De la sainte voie de la Croix.
1. Cette parole semble dure à plusieurs: _Renoncez à vous-même, prenez
votre croix, et suivez_[142] Jésus.
[142] Luc., IX, 23.
Mais il sera bien plus dur, au dernier jour, d'entendre cette parole:
_Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel_[143]!
[143] Matth., XXV, 41.
Ceux qui écoutent maintenant volontiers la parole qui commande de porter
la Croix, et qui y obéissent, ne craindront point alors d'entendre
l'arrêt d'une éternelle condamnation.
_Ce signe de la Croix sera dans le Ciel, lorsque le Seigneur viendra
pour juger_[144].
[144] _Ibid._, XXIV, 30.
Alors tous les disciples de la Croix, qui auront imité, pendant leur
vie, Jésus crucifié, s'approcheront avec une grande confiance de
Jésus-Christ juge.
2. Pourquoi donc craignez-vous de porter la Croix par laquelle on arrive
au royaume du Ciel?
Dans la Croix est le salut, dans la Croix la vie, dans la Croix la
protection contre nos ennemis.
C'est de la Croix que découlent les suavités célestes.
Dans la Croix est la force de l'âme, dans la Croix la joie de l'esprit,
la consommation de la vertu, la perfection de la sainteté.
Il n'y a de salut pour l'âme, ni d'espérance de vie éternelle, que dans
la Croix.
Prenez donc votre Croix, et suivez Jésus, et vous parviendrez à
l'éternelle vie.
Il vous a précédé portant sa Croix, et il est mort pour vous sur la
Croix, afin que vous aussi vous portiez votre Croix, et que vous
aspiriez à mourir sur la Croix.
_Car si vous mourez avec lui, vous vivrez aussi avec lui_[145]; et si
vous partagez ses souffrances, vous partagerez sa gloire.
[145] Rom., VI, 8.
3. Ainsi tout est dans la Croix, et tout consiste à mourir. Il n'est
point d'autre voie qui conduise à la vie et à la véritable paix du
coeur, que la voie de la Croix et d'une mortification continuelle.
Allez où vous voudrez, cherchez tout ce que vous voudrez, et vous ne
trouverez pas au-dessus une voie plus élevée, au-dessous une voie plus
sûre que la voie de la sainte Croix.
Disposez de tout selon vos vues, réglez tout selon vos désirs, et
toujours vous trouverez qu'il vous faut souffrir quelque chose, que vous
le vouliez ou non; et ainsi vous trouverez toujours la Croix.
Car, ou vous sentirez de la douleur dans le corps, ou vous éprouverez de
l'amertume dans l'âme.
4. Tantôt vous serez délaissé de Dieu, tantôt exercé par le prochain, et
ce qui est plus encore, vous serez souvent à charge de vous-même. Vous
ne trouverez à vos peines aucun remède, aucun soulagement; mais il vous
faudra souffrir aussi longtemps que Dieu le voudra.
Car Dieu veut que vous appreniez à souffrir sans consolation, et que
vous vous soumettiez à lui sans réserve, et que vous deveniez plus
humble par la tribulation.
Nul n'a si avant dans son coeur la Passion de Jésus-Christ, que celui
qui a souffert quelque chose de semblable.
La Croix est donc toujours préparée; elle vous attend partout.
Vous ne pouvez la fuir, quelque part que vous alliez, puisque partout où
vous irez, vous vous porterez et vous trouverez toujours vous-même.
Élevez-vous, abaissez-vous, sortez de vous-même, rentrez-y: toujours
vous trouverez la Croix; et il faut que partout vous preniez patience,
si vous voulez posséder la paix intérieure et mériter la couronne
immortelle.
5. Si vous portez de bon coeur la Croix, elle-même vous portera, et vous
conduira au terme désiré, où vous cesserez de souffrir: mais ce ne sera
pas en ce monde.
Si vous la portez à regret, vous en augmentez le poids, vous rendez
votre fardeau plus dur; et cependant il vous faut la porter.
Si vous rejetez une Croix, vous en trouverez certainement une autre, et
peut-être plus pesante.
6. Croyez-vous échapper à ce que nul homme n'a pu éviter? Quel Saint a
été en ce monde sans Croix et sans tribulation?
Jésus-Christ lui-même, Notre-Seigneur, n'a pas été une seule heure, dans
toute sa vie, sans éprouver quelques souffrances: _Il fallait, dit-il,
que le Christ souffrît, et qu'il ressuscitât d'entre les morts, et qu'il
entrât ainsi dans sa gloire_[146].
[146] Luc., XXIV, 26, 46.
Comment donc cherchez-vous une autre voie, que la voie royale de la
sainte Croix?
7. Toute la vie de Jésus-Christ n'a été qu'une Croix et un long martyre:
et vous cherchez le repos et la joie!
Vous vous trompez, n'en doutez pas, vous vous trompez lamentablement, si
vous cherchez autre chose que des afflictions à souffrir; car toute
cette vie mortelle est pleine de misères et environnée de Croix.
Et plus un homme aura fait de progrès dans les voies spirituelles, plus
ses Croix souvent seront pesantes; parce que l'amour lui rend son exil
plus douloureux.
8. Cependant celui que Dieu éprouve par tant de peines, n'est pas sans
consolations qui les adoucissent; parce qu'il sent s'accroître les
fruits de sa patience à porter sa Croix.
Car lorsqu'il s'incline volontairement sous elle, l'affliction qui
l'accablait se change tout entière en une douce confiance qui le
console.
Et plus la chair est affligée, brisée, plus l'esprit est fortifié
intérieurement par la grâce.
Quelquefois même le désir de souffrir, pour être conforme à Jésus
crucifié, lui inspire tant de force, qu'il ne voudrait pas être exempt
de tribulations et de douleur, parce qu'il se croit d'autant plus
agréable à Dieu, qu'il souffre pour lui davantage.
Ce n'est point là la vertu de l'homme, mais la grâce de Jésus-Christ,
qui opère si puissamment dans une chair infirme, que tout ce qu'elle
abhorre et fuit naturellement, elle l'embrasse et l'aime par la ferveur
de l'esprit.
9. Il n'est pas selon l'homme de porter la Croix, d'aimer la Croix, de
châtier le corps, de le réduire en servitude, de fuir les honneurs, de
souffrir volontiers les outrages, de se mépriser soi-même et de
souhaiter d'être méprisé, de supporter les afflictions et les pertes, et
de ne désirer aucune prospérité dans ce monde.
Si vous ne regardez que vous, vous ne pouvez rien de tout cela.
Mais si vous vous confiez dans le Seigneur, la force vous sera donnée
d'en haut, et vous aurez pouvoir sur la chair et le monde.
Vous ne craindrez pas même le démon, votre ennemi, si vous êtes armé de
la foi et marqué de la Croix de Jésus-Christ.
10. Disposez-vous donc, comme un bon et fidèle serviteur de
Jésus-Christ, à porter courageusement la Croix de votre maître, crucifié
par amour pour vous.
Préparez-vous à souffrir mille adversités, mille traverses dans cette
misérable vie: car voilà partout ce qui vous attend, ce que vous
trouverez partout, en quelque lieu que vous vous cachiez.
Il faut qu'il en soit ainsi: et à cette foule de maux et de douleurs, il
n'y a d'autre remède que de vous supporter vous-même.
Buvez avec joie le calice du Sauveur, si son amour vous est cher et si
vous désirez avoir part à sa gloire.
Laissez Dieu disposer de ses consolations: qu'il les répande comme il
lui plaira.
Pour vous, choisissez les souffrances, et regardez-les comme des
consolations d'un grand prix: _car toutes les souffrances du temps n'ont
aucune proportion avec la gloire future, et ne sauraient vous la
mériter_[147], quand seul vous les supporteriez toutes.
[147] Rom., VIII, 18.
11. Lorsque vous en serez venu à trouver la souffrance douce, et à
l'aimer pour Jésus-Christ, alors estimez-vous heureux, parce que vous
avez trouvé le Paradis sur la terre.
Mais tandis que la souffrance vous sera amère, et que vous la fuirez,
vous vivrez dans le trouble; et la tribulation que vous fuirez vous
suivra partout.
12. Si vous vous appliquez à être ce que vous devez être, à souffrir et
à mourir, bientôt vos peines s'adouciront, et vous aurez la paix.
Quand vous auriez été ravi, avec Paul, jusqu'au troisième Ciel, vous ne
seriez pas pour cela assuré de ne rien souffrir. _Je lui montrerai_, dit
Jésus, _combien il faut qu'il souffre pour mon nom_[148].
[148] Act., IX, 16.
Il ne vous reste donc qu'à souffrir, si vous voulez aimer Jésus et le
servir constamment!
13. Plût à Dieu que vous fussiez digne de souffrir quelque chose pour le
nom de Jésus! Quelle gloire vous serait réservée! Quelle joie parmi tous
les Saints! Quelle édification pour le prochain!
Car tous recommandent la patience, quoique peu cependant veuillent
souffrir.
Avec quelle joie vous devriez souffrir quelque chose pour Jésus, lorsque
tant d'autres souffrent beaucoup plus pour le monde!
14. Sachez, et croyez fermement, que votre vie doit être une mort
continuelle; et que plus on meurt à soi-même, plus on commence à vivre
pour Dieu.
Nul n'est propre à comprendre les choses du Ciel, s'il ne se soumet à
supporter les adversités pour Jésus-Christ.
Rien n'est plus agréable à Dieu, rien ne vous est plus salutaire en ce
monde, que de souffrir avec joie pour Jésus-Christ; et si vous aviez à
choisir, vous devriez plutôt souhaiter d'être affligé pour lui, que
d'être comblé de consolations, parce que vous seriez alors plus
semblable à Jésus-Christ et plus conforme à tous les Saints.
Car notre mérite et notre progrès dans la perfection ne consistent point
dans la douceur et l'abondance des consolations, mais plutôt dans la
force de supporter de grandes tribulations et de pesantes épreuves.
15. S'il y avait eu, pour l'homme, quelque chose de meilleur et de plus
utile que de souffrir, Jésus-Christ nous l'aurait appris par ses paroles
et par son exemple.
Or, manifestement il exhorte à porter la croix, et les disciples qui le
suivaient, et tous ceux qui voudraient le suivre, disant: _Si quelqu'un
veut marcher sur mes pas, qu'il renonce à soi-même, qu'il porte sa croix
et qu'il me suive_[149].
[149] Matth., XVI, 24.
Après donc avoir tout lu et tout examiné, concluons enfin qu'_il nous
faut passer par beaucoup de tribulations pour entrer dans le royaume de
Dieu_[150].
[150] Act., XIV, 21.