«Ces cavaliers étaient don Fadrique et don Juan. Le premier avait reçu

ce jour-là une lettre par laquelle on lui mandait que l'on avait appris

de bonne part qu'Alvaro Ponce était dans l'île de Majorque, qu'il avait

équipé une espèce de tartane, et qu'avec une vingtaine de gens qui

n'avaient rien à perdre, il se proposait d'enlever la veuve de Cifuentes

la première fois qu'elle serait dans son château. Sur cet avis, le

Tolédan et lui, avec leurs valets de chambre, étaient partis de Valence

sur-le-champ, pour venir apprendre cet attentat à dona Théodora. Ils

avaient découvert de loin, sur le bord de la mer, un assez grand nombre

de personnes qui paraissaient combattre les unes contre les autres, et

soupçonnant que ce pouvait être ce qu'ils craignaient, ils poussaient

leurs chevaux à toute bride, pour s'opposer au projet de don Alvar.

Mais, quelque diligence qu'ils pussent faire, ils n'arrivèrent que pour

être témoins de l'enlèvement qu'ils voulaient prévenir.

«Pendant ce temps-là, Alvaro Ponce, fier du succès de son audace,

s'éloignait de la côte avec sa proie, et sa chaloupe allait joindre un

petit vaisseau armé qui l'attendait en pleine mer. Il n'est pas possible

de sentir une plus vive douleur que celle qu'eurent Mendoce et don Juan.

Ils firent mille imprécations contre don Alvar, et remplirent l'air de

plaintes aussi pitoyables que vaines. Tous les domestiques de Théodora,

animés par un si bel exemple, n'épargnèrent point les lamentations: tout

le rivage retentissait de cris: la fureur, le désespoir, la désolation

régnaient sur ces tristes bords. Le ravissement d'Hélène ne causa point,

dans la cour de Sparte, une si grande consternation.»

CHAPITRE XIV

_Du démêlé d'un poëte tragique avec un auteur comique._

L'écolier ne put s'empêcher d'interrompre le diable en cet endroit:

«Seigneur Asmodée, lui dit-il, il n'y a pas moyen de résister à la

curiosité que j'ai de savoir ce que signifie une chose qui attire mon

attention, malgré le plaisir que je prends à vous écouter. Je remarque

dans une chambre deux hommes en chemise qui se tiennent à la gorge et

aux cheveux, et plusieurs personnes en robe de chambre qui s'empressent

à les séparer. Apprenez-moi, je vous prie, ce que cela veut dire.» Le

démon, qui ne cherchait qu'à le contenter, lui donna sur-le-champ cette

satisfaction de la manière suivante.

«Les personnages que vous voyez en chemise et qui se battent, lui

dit-il, sont deux auteurs Français; et les gens qui les séparent sont

deux Allemands, un Flamand et un Italien. Ils demeurent tous dans la

même maison, qui est un hôtel garni où il ne loge guère que des

étrangers. L'un de ces auteurs fait des tragédies, et l'autre des

comédies. Le premier, pour quelque désagrément qu'il a essuyé en France,

est venu en Espagne; et le dernier, peu content de sa condition à Paris,

a fait le même voyage, dans l'espérance de trouver à Madrid une

meilleure fortune.

«Le poëte tragique est un esprit vain et présomptueux, qui s'est fait,

en dépit de la plus saine partie du public, une assez grande réputation

dans son pays. Pour tenir sa muse en haleine, il compose tous les jours;

ne pouvant dormir cette nuit, il a commencé une pièce dont il a tiré le

sujet de l'Iliade. Il en a fait une scène; et comme son moindre défaut

est d'avoir, ainsi que ses confrères, une démangeaison continuelle

d'assassiner les gens du récit de ses ouvrages, il s'est levé, a pris sa

chandelle, et, tout en chemise, est venu frapper rudement à la porte de

l'auteur comique, qui, faisant un meilleur usage de son temps, dormait

d'un profond sommeil.

«Celui-ci s'est réveillé au bruit, et est allé ouvrir à l'autre, qui,

d'un air de possédé, lui a dit en entrant: «Tombez, mon ami, tombez à

mes genoux: adorez un génie que Melpomène favorise. Je viens d'enfanter

des vers... Mais, que dis-je, je viens? c'est Apollon lui-même qui me

les a dictés: si j'étais à Paris, j'irais les lire aujourd'hui de maison

en maison; j'attends qu'il soit jour pour en aller charmer monsieur

notre ambassadeur, aussi bien que tous les Français qui sont à Madrid.

Avant que je les montre à personne, je veux vous les réciter.

«--Je vous remercie de la préférence, a répondu l'auteur comique en

baillant de toute sa force: ce qu'il y a de fâcheux, c'est que vous

prenez un peu mal votre temps; je me suis couché fort tard, le sommeil

m'accable, et je ne réponds pas que j'entende sans me rendormir tous les

vers que vous avez à me dire.--Oh! j'en réponds bien, moi, a repris le

poëte tragique: quand vous seriez mort, la scène que je viens de

composer serait capable de vous rappeler à la vie. Ma versification

n'est point un assemblage de sentiments communs et d'expressions

triviales que la rime seule soutienne; c'est une poésie mâle qui émeut

le coeur et frappe l'esprit. Je ne suis pas de ces poëtreaux dont les

pitoyables nouveautés ne font que passer sur la scène comme des ombres,

et vont à Utique divertir les Africains: mes pièces, dignes d'être

consacrées avec ma statue dans la bibliothèque palatine, ont encore la

foule après trente représentations; mais venons, ajouta ce poëte

modeste, venons aux vers dont je veux vous donner l'étrenne.

«Voici ma tragédie: _La mort de Patrocle_. Scène première. Briseïde et

les autres captives d'Achille paraissent: elles s'arrachent les cheveux

et se frappent le sein, pour témoigner la douleur qu'elles ont de la

perte de Patrocle. Elles ne peuvent pas même se soutenir; abattues par

leur désespoir, elles se laissent tomber sur le théâtre. Vous me direz

que cela est un peu hasardé: mais c'est ce que je cherche. Que les

petits génies se tiennent dans les bornes étroites de l'imitation, sans

oser les franchir, à la bonne heure! Il y a de la prudence dans leur

timidité. Pour moi, j'aime le nouveau, et je tiens que, pour émouvoir et

ravir les spectateurs, il faut leur présenter des images auxquelles ils

ne s'attendent point.

«Les captives sont donc couchées par terre. Phoenix, gouverneur

d'Achille, est avec elles: il les aide à se relever l'une après l'autre.

Ensuite il commence la protase par ces vers:

Priam va perdre Hector et sa superbe ville;

Les Grecs veulent venger le compagnon d'Achille

Le fier Agamemnon, le Divin Camelus,

Nestor pareil aux dieux, le vaillant Eumelus,

Léonte de la pique adroit à l'exercice,

Le nerveux Diomède et l'éloquent Ulysse;

Achille s'y prépare, et déjà ce héros

Pousse vers Ilium ses immortels chevaux[1].

Pour arriver plus tôt où sa fureur l'entraîne,

Quoique l'oeil qui les voit ne les suive qu'à peine,

Il leur dit: Cher Xantus, Balius, avancez:

Et lorsque vous serez de carnage lassés,

Quand les Troyens fuyant rentreront dans leur ville,

Regagnez notre camp, mais non pas sans Achille.

Xantus baisse la tête et répond par ces mots:

Achille, vous serez content de vos chevaux:

Ils vont aller au gré de votre impatience;

Mais de votre trépas l'instant fatal s'avance.

Junon aux yeux de boeuf ainsi le fait parler,

Et d'Achille aussitôt le char semble voler.

Les Grecs, en le voyant, de mille cris de joie

Soudain font retentir le rivage de Troie.

Ce prince, revêtu des armes de Vulcain,

Paraît plus éclatant que l'astre du matin,

Ou tel que le soleil commençant sa carrière

S'élève pour donner au monde la lumière,

Ou brillant comme un feu que les villageois font

Pendant l'obscure nuit sur le sommet du mont.

[1] _Hom. Lib. XIX._

«Je m'arrête, a poursuivi l'auteur tragique, pour vous laisser respirer

un moment; car si je vous récitais toute ma scène de suite, la beauté de

ma versification et le grand nombre de traits brillants et de pensées

sublimes qu'elle contient vous suffoqueraient. Remarquez la justesse de

cette comparaison: _Plus éclatant qu'un feu que les villageois font..._

Tout le monde ne sent point cela; mais vous, qui avez de l'esprit, et du

véritable, vous en devez être enchanté.--Je le suis sans doute, a

répondu l'auteur comique en souriant d'un air malin; rien n'est si beau,

et je suis persuadé que vous ne manquerez pas de parler aussi dans votre

tragédie du soin que Thétis prenait de chasser les mouches troyennes qui

s'approchaient du corps de Patrocle.--Ne pensez pas vous en moquer, a

répliqué le tragique. Un poëte qui a de l'habileté peut tout risquer:

cet endroit-là est peut-être celui de ma pièce le plus propre à me

fournir des vers pompeux: je ne le raterai pas, sur ma parole.

«Tous mes ouvrages, a-t-il continué sans façon, sont marqués au bon

coin; aussi; quand je les lis, il faut voir comme on les applaudit! je

m'arrête à chaque vers pour recevoir des louanges. Je me souviens qu'un

jour je lisais à Paris une tragédie dans une maison où il va tous les

jours de beaux esprits à l'heure du dîner, et dans laquelle, sans

vanité, je ne passe pas pour un Pradon: la grande comtesse de

Vieille-Brune y était; elle a le goût fin et délicat; je suis son poëte

favori. Elle pleurait à chaudes larmes dès la première scène; elle fut

obligée de changer de mouchoir au second acte; elle ne fit que

sanglotter au troisième; elle se trouva mal au quatrième, et je crus, à

la catastrophe, qu'elle allait mourir avec le héros de ma pièce.»

«A ces mots, quelque envie qu'eût l'auteur comique de garder son

sérieux, il lui est échappé un éclat de rire. «Ah! que je reconnais

bien, dit-il, cette bonne comtesse à ce trait-là: c'est une femme qui ne

peut souffrir la comédie; elle a tant d'aversion pour le comique,

qu'elle sort ordinairement de sa loge après la grande pièce, pour

emporter toute sa douleur. La tragédie est sa belle passion: que

l'ouvrage soit bon ou mauvais, pourvu que vous y fassiez parler des

amants malheureux, vous êtes sûr d'attendrir la dame. Franchement, si je

composais des poëmes sérieux, je voudrais avoir d'autres approbateurs

qu'elle.

«--Oh! j'en ai d'autres aussi, dit le poëte tragique; j'ai l'approbation

de mille personnes de qualité, tant mâles que femelles...--Je me

défierais encore du suffrage de ces personnes-là, interrompit l'auteur

comique: je serais en garde contre leurs jugements. Savez-vous bien

pourquoi? C'est que ces sortes d'auditeurs sont distraits, pour la

plupart, pendant une lecture, et qu'ils se laissent prendre à la beauté

d'un vers, ou à la délicatesse d'un sentiment: cela suffit pour leur

faire louer tout un ouvrage, quelque imparfait qu'il puisse être

d'ailleurs. Tout au contraire, entendent-ils quelques vers dont la

platitude ou la dureté leur blesse l'oreille, il ne leur en faut pas

davantage pour décrier une bonne pièce.

«--Hé bien! a repris l'auteur sérieux, puisque vous voulez que ces

juges-là me soient suspects, je m'en fie donc aux applaudissements du

parterre.--Hé! ne me vantez pas, s'il vous plaît, votre parterre, a

répliqué l'autre: il fait paraître trop de caprice dans ses décisions.

Il se trompe quelquefois si lourdement aux représentations des pièces

nouvelles, qu'il sera des deux mois entiers sottement enchanté d'un

mauvais ouvrage. Il est vrai que dans la suite l'impression le désabuse,

et que l'auteur demeure déshonoré après un heureux succès.

«--C'est un malheur qui n'est pas à craindre pour moi, a dit le

tragique; on réimprime mes pièces aussi souvent qu'elles sont

représentées. J'avoue qu'il n'en est pas de même des comédies;

l'impression découvre leur faiblesse: les comédies n'étant que des

bagatelles, que de petites productions d'esprit...--Tout beau, monsieur

l'auteur tragique, interrompit l'autre, tout beau! vous ne songez pas

que vous vous échauffez; parlez, de grâce, devant moi, de la comédie

avec un peu moins d'irrévérence. Pensez-vous qu'une pièce comique soit

moins difficile à composer qu'une tragédie? Détrompez-vous: il n'est pas

plus aisé de faire rire les honnêtes gens que de les faire pleurer.

Sachez qu'un sujet ingénieux dans les moeurs de la vie ordinaire ne

coûte pas moins à traiter que le plus beau sujet héroïque.

«--Ah! parbleu, s'écrie le poëte sérieux d'un ton railleur, je suis ravi

de vous entendre parler dans ces termes. Hé bien, monsieur Calidas, pour

éviter la dispute, je veux désormais autant estimer vos ouvrages que je

les ai méprisés jusqu'ici.--Je me soucie fort peu de vos mépris,

monsieur Giblet, reprend avec précipitation l'auteur comique; et pour

répondre à vos airs insolents, je vais vous dire nettement ce que je

pense des vers que vous venez de me réciter: ils sont ridicules, et les

pensées, quoique tirées d'Homère, n'en sont pas moins plates. Achille

parle à ses chevaux; ses chevaux lui répondent: il y a là-dedans une

image basse, de même que dans la comparaison du feu que les villageois

font sur une montagne. Ce n'est pas faire honneur aux anciens que de les

piller de cette sorte: ils sont, à la vérité, remplis de choses

admirables; mais il faut avoir plus de goût que vous n'en avez, pour

faire un heureux choix de celles qu'on doit emprunter d'eux.

«--Puisque vous n'avez pas assez d'élévation de génie, a répliqué

Giblet, pour apercevoir les beautés de ma poésie, et pour vous punir

d'avoir osé critiquer ma scène, je ne vous en lirai pas la suite.--Je ne

suis que trop puni d'avoir entendu le commencement, a réparti Calidas:

il vous sied bien, à vous, de mépriser mes comédies! Apprenez que la

plus mauvaise que je puisse faire sera toujours fort au-dessus de vos

tragédies, et qu'il est plus facile de prendre l'essor et de se guinder

sur de grands sentiments, que d'attraper une plaisanterie fine et

délicate.

«--Grâce au ciel, dit le tragique d'un air dédaigneux, si j'ai le

malheur de n'avoir pas votre estime, je crois devoir m'en consoler. La

cour juge plus favorablement de moi que vous ne faites, et la pension

dont elle m'a bien voulu...--Eh! ne croyez pas m'éblouir avec vos

pensions de cour, interrompt Calidas: je sais trop de quelle manière on

les obtient, pour en faire plus de cas de vos ouvrages. Encore une fois,

ne vous imaginez pas mieux valoir que les auteurs comiques. Et pour vous

prouver même que je suis convaincu qu'il est plus aisé de composer des

poëmes dramatiques sérieux que d'autres, c'est que si je retourne en

France, et que je n'y réussisse pas dans le comique, je m'abaisserai à

faire des tragédies.

«--Pour un composeur de farces, dit là dessus le poëte tragique, vous

avez bien de la vanité.--Pour un versificateur qui ne doit sa réputation

qu'à de faux brillants, dit l'auteur comique, vous vous en faites bien

accroire.--Vous êtes un insolent, a répliqué l'autre. Si je n'étais pas

chez vous, mon petit monsieur Calidas, la péripétie de cette aventure

vous apprendrait à respecter le cothurne.--Que cette considération ne

vous retienne point, mon grand monsieur Giblet, a répondu Calidas. Si

vous avez envie de vous faire battre, je vous battrai aussi bien chez

moi qu'ailleurs.»

«En même temps ils se sont tous deux pris à la gorge et aux cheveux, et

les coups de poing et de pied n'ont pas été épargnés de part et d'autre.

Un Italien, couché dans la chambre voisine, a entendu tout ce dialogue,

et au bruit que les auteurs faisaient en se battant, il a jugé qu'ils

étaient aux prises. Il s'est levé, et, par compassion pour ces Français,

quoiqu'Italien, il a appelé du monde. Un Flamand et deux Allemands, qui

sont ces personnes que vous voyez en robe de chambre, viennent avec

l'Italien séparer les combattants.

--Ce démêlé me paraît plaisant, dit don Cléofas. Mais, à ce que je vois,

les auteurs tragiques, en France, s'imaginent être des personnages plus

importants que ceux qui ne font que des comédies.--Sans doute, répondit

Asmodée. Les premiers se croient autant au-dessus des autres, que les

héros des tragédies sont au-dessus des valets des pièces comiques.--Eh,

sur quoi fondent-ils leur orgueil? répliqua l'écolier; est-ce qu'il

serait en effet plus difficile de faire une tragédie qu'une comédie?--La

question que vous me faites, répartit le diable, a cent fois été agitée,

et l'est encore tous les jours. Pour moi, voici comme je la décide, n'en

déplaise aux hommes qui ne sont pas de mon sentiment: je dis qu'il n'est

pas plus facile de composer une pièce comique qu'une tragique; car si la

dernière était plus difficile que l'autre, il faudrait conclure de là

qu'un faiseur de tragédies serait plus capable de faire une comédie que

le meilleur auteur comique, ce qui ne s'accorderait pas avec

l'expérience. Ces deux sortes de poëmes demandent donc deux génies d'un

caractère différent, mais d'une égale habileté.

«Il est temps, ajouta le boiteux, de finir la digression: je vais

reprendre le fil de l'histoire que vous avez interrompue.

CHAPITRE XV

_Suite et conclusion de l'histoire de la force de l'amitié._

«Si les valets de dona Théodora n'avaient pu empêcher son enlèvement,

ils s'y étaient du moins opposés avec courage, et leur résistance avait

été fatale à une partie des gens d'Alvaro Ponce. Ils en avaient entre

autres blessé un si dangereusement, que, ses blessures ne lui ayant pas

permis de suivre ses camarades, il était demeuré presque sans vie étendu

sur le sable.

«On reconnut ce malheureux pour un valet de don Alvar; et comme on

s'aperçut qu'il respirait encore, on le porta au château, où l'on

n'épargna rien pour lui faire reprendre ses esprits: on en vint à bout,

quoique le sang qu'il avait perdu l'eût laissé dans une extrême

faiblesse. Pour l'engager à parler, on lui promit d'avoir soin de ses

jours, et de ne le pas livrer à la rigueur de la justice, pourvu qu'il

voulût dire où son maître emmenait dona Théodora.

«Il fut flatté de cette promesse, bien qu'en l'état où il était il dût

avoir peu d'espérance d'en profiter: il rappela le peu de force qui lui

restait, et, d'une voix faible, confirma l'avis que don Fadrique avait

reçu. Il ajouta ensuite que don Alvar avait dessein de conduire la veuve

de Cifuentes à Sassari, dans l'île de Sardaigne, où il avait un parent

dont la protection et l'autorité lui promettaient un sûr asile.

«Cette déposition soulagea le désespoir de Mendoce et du Tolédan: ils

laissèrent le blessé dans le château, où il mourut quelques heures

après, et ils s'en retournèrent à Valence, en songeant au parti qu'ils

avaient à prendre. Ils résolurent d'aller chercher leur ennemi commun

dans sa retraite: ils s'embarquèrent bientôt tous deux, sans suite, à

Dénia, pour passer au Port-Mahon, ne doutant pas qu'ils n'y trouvassent

une commodité pour aller à l'île de Sardaigne. Effectivement, ils ne

furent pas plutôt arrivés au Port-Mahon, qu'ils apprirent qu'un vaisseau

freté pour Cagliari devait incessamment mettre à la voile: ils

profitèrent de l'occasion.

«Le vaisseau partit avec un vent tel qu'ils le pouvaient souhaiter; mais

cinq ou six heures après leur départ, il survint un calme; et la nuit,

le vent étant devenu contraire, ils furent obligés de louvoyer, dans

l'espérance qu'il changerait. Ils naviguèrent de cette sorte pendant

trois jours; le quatrième, sur les deux heures après midi, ils

découvrirent un vaisseau qui venait droit à eux les voiles tendues. Ils

le prirent d'abord pour un vaisseau marchand; mais voyant qu'il

s'avançait presque sous leur canon sans arborer aucun pavillon, ils ne

doutèrent plus que ce ne fût un corsaire.

«Ils ne se trompaient pas: c'était un pirate de Tunis, qui croyait que

les chrétiens allaient se rendre sans combattre; mais lorsqu'il

s'aperçut qu'ils brouillaient les voiles et préparaient leur canon, il

jugea que l'affaire serait plus sérieuse qu'il n'avait pensé: c'est

pourquoi il s'arrêta, brouilla aussi ses voiles et se disposa au combat.

«Ils commençaient de part et d'autre à se canonner, et les chrétiens

semblaient avoir quelque avantage; mais un corsaire d'Alger, avec un

vaisseau plus grand et mieux armé que les deux autres, arrivant au

milieu de l'action, prit le parti du pirate de Tunis. Il s'approcha du

bâtiment espagnol à pleines voiles, et le mit entre deux feux.

«Les chrétiens perdirent courage à cette vue, et, ne voulant pas

continuer un combat qui devenait trop inégal, ils cessèrent de tirer.

Alors il parut sur la poupe du navire d'Alger un esclave qui se mit à

crier, en espagnol, aux gens du vaisseau chrétien qu'ils eussent à se

rendre pour Alger, s'ils voulaient qu'on leur fît quartier. Après ce

cri, un Turc qui tenait une banderole de taffetas vert parsemée de

demi-lunes d'argent entrelacées la fit flotter dans l'air. Les

chrétiens, considérant que toute leur résistance ne pouvait être

qu'inutile, ne songèrent plus à se défendre: ils se livrèrent à toute la

douleur que l'idée de l'esclavage peut causer à des hommes libres, et le

maître, craignant qu'un plus long retardement n'irritât des vainqueurs

barbares, ôta la banderole de la poupe, se jeta dans l'esquif avec

quelques-uns de ses matelots, et alla se rendre au corsaire d'Alger.

«Ce pirate envoya une partie de ses soldats visiter le bâtiment

espagnol, c'est-à-dire piller tout ce qu'il y avait dedans. Le corsaire

de Tunis, de son côté, donna le même ordre à quelques-uns de ses gens;

de sorte que tous les passagers de ce malheureux navire furent en un

instant désarmés et fouillés, et on les fit passer ensuite dans le

vaisseau algérien, où les deux pirates en firent un partage qui fut

réglé par le sort.

«C'eût été du moins une consolation pour Mendoce et pour son ami de

tomber tous deux au pouvoir du même corsaire: ils auraient trouvé leurs

chaînes moins pesantes s'ils avaient pu les porter ensemble; mais la

Fortune, qui voulait leur faire éprouver toute sa rigueur, soumit don

Fadrique au corsaire de Tunis, et don Juan à celui d'Alger. Peignez-vous

le désespoir de ces amis, quand il leur fallut se quitter: ils se

jetèrent aux pieds des pirates, pour les conjurer de ne les point

séparer. Mais ces corsaires, dont la barbarie était à l'épreuve des

spectacles les plus touchants, ne se laissèrent point fléchir: au

contraire, jugeant que ces deux captifs étaient des personnes

considérables, et qu'ils pourraient payer une grosse rançon, ils

résolurent de les partager.

«Mendoce et Zarate, voyant qu'ils avaient affaire à des coeurs

impitoyables, se regardaient l'un l'autre, et s'exprimaient par leurs

regards l'excès de leur affliction. Mais lorsque l'on eut achevé le

partage du butin, et que le pirate de Tunis voulut regagner son bord

avec les esclaves qui lui étaient échus, ces deux amis pensèrent expirer

de douleur. Mendoce s'approcha du Tolédan, et le serrant entre ses bras:

«Il faut donc, lui dit-il, que nous nous séparions? Quelle affreuse

nécessité! Ce n'est pas assez que l'audace d'un ravisseur demeure

impunie, on nous défend même d'unir nos plaintes et nos regrets. Ah! don

Juan, qu'avons-nous fait au ciel, pour éprouver si cruellement sa

colère?--Ne cherchez point ailleurs la cause de nos disgrâces, répondit

don Juan: il ne les faut imputer qu'à moi. La mort des deux personnes

que je me suis immolées, quoiqu'excusable aux yeux des hommes, aura sans

doute irrité le ciel, qui vous punit aussi d'avoir pris de l'amitié pour

un misérable que poursuit sa justice.»

«En parlant ainsi, ils répandaient tous deux des larmes si abondamment,

et soupiraient avec tant de violence, que les autres esclaves n'en

étaient pas moins touchés que de leur propre infortune. Mais les soldats

de Tunis, encore plus barbares que leur maître, remarquant que Mendoce

tardait à sortir du vaisseau, l'arrachèrent brutalement des bras du

Tolédan, et l'entraînèrent avec eux en le chargeant de coups. «Adieu,

cher ami, s'écria-t-il, je ne vous reverrai plus: dona Théodora n'est

point vengée; les maux que ces cruels m'apprêtent feront les moindres

peines de mon esclavage.»

«Don Juan ne put répondre à ces paroles: le traitement qu'il voyait

faire à son ami lui causa un saisissement qui lui ôta l'usage de la

voix. Comme l'ordre de cette histoire demande que nous suivions le

Tolédan, nous laisserons don Fabrique dans le navire de Tunis.

«Le corsaire d'Alger retourna vers son port, où étant arrivé, il mena

ses nouveaux esclaves chez le Pacha, et de là au marché où l'on a

coutume de les vendre. Un officier du dey Mezomorto acheta don Juan pour

son maître, chez qui l'on employa ce nouvel esclave à travailler dans

les jardins du harem[2]. Cette occupation, quoique pénible pour un

gentilhomme, ne laissa pas de lui être agréable, à cause de la solitude

qu'elle demandait. Dans la situation où il se trouvait, rien ne pouvait

le flatter davantage que la liberté de s'occuper de ses malheurs. Il y

pensait sans cesse, et son esprit, loin de faire quelque effort pour se

détacher des images les plus affligeantes, semblait prendre plaisir à se

les retracer.

Le diable boiteux, tome II · 第 2 / 13 段