Qu'est-ce que l'homme livré à lui-même, à son esprit dépourvu de
règle, à ses désirs, à ses penchants? Esclave des erreurs diverses qui
le séduisent tour à tour, esclave de ses convoitises et des objets de
ses convoitises, est-il une servitude plus profonde que la sienne? Et
voilà, ô mon Dieu, l'état de toute créature qui refuse de se soumettre
entièrement à vous. Pour être libre, il faut obéir. La parfaite
liberté n'est que l'accomplissement parfait des préceptes et des
conseils évangéliques, et tous les préceptes et tous les conseils se
réduisent au renoncement de soi-même: car, en renonçant à sa raison
propre, on possède, dans sa plénitude et sans aucun mélange, la vérité
de Dieu; en renonçant à l'amour de soi corrompu en Adam, l'amour de
Dieu et du prochain à cause de Dieu, lequel est le sommaire de la
loi[353], demeure seul au fond du coeur; en renonçant à sa volonté,
l'on n'agit plus que d'après la volonté de Dieu, qui est l'ordre par
excellence. Et l'homme alors est libre comme Dieu même, dont il
devient la fidèle image; il est libre, car cette abnégation absolue de
lui-même l'affranchit du double esclavage de l'erreur et des passions.
_Nous avons été_, dit saint Paul, _délivrés par Jésus-Christ, et
appelés par lui à la liberté_[354]; c'est-à-dire, à la connaissance de
la loi évangélique, _loi parfaite de liberté_[355], qui, après avoir
délivré ceux qui s'y attachent fidèlement _de la servitude de la
corruption_, les conduit enfin _à la liberté de la gloire promise aux
enfants de Dieu_[356].
[353] Ibid., XXII, 40.
[354] Galat., IV, 31; v, 13.
[355] Jacob., I, 25.
[356] Rom., VIII, 21.