LE
DIABLE BOITEUX
PAR LE SAGE
SUIVI DE L'ENTRETIEN DES CHEMINÉES DE MADRID
ET D'UNE JOURNÉE DES PARQUES
PAR LE MÊME AUTEUR
ET PRÉCÉDÉ D'UNE NOTICE
PAR M. PIERRE JANNET
TOME II
PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
27, PASSAGE CHOISEUL, 27
M DCCC LXXVI
_Tous droits réservés._
E. PICARD.
IMP. EUGÈNE HEUTTE ET Cie, A SAINT-GERMAIN.
LE DIABLE BOITEUX
CHAPITRE XIII
_La force de l'amitié._
HISTOIRE.
Un jeune cavalier de Tolède, suivi de son valet de chambre, s'éloignait
à grandes journées du lieu de sa naissance, pour éviter les suites d'une
tragique aventure. Il était à deux petites lieues de la ville de
Valence, lorsqu'à l'entrée d'un bois il rencontra une dame qui
descendait d'un carrosse avec précipitation: aucun voile ne couvrait son
visage, qui était d'une éclatante beauté, et cette charmante personne
paraissait si troublée, que le cavalier, jugeant qu'elle avait besoin de
secours, ne manqua pas de lui offrir celui de sa valeur.
«Généreux inconnu, lui dit la dame, je ne refuserai point l'offre que
vous me faites: il semble que le ciel vous ait envoyé ici pour détourner
le malheur que je crains. Deux cavaliers se sont donné rendez-vous dans
ce bois; je viens de les y voir entrer tout à l'heure; ils vont se
battre; suivez-moi, s'il vous plaît: venez m'aider à les séparer.» En
achevant ces mots, elle s'avança dans le bois, et le Tolédan, après
avoir laissé son cheval à son valet, se hâta de la joindre.
«A peine eurent-ils fait cent pas, qu'ils entendirent un bruit d'épées,
et bientôt ils découvrirent entre les arbres deux hommes qui se
battaient avec fureur. Le Tolédan courut à eux pour les séparer, et, en
étant venu à bout par ses prières et par ses efforts, il leur demanda le
sujet de leur différend.
«Brave inconnu, lui dit un des deux cavaliers, je m'appelle don Fadrique
de Mendoce, et mon ennemi se nomme don Alvaro Ponce. Nous aimons dona
Théodora, cette dame que vous accompagnez; elle a toujours fait peu
d'attention à nos soins, et quelques galanteries que nous ayons pu
imaginer pour lui plaire, la cruelle ne nous en a pas mieux traités.
Pour moi, j'avais dessein de continuer à la servir malgré son
indifférence; mais mon rival, au lieu de prendre le même parti, s'est
avisé de me faire un appel.
«--Il est vrai, interrompit don Alvar, que j'ai jugé à propos d'en user
ainsi: je crois que si je n'avais point de rival, dona Théodora pourrait
m'écouter: je veux donc tâcher d'ôter la vie à don Fadrique, pour me
défaire d'un homme qui s'oppose à mon bonheur.
«--Seigneurs cavaliers, dit alors le Tolédan, je n'approuve point votre
combat; il offense dona Théodora: on saura bientôt dans le royaume de
Valence que vous vous serez battus pour elle: l'honneur de votre dame
vous doit être plus cher que votre repos et que vos vies. D'ailleurs,
quel fruit le vainqueur peut-il attendre de sa victoire? Après avoir
exposé la réputation de sa maîtresse, pense-t-il qu'elle le verra d'un
oeil plus favorable? Quel aveuglement! Croyez-moi, faites plutôt sur
vous, l'un et l'autre, un effort plus digne des noms que vous portez:
rendez-vous maîtres de vos transports furieux, et, par un serment
inviolable, engagez-vous tous deux à souscrire à l'accommodement que
j'ai à vous proposer; votre querelle peut se terminer sans qu'il en
coûte du sang.
«--Eh! de quelle manière? s'écria don Alvar.--Il faut que cette dame se
déclare, répliqua le Tolédan; qu'elle fasse choix de don Fadrique ou de
vous, et que l'amant sacrifié, loin de s'armer contre son rival, lui
laisse le champ libre.--J'y consens, dit don Alvar, et j'en jure par
tout ce qu'il y a de plus sacré; que dona Théodora se détermine: qu'elle
me préfère, si elle veut, mon rival; cette préférence me sera moins
insupportable que l'affreuse incertitude où je suis.--Et moi, dit à son
tour don Fadrique, j'en atteste le ciel: si ce divin objet que j'adore
ne prononce point en ma faveur, je vais m'éloigner de ses charmes; et si
je ne puis les oublier, du moins je ne les verrai plus.»
«Alors le Tolédan, se tournant vers dona Théodora: «Madame, lui dit-il,
c'est à vous de parler: vous pouvez d'un seul mot désarmer ces deux
rivaux; vous n'avez qu'à nommer celui dont vous voulez récompenser la
constance.--Seigneur cavalier, répondit la dame, cherchez un autre
tempérament pour les accorder. Pourquoi me rendre la victime de leur
accommodement? J'estime, à la vérité, don Fadrique et don Alvar, mais je
ne les aime point; et il n'est pas juste que, pour prévenir l'atteinte
que leur combat pourrait porter à ma gloire, je donne des espérances que
mon coeur ne saurait avouer.
«--La feinte n'est plus de saison, Madame, reprit le Tolédan; il faut,
s'il vous plaît, vous déclarer. Quoique ces cavaliers soient également
bien faits, je suis assuré que vous avez plus d'inclination pour l'un
que pour l'autre: je m'en fie à la frayeur mortelle dont je vous ai vue
agitée.
«--Vous expliquez mal cette frayeur, répartit dona Théodora: la perte de
l'un ou de l'autre de ces cavaliers me toucherait sans doute, et je me
la reprocherais sans cesse, quoique je n'en fusse que la cause
innocente; mais si je vous ai paru alarmée, sachez que le péril qui
menace ma réputation a fait toute ma crainte.»
«Don Alvaro Ponce, qui était naturellement brutal, perdit enfin
patience. «C'en est trop, dit-il d'un ton brusque; puisque Madame refuse
de terminer la chose à l'amiable, le sort des armes en va donc décider.»
En parlant de cette sorte, il se mit en devoir de pousser don Fadrique,
qui, de son côté, se disposa à le bien recevoir.
«Alors la dame, plus effrayée par cette action que déterminée par son
penchant, s'écria toute éperdue: «Arrêtez, seigneurs cavaliers; je vais
vous satisfaire. S'il n'y a pas d'autre moyen d'empêcher un combat qui
intéresse mon honneur, je déclare que c'est à don Fadrique de Mendoce
que je donne la préférence.»
«Elle n'eut pas achevé ces paroles, que le disgracié Ponce, sans dire un
seul mot, courut délier son cheval, qu'il avait attaché à un arbre, et
disparut en jetant des regards furieux sur son rival et sur sa
maîtresse. L'heureux Mendoce, au contraire, était au comble de sa joie:
tantôt il se mettait à genoux devant dona Théodora, tantôt il embrassait
le Tolédan, et ne pouvait trouver d'expressions assez vives pour leur
marquer toute la reconnaissance dont il se sentait pénétré.
«Cependant la dame, devenue plus tranquille après l'éloignement de don
Alvar, songeait avec quelque douleur qu'elle venait de s'engager à
souffrir les soins d'un amant dont à la vérité elle estimait le mérite,
mais pour qui son coeur n'était point prévenu.
«Seigneur don Fadrique, lui dit-elle, j'espère que vous n'abuserez pas
de la préférence que je vous ai donnée; vous la devez à la nécessité où
je me suis trouvée de prononcer entre vous et don Alvar; ce n'est pas
que je n'aie toujours fait beaucoup plus de cas de vous que de lui: je
sais bien qu'il n'a pas toutes les bonnes qualités que vous avez: vous
êtes le cavalier de Valence le plus parfait, c'est une justice que je
vous rends; je dirai même que la recherche d'un homme tel que vous peut
flatter la vanité d'une femme; mais, quelque glorieuse qu'elle soit pour
moi, je vous avouerai que je la vois avec si peu de goût, que vous êtes
à plaindre de m'aimer aussi tendrement que vous le faites paraître. Je
ne veux pourtant pas vous ôter toute espérance de toucher mon coeur: mon
indifférence n'est peut-être qu'un effet de la douleur qui me reste
encore de la perte que j'ai faite depuis un an de don André de
Cifuentes, mon mari. Quoique nous n'ayons pas été longtemps ensemble, et
qu'il fût dans un âge avancé lorsque mes parents, éblouis de ses
richesses, m'obligèrent à l'épouser, j'ai été fort affligée de sa mort:
je le regrette encore tous les jours.
«Eh! n'est-il pas digne de mes regrets? ajouta-t-elle; il ne ressemblait
nullement à ces vieillards chagrins et jaloux qui, ne pouvant se
persuader qu'une jeune femme soit assez sage pour leur pardonner leur
faiblesse, sont eux-mêmes des témoins assidus de tous ses pas, ou la
font observer par une duègne dévouée à leur tyrannie. Hélas! il avait en
ma vertu une confiance dont un jeune mari adoré serait à peine capable.
D'ailleurs, sa complaisance était infinie, et j'ose dire qu'il faisait
son unique étude d'aller au-devant de tout ce que je paraissais
souhaiter. Tel était don André de Cifuentes. Vous jugez bien, Mendoce,
que l'on n'oublie pas aisément un homme d'un caractère si aimable: il
est toujours présent à ma pensée, et cela ne contribue pas peu, sans
doute, à détourner mon attention de tout ce que l'on fait pour me
plaire.»
«Don Fadrique ne put s'empêcher d'interrompre en cet endroit dona
Théodora: «Ah! Madame, s'écria-t-il, que j'ai de joie d'apprendre de
votre propre bouche que ce n'est pas par aversion pour ma personne que
vous avez méprisé mes soins: j'espère que vous vous rendrez un jour à ma
constance.--Il ne tiendra point à moi que cela n'arrive, reprit la dame,
puisque je vous permets de me venir voir et de me parler quelquefois de
votre amour: tâchez de me donner du goût pour vos galanteries; faites en
sorte que je vous aime: je ne vous cacherai point les sentiments
favorables que j'aurai pris pour vous; mais si malgré tous vos efforts
vous n'en pouvez venir à bout, souvenez-vous, Mendoce, que vous ne serez
pas en droit de me faire des reproches.»
«Don Fadrique voulut répliquer; mais il n'en eut pas le temps, parce que
la dame prit la main du Tolédan et tourna brusquement ses pas du côté de
son équipage. Il alla détacher son cheval qui était attaché à un arbre,
et, le tirant après lui par la bride, il suivit dona Théodora, qui monta
dans son carrosse avec autant d'agitation qu'elle en était descendue; la
cause toutefois en était bien différente. Le Tolédan et lui
l'accompagnèrent à cheval jusqu'aux portes de Valence, où ils se
séparèrent. Elle prit le chemin de sa maison, et don Fadrique emmena
dans la sienne le Tolédan.
«Il le fit reposer, et, après l'avoir bien régalé, il lui demanda en
particulier ce qui l'amenait à Valence, et s'il se proposait d'y faire
un long séjour. «J'y serai le moins de temps qu'il me sera possible, lui
répondit le Tolédan: j'y passe seulement pour aller gagner la mer, et
m'embarquer dans le premier vaisseau qui s'éloignera des côtes
d'Espagne; car je me mets peu en peine dans quel lieu du monde
j'acheverai le cours d'une vie infortunée, pourvu que ce soit loin de
ces funestes climats.--Que dites-vous? répliqua don Fadrique avec
surprise; qui peut vous révolter contre votre patrie, et vous faire haïr
ce que tous les hommes aiment naturellement?--Après ce qui m'est arrivé,
répartit le Tolédan, mon pays m'est odieux, et je n'aspire qu'à le
quitter pour jamais.--Ah! seigneur cavalier, s'écria Mendoce attendri de
compassion, que j'ai d'impatience de savoir vos malheurs! si je ne puis
soulager vos peines, je suis du moins disposé à les partager. Votre
physionomie m'a d'abord prévenu pour vous; vos manières me charment, et
je sens que je m'intéresse déjà vivement à votre sort.
«--C'est la plus grande consolation que je puisse recevoir, seigneur don
Fadrique, répondit le Tolédan; et pour reconnaître en quelque sorte les
bontés que vous me témoignez, je vous dirai aussi qu'en vous voyant
tantôt avec Alvaro Ponce, j'ai penché de votre côté. Un mouvement
d'inclination, que je n'ai jamais senti à la première vue de personne,
me fit craindre que dona Théodora ne vous préférât votre rival, et j'eus
de la joie lorsqu'elle se fut déterminée en votre faveur. Vous avez
depuis si bien fortifié cette première impression, qu'au lieu de vouloir
vous cacher mes ennuis, je cherche à m'épancher, et trouve une douceur
secrète à vous découvrir mon âme; apprenez donc mes malheurs.
«Tolède m'a vu naître, et don Juan de Zarate est mon nom. J'ai perdu
presque dès mon enfance ceux qui m'ont donné le jour, de manière que je
commençai de bonne heure à jouir de quatre mille ducats de rente qu'ils
m'ont laissés. Comme je pouvais disposer de ma main, et que je me
croyais assez riche pour ne devoir consulter que mon coeur dans le choix
que je ferais d'une femme, j'épousai une fille d'une beauté parfaite,
sans m'arrêter au peu de bien qu'elle avait, ni à l'inégalité de nos
conditions. J'étais charmé de mon bonheur, et, pour mieux goûter le
plaisir de posséder une personne que j'aimais, je la menai, peu de jours
après mon mariage, à une terre que j'ai à quelques lieues de Tolède.
«Nous y vivions tous deux dans une union charmante, lorsque le duc de
Naxera, dont le château est dans le voisinage de ma terre, vint, un jour
qu'il chassait, se rafraîchir chez moi. Il vit ma femme et en devint
amoureux; je le crus du moins, et ce qui acheva de me le persuader,
c'est qu'il rechercha bientôt mon amitié avec empressement, ce qu'il
avait jusque-là fort négligé; il me mit de ses parties de chasse, me fit
force présents, et encore plus d'offres de services.
«Je fus d'abord alarmé de sa passion; je pensai retourner à Tolède avec
mon épouse, et le ciel, sans doute, m'inspirait cette pensée;
effectivement, si j'eusse ôté au duc toutes les occasions de voir ma
femme, j'aurais évité les malheurs qui me sont arrivés; mais la
confiance que j'avais en elle me rassura. Il me parut qu'il n'était pas
possible qu'une personne que j'avais épousée sans dot et tirée d'un état
obscur fût assez ingrate pour oublier mes bontés. Hélas! je la
connaissais mal. L'ambition et la vanité, qui sont deux choses si
naturelles aux femmes, étaient les plus grands défauts de la mienne.
«Dès que le duc eut trouvé moyen de lui apprendre ses sentiments, elle
se sut bon gré d'avoir fait une conquête si importante. L'attachement
d'un homme que l'on traitait d'_Excellence_ chatouilla son orgueil et
remplit son esprit de fastueuses chimères; elle s'en estima davantage et
m'en aima moins. Ce que j'avais fait pour elle, au lieu d'exciter sa
reconnaissance, ne fit plus que m'attirer ses mépris: elle me regarda
comme un mari indigne de sa beauté, et il lui sembla que, si ce grand
seigneur qui était épris de ses charmes l'eût vue avant son mariage, il
n'aurait pas manqué de l'épouser. Enivrée de ces folles idées, et
séduite par quelques présents qui la flattaient, elle se rendit aux
secrets empressements du duc.
«Ils s'écrivaient assez souvent, et je n'avais pas le moindre soupçon de
leur intelligence; mais enfin je fus assez malheureux pour sortir de mon
aveuglement. Un jour je revins de la chasse de meilleure heure qu'à
l'ordinaire: j'entrai dans l'appartement de ma femme; elle ne
m'attendait pas sitôt: elle venait de recevoir une lettre du duc, et se
préparait à lui faire réponse. Elle ne put cacher son trouble à ma vue;
j'en frémis, et, voyant sur une table du papier et de l'encre, je jugeai
qu'elle me trahissait. Je la pressai de me montrer ce qu'elle écrivait;
mais elle s'en défendit, de sorte que je fus obligé d'employer jusqu'à
la violence pour satisfaire ma jalouse curiosité; je tirai de son sein,
malgré toute sa résistance, une lettre qui contenait ces paroles:
_Languirai-je toujours dans l'attente d'une seconde entrevue? Que vous
êtes cruelle, de me donner les plus douces espérances et de tant
tarder à les remplir! Don Juan va tous les jours à la chasse, ou à
Tolède: ne devrions-nous pas profiter de ces occasions? Ayez plus
d'égard à la vive ardeur qui me consume. Plaignez-moi, Madame: songez
que si c'est un plaisir d'obtenir ce qu'on désire, c'est un tourment
d'en attendre longtemps la possession._
«Je ne pus achever de lire ce billet sans être transporté de rage; je
mis la main sur ma dague, et dans mon premier mouvement je fus tenté
d'ôter la vie à l'infidèle épouse qui m'ôtait l'honneur; mais, faisant
réflexion que c'était me venger à demi, et que mon ressentiment
demandait encore une autre victime, je me rendis maître de ma fureur. Je
dissimulai; je dis à ma femme, avec le moins d'agitation qu'il me fut
possible: «Madame, vous avez eu tort d'écouter le duc: l'éclat de son
rang ne devait point vous éblouir; mais les jeunes personnes aiment le
faste: je veux croire que c'est là tout votre crime, et que vous ne
m'avez point fait le dernier outrage: c'est pourquoi j'excuse votre
indiscrétion, pourvu que vous rentriez dans votre devoir, et que
désormais, sensible à ma seule tendresse, vous ne songiez qu'à la
mériter.»
«Après lui avoir tenu ce discours, je sortis de son appartement, autant
pour la laisser se remettre du trouble où étaient ses esprits, que pour
chercher la solitude dont j'avais besoin moi-même pour calmer la colère
qui m'enflammait. Si je ne pus reprendre ma tranquillité, j'affectai du
moins un air tranquille pendant deux jours; et le troisième, feignant
d'avoir à Tolède une affaire de la dernière conséquence, je dis à ma
femme que j'étais obligé de la quitter pour quelque temps, et que je la
priais d'avoir soin de sa gloire pendant mon absence.
«Je partis; mais, au lieu de continuer mon chemin vers Tolède, je revins
secrètement chez moi à l'entrée de la nuit, et me cachai dans la chambre
d'un domestique fidèle, d'où je pouvais voir tout ce qui entrait dans ma
maison. Je ne doutais point que le duc n'eût été informé de mon départ,
et je m'imaginais qu'il ne manquerait pas de vouloir profiter de la
conjoncture: j'espérais les surprendre ensemble; je me promettais une
entière vengeance.
«Néanmoins je fus trompé dans mon attente: loin de remarquer qu'on se
disposât au logis à recevoir un galant, je m'aperçus au contraire que
l'on fermait les portes avec exactitude, et trois jours s'étant écoulés
sans que le duc eût paru, ni même aucun de ses gens, je me persuadai que
mon épouse s'était repentie de sa faute, et qu'elle avait enfin rompu
tout commerce avec son amant.
«Prévenu de cette opinion, je perdis le désir de me venger, et, me
livrant aux mouvements d'un amour que la colère avait suspendu, je
courus à l'appartement de ma femme: je l'embrassai avec transport, et
lui dis: «Madame, je vous rends mon estime et mon amitié. Je vous avoue
que je n'ai point été à Tolède: j'ai feint ce voyage pour vous éprouver.
Vous devez pardonner ce piége à un mari dont la jalousie n'était pas
sans fondement: je craignais que votre esprit, séduit par de superbes
illusions, ne fût pas capable de se détromper; mais, grâces au ciel,
vous avez reconnu votre erreur, et j'espère que rien ne troublera plus
notre union.»
«Ma femme me parut touchée de ces paroles, et, laissant couler quelques
pleurs: «Que je suis malheureuse, s'écria-t-elle, de vous avoir donné
sujet de soupçonner ma fidélité! J'ai beau détester ce qui vous a si
justement irrité contre moi; mes yeux depuis deux jours sont vainement
ouverts aux larmes, toute ma douleur, tous mes remords seront inutiles:
je ne regagnerai jamais votre confiance.--Je vous la redonne, Madame,
interrompis-je tout attendri de l'affliction qu'elle faisait paraître,
je ne veux plus me souvenir du passé, puisque vous vous en repentez.»
«En effet, dès ce moment j'eus pour elle les mêmes égards que j'avais
eus auparavant, et je recommençai à goûter des plaisirs qui avaient été
si cruellement troublés: ils devinrent même plus piquants; car ma femme,
comme si elle eût voulu effacer de mon esprit toutes les traces de
l'offense qu'elle m'avait faite, prenait plus de soin de me plaire
qu'elle n'en avait jamais pris: je trouvais plus de vivacité dans ses
caresses, et peu s'en fallait que je ne fusse bien aise du chagrin
qu'elle m'avait causé.
«Je tombai malade en ce temps-là. Quoique ma maladie ne fût point
mortelle, il n'est pas concevable combien ma femme en parut alarmée:
elle passait le jour auprès de moi; et la nuit, comme j'étais dans un
appartement séparé, elle me venait voir deux ou trois fois, pour
apprendre par elle-même de mes nouvelles: enfin, elle montrait une
extrême attention à courir au-devant de tous les secours dont j'avais
besoin; il semblait que sa vie fût attachée à la mienne. De mon côté,
j'étais si sensible à toutes les marques de tendresse qu'elle me
donnait, que je ne pouvais me lasser de le lui témoigner. Cependant,
seigneur Mendoce, elles n'étaient pas aussi sincères que je me
l'imaginais.
«Une nuit, ma santé commençait alors à se rétablir, mon valet de chambre
vint me réveiller: «Seigneur, me dit-il tout ému, je suis fâché
d'interrompre votre repos; mais je vous suis trop fidèle pour vouloir
vous cacher ce qui se passe en ce moment chez vous: le duc de Naxera est
avec madame.»
«Je fus si étourdi de cette nouvelle, que je regardai quelque temps mon
valet sans pouvoir lui parler: plus je pensais au rapport qu'il me
faisait, plus j'avais de peine à le croire véritable. «Non, Fabio,
m'écriai-je, il n'est pas possible que ma femme soit capable d'une si
grande perfidie! Tu n'es point assuré de ce que tu dis.--Seigneur,
reprit Fabio, plût au ciel que j'en pusse encore douter; mais de fausses
apparences ne m'ont point trompé. Depuis que vous êtes malade, je
soupçonne qu'on introduit presque toutes les nuits le duc dans
l'appartement de madame: je me suis caché pour éclaircir mes soupçons,
et je ne suis que trop persuadé qu'ils sont justes.»
«A ce discours, je me levai tout furieux; je pris ma robe de chambre et
mon épée, et marchai vers l'appartement de ma femme, accompagné de
Fabio, qui portait de la lumière. Au bruit que nous fîmes en entrant, le
duc, qui était assis sur son lit, se leva, et, prenant un pistolet qu'il
avait à sa ceinture, il vint au-devant de moi et me tira: mais ce fut
avec tant de trouble et de précipitation, qu'il me manqua. Alors je
m'avançai sur lui brusquement et lui enfonçai mon épée dans le coeur. Je
m'adressai ensuite à ma femme, qui était plus morte que vive: «Et toi,
lui dis-je, infâme, reçois le prix de toutes tes perfidies.» En disant
cela, je lui plongeai dans le sein mon épée toute fumante du sang de son
amant.
«Je condamne mon emportement, seigneur don Fadrique, et j'avoue que
j'aurais pu assez punir une épouse infidèle sans lui ôter la vie; mais
quel homme pourrait conserver sa raison dans une pareille conjoncture?
Peignez-vous cette perfide femme attentive à ma maladie;
représentez-vous toutes ses démonstrations d'amitié, toutes les
circonstances, toute l'énormité de sa trahison, et jugez si l'on ne doit
point pardonner sa mort à un mari qu'une si juste fureur animait.
«Pour achever cette tragique histoire en deux mots: après avoir
pleinement assouvi ma vengeance, je m'habillai à la hâte; je jugeai bien
que je n'avais pas de temps à perdre; que les parents du duc me feraient
chercher par toute l'Espagne, et que, le crédit de ma famille ne pouvant
balancer le leur, je ne serais en sûreté que dans un pays étranger:
c'est pourquoi je choisis deux de mes meilleurs chevaux, et avec tout ce
que j'avais d'argent et de pierreries, je sortis de ma maison avant le
jour, suivi du valet qui m'avait si bien prouvé sa fidélité: je pris la
route de Valence, dans le dessein de me jeter dans le premier vaisseau
qui ferait voile vers l'Italie. Comme je passais aujourd'hui près du
bois où vous étiez, j'ai rencontré dona Théodora, qui m'a prié de la
suivre et de l'aider à vous séparer.»
«Après que le Tolédan eût achevé de parler, don Fadrique lui dit:
«Seigneur don Juan, vous vous êtes justement vengé du duc de Naxera;
soyez sans inquiétude sur les poursuites que ses parents pourront faire:
vous demeurerez, s'il vous plaît, chez moi, en attendant l'occasion de
passer en Italie. Mon oncle est gouverneur de Valence; vous serez plus
en sûreté ici qu'ailleurs, et vous y serez avec un homme qui veut être
uni désormais avec vous d'une étroite amitié.»
«Zarate répondit à Mendoce dans des termes pleins de reconnaissance, et
accepta l'asile qu'il lui présentait. Admirez la force de la sympathie,
seigneur don Cléofas, poursuivit Asmodée: ces deux jeunes cavaliers se
sentirent tant d'inclination l'un pour l'autre, qu'en peu de jours il se
forma entr'eux une amitié comparable à celle d'Oreste et de Pylade. Avec
un mérite égal, ils avaient ensemble un tel rapport d'humeur, que ce qui
plaisait à don Fadrique ne manquait pas de plaire à don Juan; c'était le
même caractère: enfin ils étaient faits pour s'aimer. Don Fadrique,
surtout, était enchanté des manières de son ami: il ne pouvait même
s'empêcher de les vanter à tout moment à dona Théodora.
«Ils allaient souvent tous deux chez cette dame, qui voyait toujours
avec indifférence les soins et les assiduités de Mendoce. Il en était
très-mortifié, et s'en plaignait quelquefois à son ami, qui, pour le
consoler, lui disait que les femmes les plus insensibles se laissaient
enfin toucher; qu'il ne manquait aux amants que la patience d'attendre
ce temps favorable; qu'il ne perdît point courage; que sa dame, tôt ou
tard, récompenserait ses services. Ce discours, quoique fondé sur
l'expérience, ne rassurait point le timide Mendoce, qui craignait de ne
pouvoir jamais plaire à la veuve de Cifuentes. Cette crainte le jeta
dans une langueur qui faisait pitié à don Juan; mais don Juan fut
bientôt plus à plaindre que lui.
«Quelque sujet qu'eût ce Tolédan d'être révolté contre les femmes, après
l'horrible trahison de la sienne, il ne put se défendre d'aimer dona
Théodora; cependant, loin de s'abandonner à une passion qui offensait
son ami, il ne songea qu'à la combattre; et, persuadé qu'il ne la
pouvait vaincre qu'en s'éloignant des yeux qui l'avaient fait naître, il
résolut de ne plus voir la veuve de Cifuentes. Ainsi, lorsque Mendoce le
voulait mener chez elle, il trouvait toujours quelque prétexte pour s'en
excuser.
«D'une autre part, don Fadrique n'allait pas une fois chez la dame,
qu'elle ne lui demandât pourquoi don Juan ne la venait plus voir. Un
jour qu'elle lui faisait cette question il lui répondit en souriant que
son ami avait ses raisons. «Et quelles raisons peut-il avoir de me fuir?
dit dona Théodora.--Madame, répartit Mendoce, comme je voulais
aujourd'hui vous l'amener, et que je lui marquais quelque surprise sur
ce qu'il refusait de m'accompagner, il m'a fait une confidence qu'il
faut que je vous révèle pour le justifier. Il m'a dit qu'il avait fait
une maîtresse, et que, n'ayant pas beaucoup de temps à demeurer dans
cette ville, les moments lui étaient chers.
«--Je ne suis point satisfaite de cette excuse, reprit en rougissant la
veuve de Cifuentes: il n'est pas permis aux amants d'abandonner leurs
amis.» Don Fadrique remarqua la rougeur de dona Théodora; il crut que la
vanité seule en était la cause, et que ce qui faisait rougir la dame
n'était qu'un simple dépit de se voir négligée. Il se trompait dans sa
conjecture: un mouvement plus vif que la vanité excitait l'émotion
qu'elle laissait paraître; mais de peur qu'il ne démêlât ses sentiments,
elle changea de discours, et affecta, pendant le reste de l'entretien,
un enjouement qui aurait mis en défaut la pénétration de Mendoce, quand
il n'aurait pas d'abord pris le change.
«Aussitôt que la veuve de Cifuentes se trouva seule, elle tomba dans une
profonde rêverie: elle sentit alors toute la force de l'inclination
qu'elle avait conçue pour don Juan, et, la croyant plus mal récompensée
qu'elle ne l'était: «Quelle injuste et barbare puissance, dit-elle en
soupirant, se plaît à enflammer des coeurs qui ne s'accordent pas? Je
n'aime pas don Fadrique qui m'adore, et je brûle pour don Juan, dont une
autre que moi occupe la pensée! Ah! Mendoce, cesse de me reprocher mon
indifférence: ton ami t'en venge assez.»
«A ces mots, un vif sentiment de douleur et de jalousie lui fit répandre
quelques larmes; mais l'espérance, qui sait adoucir les peines des
amants, vint bientôt présenter à son esprit de flatteuses images. Elle
se représenta que sa rivale pouvait n'être pas fort dangereuse: que don
Juan était peut-être moins arrêté par ses charmes qu'amusé par ses
bontés, et que de si faibles liens n'étaient pas difficiles à rompre.
Pour juger elle-même de ce qu'elle en devait croire, elle résolut
d'entretenir en particulier le Tolédan. Elle le fit avertir de se
trouver chez elle; il s'y rendit, et, quand ils furent tous deux seuls,
dona Théodora prit ainsi la parole:
«Je n'aurais jamais pensé que l'amour pût faire oublier à un galant
homme ce qu'il doit aux dames; néanmoins, don Juan, vous ne venez plus
chez moi depuis que vous êtes amoureux. J'ai sujet, ce me semble, de me
plaindre de vous. Je veux croire toutefois que ce n'est point de votre
propre mouvement que vous me fuyez: votre dame vous aura sans doute
défendu de me voir. Avouez-le-moi, don Juan, et je vous excuse: je sais
que les amants ne sont pas libres dans leurs actions, et qu'ils
n'oseraient désobéir à leurs maîtresses.
«--Madame, répondit le Tolédan, je conviens que ma conduite doit vous
étonner; mais, de grâce, ne souhaitez pas que je me justifie:
contentez-vous d'apprendre que j'ai raison de vous éviter.--Quelle que
puisse être cette raison, reprit dona Théodora toute émue, je veux que
vous me la disiez.--Hé bien, Madame, répartit don Juan, il faut vous
obéir; mais ne vous plaignez pas si vous en entendez plus que vous n'en
voulez savoir.
«Don Fadrique, poursuivit-il, vous a raconté l'aventure qui m'a fait
quitter la Castille. En m'éloignant de Tolède, le coeur plein de
ressentiment contre les femmes, je les défiais toutes de me jamais
surprendre. Dans cette fière disposition, je m'approchai de Valence; je
vous rencontrai, et, ce que personne encore n'a pu faire peut-être, je
soutins vos premiers regards sans en être troublé: je vous ai revue même
depuis impunément; mais, hélas! que j'ai payé cher quelques jours de
fierté! Vous avez enfin vaincu ma résistance; votre beauté, votre
esprit, tous vos charmes se sont exercés sur un rebelle; en un mot, j'ai
pour vous tout l'amour que vous êtes capable d'inspirer.
«Voilà, Madame, ce qui m'écarte de vous. La personne dont on vous a dit
que j'étais occupé n'est qu'une dame imaginaire: c'est une fausse
confidence que j'ai faite à Mendoce, pour prévenir les soupçons que
j'aurais pu lui donner en refusant toujours de vous venir voir avec
lui.»
«Ce discours, à quoi dona Théodora ne s'était point attendue, lui causa
une si grande joie, qu'elle ne put l'empêcher de paraître. Il est vrai
qu'elle ne se mit point en peine de la cacher; et qu'au lieu d'armer ses
yeux de quelque rigueur, elle regarda le Tolédan d'un air assez tendre,
et lui dit: «Vous m'avez appris votre secret, don Juan; je veux aussi
vous découvrir le mien: écoutez-moi.
«Insensible aux soupirs d'Alvaro Ponce, peu touchée de l'attachement de
Mendoce, je menais une vie douce et tranquille, lorsque le hasard vous
fit passer près du bois où nous nous rencontrâmes. Malgré l'agitation où
j'étais alors, je ne laissai pas de remarquer que vous m'offriez votre
secours de très-bonne grâce, et la manière avec laquelle vous sûtes
séparer deux rivaux furieux me fit concevoir une opinion fort
avantageuse de votre adresse et de votre valeur. Le moyen que vous
proposâtes pour les accorder me déplut: je ne pouvais sans beaucoup de
peine me résoudre à choisir l'un ou l'autre; mais, pour ne vous rien
déguiser, je crois que vous aviez déjà un peu de part à ma répugnance:
car dans le même moment que, forcée par la nécessité, ma bouche nomma
don Fadrique, je sentis que mon coeur se déclarait pour l'inconnu.
Depuis ce jour, que je dois appeler heureux, après l'aveu que vous
m'avez fait, votre mérite a augmenté l'estime que j'avais pour vous.
«Je ne vous fais pas, continua-t-elle, un mystère de mes sentiments: je
vous les déclare avec la même franchise que j'ai dit à Mendoce que je ne
l'aimais point. Une femme qui a le malheur de se sentir du penchant pour
un amant qui ne saurait être à elle a raison de se contraindre, et de se
venger du moins de sa faiblesse par un silence éternel; mais je crois
que l'on peut sans scrupule découvrir une tendresse innocente à un homme
qui n'a que des vues légitimes. Oui, je suis ravie que vous m'aimiez, et
j'en rends grâces au ciel, qui nous a sans doute destinés l'un pour
l'autre.»
«Après ce discours, la dame se tut pour laisser parler don Juan, et lui
donner lieu de faire éclater les transports de joie et de reconnaissance
qu'elle croyait lui avoir inspirés; mais au lieu de paraître enchanté
des choses qu'il venait d'entendre, il demeura triste et rêveur.
«Que vois-je, don Juan! lui dit-elle; quand, pour vous faire un sort
qu'un autre que vous pourrait trouver digne d'envie, j'oublie la fierté
de mon sexe, et vous montre une âme charmée, vous résistez à la joie que
doit vous causer une déclaration si obligeante! vous gardez un silence
glacé! je vois même de la douleur dans vos yeux. Ah! don Juan, quel
étrange effet produisent en vous mes bontés!
«--Eh! quel autre effet, Madame, répondit tristement le Tolédan,
peuvent-elles faire sur un coeur comme le mien? Je suis d'autant plus
misérable que vous me témoignez plus d'inclination. Vous n'ignorez pas
ce que Mendoce fait pour moi: vous savez quelle tendre amitié nous lie:
pourrais-je établir mon bonheur sur la ruine de ses plus douces
espérances?--Vous avez trop de délicatesse, dit dona Théodora: je n'ai
rien promis à don Fadrique; je puis vous offrir ma foi sans mériter ses
reproches, et vous pouvez la recevoir sans lui faire un larcin. J'avoue
que l'idée d'un ami malheureux doit vous causer quelque peine; mais, don
Juan, est-elle capable de balancer l'heureux destin qui vous attend?
«--Oui, Madame, répliqua-t-il d'un ton ferme: un ami tel que Mendoce a
plus de pouvoir sur moi que vous ne pensez. S'il vous était possible de
concevoir toute la tendresse, toute la force de notre amitié, que vous
me trouveriez à plaindre! Don Fadrique n'a rien de caché pour moi; mes
intérêts sont devenus les siens: les moindres choses qui me regardent ne
sauraient échapper à son attention, ou, pour tout dire en un mot, je
partage son âme avec vous.
«Ah! si vous vouliez que je profitasse de vos bontés, il fallait me les
laisser voir avant que j'eusse formé les noeuds d'une amitié si forte.
Charmé du bonheur de vous plaire, je n'aurais alors regardé Mendoce que
comme un rival: mon coeur, en garde contre l'affection qu'il me
marquait, n'y aurait pas répondu, et je ne lui devrais pas aujourd'hui
tout ce que je lui dois; mais, Madame, il n'est plus temps; j'ai reçu
tous les services qu'il a voulu me rendre; j'ai suivi le penchant que
j'avais pour lui: la reconnaissance et l'inclination me lient et me
réduisent enfin à la cruelle nécessité de renoncer au sort glorieux que
vous me présentez.»
«En cet endroit, dona Théodora, qui avait les yeux couverts de larmes,
prit son mouchoir pour s'essuyer. Cette action troubla le Tolédan; il
sentit chanceler sa constance: il commençait à ne répondre plus de rien.
«Adieu, Madame, continua-t-il d'une voix entrecoupée de soupirs, adieu,
il faut vous fuir pour sauver ma vertu; je ne puis soutenir vos pleurs,
ils vous rendent trop redoutable. Je vais m'éloigner de vous pour
jamais, et pleurer la perte de tant de charmes que mon inexorable amitié
veut que je lui sacrifie.» En achevant ces paroles il se retira avec un
reste de fermeté qu'il n'avait pas peu de peine à conserver.
«Après son départ, la veuve de Cifuentes fut agitée de mille mouvements
confus: elle eut honte de s'être déclarée à un homme qu'elle n'avait pu
retenir; mais, ne pouvant douter qu'il ne fût fortement épris, et que le
seul intérêt d'un ami ne lui fît refuser la main qu'elle lui offrait,
elle fut assez raisonnable pour admirer un si rare effort d'amitié, au
lieu de s'en offenser. Néanmoins, comme on ne saurait s'empêcher de
s'affliger quand les choses n'ont pas le succès que l'on désire, elle
résolut d'aller dès le lendemain à la campagne pour dissiper ses
chagrins, ou plutôt pour les augmenter, car la solitude est plus propre
à fortifier l'amour qu'à l'affaiblir.
«Don Juan, de son côté, n'ayant pas trouvé Mendoce au logis, s'était
enfermé dans son appartement pour s'abandonner en liberté à sa douleur.
Après ce qu'il avait fait en faveur d'un ami, il crut qu'il lui était
permis du moins d'en soupirer; mais don Fadrique vint bientôt
interrompre sa rêverie, et, jugeant à son visage qu'il était indisposé,
il en témoigna tant d'inquiétude que don Juan, pour le rassurer, fut
obligé de lui dire qu'il n'avait besoin que de repos. Mendoce sortit
aussitôt pour le laisser reposer; mais il sortit d'un air si triste, que
le Tolédan en sentit plus vivement son infortune. «O ciel, dit il en
lui-même, pourquoi faut-il que la plus tendre amitié du monde fasse tout
le malheur de ma vie?»
«Le jour suivant, don Fadrique n'était pas encore levé qu'on le vint
avertir que dona Théodora était partie avec tout son domestique pour son
château de Villaréal, et qu'il y avait apparence qu'elle n'en
reviendrait pas sitôt. Cette nouvelle le chagrina, moins à cause des
peines que fait souffrir l'éloignement d'un objet aimé, que parce qu'on
lui avait fait mystère de ce départ. Sans savoir ce qu'il en devait
penser, il en conçut un funeste présage.
«Il se leva pour aller voir son ami, tant pour l'entretenir là-dessus
que pour apprendre l'état de sa santé. Mais comme il achevait de
s'habiller, don Juan entra dans sa chambre, en lui disant: «Je viens
dissiper l'inquiétude que je vous cause: je me porte assez bien
aujourd'hui.--Cette bonne nouvelle, répondit Mendoce, me console un peu
de la mauvaise que j'ai reçue.» Le Tolédan demanda quelle était cette
mauvaise nouvelle; et don Fadrique, après avoir fait sortir ses gens,
lui dit: «Dona Théodora est partie ce matin pour la campagne, où l'on
croit qu'elle sera longtemps. Ce départ m'étonne. Pourquoi me l'a-t-on
caché? Qu'en pensez-vous, don Juan? N'ai-je pas raison d'être alarmé?»
«Zarate se garda bien de lui dire sur cela sa pensée, et tâcha de lui
persuader que dona Théodora pouvait être allée à la campagne sans qu'il
eût sujet de s'en effrayer. Mais Mendoce, peu content des raisons que
son ami employait pour le rassurer, l'interrompit: «Tous ces discours,
dit-il, ne sauraient dissiper le soupçon que j'ai conçu; j'aurai fait
peut-être imprudemment quelque chose qui aura déplu à dona Théodora.
Pour m'en punir, elle me quitte, sans daigner seulement m'apprendre mon
crime.
«Quoi qu'il en soit, je ne puis demeurer plus longtemps dans
l'incertitude. Allons, don Juan, allons la trouver; je vais faire
préparer des chevaux.--Je vous conseille, lui dit le Tolédan, de ne
mener personne avec vous: cet éclaircissement se doit faire sans
témoins.--Don Juan ne saurait être de trop, reprit don Fadrique; dona
Théodora n'ignore point que vous savez tout ce qui se passe dans mon
coeur: elle vous estime; et, loin de m'embarrasser, vous m'aiderez à
l'apaiser en ma faveur.
«--Non, don Fadrique, répliqua-t-il, ma présence ne peut vous être
utile. Partez tout seul, je vous en conjure.--Non, mon cher don Juan,
répartit Mendoce, nous irons ensemble: j'attends cette complaisance de
votre amitié.--Quelle tyrannie! s'écria le Tolédan d'un air chagrin.
Pourquoi exigez-vous de mon amitié ce qu'elle ne doit pas vous
accorder?»
«Ces paroles, que don Fadrique ne comprenait pas, et le ton brusque dont
elles avaient été prononcées, le surprirent étrangement. Il regarda son
ami avec attention. «Don Juan, lui dit-il, que signifie ce que je viens
d'entendre? Quel affreux soupçon naît dans mon esprit! Ah! c'est trop
vous contraindre et me gêner; parlez. Qui cause la répugnance que vous
marquez à m'accompagner?
«--Je voulais vous la cacher, répondit le Tolédan; mais puisque vous
m'avez forcé vous-même à la laisser paraître, il ne faut plus que je
dissimule: cessons, mon cher don Fadrique, de nous applaudir de la
conformité de nos affections; elle n'est que trop parfaite: les traits
qui vous ont blessé n'ont point épargné votre ami. Dona
Théodora...--Vous seriez mon rival, interrompit Mendoce en
pâlissant!--Dès que j'ai connu mon amour, répartit don Juan, je l'ai
combattu. J'ai fui constamment la veuve de Cifuentes; vous le savez:
vous m'en avez vous-même fait des reproches; je triomphais du moins de
ma passion, si je ne pouvais la détruire.
«Mais hier cette dame me fit dire qu'elle souhaitait de me parler chez
elle. Je m'y rendis. Elle me demanda pourquoi je semblais vouloir
l'éviter. J'inventai des excuses; elle les rejeta. Enfin je fus obligé
de lui en découvrir la véritable cause. Je crus qu'après cette
déclaration elle approuverait le dessein que j'avais de la fuir; mais,
par un bizarre effet de mon étoile, vous le dirai-je? Oui, Mendoce, je
dois vous le dire, je trouvai Théodora prévenue pour moi.»
«Quoique don Fadrique eût l'esprit du monde le plus doux et le plus
raisonnable, il fut saisi d'un mouvement de fureur à ce discours, et
interrompant encore son ami en cet endroit: «Arrêtez, don Juan, lui
dit-il, percez-moi plutôt le sein que de poursuivre ce fatal récit. Vous
ne vous contentez pas de m'avouer que vous êtes mon rival, vous
m'apprenez encore qu'on vous aime! Juste ciel! Quelle confidence vous
m'osez faire! Vous mettez notre amitié à une épreuve trop rude. Mais que
dis-je, notre amitié? vous l'avez violée en conservant les sentiments
perfides que vous me déclarez.
«Quelle était mon erreur! Je vous croyais généreux, magnanime, et vous
n'êtes qu'un faux ami, puisque vous avez été capable de concevoir un
amour qui m'outrage. Je suis accablé de ce coup imprévu: je le sens
d'autant plus vivement, qu'il m'est porté par une main...--Rendez-moi
plus de justice, interrompit à son tour le Tolédan; donnez-vous un
moment de patience; je ne suis rien moins qu'un faux ami. Ecoutez-moi,
et vous vous repentirez de m'avoir appelé de ce nom odieux.»
«Alors il lui raconta ce qui s'était passé entre la veuve de Cifuentes
et lui, le tendre aveu qu'elle lui avait fait, et les discours qu'elle
lui avait tenus pour l'engager à se livrer sans scrupule à sa passion.
Il lui répéta ce qu'il avait répondu à ce discours; et à mesure qu'il
parlait de la fermeté qu'il avait fait paraître, don Fadrique sentait
évanouir sa fureur. «Enfin, ajouta don Juan, l'amitié l'emporta sur
l'amour; je refusai la foi de dona Théodora. Elle en pleura de dépit;
mais, grand Dieu, que ses pleurs excitèrent de trouble dans mon âme! Je
ne puis m'en ressouvenir sans trembler encore du péril que j'ai couru.
Je commençais à me trouver barbare, et pendant quelques instants,
Mendoce, mon coeur vous devint infidèle. Je ne cédai pas pourtant à ma
faiblesse, et je me dérobai par une prompte fuite à des larmes si
dangereuses. Mais ce n'est pas assez d'avoir évité ce danger; il faut
craindre pour l'avenir. Il faut hâter mon départ: je ne veux plus
m'exposer aux regards de Théodora. Après cela, don Fadrique
m'accusera-t-il encore d'ingratitude et de perfidie?
«--Non, lui répondit Mendoce en l'embrassant, je vous rends toute votre
innocence. J'ouvre les yeux; pardonnez un injuste reproche au premier
transport d'un amant qui se voit ravir toutes ses espérances. Hélas!
devais-je croire que dona Théodora pourrait vous voir longtemps sans
vous aimer, sans se rendre à ces charmes dont j'ai moi-même éprouvé le
pouvoir? Vous êtes un véritable ami. Je n'impute plus mon malheur qu'à
la Fortune, et, loin de vous haïr, je sens augmenter pour vous ma
tendresse. Hé! quoi! vous renoncez pour moi à la possession de dona
Théodora, vous faites à notre amitié un si grand sacrifice, et je n'en
serais pas touché! Vous pouvez dompter votre amour, et je ne ferais pas
un effort pour vaincre le mien! Je dois répondre à votre générosité, don
Juan; suivez le penchant qui vous entraîne: épousez la veuve de
Cifuentes; que mon coeur, s'il veut, en gémisse, Mendoce vous en presse.
«--Vous m'en pressez en vain, répliqua Zarate. J'ai pour elle, je le
confesse, une passion violente; mais votre repos m'est plus cher que mon
bonheur.--Et le repos de Théodora, reprit don Fadrique, vous doit-il
être indifférent? Ne nous flattons point: le penchant qu'elle a pour
vous décide de mon sort. Quand vous vous éloigneriez d'elle, quand, pour
me la céder, vous iriez loin de ses yeux traîner une vie déplorable, je
n'en serais pas mieux: puisque je n'ai pu lui plaire jusqu'ici, je ne
lui plairai jamais: le ciel n'a réservé cette gloire qu'à vous seul.
Elle vous a aimé dès le premier moment qu'elle vous a vu: elle a pour
vous une inclination naturelle; en un mot, elle ne saurait être heureuse
qu'avec vous. Recevez donc la main qu'elle vous présente: comblez ses
désirs et les vôtres: abandonnez-moi à mon infortune, et ne faites pas
trois misérables, lorsqu'un seul peut épuiser toute la rigueur du
destin.»
Asmodée, en cet endroit, fut obligé d'interrompre son récit pour écouter
l'écolier, qui lui dit: «Ce que vous me racontez est surprenant. Y
a-t-il en effet des gens d'un si beau caractère? Je ne vois dans le
monde que des amis qui se brouillent, je ne dis pas pour des maîtresses
comme dona Théodora, mais pour des coquettes fieffées. Un amant peut-il
renoncer à un objet qu'il adore et dont il est aimé, de peur de rendre
un ami malheureux? Je ne croyais cela possible que dans la nature du
roman, où l'on peint les hommes tels qu'ils devraient être, plutôt que
tels qu'ils sont.--Je demeure d'accord, répondit le diable, que ce n'est
pas une chose fort ordinaire; mais elle est non-seulement dans la nature
du roman, elle est aussi dans la belle nature de l'homme. Cela est si
vrai, que depuis le déluge j'en ai vu deux exemples, y compris celui-ci.
Revenons à mon histoire.
«Les deux amis continuèrent à se faire un sacrifice de leur passion, et
l'un ne voulant point céder à la générosité de l'autre, leurs sentiments
amoureux demeurèrent suspendus pendant quelques jours. Ils cessèrent de
s'entretenir de Théodora: ils n'osaient plus même prononcer son nom.
Mais tandis que l'amitié triomphait ainsi de l'amour dans la ville de
Valence, l'amour, comme pour s'en venger, régnait ailleurs avec
tyrannie, et se faisait obéir sans résistance.
«Dona Théodora s'abandonnait à sa tendresse dans son château de
Villaréal, situé près de la mer. Elle pensait sans cesse à don Juan, et
ne pouvait perdre l'espérance de l'épouser, quoiqu'elle ne dût pas s'y
attendre, après les sentiments d'amitié qu'il avait fait éclater pour
don Fadrique.
«Un jour, après le coucher du soleil, comme elle prenait sur le bord de
la mer le plaisir de la promenade avec une de ses femmes, elle aperçut
une petite chaloupe qui venait gagner le rivage. Il lui sembla d'abord
qu'il y avait dedans sept à huit hommes de fort mauvaise mine; mais
après les avoir vus de plus près, et considérés avec plus d'attention,
elle jugea qu'elle avait pris des masques pour des visages. En effet,
c'étaient des gens masqués, et tous armés d'épées et de bayonnettes.
«Elle frémit à leur aspect, et, ne tirant pas bon augure de la descente
qu'ils se préparaient à faire, elle tourna brusquement ses pas vers le
château. Elle regardait de temps en temps derrière elle pour les
observer; et remarquant qu'ils avaient pris terre, et qu'ils
commençaient à la poursuivre, elle se mit à courir de toute sa force;
mais, comme elle ne courait pas si bien qu'Atalante, et que les masques
étaient légers et vigoureux, ils la joignirent à la porte du château et
l'arrêtèrent.
«La dame et la fille qui l'accompagnait poussèrent de grands cris qui
attirèrent aussitôt quelques domestiques; et ceux-ci donnant l'alarme au
château, tous les valets de dona Théodora accoururent bientôt armés de
fourches et de bâtons. Cependant deux hommes des plus robustes de la
troupe masquée, après avoir pris entre leurs bras la maîtresse et la
suivante, les emportaient vers la chaloupe, malgré leur résistance,
pendant que les autres faisaient tête aux gens du château, qui
commencèrent à les presser vivement. Le combat fut long; mais enfin les
hommes masqués exécutèrent heureusement leur entreprise, et regagnèrent
leur chaloupe en se battant en retraite. Il était temps qu'ils se
retirassent; car ils n'étaient pas encore tous embarqués qu'ils virent
paraître du côté de Valence quatre ou cinq cavaliers qui piquaient à
outrance, et semblaient vouloir venir au secours de Théodora. A cette
vue, les ravisseurs se hâtèrent si bien de prendre le large, que
l'empressement des cavaliers fut inutile.