CHAPITRE XII.

De la sainte voie de la Croix.

1. Cette parole semble dure à plusieurs: _Renoncez à vous-même, prenez

votre croix, et suivez_[142] Jésus.

[142] Luc., IX, 23.

Mais il sera bien plus dur, au dernier jour, d'entendre cette parole:

_Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel_[143]!

[143] Matth., XXV, 41.

Ceux qui écoutent maintenant volontiers la parole qui commande de porter

la Croix, et qui y obéissent, ne craindront point alors d'entendre

l'arrêt d'une éternelle condamnation.

_Ce signe de la Croix sera dans le Ciel, lorsque le Seigneur viendra

pour juger_[144].

[144] _Ibid._, XXIV, 30.

Alors tous les disciples de la Croix, qui auront imité, pendant leur

vie, Jésus crucifié, s'approcheront avec une grande confiance de

Jésus-Christ juge.

2. Pourquoi donc craignez-vous de porter la Croix par laquelle on arrive

au royaume du Ciel?

Dans la Croix est le salut, dans la Croix la vie, dans la Croix la

protection contre nos ennemis.

C'est de la Croix que découlent les suavités célestes.

Dans la Croix est la force de l'âme, dans la Croix la joie de l'esprit,

la consommation de la vertu, la perfection de la sainteté.

Il n'y a de salut pour l'âme, ni d'espérance de vie éternelle, que dans

la Croix.

Prenez donc votre Croix, et suivez Jésus, et vous parviendrez à

l'éternelle vie.

Il vous a précédé portant sa Croix, et il est mort pour vous sur la

Croix, afin que vous aussi vous portiez votre Croix, et que vous

aspiriez à mourir sur la Croix.

_Car si vous mourez avec lui, vous vivrez aussi avec lui_[145]; et si

vous partagez ses souffrances, vous partagerez sa gloire.

[145] Rom., VI, 8.

3. Ainsi tout est dans la Croix, et tout consiste à mourir. Il n'est

point d'autre voie qui conduise à la vie et à la véritable paix du

coeur, que la voie de la Croix et d'une mortification continuelle.

Allez où vous voudrez, cherchez tout ce que vous voudrez, et vous ne

trouverez pas au-dessus une voie plus élevée, au-dessous une voie plus

sûre que la voie de la sainte Croix.

Disposez de tout selon vos vues, réglez tout selon vos désirs, et

toujours vous trouverez qu'il vous faut souffrir quelque chose, que vous

le vouliez ou non; et ainsi vous trouverez toujours la Croix.

Car, ou vous sentirez de la douleur dans le corps, ou vous éprouverez de

l'amertume dans l'âme.

4. Tantôt vous serez délaissé de Dieu, tantôt exercé par le prochain, et

ce qui est plus encore, vous serez souvent à charge de vous-même. Vous

ne trouverez à vos peines aucun remède, aucun soulagement; mais il vous

faudra souffrir aussi longtemps que Dieu le voudra.

Car Dieu veut que vous appreniez à souffrir sans consolation, et que

vous vous soumettiez à lui sans réserve, et que vous deveniez plus

humble par la tribulation.

Nul n'a si avant dans son coeur la Passion de Jésus-Christ, que celui

qui a souffert quelque chose de semblable.

La Croix est donc toujours préparée; elle vous attend partout.

Vous ne pouvez la fuir, quelque part que vous alliez, puisque partout où

vous irez, vous vous porterez et vous trouverez toujours vous-même.

Élevez-vous, abaissez-vous, sortez de vous-même, rentrez-y: toujours

vous trouverez la Croix; et il faut que partout vous preniez patience,

si vous voulez posséder la paix intérieure et mériter la couronne

immortelle.

5. Si vous portez de bon coeur la Croix, elle-même vous portera, et vous

conduira au terme désiré, où vous cesserez de souffrir: mais ce ne sera

pas en ce monde.

Si vous la portez à regret, vous en augmentez le poids, vous rendez

votre fardeau plus dur; et cependant il vous faut la porter.

Si vous rejetez une Croix, vous en trouverez certainement une autre, et

peut-être plus pesante.

6. Croyez-vous échapper à ce que nul homme n'a pu éviter? Quel Saint a

été en ce monde sans Croix et sans tribulation?

Jésus-Christ lui-même, Notre-Seigneur, n'a pas été une seule heure, dans

toute sa vie, sans éprouver quelques souffrances: _Il fallait, dit-il,

que le Christ souffrît, et qu'il ressuscitât d'entre les morts, et qu'il

entrât ainsi dans sa gloire_[146].

[146] Luc., XXIV, 26, 46.

Comment donc cherchez-vous une autre voie, que la voie royale de la

sainte Croix?

7. Toute la vie de Jésus-Christ n'a été qu'une Croix et un long martyre:

et vous cherchez le repos et la joie!

Vous vous trompez, n'en doutez pas, vous vous trompez lamentablement, si

vous cherchez autre chose que des afflictions à souffrir; car toute

cette vie mortelle est pleine de misères et environnée de Croix.

Et plus un homme aura fait de progrès dans les voies spirituelles, plus

ses Croix souvent seront pesantes; parce que l'amour lui rend son exil

plus douloureux.

8. Cependant celui que Dieu éprouve par tant de peines, n'est pas sans

consolations qui les adoucissent; parce qu'il sent s'accroître les

fruits de sa patience à porter sa Croix.

Car lorsqu'il s'incline volontairement sous elle, l'affliction qui

l'accablait se change tout entière en une douce confiance qui le

console.

Et plus la chair est affligée, brisée, plus l'esprit est fortifié

intérieurement par la grâce.

Quelquefois même le désir de souffrir, pour être conforme à Jésus

crucifié, lui inspire tant de force, qu'il ne voudrait pas être exempt

de tribulations et de douleur, parce qu'il se croit d'autant plus

agréable à Dieu, qu'il souffre pour lui davantage.

Ce n'est point là la vertu de l'homme, mais la grâce de Jésus-Christ,

qui opère si puissamment dans une chair infirme, que tout ce qu'elle

abhorre et fuit naturellement, elle l'embrasse et l'aime par la ferveur

de l'esprit.

9. Il n'est pas selon l'homme de porter la Croix, d'aimer la Croix, de

châtier le corps, de le réduire en servitude, de fuir les honneurs, de

souffrir volontiers les outrages, de se mépriser soi-même et de

souhaiter d'être méprisé, de supporter les afflictions et les pertes, et

de ne désirer aucune prospérité dans ce monde.

Si vous ne regardez que vous, vous ne pouvez rien de tout cela.

Mais si vous vous confiez dans le Seigneur, la force vous sera donnée

d'en haut, et vous aurez pouvoir sur la chair et le monde.

Vous ne craindrez pas même le démon, votre ennemi, si vous êtes armé de

la foi et marqué de la Croix de Jésus-Christ.

10. Disposez-vous donc, comme un bon et fidèle serviteur de

Jésus-Christ, à porter courageusement la Croix de votre maître, crucifié

par amour pour vous.

Préparez-vous à souffrir mille adversités, mille traverses dans cette

misérable vie: car voilà partout ce qui vous attend, ce que vous

trouverez partout, en quelque lieu que vous vous cachiez.

Il faut qu'il en soit ainsi: et à cette foule de maux et de douleurs, il

n'y a d'autre remède que de vous supporter vous-même.

Buvez avec joie le calice du Sauveur, si son amour vous est cher et si

vous désirez avoir part à sa gloire.

Laissez Dieu disposer de ses consolations: qu'il les répande comme il

lui plaira.

Pour vous, choisissez les souffrances, et regardez-les comme des

consolations d'un grand prix: _car toutes les souffrances du temps n'ont

aucune proportion avec la gloire future, et ne sauraient vous la

mériter_[147], quand seul vous les supporteriez toutes.

[147] Rom., VIII, 18.

11. Lorsque vous en serez venu à trouver la souffrance douce, et à

l'aimer pour Jésus-Christ, alors estimez-vous heureux, parce que vous

avez trouvé le Paradis sur la terre.

Mais tandis que la souffrance vous sera amère, et que vous la fuirez,

vous vivrez dans le trouble; et la tribulation que vous fuirez vous

suivra partout.

12. Si vous vous appliquez à être ce que vous devez être, à souffrir et

à mourir, bientôt vos peines s'adouciront, et vous aurez la paix.

Quand vous auriez été ravi, avec Paul, jusqu'au troisième Ciel, vous ne

seriez pas pour cela assuré de ne rien souffrir. _Je lui montrerai_, dit

Jésus, _combien il faut qu'il souffre pour mon nom_[148].

[148] Act., IX, 16.

Il ne vous reste donc qu'à souffrir, si vous voulez aimer Jésus et le

servir constamment!

13. Plût à Dieu que vous fussiez digne de souffrir quelque chose pour le

nom de Jésus! Quelle gloire vous serait réservée! Quelle joie parmi tous

les Saints! Quelle édification pour le prochain!

Car tous recommandent la patience, quoique peu cependant veuillent

souffrir.

Avec quelle joie vous devriez souffrir quelque chose pour Jésus, lorsque

tant d'autres souffrent beaucoup plus pour le monde!

14. Sachez, et croyez fermement, que votre vie doit être une mort

continuelle; et que plus on meurt à soi-même, plus on commence à vivre

pour Dieu.

Nul n'est propre à comprendre les choses du Ciel, s'il ne se soumet à

supporter les adversités pour Jésus-Christ.

Rien n'est plus agréable à Dieu, rien ne vous est plus salutaire en ce

monde, que de souffrir avec joie pour Jésus-Christ; et si vous aviez à

choisir, vous devriez plutôt souhaiter d'être affligé pour lui, que

d'être comblé de consolations, parce que vous seriez alors plus

semblable à Jésus-Christ et plus conforme à tous les Saints.

Car notre mérite et notre progrès dans la perfection ne consistent point

dans la douceur et l'abondance des consolations, mais plutôt dans la

force de supporter de grandes tribulations et de pesantes épreuves.

15. S'il y avait eu, pour l'homme, quelque chose de meilleur et de plus

utile que de souffrir, Jésus-Christ nous l'aurait appris par ses paroles

et par son exemple.

Or, manifestement il exhorte à porter la croix, et les disciples qui le

suivaient, et tous ceux qui voudraient le suivre, disant: _Si quelqu'un

veut marcher sur mes pas, qu'il renonce à soi-même, qu'il porte sa croix

et qu'il me suive_[149].

[149] Matth., XVI, 24.

Après donc avoir tout lu et tout examiné, concluons enfin qu'_il nous

faut passer par beaucoup de tribulations pour entrer dans le royaume de

Dieu_[150].

[150] Act., XIV, 21.

L'imitation de Jésus-Christ Traduction nouvelle avec des réflexions à la fin de chaque chapitre · 第 111 / 453 题