CHAPITRE LV.

De la corruption de la nature, et de l'efficace de la grâce divine.

1. LE F. Seigneur, mon Dieu, qui m'avez créé à votre image et à votre

ressemblance, accordez-moi cette grâce dont vous m'avez montré

l'excellence et la nécessité pour le salut, afin que je puisse vaincre

ma nature corrompue, qui m'entraîne au péché et dans la perdition.

_Car je sens en ma chair la loi du péché qui contredit la loi de

l'esprit_[507], et m'asservit aux sens pour que je leur obéisse en

esclave; et je ne puis résister aux passions qu'ils soulèvent en moi, si

vous ne me secourez, en ranimant mon coeur par l'effusion de votre

sainte grâce.

[507] Rom., VII, 23.

2. Votre grâce, et une grâce très-grande, est nécessaire pour vaincre la

nature _inclinée au mal dès l'enfance_[508].

[508] Gen., VIII, 21.

Car, déchue en Adam, notre premier père, et dépravée par le péché, cette

tache passe dans tous les hommes, et ils en portent la peine: de sorte

que cette nature même, que vous avez créée dans la justice et dans la

droiture, ne rappelle plus que la faiblesse et le déréglement d'une

nature corrompue, parce que, laissée à elle-même, son propre mouvement

ne la porte qu'au mal, et vers les choses de la terre.

Le peu de force qui lui est resté est comme une étincelle cachée sous la

cendre.

C'est cette raison naturelle, environnée de profondes ténèbres, sachant

encore discerner le bien du mal, le vrai du faux, mais impuissante à

accomplir ce qu'elle approuve, parce qu'elle ne possède pas la pleine

lumière de la vérité, et que toutes ses affections sont malades.

3. De là vient, mon Dieu, que _je me réjouis en votre loi, selon l'homme

intérieur_[509], reconnaissant _que vos commandements sont bons, justes

et saints_[510], qui condamnent tout mal, et détournent du péché.

[509] Rom., VII, 22.

[510] _Ibid._, 12.

Mais, _dans ma chair je suis asservi à la loi du péché_[511], obéissant

plutôt aux sens qu'à la raison, _voulant le bien, et n'ayant pas la

force de l'accomplir_[512].

[511] _Ibid._, 25.

[512] _Ibid._, 18.

C'est pourquoi souvent je forme de bonnes résolutions; mais la grâce,

qui aide ma faiblesse, venant à manquer, au moindre obstacle je cède et

je tombe.

Je découvre la voie de la perfection, et je vois clairement ce que je

dois faire;

Mais, accablé du poids de ma corruption, je ne m'élève à rien de

parfait.

4. Ô que votre grâce, Seigneur, m'est nécessaire, pour commencer le

bien, le continuer et l'achever!

Car sans elle je ne puis rien faire; mais _je puis tout en vous, quand

votre grâce me fortifie_[513].

[513] Philipp., IV, 13.

Ô grâce vraiment céleste, sans laquelle nos mérites et les dons de la

nature ne sont rien!

Les arts, les richesses, la beauté, la force, le génie, l'éloquence,

n'ont aucun prix, Seigneur, à vos yeux, sans la grâce.

Car les dons de la nature sont communs aux bons et aux méchants; mais la

grâce ou la charité est le don propre des élus; elle est le signe auquel

on reconnaît ceux qui sont dignes de la vie éternelle.

Telle est l'excellence de cette grâce, que ni le don de prophétie, ni le

pouvoir d'opérer des miracles, ni la plus haute contemplation, ne

doivent être comptés pour quelque chose sans elle.

Ni la foi même, ni l'espérance, ni les autres vertus, ne vous sont

agréables sans la grâce et la charité.

5. Ô bienheureuse grâce, qui rendez riche en vertus le pauvre d'esprit,

et celui qui possède de grands biens humble de coeur!

Venez, descendez en moi, remplissez-moi dès le matin de votre

consolation, de peur que mon âme épuisée, aride, ne vienne à défaillir

de lassitude.

J'implore votre grâce, ô mon Dieu, je ne veux qu'elle: _car votre grâce

me suffit_[514], quand je n'obtiendrais rien de ce que la nature désire.

[514] II. Cor., XII, 9.

Si je suis éprouvé, tourmenté par beaucoup de tribulations, je ne

craindrai aucuns maux, tandis que votre grâce sera avec moi.

Elle est ma force, mon conseil, mon appui.

Elle est plus puissante que tous les ennemis, et plus sage que tous les

sages.

6. Elle enseigne la vérité, et règle la conduite; elle est la lumière du

coeur, et sa consolation dans l'angoisse; elle chasse la tristesse,

dissipe la crainte, nourrit la piété, produit les larmes.

Que suis-je sans elle qu'un bois sec, un rameau stérile qui n'est bon

qu'à jeter?

_Que votre grâce, Seigneur, me prévienne donc et m'accompagne toujours;

qu'elle me rende sans cesse attentif à la pratique des bonnes oeuvres:

je vous en conjure par Jésus-Christ, votre Fils. Ainsi soit-il_[515].

[515] Orais. du 16e Dim. apr. la Pent.

L'imitation de Jésus-Christ Traduction nouvelle avec des réflexions à la fin de chaque chapitre · 第 256 / 453 题