don Francisco. A l'égard de Théodora, ses

parents lui marquèrent la joie qu'ils avaient de la revoir, et la

félicitèrent sur la manière miraculeuse dont elle avait été délivrée de

la tyrannie de Mezomorto.

«Après un entier éclaircissement de toutes choses, on mit le corps de

don Fadrique dans un carrosse, et on le conduisit à Valence; mais il n'y

fut point enterré, parce que, le temps de la vice-royauté de don

Francisco étant près d'expirer, ce seigneur se préparait à s'en

retourner à Madrid, où il résolut de faire transporter son neveu.

Le diable boiteux, tome II · 第 4 / 13 段