Que la grâce ne fructifie point en ceux qui ont le goût des choses de la
terre.
1. J.-C. Mon fils, ma grâce est d'un grand prix, et ne souffre point le
mélange des choses étrangères, ni des consolations terrestres.
Il faut donc écarter tout ce qui l'arrête, si vous désirez qu'elle se
répande en vous.
Retirez-vous dans un lieu secret, aimez à demeurer seul avec vous-même,
ne recherchez l'entretien de personne; mais que votre âme s'épanche
devant Dieu en de ferventes prières, afin de conserver la componction et
une conscience pure.
Comptez pour rien le monde entier, et occupez-vous de Dieu plutôt que
des oeuvres extérieures.
Car votre coeur ne peut être à moi, et se plaire en même temps à ce qui
passe.
Il vous faut séparer de vos connaissances et de vos amis, et sevrer
votre âme de toute consolation terrestre.
C'est ainsi que le bienheureux apôtre Pierre conjure les fidèles
serviteurs de Jésus-Christ _de se regarder ici-bas comme des étrangers
et des voyageurs_[491].
[491] I. Pet., II, 11.
2. Oh! qu'il aura de confiance à l'heure de la mort, celui que nul
attachement ne retient en ce monde!
Mais un esprit encore malade ne comprend pas que le coeur soit ainsi
détaché de tout; et l'homme charnel ne connaît point la liberté de
l'homme intérieur.
Cependant, pour devenir vraiment spirituel, il faut renoncer à ses
proches comme aux étrangers, et ne se garder de personne plus que de
soi-même.
Si vous parvenez à vous vaincre parfaitement, vous vaincrez aisément
tout le reste.
La parfaite victoire est de triompher de soi-même.
Celui qui se tient tellement assujetti, que les sens obéissent à la
raison, et que la raison m'obéisse en tout, est véritablement vainqueur
de lui-même et maître du monde.
3. Si vous aspirez à cette haute perfection, il faut commencer avec
courage et mettre la cognée à la racine de l'arbre, pour arracher et
détruire jusqu'aux restes les plus cachés de l'amour déréglé de
vous-même, et des biens sensibles et particuliers.
De cet amour désordonné que l'homme a pour lui-même, naissent presque
tous les vices qu'il doit vaincre et déraciner; et dès qu'il l'aura
subjugué pleinement, il jouira d'un calme et d'une paix profonde.
Mais parce qu'il en est peu qui travaillent à mourir parfaitement à
eux-mêmes, et à sortir d'eux-mêmes entièrement, ils demeurent comme
ensevelis dans la chair, et ne peuvent s'élever au-dessus des sens.
Celui qui veut me suivre librement, il faut qu'il mortifie toutes ses
inclinations déréglées, et qu'il ne s'attache à nulle créature par un
amour de convoitise ou particulier.