il n'y a que le sérail du grand seigneur qui soit appelé sérail.
«Un jour que, sans apercevoir le dey qui se promenait dans le jardin, il
chantait une chanson triste en travaillant, Mezomorto s'arrêta pour
l'écouter: il fut assez content de sa voix, et, s'approchant de lui par
curiosité, il lui demanda comme il se nommait: le Tolédan lui répondit
qu'il s'appelait Alvaro. En entrant chez le dey, il avait jugé à propos
de changer de nom, suivant la coutume des esclaves, et il avait pris
celui-là parce qu'ayant continuellement dans l'esprit l'enlèvement de
Théodora par Alvaro Ponce, il lui était venu à la bouche plutôt qu'un
autre. Mezomorto, qui savait passablement l'espagnol, lui fit plusieurs
questions sur les coutumes d'Espagne, et particulièrement sur la
conduite que les hommes y tiennent pour se rendre agréables aux femmes,
à quoi don Juan répondit d'une manière dont le dey fut très-satisfait.
«Alvaro, lui dit-il, tu me parais avoir de l'esprit, et je ne te crois
pas un homme du commun; mais, qui que tu puisses être, tu as le bonheur
de me plaire, et je veux t'honorer de ma confiance.» Don Juan, à ces
mots, se prosterna aux pieds du dey, et se leva après avoir porté le bas
de sa robe à sa bouche, à ses yeux, et ensuite sur sa tête.
«Pour commencer à t'en donner des marques, reprit Mezomorto, je te dirai
que j'ai dans mon sérail les plus belles femmes de l'Europe. J'en ai une
entr'autres à qui rien n'est comparable; je ne crois pas que le grand
seigneur même en possède une si parfaite, quoique ses vaisseaux lui en
apportent tous les jours de tous les endroits du monde. Il semble que
son visage soit le soleil réfléchi, et sa taille paraît être la tige du
rosier planté dans le jardin d'Eram. Tu m'en vois enchanté.
«Mais ce miracle de la nature, avec une beauté si rare, conserve une
tristesse mortelle, que le temps et mon amour ne sauraient dissiper.
Bien que la fortune l'ait soumise à mes désirs, je ne les ai point
encore satisfaits; je les ai toujours domptés, et, contre l'usage
ordinaire de mes pareils, qui ne recherchent que le plaisir des sens, je
me suis attaché à gagner son coeur par une complaisance et par des
respects que le dernier des Musulmans aurait honte d'avoir pour une
esclave chrétienne.
«Cependant tous mes soins ne font qu'aigrir sa mélancolie, dont
l'opiniâtreté commence enfin à me lasser. L'idée de l'esclavage n'est
point gravée dans l'esprit des autres avec des traits si profonds: mes
regards favorables l'ont bientôt effacée; cette longue douleur fatigue
ma patience. Toutefois, avant que je cède à mes transports, il faut que
je fasse un effort encore: je veux me servir de ton entremise. Comme
l'esclave est chrétienne, et même de ta nation, elle pourra prendre de
la confiance en toi, et tu la persuaderas mieux qu'un autre. Vante-lui
mon rang et mes richesses; représente-lui que je la distinguerai de
toutes mes esclaves; fais-lui même envisager, s'il le faut, qu'elle peut
aspirer à l'honneur d'être un jour la femme de Mezomorto, et dis-lui que
j'aurai pour elle plus de considération que je n'en aurais pour une
sultane dont Sa Hautesse voudrait m'offrir la main.»
«Don Juan se prosterna une seconde fois devant le dey, et, quoique peu
satisfait de cette commission, l'assura qu'il ferait tout son possible
pour s'en bien acquitter. «C'est assez, répliqua Mezomorto; abandonne
ton ouvrage et me suis: je vais, contre nos usages, te faire parler en
particulier à cette belle esclave. Mais crains d'abuser de ma confiance:
des supplices inconnus aux Turcs mêmes puniraient ta témérité. Tâche de
vaincre sa tristesse, et songe que ta liberté est attachée à la fin de
mes souffrances.» Don Juan quitta son travail et suivit le dey, qui
avait pris les devants pour aller disposer la captive affligée à
recevoir son agent.
«Elle était avec deux vieilles esclaves, qui se retirèrent d'abord
qu'elles virent paraître Mezomorto. La belle esclave le salua avec
beaucoup de respect; mais elle ne put s'empêcher de frémir, ce qui lui
arrivait toutes les fois qu'il s'offrait à sa vue. Il s'en aperçut, et
pour la rassurer: «Aimable captive, lui dit-il, je ne viens ici que pour
vous avertir qu'il y a parmi mes esclaves un Espagnol que vous serez
peut-être bien aise d'entretenir: si vous souhaitez de le voir, je lui
accorderai la permission de vous parler, et même sans témoins.»
«La belle esclave témoigna qu'elle le voulait bien. «Je vais vous
l'envoyer, reprit le dey: puisse-t-il par ses discours soulager vos
ennuis!» En achevant ces paroles, il sortit, et, rencontrant le Tolédan
qui arrivait, il lui dit tout bas: «Tu peux entrer; et après que tu
auras entretenu la captive, tu viendras dans mon appartement me rendre
compte de cet entretien.»
«Zarate entra aussitôt dans la chambre, poussa la porte, salua l'esclave
sans attacher ses yeux sur elle, et l'esclave reçut son salut sans le
regarder fixement; mais venant tout à coup à s'envisager l'un l'autre
avec attention, ils firent un cri de surprise et de joie. «O ciel! dit
le Tolédan en s'approchant d'elle, n'est-ce point une image vaine qui me
séduit? Est-ce en effet dona Théodora que je vois?--Ah! don Juan,
s'écria la belle esclave, est-ce vous qui me parlez?--Oui, Madame,
répondit-il en baisant tendrement une de ses mains, c'est don Juan
lui-même. Reconnaissez-moi à ces pleurs que mes yeux, charmés de vous
revoir, ne sauraient retenir, à ces transports que votre présence seule
est capable d'exciter; je ne murmure plus contre la Fortune, puisqu'elle
vous rend à mes voeux... Mais où m'emporte une joie immodérée? J'oublie
que vous êtes dans les fers. Par quel nouveau caprice du sort y
êtes-vous tombée? Comment avez-vous pu vous sauver de la téméraire
ardeur de don Alvar? Ah! qu'elle m'a causé d'alarmes, et que je crains
d'apprendre que le ciel n'ait pas assez protégé la vertu!
«--Le ciel, dit dona Théodora, m'a vengée d'Alvaro Ponce. Si j'avais le
temps de vous raconter...--Vous en avez tout le loisir, interrompit don
Juan: le dey me permet d'être avec vous, et, ce qui doit vous
surprendre, de vous entretenir sans témoins. Profitons de ces heureux
moments: instruisez-moi de tout ce qui vous est arrivé depuis votre
enlèvement jusqu'ici.--Eh! qui vous a dit, reprit-elle, que c'est par
don Alvar que j'ai été enlevée?--Je ne le sais que trop bien, répartit
don Juan.» Alors il lui conta succinctement de quelle manière il l'avait
appris, et comme, Mendoce et lui s'étant embarqués pour aller chercher
son ravisseur, ils avaient été pris par des corsaires. Dès qu'il eût
achevé son récit, Théodora commença le sien dans ces termes:
«Il n'est pas besoin de vous dire que je fus fort étonnée de me voir
saisie par une troupe de gens masqués: je m'évanouis entre les bras de
celui qui me portait, et quand je revins de mon évanouissement, qui fut
sans doute très-long, je me trouvai seule avec Inès, une de mes femmes,
en pleine mer, dans la chambre de poupe d'un vaisseau qui avait les
voiles au vent.
«La malheureuse Inès se mit à m'exhorter à prendre patience, et j'eus
lieu de juger par ses discours qu'elle était d'intelligence avec mon
ravisseur. Il osa se montrer devant moi, et, venant se jeter à mes
pieds: Madame, me dit-il, pardonnez à don Alvar le moyen dont il se sert
pour vous posséder: vous savez quels soins je vous ai rendus, et par
quel attachement j'ai disputé votre coeur à don Fadrique jusqu'au jour
que vous lui avez donné la préférence. Si je n'avais eu pour vous qu'une
passion ordinaire, je l'aurais vaincue, et je me serais consolé de mon
malheur; mais mon sort est d'adorer vos charmes: tout méprisé que je
suis, je ne saurais m'affranchir de leur pouvoir. Ne craignez rien
pourtant de la violence de mon amour: je n'ai point attenté à votre
liberté pour effrayer votre vertu par d'indignes efforts, et je prétends
que, dans la retraite où je vous conduis, un noeud éternel et sacré
unisse nos coeurs.
«Il me tint encore d'autres discours dont je ne puis bien me
ressouvenir; mais, à l'entendre, il semblait qu'en me forçant à
l'épouser il ne me tyrannisait pas, et que je devais moins le regarder
comme un ravisseur insolent que comme un amant passionné. Pendant qu'il
parla, je ne fis que pleurer et me désespérer; c'est pourquoi il me
quitta sans perdre le temps à me persuader; mais en se retirant il fit
un signe à Inès, et je compris que c'était pour qu'elle appuyât
adroitement les raisons dont il avait voulu m'éblouir.
«Elle n'y manqua point; elle me représenta même qu'après l'éclat d'un
enlèvement je ne pourrais guère me dispenser d'accepter la main d'Alvaro
Ponce, quelque aversion que j'eusse pour lui: que ma réputation
ordonnait ce sacrifice à mon coeur. Ce n'était pas le moyen d'essuyer
mes larmes, que de me faire voir la nécessité de ce mariage affreux:
aussi étais-je inconsolable. Inès ne savait plus que me dire, lorsque
tout à coup nous entendîmes sur le tillac un grand bruit qui attira
toute notre attention.
«Ce bruit que faisaient les gens de don Alvar était causé par la vue
d'un gros vaisseau qui venait fondre sur nous à voiles déployées: comme
le nôtre n'était pas si bon voilier que celui-là, il nous fut impossible
de l'éviter. Il s'approcha de nous, et bientôt nous entendîmes crier:
_Arrive, arrive!_ Mais Alvaro Ponce et ses gens, aimant mieux mourir que
de se rendre, furent assez hardis pour vouloir combattre. L'action fut
très-vive: je ne vous en ferai point le détail; je vous dirai seulement
que don Alvar et tous les siens y périrent, après s'être battus comme
des désespérés. Pour nous, l'on nous fit passer dans le gros vaisseau,
qui appartenait à Mezomorto, et que commandait Aby Aly Osman, un de ses
officiers.
«Aby Aly me regarda longtemps avec quelque surprise, et, connaissant à
mes habits que j'étais Espagnole, il me dit en langue castillane:
Modérez votre affliction; consolez-vous d'être tombée dans l'esclavage;
ce malheur était inévitable pour vous; mais, que dis-je, ce malheur!
C'est un avantage dont vous devez vous applaudir. Vous êtes trop belle
pour vous borner aux hommages des chrétiens. Le ciel ne vous a point
fait naître pour ces misérables mortels; vous méritez les voeux des
premiers hommes du monde: les seuls Musulmans sont dignes de vous
posséder. Je vais, ajouta-t-il, reprendre la route d'Alger: quoique je
n'aie point fait d'autre prise, je suis persuadé que le dey, mon maître,
sera satisfait de ma course. Je ne crains pas qu'il condamne
l'impatience que j'aurai eue de remettre entre ses mains une beauté qui
va faire ses délices et tout l'ornement de son sérail.
«A ce discours qui me faisait connaître ce que j'avais à redouter, je
redoublai mes pleurs. Aby Aly, qui voyait d'un autre oeil que moi le
sujet de ma frayeur, n'en fit que rire, et cingla vers Alger, tandis que
je m'affligeais sans modération. Tantôt j'adressais mes soupirs au ciel,
et j'implorais son secours; tantôt je souhaitais que quelques vaisseaux
chrétiens vinssent nous attaquer, ou que les flots nous engloutissent.
Après cela, je souhaitais que mes larmes et ma douleur me rendissent si
effroyable, que ma vue pût faire horreur au dey. Vains souhaits que ma
pudeur alarmée me faisait former! Nous arrivâmes au port: on me
conduisit dans ce palais; je parus devant Mezomorto.
«Je ne sais point ce que dit Aby Aly en me présentant à son maître, ni
ce que son maître lui répondit, parce qu'ils se parlèrent en turc; mais
je crus m'apercevoir aux gestes et aux regards du dey que j'avais le
malheur de lui plaire, et les choses qu'il me dit ensuite en espagnol
achevèrent de me mettre au désespoir, en me confirmant dans cette
opinion.
«Je me jetai vainement à ses pieds, et lui promis tout ce qu'il voudrait
pour ma rançon; j'eus beau tenter son avarice par l'offre de tous mes
biens, il me dit qu'il m'estimait plus que toutes les richesses du
monde. Il me fit préparer cet appartement, qui est le plus magnifique de
son palais, et depuis ce temps-là il n'a rien épargné pour bannir la
tristesse dont il me voit accablée. Il m'amène tous les esclaves de l'un
et de l'autre sexe qui savent chanter ou jouer de quelque instrument. Il
m'a ôté Inès, dans la pensée qu'elle ne faisait que nourrir mes
chagrins, et je suis servie par de vieilles esclaves qui m'entretiennent
sans cesse de l'amour de leur maître et de tous les différents plaisirs
qui me sont réservés.
«Mais tout ce qu'on met en usage pour me divertir produit un effet tout
contraire: rien ne peut me consoler. Captive dans ce détestable palais
qui retentit tous les jours des cris de l'innocence opprimée, je souffre
encore moins de la perte de ma liberté que de la terreur que m'inspire
l'odieuse tendresse du dey. Quoique je n'aie trouvé en lui, jusqu'à ce
jour, qu'un amant complaisant et respectueux, je n'en ai pas moins
d'effroi, et je crains que, lassé d'un respect qui le gêne déjà
peut-être, il n'abuse enfin de son pouvoir: je suis agitée sans relâche
de cette affreuse crainte, et chaque instant de ma vie m'est un supplice
nouveau.»
«Dona Théodora ne put achever ces paroles sans verser des pleurs. Don
Juan en fut pénétré. «Ce n'est pas sans raison, Madame, lui dit-il, que
vous vous faites de l'avenir une si horrible image; j'en suis autant
épouvanté que vous. Le respect du dey est plus prêt à se démentir que
vous ne pensez; cet amant soumis dépouillera bientôt sa feinte douceur;
je ne le sais que trop, et je vois tout le danger que vous courez.
«Mais, continua-t-il, en changeant de ton, je n'en serai point un témoin
tranquille. Tout esclave que je suis, mon désespoir est à craindre:
avant que Mezomorto vous outrage, je veux enfoncer dans son sein...--Ah!
don Juan, interrompit la veuve de Cifuentes, quel projet osez-vous
concevoir? Gardez-vous bien de l'exécuter. De quelles cruautés cette
mort serait suivie! Les Turcs ne la vengeraient-ils pas? Les tourments
les plus effroyables... Je ne puis y penser sans frémir! D'ailleurs,
n'est-ce pas vous exposer à un péril superflu? En ôtant la vie au dey,
me rendriez-vous la liberté? Hélas! je serais vendue à quelque scélérat,
peut-être, qui aurait moins de respect pour moi que Mezomorto. C'est à
toi, ciel, à montrer ta justice! tu connais la brutale envie du dey: tu
me défends le fer et le poison: c'est donc à toi de prévenir un crime
qui t'offense.
«--Oui, Madame, reprit Zarate, le ciel le préviendra; je sens déjà qu'il
m'inspire: ce qui me vient dans l'esprit en ce moment est sans doute un
avis secret qu'il me donne. Le dey ne m'a permis de vous voir que pour
vous porter à répondre à son amour. Je dois aller lui rendre compte de
notre conversation: il faut le tromper. Je vais lui dire que vous n'êtes
pas inconsolable; que la conduite qu'il tient avec vous commence à
soulager vos peines, et que s'il continue, il doit tout espérer;
secondez-moi de votre côté. Quand il vous reverra, qu'il vous trouve
moins triste qu'à l'ordinaire: feignez de prendre quelque sorte de
plaisir à ses discours.
«--Quelle contrainte! interrompit dona Théodora; comment une âme franche
et sincère pourra-t-elle se trahir jusque-là, et quel sera le fruit
d'une feinte si pénible?--Le dey, répondit-il, s'applaudira de ce
changement, et voudra, par sa complaisance, achever de vous gagner:
pendant ce temps-là je travaillerai à votre liberté. L'ouvrage, j'en
conviens, est difficile; mais je connais un esclave adroit dont j'espère
que l'industrie ne nous sera pas inutile.
«Je vous laisse, poursuivit-il: l'affaire veut de la diligence; nous
nous reverrons. Je vais trouver le dey, et tâcher d'amuser par des
fables son impétueuse ardeur. Vous, Madame, préparez-vous à le recevoir:
dissimulez, efforcez-vous: que vos regards, que sa présence blesse,
soient désarmés de haine et de rigueur: que votre bouche, qui ne s'ouvre
tous les jours que pour déplorer votre infortune, tienne un langage qui
le flatte: ne craignez point de lui paraître trop favorable; il faut
tout promettre pour ne rien accorder.--C'est assez, répartit Théodora,
je ferai tout ce que vous me dites, puisque le malheur qui me menace
m'impose cette cruelle nécessité. Allez, don Juan, employez tous vos
soins à finir mon esclavage; ce sera un surcroît de joie pour moi si je
tiens de vous ma liberté.»
«Le Tolédan, suivant l'ordre de Mezomorto, se rendit auprès de lui: «Hé
bien, Alvaro, lui dit ce dey avec beaucoup d'émotion, quelles nouvelles
m'apportes-tu de la belle esclave? L'as-tu disposée à m'écouter? Si
tu m'apprends que je ne dois pas me flatter de vaincre sa farouche
douleur, je jure par la tête du Grand Seigneur mon maître que
j'obtiendrai dès aujourd'hui par la force ce que l'on refuse à ma
complaisance.--Seigneur, lui répondit don Juan, il n'est pas besoin de
faire ce serment inviolable; vous ne serez point obligé d'avoir recours
à la violence pour satisfaire votre amour. L'esclave est une jeune dame
qui n'a point encore aimé; elle est si fière qu'elle a rejeté les voeux
des premiers seigneurs d'Espagne: elle vivait en souveraine dans son
pays: elle se voit captive ici; une âme orgueilleuse doit sentir
longtemps la différence de ces conditions. Cependant cette superbe
Espagnole s'accoutumera comme les autres à l'esclavage; j'ose même vous
dire que déjà ses fers commencent à lui moins peser: ces déférences
attentives que vous avez pour elle, ces soins respectueux qu'elle
n'attendait pas de vous, adoucissent ses déplaisirs et triomphent peu à
peu de sa fierté. Ménagez, seigneur, cette favorable disposition;
continuez, achevez de charmer cette belle esclave par de nouveaux
respects, et vous la verrez bientôt, rendue à vos désirs, perdre dans
vos bras l'amour de la liberté.
«--Tu me ravis par ce discours, s'écria le dey: l'espoir que tu me
donnes peut tout sur moi. Oui, je retiendrai mon impatiente ardeur, pour
mieux la satisfaire; mais ne me trompes-tu point, ou ne t'es-tu pas
trompé toi-même? Je vais tout à l'heure entretenir l'esclave: je veux
voir si je démêlerai dans ses yeux ces flatteuses espérances que tu y as
remarquées.» En disant ces paroles, il alla trouver Théodora, et le
Tolédan retourna dans le jardin, où il rencontra le jardinier, qui était
cet esclave adroit dont il prétendait employer l'industrie pour tirer
d'esclavage la veuve de Cifuentes.
«Le jardinier, nommé Francisque, était Navarrais: il connaissait
parfaitement Alger, pour y avoir servi plusieurs patrons avant que
d'être au dey. «Francisque, mon ami, lui dit don Juan, vous me voyez
très-affligé: il y a dans ce palais une jeune dame des plus
considérables de Valence: elle a prié Mezomorto de taxer lui-même sa
rançon; mais il ne veut pas qu'on la rachète, parce qu'il en est
amoureux.--Et pourquoi cela vous chagrine-t-il si fort? lui dit
Francisque.--C'est que je suis de la même ville, répartit le Tolédan:
ses parents et les miens sont intimes amis: il n'est rien que je ne
fusse capable de faire pour contribuer à la mettre en liberté.
«--Quoique ce ne soit pas une chose aisée, répliqua Francisque, j'ose
vous assurer que j'en viendrais à bout, si les parents de la dame
étaient d'humeur à bien payer ce service.--N'en doutez pas, répartit don
Juan; je réponds de leur reconnaissance, et surtout de la sienne. On la
nomme dona Théodora: elle est veuve d'un homme qui lui a laissé de
grands biens, et elle est aussi généreuse que riche: en un mot, je suis
Espagnol et noble, ma parole doit vous suffire.
«--Hé bien, reprit le jardinier, sur la foi de votre promesse, je vais
chercher un renégat catalan que je connais, et lui proposer...--Que
dites-vous! interrompit le Tolédan tout surpris; vous pourriez vous fier
à un misérable qui n'a pas eu honte d'abandonner sa religion
pour...?--Quoique renégat, interrompit à son tour Francisque, il ne
laisse pas d'être honnête homme; il me paraît plus digne de pitié que de
haine, et je le trouverais excusable si son crime pouvait recevoir
quelque excuse. Voici son histoire en deux mots.
«Il est natif de Barcelone, et chirurgien de profession. Voyant qu'il ne
faisait pas trop bien ses affaires à Barcelone, il résolut d'aller
s'établir à Carthagène, dans la pensée qu'en changeant de lieu il
deviendrait plus heureux qu'il n'était. Il s'embarqua donc pour
Carthagène avec sa mère; mais ils rencontrèrent un pirate d'Alger qui
les prit et les amena dans cette ville. Ils furent vendus, sa mère à un
More et lui à un Turc, qui le maltraita si fort qu'il embrassa le
mahométisme pour finir son cruel esclavage, comme aussi pour procurer la
liberté à sa mère, qu'il voyait traitée avec beaucoup de rigueur chez le
More son patron. En effet, s'étant mis à la solde du bacha, il alla
plusieurs fois en course, et amassa quatre cents patagons: il en employa
une partie au rachat de sa mère; et pour faire valoir le reste, il se
mit en tête d'écumer la mer pour son compte.
«Il se fit capitaine. Il acheta un petit vaisseau sans pont, et avec
quelques soldats turcs qui voulurent bien se joindre à lui, il alla
croiser entre Alicante et Carthagène; il revint chargé de butin. Il
retourna encore, et ses courses lui réussirent si bien, qu'il se vit
enfin en état d'armer un gros vaisseau, avec lequel il fit des prises
considérables; mais il cessa d'être heureux. Un jour il attaqua une
frégate française, qui maltraita tellement son vaisseau qu'il eut de la
peine à regagner le port d'Alger. Comme on juge en ce pays-ci du mérite
des pirates par le succès de leurs entreprises, le renégat tomba par ses
disgrâces dans le mépris des Turcs. Il en eut du dépit et du chagrin. Il
vendit son vaisseau et se retira dans une maison hors de la ville, où,
depuis ce temps-là, il vit du bien qui lui reste, avec sa mère et
plusieurs esclaves qui les servent.
«Je le vais voir souvent: nous avons demeuré ensemble chez le même
patron: nous sommes fort amis; il me découvre ses plus secrètes pensées,
et il n'y a pas trois jours qu'il me disait, les larmes aux yeux, qu'il
ne pouvait être tranquille depuis qu'il avait eu le malheur de renier sa
foi; que, pour apaiser les remords qui le déchiraient sans relâche, il
était quelquefois tenté de fouler aux pieds le turban, et, au hasard
d'être brûlé tout vif, de réparer, par un aveu public de son repentir,
le scandale qu'il avait causé aux chrétiens.
«Tel est le renégat à qui je veux m'adresser, continua Francisque: un
homme de cette sorte ne vous doit pas être suspect. Je vais sortir sous
prétexte d'aller au bagne[3]: je me rendrai chez lui; je lui
représenterai qu'au lieu de se laisser consumer de regret de s'être
éloigné du sein de l'Église, il doit songer aux moyens d'y rentrer:
qu'il n'a pour cet effet qu'à équiper un vaisseau, comme si, ennuyé de
sa vie oisive, il voulait retourner en course, et qu'avec ce bâtiment
nous gagnerons la côte de Valence, où dona Théodora lui donnera de quoi
passer agréablement le reste de ses jours à Barcelone.
[3] Lieu où s'assemblent les esclaves.
«--Oui, mon cher Francisque, s'écria don Juan, transporté de l'espérance
que l'esclave Navarrais lui donnait, vous pouvez tout promettre à ce
renégat: vous et lui, soyez sûrs d'être bien récompensés. Mais
croyez-vous que ce projet s'exécute de la manière que vous le
concevez?--Il peut y avoir des difficultés qui ne s'offrent point à mon
esprit, répartit Francisque; mais nous les lèverons, le renégat et moi,
Alvaro, ajouta-t-il en le quittant, j'augure bien de notre entreprise,
et j'espère qu'à mon retour j'aurai de bonnes nouvelles à vous
annoncer.»