Doullens, septembre.
Il ne faut pas croire que les 179 écolières de Doullens aient livré tout
de suite à M. Poupard, maître de la citadelle, 179 cœurs qui battaient
pour M. Blond.
Il y a un peu plus d’un an, M. Blond régnait encore.
C’était un homme rugueux et bon; deux yeux attendris illuminaient sa
barbe en broussaille. Il était venu de Cayenne où il avait dirigé le
bagne.
Dante n’a décidément rien vu, mais lorsqu’on a vécu quatre années parmi
les forçats de la Guyane, on peut avec quelque vraisemblance, se croire
mieux renseigné. Et voici que M. Blond franchissait encore un cercle
nouveau.
En ce temps-là les cellules de la forteresse ne demeuraient point
inhabitées. Il n’y avait pas assez de camisoles pour toutes les rages,
les petites damnées inventaient des vices.
M. Blond renvoya les surveillants indignes, nettoya les cachots, rangea
sous clef les camisoles. Il alla dans les classes, dans les ateliers...
Sur le seuil de l’infirmerie, une fille maigre au visage blanc apparut,
elle se traînait au bras d’une surveillante, elle avait revêtu la robe
neuve de libération.
--Tu es libérée?
--Non, je vais à Amiens...
On la conduisait à l’hôpital pour y mourir.
--Tu reviendras bientôt, n’est-ce pas? J’irai te voir et je t’apporterai
des bonbons...
M. Blond attira vers lui la petite malade, l’embrassa, et déposa sur ses
joues diaphanes deux robustes baisers...
* * * * *
On lui apporta le lendemain le cahier des préventions.
Il lut sur la longue liste:
«Marie Mauve: a ri sans motif au dortoir.» Il fit appeler la
délinquante:
--Pourquoi as-tu ri?
--Je ne sais pas, monsieur le Directeur.
--Moi non plus... Je ne sais pas comment tu as fait pour rire. Car ce
n’est pas drôle par ici!
* * * * *
--Non, ce n’est pas gai votre réfectoire; ces murs font mal aux yeux. Je
vais vous donner des tableaux.
Il avait un stock de belles gravures coloriées encartées dans
l’_Illustration_. On confectionna des cadres avec du papier. On fabriqua
aussi des fleurs artificielles, des abat-jour multicolores pour les
lampes...
Le réfectoire était devenu autant qu’il se peut une salle à manger...
* * * * *
Dans l’étouffante prison, l’air est vicié. Les cœurs se corrompent,
l’amitié même devient suspecte... Les plus beaux mots expriment des
idées laides.
Léonie Marinier pouvait donc avoir trouvé, dans le plus innocent des
répertoires, une fort vilaine chanson. Elle la fredonnait dans la cour
au centre d’un groupe clandestin, en guettant l’arrivée de la «vieille».
Ce fut M. le Directeur qui survint:
--Où as-tu appris ça?
--Je l’ai entendu à la Gaîté.
--_Les Saltimbanques_?
--Oui, monsieur le Directeur.
--C’est une bien jolie pièce... Tiens, chante-moi le morceau...
--Je n’ose pas, monsieur le Directeur.
Le groupe attendait anxieux. On ne savait encore si l’aventure allait se
terminer au quartier cellulaire, ou si l’on en serait quitte pour un
pain sec.
--Madame la Surveillante, faites venir tout le monde!
La récréation s’arrêta et les écolières se rassemblèrent autour de M.
Blond.
--Mes enfants, nous allons entendre Mlle Léonie Marinier dans les
_Saltimbanques_. Allons, voyons...
Léonie se taisait. Il entonna lui-même:
--_C’est l’amour_!...
Léonie fit un effort et commença d’une voix blanche:
--_C’est l’amour_...
--Allons, plus fort.
Les rires éclatèrent. Cette scène, de mémoire de damnées, n’avait pas eu
de précédent.
--Tiens, chante avec moi...