De la corruption de la nature, et de l'efficace de la grâce divine.
1. LE F. Seigneur, mon Dieu, qui m'avez créé à votre image et à votre
ressemblance, accordez-moi cette grâce dont vous m'avez montré
l'excellence et la nécessité pour le salut, afin que je puisse vaincre
ma nature corrompue, qui m'entraîne au péché et dans la perdition.
_Car je sens en ma chair la loi du péché qui contredit la loi de
l'esprit_[507], et m'asservit aux sens pour que je leur obéisse en
esclave; et je ne puis résister aux passions qu'ils soulèvent en moi, si
vous ne me secourez, en ranimant mon coeur par l'effusion de votre
sainte grâce.
[507] Rom., VII, 23.
2. Votre grâce, et une grâce très-grande, est nécessaire pour vaincre la
nature _inclinée au mal dès l'enfance_[508].
[508] Gen., VIII, 21.
Car, déchue en Adam, notre premier père, et dépravée par le péché, cette
tache passe dans tous les hommes, et ils en portent la peine: de sorte
que cette nature même, que vous avez créée dans la justice et dans la
droiture, ne rappelle plus que la faiblesse et le déréglement d'une
nature corrompue, parce que, laissée à elle-même, son propre mouvement
ne la porte qu'au mal, et vers les choses de la terre.
Le peu de force qui lui est resté est comme une étincelle cachée sous la
cendre.
C'est cette raison naturelle, environnée de profondes ténèbres, sachant
encore discerner le bien du mal, le vrai du faux, mais impuissante à
accomplir ce qu'elle approuve, parce qu'elle ne possède pas la pleine
lumière de la vérité, et que toutes ses affections sont malades.
3. De là vient, mon Dieu, que _je me réjouis en votre loi, selon l'homme
intérieur_[509], reconnaissant _que vos commandements sont bons, justes
et saints_[510], qui condamnent tout mal, et détournent du péché.
[509] Rom., VII, 22.
[510] _Ibid._, 12.
Mais, _dans ma chair je suis asservi à la loi du péché_[511], obéissant
plutôt aux sens qu'à la raison, _voulant le bien, et n'ayant pas la
force de l'accomplir_[512].
[511] _Ibid._, 25.
[512] _Ibid._, 18.
C'est pourquoi souvent je forme de bonnes résolutions; mais la grâce,
qui aide ma faiblesse, venant à manquer, au moindre obstacle je cède et
je tombe.
Je découvre la voie de la perfection, et je vois clairement ce que je
dois faire;
Mais, accablé du poids de ma corruption, je ne m'élève à rien de
parfait.
4. Ô que votre grâce, Seigneur, m'est nécessaire, pour commencer le
bien, le continuer et l'achever!
Car sans elle je ne puis rien faire; mais _je puis tout en vous, quand
votre grâce me fortifie_[513].
[513] Philipp., IV, 13.
Ô grâce vraiment céleste, sans laquelle nos mérites et les dons de la
nature ne sont rien!
Les arts, les richesses, la beauté, la force, le génie, l'éloquence,
n'ont aucun prix, Seigneur, à vos yeux, sans la grâce.
Car les dons de la nature sont communs aux bons et aux méchants; mais la
grâce ou la charité est le don propre des élus; elle est le signe auquel
on reconnaît ceux qui sont dignes de la vie éternelle.
Telle est l'excellence de cette grâce, que ni le don de prophétie, ni le
pouvoir d'opérer des miracles, ni la plus haute contemplation, ne
doivent être comptés pour quelque chose sans elle.
Ni la foi même, ni l'espérance, ni les autres vertus, ne vous sont
agréables sans la grâce et la charité.
5. Ô bienheureuse grâce, qui rendez riche en vertus le pauvre d'esprit,
et celui qui possède de grands biens humble de coeur!
Venez, descendez en moi, remplissez-moi dès le matin de votre
consolation, de peur que mon âme épuisée, aride, ne vienne à défaillir
de lassitude.
J'implore votre grâce, ô mon Dieu, je ne veux qu'elle: _car votre grâce
me suffit_[514], quand je n'obtiendrais rien de ce que la nature désire.
[514] II. Cor., XII, 9.
Si je suis éprouvé, tourmenté par beaucoup de tribulations, je ne
craindrai aucuns maux, tandis que votre grâce sera avec moi.
Elle est ma force, mon conseil, mon appui.
Elle est plus puissante que tous les ennemis, et plus sage que tous les
sages.
6. Elle enseigne la vérité, et règle la conduite; elle est la lumière du
coeur, et sa consolation dans l'angoisse; elle chasse la tristesse,
dissipe la crainte, nourrit la piété, produit les larmes.
Que suis-je sans elle qu'un bois sec, un rameau stérile qui n'est bon
qu'à jeter?
_Que votre grâce, Seigneur, me prévienne donc et m'accompagne toujours;
qu'elle me rende sans cesse attentif à la pratique des bonnes oeuvres:
je vous en conjure par Jésus-Christ, votre Fils. Ainsi soit-il_[515].
[515] Orais. du 16e Dim. apr. la Pent.